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Full text of "Voyages et aventures du capitaine Hatteras : les Anglais au pôle nord -- Le désert de glace"

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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/voyagesetaventurOOvern 



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EDITIOU vj- HÈfZEi: 



Ouvrage couronné par l'Académie française. 



JULES VERNE 



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DU 



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CAPITAINE HATTERAS 



Les oAnglais au pôle nord — Le ^Désert de glace 



I DO 



VIGNETTES PAR RIOU. 




BIBLIOTHEQUE 
D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION 

J. HETZEL ET C'*, 18, RUE JACOB 



PARIS 



Tous droits de traduction et de reproduction réservés. 



cAVERTISSEMENT "DE U ÉDITEUR 



Les excellents livres de M. Jules Verne sont du petit nombre de ceux qu'on 
peut offrir avec confiance aux générations nouvelles. Il n'en est pas, parmi les 
productions contemporaines, qui répondent mieux au besoin généreux qui 
pousse la société moderne à connaître enfin les merveilles de cet univers où 
s'agitent ses destinées. Il n'en est pas qui aient mieux justifié le rapide succès 
qui les a accueillis dès leur apparition. 

Si le caprice du public peut s'égarer un instant sur une œuvre tapageuse et 
malsaine, son goût ne s'est jamais fixé en revanche d'une façon durable que 
sur ce qui est fondamentalement sain et bon. Ce qui a fait la double fortune 
des œuvres de M. Jules Verne, c'est que la lecture de ses livres charmants a 
tout à la fois les qualités d'un aliment substantiel et la saveur des mets les plus 
piquants. 

Les critiques les plus autorisés ont salué dans M. Jules Verne un écrivain d'un 
tempérament exceptionnel, auquel, dès ses débuts, il n'était que juste d'assi- 
gner une place à part dans les lettres françaises. Conteur plein d'imagination et 
de feu, écrivain original et pur, esprit vif et prompt, égal aux plus habiles dans 
l'art de nouer et de dénouer les drames inattendus qui donnent un si puissant 
intérêt à ses hardies conceptions, et à côté de cela profondément instruit, il a 
créé un genre nouveau. Ce qu'on promet si souvent, ce qu'on donne si rarement, 
l'instruction qui amuse, l'amusement qui instruit, M. Verne le prodigue sans 
compter dans chacune des pages de ses émouvants récits. 

Les Romans de M. Jules Verne sont d'ailleurs arrivés à leur point. Quand on 
voit le pul)lic empressé courir aux conférences qui se sont ouvertes sur mille 



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR. 



points de la France, quand on voit qu'a côté des critiques d'art et de théâtre, ii a 
fallu faire place dans nos journaux aux comptes rendus de TAcadémie des 
Sciences, il faut bien se dire que l'art pour l'art ne suffit plus à notre époque, et 
que l'heure est venue où la science a sa place faite dans le domaine de la litté- 
rature. 

Le mérite de M. Jules Verne, c'est d'avoir le premier, et en maître, mis le pied 
sur cette terre nouvelle, c'est d'avoir mérité qu'un illustre savant, parlant des 
livres que nous publions, en ait pu dire sans flatterie : a Ces romans, qui vous 
amuseront comme les meilleurs d'Alexandre Dumas, vous instruiront comme les 
livres de François Arago. » 

Petits et grands, riches et pauvres, savants et ignorants, trouveront donc plaisir* 
et profit à faire des excellents livres de M. Verne les amis de la maison et à leur 
donner une place de choix dans la bibliothèque de la famille. 

Les éditions illustrées que nous donnons des œuvres de M. Jules Verne, 
à un bon marché inusité et dans des conditions qui en font des livres de vrai 
luxe, témoignent de la confiance que nous avons dans leur valeur et dans la 
popularité toujours croissante qui les attend. 

Les ouvrages nouveaux de M. Verne viendront s'ajouter successivement à cette 
édition, que nous aurons soin de tenir toujours au courant. Ils embrasseront 
dans leur ensemble le plan que s'est proposé l'auteur, quand il a donné pour 
sous-titre à son œuvre celui de Voyages dans les Mondes connus et mconnus. 
Son but est, en effet, de résumer toutes les connaissances géographiques, géo- 
logiques, physiques, astronomiques, amassées par la science moderne, et de re 
faire, sous la forme attrayante et pittoresque qui lui est propre, l'histoire de 
l'univers. 

J. Hetzel. 



— JULES VERNE 




POLE NORD 



CHAPITRE PREMIER. — 



LE FORVVARD. 



« Demain, à la marée descendante, le brick le Forward, capitaine K. Z., se- 
cond, Richard Shandon, partira de New Prince's Docks pour une destination 
inconnue. » 

Voilà ce que l'on avait pu lire dans le Liverpool Herald du o avril 1860. 

Le départ d'un brick est un événement de peu d'importance pour le port le 
plus commerçant de l'Angleterre. Qui s'en apercevrait au milieu des navires de 
tout tonnage et de toute nationalité que deux lieues de bassins à Ilot ont de la 
peine à contenir? 

Cependant, le 6 avril, dès le matin, une foule considérable couvrait les quais 
de New Prince's Docks; l'innombrable corporation des marins de la ville sem- 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



blait s'y être donné rendez-vous. Les ouvriers des warfs environnants avaient 
abandonné leurs travaux, les négociants leurs sombres comptoirs, les marchands 
leurs magasins déserts. Les omnibus multicolores qui longent le mur extérieur 
des bassins déversaient à chaque minute leur cargaison de curieux; la ville ne 
paraissait plus avoir qu'une seule préoccupation : assister au départ du Forward. 
Le Forward était un brick de cent soixante-dix tonneaux, muni d'une hélice 
et d'une machine à vapeur de la force de cent vingt chevaux. On l'eût volontiers 
confondu avec les autres bricks du port. Mais, s'il n'offrait rien d'extraordinaire 
aux yeux du public, les connaisseurs remarquaient en lui certaines particula- 
rités auxquelles un marin ne pouvait se méprendre. 




Aussi, à bord du Xautiliis, ancré non loin, un groupe de matelots se livrait-il 
à mille conjectures sur la destination du Forward. 

« Que penser, disait l'un, de cette mâture? il n'est pas d'usage, pourtant, que 
les navires à vapeur soient si largement voilés. 

— Il faut, répondit un quartier-maître à large figure rouge, il faut que ce bâti- 
ment-là compte plus sur ses mâts que sur sa machine, et s'il a donné un tel 
développement à ses hautes voiles, c'est sans doute parce que les basses seront 
souvent masquées. Ainsi donc, ce n'est pas douteux pour moi, le Forward est 
destiné aux mers arctiques ou antarctiques, là où les montagnes de glace arrê- 
tent le vent plus qu'il ne convient à un brave et solide navire. 

— Vous devez avoir raison, maître Cornhill, reprit un troisième matelot. Avoz- 
vous remarqué aussi cette étrave qui tombe droit à la mer? 

— Ajoute, dit maître Cornhill, qu'elle est revêtue d'un tranchant d'acier fondu 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



affilé comme un rasoir, et capable de couper un trois-ponts en deux, si le For- 
icard, lancé à toute vitesse, l'abordait par le travers. 

— Bien sûr, répondit un pilote de la Mersey, car ce brick-là file joliment ses 
quatorze nœuds à l'heure avec son hélice. C'était merveille de le voir fendre 
le courant, quand il a fait ses essais. Croyez-moi, c'est un fin marcheur. 

— Et à la voile, il n'est guère embarrassé non plus, reprit maître Cornhill ; 
il va droit dans le vent et gouverne à la main! Voyez -vous, ce bateau -là 
va tâter des mers polaires, ou je ne m'appelle pas de mon nom! Et tenez, 
encore un détail ! Avez-vous remarqué la large jaumière par laquelle passe 
la tête de son gouvernail ? 

— C'est ma foi vrai, répondirent les interlocuteurs de maître Cornhill ; 
mais qu'est-ce que cela prouve 

— Cela prouve, mes garçons, riposta le maître avec une dédaigneuse 
satisfaction, que vous ne savez ni voir, ni réfléchir ; cela prouve qu'on a 
voulu donner du jeu à la tête de ce gouvernail, afin qu'il pût être facile- 
ment placé ou déplacé. Or, ignorez-vous qu'au milieu des glaces, c'est une 
manœuvre qui se reproduit souvent ? 

— Parfaitement raisonné, répondirent les matelots du Nautilus. 

— Et d'ailleurs, reprit l'un d'eux, le chargement de ce brick confirme 
l'opinion de maître Cornhill. Je le tiens de Clifton, qui s'est bravement 
embarqué. Le Forward emporte des vi\Tes pour cinq ou six ans, et du 
charbon en conséquence. Charbon et vivres, c'est là toute sa cargaison, avec une 
pacotille de vêtements de laine et de peaux de phoque. 

— Eh bien, fit maître Cornhill, il n'y a plus à en douter; mais enfin, l'ami, 
puisque tu connais Clifton, Clifton ne t'a-t-il rien dit de sa destination ? 

— Il n'a rien pu me dire ; il l'ignore; l'équipage est engagé comme cela. Où 
va-t-il? Il ne le saura guère que lorsqu'il sera arrivé. 

— Et encore, répondit un incrédule, s'ils vont au diable, comme cela m'en a 
tout l'air. 

— Mais aussi quelle paye, reprit l'ami de Clifton en s'animant, quelle haute 
paye! cinq fois plus forte que la paye habituelle ! Ah! sans cela, Richard Shandon 
n'aurait trouvé personne pour s'engager dans des circonstances pareilles ! Un 
bâtiment d'une forme étrange, qui va on ne sait où, et n'a pas l'air de vouloir 
beaucoup revenir! Pour mon compte, cela ne m'aurait guère convenu. 

— Convenu ou non, l'ami, répliqua maître Cornhill, tu n'aurais jamais pu 
faire partie de l'équipage du Foricard. 

— Et pourquoi cela? 



AVRXTURES DU CAPITAINE HATTERAS 




— Parce que tu n'es pas dans les condirions requises. Je me suis laissé ui:e 
que les gens mariés en étaient exclus. Or, tu es dans la grande catégorie. Donc, 
tu n'as pas besoin de faire la petite bouche, ce qui, de ta part d'ailleurs, serait 
un véritable tour de force. » 

Le matelot, ainsi interpellé, se prit à rire avec ses camarades, montrant ainsi 
combien la plaisanterie de maître Cornhill était juste. 

c( Il n'y a pas jusqu'au nom de ce bâtiment, reprit Cornhill satisfait de lui- 
même, qui ne soit terriblement audacieux ! Le Fot'ivard' , 
/or ?tw(/ jusqu'où? Sans compter qu'on ne connaît pas 
son capitaine, à ce brick-là ? 

— Mais si, on le connaît, répondit un jeune matelot 
de figure assez naïve. 

— Comment ! on le connaît? 

— Sans doute. 

— Petit, fit Cornhill, en es-tu à croire que Shandon 
soit le capitaine du Forward? 

— Mais, répliqua le jeune marin... 

— Sache donc que Shandon est le commander », pas autre chose ; c'est un 
brave et hardi marin, un baleinier qui a fait ses preuves, un solide compère, 
digne en tout de commander, mais enfin il ne commande pas ; il n'est pas plus 
capitaine que toi ou moi, sauf mon respect ! Et quant à celui qui sera maître 
après Dieu à bord, il ne le connaît pas davantage. Lorsque le moment sera venu, 
le vrai capitaine apparaîtra on ne sait comment et de je ne sais quel rivage des 
deux mondes, car Richard Shandon n'a pas dit et n'a pas eu la permission de 
dire vers quel point du globe il dirigerait son bâtiment. 

— Cependant, maître Cornhill, reprit le jeune marin, je vous assure qu'il y a 
eu quelqu'un de présenté à bord, quelqu'un annoncé dans la lettre où la place de 
second était offerte à M. Shandon 1 

— Comment! riposta Cornhill en fronçant le sourcil, tu vas me soutenir que 
le Forward a un capitaine à bord ? 

— Mais oui, maître Cornhill. 

— Tu me dis cela, à moi ! 

— Sans doute, puisque je le tiens de Johnson, le maître d'équipage. 

— De maître Johnson ? 

— Sans doute ; il me l'a dit à moi-même ! 



' Forward, en avant. — * Second d'un bâtiment ans'ais. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



— H te la dit, Johnson ? 

— Non-seulement il m'a dit la cho>e, mais il m'a montré le capitaine. 

— Il te l'a montré ! répliqua Cornliill stupéfait. 

— Il me l'a montré. 

— Et tu l'as vu? 

— Vu de mes propres yeux. 

— Et qui est-ce? 

— C'est un chien. 

— Un chien à quatre pattes? 

— Oui ! » 

La stupéfaction fut grande parmi les marins du Nautilus. En toute autre cir- 




constance, ils eussent éclaté de rire. Un chien capitaine dun brick de cent 
soixante-dix tonneaux! il y avait là de quoi étouffer! Mais, ma foi, le fonvard 
était un bâtiment si extraordinaire, qu'il fallait y regarder à deux fois avant de 
rire, avant de nier. D'ailleurs, maître Cornhill lui-même ne riait pas. 

« Et c'est Johnson qui t'a montré ce capitaine d'un genre si nouveau, ce 
chien? reprit-il en s'adressant au jeune matelot. Et tu l'as vu? 

— Comme je vous vois, sauf votre respect! 

— Eh bien, qu'en pensez-vous? demandèrent les matelots à maître Cornhill. 



8 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— Je ne pense rien, répondit brusquement ce dernier, je ne pense rien, sinon 
que le Forivard est un vaisseau du diable, ou de fous à mettre à Bediam! » 

Les matelots continuèrent à regarder silencieusement le Forivard, dont les 
préparatifs de départ touchaient à leur fin; et pas un ne se rencontra parmi eux 
à prétendre que le maître d'équipage Johnson se fijt moqué du jeune marin. 

Cette histoire de chien avait déjà fait son chemin dans la ville, et parmi la 
foule des curieux plus d'un cherchait des yeux ce captain-dog, qui n'était pas 
éloigné de le croire un animal surnaturel. 

Depuis plusieurs mois, d'ailleurs, le Forivard attirait l'attention publique; ce 
qu'il y avait d'un peu extraordinaire dans sa construction, le mystère qui l'enve- 
loppait, l'incognito gardé par son capitaine, la façon dont Richard Shandon 
reçut la proposition de diriger son armement, le choix apporté à la composition 
de l'équipage, cette destination inconnue à peine soupçonnée de quelques-uns, 
tout contribuait à donner à ce brick une allure plus qu'étrange. 

Pour un penseur, un rêveur, un philosophe, au surplus, rien d'émouvant 
comme un bâtiment en partance ; l'imagination le suit volontiers dans ses luttes 
avec la mer, dans ses combats livrés au vent, dans cette course aventureuse qui 
ne finit pas toujours au port, et pour peu qu'un incident inaccoutumé se pro- 
duise, le navire se présente sous une forme fantastique, même aux esprits 
rebelles en matière de fantaisie. 

Ainsi du Forivard. Et si le commun des spectateurs ne put faire les savantes 
remarques de maître Cornhill, les on-dit accumulés pendant trois mois suffirent 
à défrayer les conversations liverpooliennes. 

Le brick avait été mis en chantier à Birkenhead, véritable faubourg de la 
ville, situé sur la rive gauche de la Mersey, et mis en communication avec le 
port par le va-et-vient incessant des barques à vapeur. 

Le constructeur, Scott et C°, l'un des plus habiles de l'Angleterre, avait reçu 
de Richard Shandon un devis et un plan détaillé, où le tonnage, les dimensions, 
le gabarit du brick étaient donnés avec le plus grand soin. On devinait dans ce 
projet la perspicacité d'un marin consommé. Shandon ayant des fonds considé- 
rables à sa disposition, les travaux commencèrent, et, suivant la recommandation 
du propriétaire inconnu, on alla rapidement. 

Le brick fut construit avec une solidité à toute épreuve; il était évidemment 
appelé à résister à d'énormes pressions, car sa membrure en bois de teack, sorte 
de chêne des Indes, remarquable par son extrême dureté, fut en outre reliée 
par de fortes armatures de fer. On se demandait même, dans le monde des 
niurins, pourquoi la coque d'un navire établi dans ces conditions de résistance 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



n'était pas faite de tôle, comme celle des autres bâtiments à vapeur. A cela, ou 
répondait que l'ingénieur mystérieux avait ses raisons pour agir ainsi. 

Peu à peu, le brick prit figure sur le chantier, et ses qualités de force et de 
finesse frappèrent les connaisseurs. Ainsi que l'avaient remarqué les matelots 
du Nauti'lus, son étrave faisait un angle droit avec la quille; elle était revêtue, 
non d'un éperon, mais d'un tranchant d'acier fondu dans les ateliers de 
R. Hawthorn, de Newcastle, Cette proue de métal, resplendissant au soleil, 
donnait un air particulier au brick, bien qu'il n'eût rien d'absolument militaire. 
Cependant un canon du calibre de 16 fut installé sur le gaillard d'avant; monté 
sur pivot, il pouvait être facilement pointé dans toutes les directions; il faut 
ajouter qu'il en était du canon comme de l'étrave; ils avaient beau faire tous les 
deux, ils n'avaient rien de positivement guerrier. 




Le 5 février 18G0, l'étrange navire fut lancé au milieu d'un immense concours 
de spectateurs, et sa mise à l'eau réussit parfaitement. 

Mais si le brick n'était pas un navire de guerre, ni un bâtiment de commerce, 
ni un yacht de plaisance, car on ne fait pas de promenades avec six ans d'appro- 
visionnement dans sa cale, qu'était-ce donc? 

Un navire destiné à la recherche de VErebus et du Terror, et de sir John 
Franklin? Pas davantage, car en 1859, l'année précédente, le commandant Mac 
Clintock était revenu des mers arctiques, rapportant la preuve certaine de la 
perte de cette malheureuse expédition. 

Le Forivard voulait-il donc tenter encore le fameux passage du Nord-Ouest? 

2 



10 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



A quoi bon? Le capitaine Mac Clure l'avait trouvé en 1853, et son lieutenant 
Creswell eut le premier l'honneur de contourner le continent américain du 
détroit de Behring au détroit de Davis. 

Il était pourtant certain, indubitable pour des esprits compétents, que le 
Forivard se préparait à affronter la région des glaces. Allait- il pousser vers le 
pôle Sud, plus loin que le baleinier \Yedell, plus avant que le capitaine James 
Ross? 3Iais à quoi bon, et dans quel but? 

On le voit, bien que le champ des conjectures iïit extrêmement restreint, 
l'imagination trouvait encore moyen de s'y égarer. 

Le lendemain du jour où le brick fut mis à flot, sa machine lui arriva, expé- 
diée des ateliers de R. Hawthorn, de Newcastle. 

Cette machine, de la force de cent vingt chevaux, à cylindres oscillants, tenait 
peu de place; sa force était considérable pour un navire de cent soixante-dix 
tonneaux, largement voilé d'ailleurs, et qui jouissait d'une marche remarquable. 
Ses essais ne laissèrent aucun doute à ce sujet, et même le maître d'équipage 
Johnson avait cru convenable d'exprimer de la sorte son opinion à l'ami de 
Clifton : 

« Lorsque le Fonvard se sert en même temps de ses voiles et de son hélice, 
c'est à la voile qu'il arrive le plus vite. » 

" L'ami de Clifton n'avait rien compris à cette propositioii, mais il croyait tout 
possible de la part d'un navire commandé par un chien en personne. 

Après l'installation de la machine à bord, commença l'arrimage des approvi- 
sionnements ; et ce ne fut pas peu de chose, car le navire emportait pour six ans 
de vivres. Ceux-ci consistaient en viande salée et séchée, en poisson fumé, en 
biscuit et en farine; des montagnes de café et de thé furent précipitées dans les 
soutes en avalanches énormes. Richard Shandon présidait à l'aménagement de 
cette précieuse cargaison en homme qui s'y entend ; tout cela se trouvait casé, 
étiqueté, numéroté avec un calme parfait; on embarqua également une très- 
grande provision de cette préparation indienne nommée pemmican, et qui ren- 
ferme sous un petit volume beaucoup d'éléments nutritifs. 

Cette nature de vivres ne laissait aucun doute sur la longueur de la croisière; 
mais un esprit observateur comprenait de prime-saut que le Foncard 2\\^\i navi- 
guer dans les mers polaires, à la vue des barils de lime-juice \ des pastilles de 
chaux, des paquets de moutarde, de graines d'oseille et de cochléaria, en un 
mot à l'abondance de ces puissants antiscorbutiques, dont l'influence est si 

* Jus de citron. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD il 




nécessaire dans les navigations australes et boréales. Shandon avait sans doute 
reçu avis de soigner particulièrement celte partie de la cargaison, car il s'en 
préoccupa fort, non moins que de la pharmacie de voyage. 

Si les armes ne furent pas nombreuses à bord, ce qui pouvait rassurer les 
esprits timides, la soute aux poudres regorgeait, détail de nature à effrayer. 
L'unique canon du gaillard d'avant ne pouvait __—^=^ 
avoir la prétention d'absorber cet approvisionne- 
ment. Cela donnait à penser. Il y avait également 
des scies gigantesques et des engins puissants, 
tels que leviers, masses de plomb, scies à main, g 
haches énormes, etc., sans compter une recom- 
mandable quantité de blasting-cylinders ', dont l'explosion eût suffi à faire sauter 
la douane de Liverpool. Tout cela était étrange, sinon effrayant, sans parler des 
fusées, signaux, artifices et fanaux de mille espèces. 

Les nombreux spectateurs des quais de New Prince's Docks admiraient encore 
une longue baleinière en acajou, une pirogue de fer-blanc recouverte de gutta- 
percha, et un certain nombre de halkett-boats, sortes de manteaux en caoutchouc, 
que l'on pouvait transformer en canots en soufflant dans leur doublure. Chacun 
se sentait de plus en plus intrigué, et même ému, car avec la marée descendante 
le Forward allait bientôt partir pour sa mystérieuse destination. 



CHAPITRE II. — UNE LETTRE INATTENDUE. 

Voici le texte de la lettre reçue par Richard Shandon huit mois auparavant : 

« Aberdeen, 2 août 1859. 
a Monsieur Richard Shandon, 

« Liverpool. 

« Monsieur, 

« La présente a pour but de vous donner avis d'une remise de seize mille 
livres sterling " qui a été faite entre les mains de MM. Marcuart et C", banquiers 
à Liverpool. Ci-joint une série de mandats signés de moi, qui vous permettront 
de disposer sur lesdits MM. Marcuart jusqu'à concurrence des seize mille livres 
susmentionnées. 



' Sortes de pétard?. — = 400,000 francs. 



iç> AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 




« Vous ne me connaissez pas. Peu importe. Je vous connais. Là est l'impor- 
tant. 

a Je vous offre la place de second à bord du brick le Foj^ward, pour une 

campagne qui peut être longue et périlleuse. 

« Si non, rien de fait. Si oui, cinq cents 
livres ' vous seront allouées comme traitement, 
et à l'expiration de chaque année, pendant toute 
la durée de la campagne, vos appointements 
seront augmentés d'un dixième. 

« Le brick le Forward n'existe pas. Vous aurez à le faire construire de façon 
qu'il puisse prendre la mer dans les premiers jours d'avril 1860 au plus tard. 
Ci-joint un plan détaillé avec devis. Vous vous y conformerez scrupuleusement. 
Le navire sera construit dans les ateliers de MM. Scott et C% qui régleront avec 
vous. 

« Je vous recommande particulièrement l'équipage du Forward; il sera com- 
posé d'un capitaine, moi, d'un second, vous, d'un troisième officier, d'un maître 
d'équipage, de deux ingénieurs *, d'un ice-master ', de huit matelots et de deux 
chauffeurs, en tout dix-huit hommes, en y comprenant le doctem' Clawbonny, de 
cette ville, qui se présentera à vous en temps opportun. 

« Il conviendra que les gens appelés à faire la campagne du Fojncard soient 
Anglais, libres, sans famille, célibataires, sobres, car l'usage des spiritueux et 
de la bière même ne sera pas toléré à bord, prêts à tout entreprendre comme à 
tout supporter. Vous les choisirez de préférence doués d'une constitution san- 
guine, et par cela même portant en eux à un plus haut degré le principe géné- 
rateur de la chaleur animale. 

« Vous leur offrirez une paye quintuple de leur paye habituelle, avec accrois- 
sement d'un dixième par chaque année de service. A la fin de la campagne, cinq 
cents livres seront assurées à chacun d'eux, et deux mille livres* réservées à 
vous-même. Ces fonds seront faits chez MM. 3Iarcuart et C°, déjà nommés. 

« Cette campagne sera longue et pénible, mais honorable. Vous n'avez donc 
pas à hésiter, monsieur Shandon. 

« Réponse, poste restante, à Gotteborg (Suède), aux initiales K. Z. 

« P. S. Vous recevrez, le 15 février prochain, un chien grand danois, à lèvres 
pendantes, d'un fauve noirâtre, rayé transversalement de bandes noires. Vous 
l'installerez à bord, et vous le ferez nourrir de pain d'orge mélangé avec du 

' 12,500 francs. — ' Ingénieurs-m(!caniciens. — 3 Pilote des glaces. — '- 50,000 francs. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



VA 



bouillon de pain de suif '. Vous accuserez réception dudit chien à Livoiirne 
(Italie)j mêmes initiales que dessus. 

« Le capitaine du Foncard se présentera et se fera connaître en temps utile. 
Au moment du départ, vous recevrez de nouvelles instructions. 



a Le capitaine du Foncard, 
(( K. Z. » 




CHAPITRE III. — LE DOCTEUR CLAWBONNY 



Richard Shandon était un bon marin; il avait longtemps commandé les 
baleiniers dans les mers arctiques, avec une réputation solidement établie dans 
tout le Lancastre. Une pareille lettre pouvait à bon droit l'étonner ; il s'étonna 
donc, mais avec le sang-froid d'un honniie qui en a vu d'autres. 

Il se trouvait d'ailleurs dans les conditions voulue~^ ; pas de femme, pas 
d'enfant, pas de parents. Vn homme libre s'il en fut. Donc, n'ayant personne à 
consulter, il se rendit tout droit chez MM. Marcuart et C°, banquiers. 

« Si l'argent est là, se dit-il, le reste va tout seul. » 

Il fut reçu dans la maison de banque avec les égards dus à un honune que 



' Pain de suif ou pain de crttons très-favjr-.ble à la nourriture des chiens. 



U AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



seize mille livres attendent tranquillement dans une caisse ; ce point vérifié, 
Shandon se fit donner une feuille de papier blanc, et de sa grosse écriture de 
marin il envoya son acceptation à l'adresse indiquée. 

Le jour même il se mit en rapport avec les constructeurs de Birkenhead, 
et, vingt-quatre heures après, la quille du Forward s'allongeait déjà sur les tins 
du chantier. 

Richard Shandon était un garçon d'une quarantaine d'années, robuste, 
énergique et brave, trois qualités pour un marin, car elles donnent la confiance, 
la vigueur et le sang-froid. On lui reconnaissait un caractère jaloux et difficile ; 
aussi ne fut-il jamais aimé de ses matelots, mais craint. Cette réputation n'allait 
pas, d'ailleurs, jusqu'à rendre laborieuse la composition de son équipage, car on 
le savait habile à se tirer d'affaire. 

Shandon craignait que le côté mystérieux de l'entreprise fût de nature à gêner 
ses mouvements. 

« Aussi, se dit-il, le mieux est de ne rien ébruiter; il y aurait de ces chiens de 
mer qui voudraient connaître le parce que et le pourquoi de l'affaire, et comme 
je ne sais rien, je serais fort empêché de leur répondre. Ce K. Z. est à coup sûr 
un drôle de particulier; mais, au bout du compte, il me connaît, il compte sur 
moi : cela suffit. Quant à son navire, il sera johment tourné, et je ne m'appelle 
pas Richard Shandon, s'il n'est pas destiné à fréquenter la mer Glaciale. Mais 
gardons cela pour moi et mes officiers. » 

Sur ce, Shandon s'occupa de recruter son équipage, en ce tenant dans les 
conditions de famille et de santé exigées par le capitaine. 

Il connaissait un brave garçon très-dévoué, bon marin, 
du nom de James Wall. Ce Wall pouvait avoir trente ans, 
et n'en était pas à son premier voyage dans les mers du 
Nord. Shandon lui proposa la place de troisième officier, 
et James Wall accepta les yeux fermés ; il ne demandait qu'à 
naviguer, et il aimait beaucoup son état. Shandon lui conta 
l'affaire en détail, ainsi qu'à un certain Johnson, dont il fit 
y/ son maître d'équipage. 
« Au petit bonheur, répondit James Wall ; autant cela qu'autre chose. Si 
c'est pour chercher le passage du Nord-Ouest, il y en a qui en reviennent. 

— Pas toujours, répondit maître Johnson; mais enfin ce n'est pas une raison 
pour n'y point aller. 

— D'ailleurs, si nous ne nous trompons pas dans nos conjectures, reprit 
Shandon, il faut avouer que ce voyage s'entreprend dans de bonnes conditions 




LES ANGLAIS XV POLE NORD 15 

Ce sera un fm navire, ce Forward, et, muni d'une bonne niaciiine, il pourra aller 
loin. Dix-huit hommes d'équipage, c'est tout ce qu'il nous faut. 

— Dix-huit hommes, répliqua maître Johnson, autant que l'Américain Kane 
en avait à bord, quand il a fait sa fameuse pointe vers le pôle. 

— C'est toujours singulier, reprit \Yall, qu'un particulier tente encore de tra- 
verser la mer du détroit de Davis au détroit de Behring. Les expéditions envoyées 
à la recherche de l'amiral Franklin ont déjà coûté plus de cent soixante mille 
livres ' à l'Angleterre, sans produire aucun résultat pratique ! Qui diable peut 
encore risquer sa fortune dans une entreprise pareille ? 

— D'abord, James, répondit Shandon, nous raisonnons sur une simple hypo- 
thèse. Irons-nous véritablement dans les mers boréales ou australes? je l'ignore. 
Il s'agit peut-être de quelque nouvelle découverte à tenter. Au surplus, ildoit.se 
présenter un jour ou l'autre un certain docteur Clawbonny, qui en saura sans 
doute plus long, et sera chargé de nous instruire. Nous verrons bien. 

— Attendons alors, dit maître Johnson ; pour ma part, je vais me mettre en 
quête de solides sujets, commandant ; et quant à leur principe de chaleur 
animale, comme dit le capitaine, je vous le garantis d'avance. Vous pouvez vous 
en rapporter à moi. » 

Ce Johnson était un homme précieux ; il connaissait la navigation des hautes 
latitudes. Il se trouvait en qualité de quartier-maître à bord du Phénix, qui fit 
partie des expéditions envoyées en 1853 à la recherche de Franklin; ce brave ma- 
rin fut même témoin de la mort du lieutenant français Bellot, qu'il accompagnait 
dans son excursion à travers les glaces. Johnson connaissait le personnel maritime 
de Liverpool, et se mit immédiatement en campagne pour recruter son monde. 

Shandon, Wall et lui firent si bien que, dans les premiers jours de décembre, 
leurs hommes se trouvèrent au complet; mais ce ne fut pas sans difficuhés; 
beaucoup se sentaient alléchés par l'appât de la haute paye, que l'avenir de l'ex- 
pédition effrayait, et plus d'un s'engagea résolument, qui vint plus tard rendre 
sa parole et ses à-compte, dissuadé par ses amis de tenter une pareille entreprise. 
Tous d'ailleurs essayaient de percer le mystère, et pressaient de questions le 
commandant Richard. Celui-ci les renvoyait à maître Johnson. • 

« Que veux-tu que je te dise, mon ami ? répondait invariablement ce dernier : 
je n'en sais pas plus long que toi. En tout cas, tu seras en bonne compagnie, 
avec des lurons qui ne broncheront pas; c'est quelque chose, cela! ainsi donc, 
pas tant de réflexions : c'est à prendre ou à laisser ! o 

' Dix-neuf millions. 



IG 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Et la plupart prenaient. 

« Tu comprends bien, ajoutait parfois le maître d'équipage, je n'ai que l'em- 
barras du choix. Une haute paye, comme on n'en a jamais vu de mémoire de 
marin, avec la certitude de trouver un joli capital au retour. Il y a là de quoi 
allécher. 




~ Le fait est, répondaient les matelots, que cela est fort tentant ! De l'aisance 
jusqu'à la fin de ses jours ! 

— Je ne te dissimulerai point, reprenait Johnson, que la campagne sera 
longue, pénible, périlleuse; cela est formellement dit dans nos instructions; 
ainsi, il faut bien savoir à quoi Ton s'engage : très-probablement à tenter tout ce 
qu'il est humainement possible de faire, et peut-être plus encore ! Donc, si tu ne 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



17 



te sens pas un cœur hardi, un tempérament à toute épreuve, et si tu n'as pas le 
diable au corps, si tune te dis pas que tu as vingt chances contre une d'y rester, 
si tu tiens en un mot à laisser ta peau dans un endroit plutôt que dans un autre, 
ici de préférence à là-bas, tourne-moi les talons, et cède ta place à un plus 
hardi compère. 





_ Mais, au moins, maître Johnson, reprenait le matelot poussé au mur, au 
moins, vous connaissez le capitaine? 

- Le capitaine, c'est Richard Shandon, l'ami, jusqu'à ce qu'il s'en présente 

un autre. » • •* f -Ip 

Or, il faut le dire, e'élait bien la pensée du commandant; il se laissait tacue- 
ment aller à eetteidée, qu'au dernier moment il recevrait ses instructions prc- 



18 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



cises sur le but du voyage, et qu'il demeurerait chef à bord du Foricard. 11 se 
plaisait même à répandre cette opinion, soit en -causant avec ses officiers, soit 
en suivant les travaux de construction du brick, dont les premières levées se dres- 
saient sur les chantiers de Birkenhead, comme les côtes d'une baleine renversée, 

Shandon et Johnson s'étaient strictement conformés à la recommandation 
touchant la santé des gens de l'équipage; ceux-ci avaient une mine rassurante, 
et ils possédaient un principe de chaleur capable de chauffer la machine du For- 
ivard; leurs membres élastiques, leur teint clair et fleuri les rendaient propres à 
réagir contre les froids intenses. C'étaient des hommes confiants et résolus, 
énergiques et solidement constitués; ils ne jouissaient pas tous d'une vigueur 
égale; Shandon avait même hésité à prendre quelques-uns d'entre eux, tels que 
les matelots Gripper et Garry, et le harponneur Simpson, qui lui semblaient un 
peu maigres; mais, au demeurant, la charpente était bonne, le cœur chaud, et 
leur admission fut signée. 

Tout cet équipage appartenait à la même secte de la religion protestante : 
dans ces longues campagnes, la prière en commun, la lecture de la Bible, doivent 
souvent réunir des esprits divers, et les relever aux heures de découragement ; 
il importe donc qu'une dissidence ne puisse pas se produire. Shandon connais- 
sait par expérience l'unité de ces pratiques et leur influence sur le moral d'un 
équipage ; aussi sont-elles toujours employées à bord des navires qui vont hiver- 
ner dans les mers polaires. 

L'équipage composé, Shandon et ses deux officiers s'occupèrent des approvi- 
sionnements ; ils suivirent strictement les instructions du capitaine, instructions 
nettes, précises, détaillées, dans lesquelles les moindres articles se trouvaient 
portés en qualité et quantité. Grâce aux mandats dont le commandant disposait, 
chaque article fut payé comptant, avec une bonification de 8 pour cent, que 
Richard porta soigneusement au crédit de K. Z, 

Équipage, approvisionnements, cargaison, tout se trouvait prêt en jan- 
vier 1860; le Fonvard prenait déjà tournure. Shandon ne passait pas un joiu' 
sans se rendre à Birkenhead. 

Le 23 janvier, un matin, suivant son habitude, il se trouvait dans l'une de ces 
larges barques à vapeur, qui ont un gouvernail à chaque extrémité pour éviter 
de virer de bord, et font incessamment le service entre les deux rives de la Mer- 
sey; il régnait alors un de ces brouillards habituels qui obligent les marins de la 
rivière à se diriger au moyen de la boussole, bien que leur trajet dure à peine 
dis minutes. 

Cependant, quelque épais que fût ce brouillard, il ne put empêcher Shandon 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



de voir un homme de petite taille, assez gros, h figure fine et réjouie, au regard 
aimable, qui s'avança vers lui, prit ses deux mains et les secoua avec une 
ardeur, une pétulance , une familiarité « toute méridionale b , eût dit un 
Français. 

Mais si ce personnage n'était pas du Midi, il l'avait échappé belle; il parlait, 
il gesticulait avec volubilité ; sa pensée devait à tout prix se faire jour au dehors, 
sous peine de faire éclater la machine. Ses yeux, petits comme les yeux de 
l'homme spirituel, sa bouche, grande et mobile, étaient autant de soupapes de 
sûreté qui lui permettaient de donner passage à ce trop-plein de lui-même ; il 
parlait, il parlait tant et si allègrement, il faut l'avouer, que Shandon n'y pou- 
vait rien comprendre. _ , /^^^^^^& 

Seulement, le second du/or?ra?'û? ne tarda pas à recon- ^/ /^^^^^§ 
naître ce petii homme qu'il n'avait jamais vu ; il se fit un ' /—/ 
éclair dans son esprit, et, au moment où l'autre commen- / . ,^ }^Z 




çaità respirer, Shandon glissa rapidement ces paroles : 
'! Le docteur Clawbonny? 

— Lui-même, en personne, commandant ! Voilà près 
d'un grand quart d'heure que je vous cherche, que je ""- — ^^ — -^ 

vous demande partout et à tous! Concevez -vous mon impatience? Cinq 
minutes de plus et je perdais la tête! C'est donc vous, commandant Richard? 
vous existez réellement? vous n'êtes point un mythe? votre main, votre main! 
que je la serre encore une fois dans la mienne! Oui, c'est bien la main de 
Richard Shandon ! Or, s'il y a un commandant Richard, il existe un brick 
\e Forward qu'il commande; et, s'il le commande, il partira; et, s'il part, il 
prendra le docteur Clawbonny à son bord. 

— Eh bien, oui, docteur, je suis Richard, il y a un brick le Foricard, et il 
partira! 

— C'est logique, répondit le docteur, après avoir fait une large provision d'air 
à expirer, c'est logique. Aussi, vous me voyez en joie, je suis au comble de mes 
vœux! Depuis longtemps j'attendais une pareille circonstance, et je désirais 
entreprendre un semblable voyage. Or, avec vous, commandant... 

— Permettez... fit Shandon. 

— Avec vous, reprit Clawbonny sans l'entendre, nous sommes sûrs d'aller 
loin, et de ne pas reculer d'une semelle. 

— Mais... reprit Shandon. 

— Car vous avez fait vos preuves, commandant, et je connais vos états de 
service. Ah ! vous êtes un fier marin ! 



20 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— Si vous voulez bien... 

— Non, je ne veux pas que votre audace, votre bravoure et votre habileté 
soient mises un instant en doute, même par vous! Le capitaine qui vous a choisi 
pour second est un homme qui s'y connaît, je vous en réponds ! 

— Mais il ne s'agit pas de cela, fit Shandon impatienté. 

— Et de quoi s'agit-il donc? Ne me faites pas languir plus longtemps. 

— Vous ne me laissez pas parler, que diable! Dites-moi, s'il vous plaît, doc- 
teur, comment vous avez été amené à faire partie de l'expédition du Fonuard? 

— Mais par une lettre, par une digne lettre que voici, lettre d'un brave capi- 
taine, très-laconique, mais très-suffisante ! » 

Et ce disant, le docteur tendit à Shandon une lettre ainsi conçue : 

o Inverness, 22 janvier 1860. 
« Au docteur Clawbonny, 

« Liverpool. 

(( Si le docteur Clawbonny veut s'embarquer sur le Forivard pour une longue 
campagne, il peut se présenter au commander Richard Shandon, qui a reçu des 
instructions à son égard. 

« Le capitaine du Forward, 
« K. Z. B 

« Et la lettre est arrivée ce matin, et me voilà prêt à prendre pied à bord du 
Forivard. 

— Mais au moins, reprit Shandon, savez-vous, docteur, quel est le but de ce 
voyage? 

— Pas le moins du monde ; mais que m'importe, pourvu que j'aille quelque 
part! On dit que je suis un savant; on se trompe, commandant : je ne sais rien, 
et si j'ai publié quelques li\Tes qui ne se vendent pas trop mal, j'ai eu tort; le 
public est bien bon de les acheter! Je ne sais rien, vous dis-je, si ce n'est que je 
suis un ignorant . Or, on m'offre de compléter, ou, pour mieux dire, de refaire 
mes connaissances en médecine, en chirurgie, en histoire, en géographie, en 
botanique, en minéralogie, en conchyliologie, en géodésie, en chimie, en phy- 
sique, en mécanique, en hydrographie; eh bien, j'accepte, et je vous assure que 
je ne me fais pas prier! 

— Alors, reprit Shandon désappointé, vous ne savez pas où va le Forivard? 

— Si, commandant; il va là où il y a à apprendre, à découvrir, à s'instruire, 
à comparer, où se rencontrent d'autres mœurs , d'autres contrées , d'autres 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 21 

peuples à étudier dans l'exercice de leurs fonctions ; il va, en un mot, là où je 
ne suis jamais allé. 

— Mais plus spécialement? s'écria Shandon. 

— Plus spécialement, répliqua le docteur, j'ai entendu dire qu'il faisait voile 
vers les mers boréales. Eh bien, va pour le septentrion! 

— Au moins, demanda Shandon, vous connaissez son capitaine? 

— Pas le moins du monde! Mais c'est un brave, vous pouvez m'en croire ! » 
Le commandant et le docteur étant débarqués à Birkenhead, le premier mit 

le second au courant de la situation , et ce mystère enflamma l'imagination du 
docteur. La vue du brick lui causa des transports de joie. Depuis ce jour il 
ne quitta plus Shandon , et vint chaque matin faire sa visite à la coque du 
Foinvard^ 

D'ailleurs, il fut spécialement chargé de surveiller l'installation de la phar- 
macie du bord . 

Car c'était un médecin, et même un bon médecin, que ce Clawbonny, mais 
peu pratiquant. A vingt-cinq ans docteur comme tout le monde, il fut un véri- 
table savant à quarante; très-connu de la ville entière, il devint membre influent 
de la Société littéraire et philosophique de Liverpool. Sa petite fortune lui per- 
mettait de distribuer quelques conseils qui n'en valaient pas moins pour être 
gratuits; aimé comme doit l'être un homme éminenmient aimable, il ne fil 
jamais de mal à personne, pas même à lui; vif et bavard, si l'on veut, mais le 
cœur sur la main, et la main dans celle de tout le monde. 

Lorsque le bruit de son intronisation à bord du Foynvard se répandit dans la 
ville, ses amis mirent tout en œuvre pour le retenir, ce qui l'enracina plus pro- 
f jndément dans son idée; or, quand le docteur s'était enraciné quelque part, 
bien habile qui l'en eût arraché ! 

Depuis ce jour, les on-dit, les suppositions, les appréhensions allèrent crois- 
sant; mais cela n'empêcha pas \q Forivard (ïèiva lancé le o février 1860. Deux 
mois plus tard, il était prêt à prendre la mer. 

Le 15 février, comme l'annonçait la lettre du capitaine, un 
chien de race danoise fut expédié par le raihvay d'Edimbourg à 
Liverpool, à l'adresse de Richard Shandon. L'animal parais- 
sait hargneux, fuyard, même un peu sinistre, avec un singulier regard. 
Le nom du Forward se lisait sur son collier de cuivre. Le conmiandant l'installa 
à bord le jour même, et en accusa réception à Livourne, aux initiales indiquées. 

Ainsi donc, sauf le capitaine, l'équipage du Forward était complet. Il se 
décomposait comme suit : 




22 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

1° K. Z., capitaine; 2° Richard Shandon, commandant; '6° James Wall, troi- 
sième officier; 4° le docteur Clawbonny; 5° Johnson, maître d'équipage; 
6° Simpson, harponneur; 7° Bell, charpentier; 8° Brunton, premier ingénieur; 
9" Plover, second ingénieur; J0° Strong (nègre), cuisinier; M» Foker, ice- 
master; 12° ^Yolsten, armurier; 13° Bolton , matelot; 14° Garry, matelot; 
lo°Clifton, matelot; 16° Gripper,, matelot; 17° Pen, matelot; 18° Waren 
chauffeur. 



CHAPITRE IV, DCG-CAPTAIN. 



Le jour du départ était arrivé avec le 5 avril. L'admission du docteur à bord 
rassurait un peu les esprits. Où le digne savant se proposait d'aller, on pouvait 
le suivre. Cependant la plupart des matelots ne laissaient pas d'être inquiets, 
et Shandon, craignant que la désertion ne fit quelques vides à son bord, sou- 
haitait vivement d'être en mer. Les côtes hors de vue, l'équipage en prendrait 
son parti. 

La cabine du docteur Clawbonny était située au fond de la dunette, (;t elle 
occupait tout l'arrière du navire. Les cabines du capitaine et du second, placées 
en retour, prenaient vue sur le pont. Celle du capitaine resta hermétiquement 
close, après avoir été garnie de divers instruments, de meubles, de vêtements de 
voyage, de livres, d'habits de rechange et d'ustensiles indiqués dans une note 
détaillée. Suivant la recommandation de l'inconnu, la clef de cette cabine lui 
fut adressée à Lubeck; il pouvait donc seul entrer chez lui. 

Ce détail contrariait Shandon, et ôtait beaucoup de chances à son comman- 
dement en chef. Quant à sa propre cabine, il l'avait parfaitement appropriée aux 
besoins du voyage présumé, connaissant à fond les exigences d'une expédition 
polaire. 

La chambre du troisième officier était placée dans le faux-pont, qui formait 
un vaste dortoir à l'usage des matelots; les hommes s'y trouvaient fort à l'aise, 
et ils eussent difficilement rencontré une installation aussi commode à bord de 
tout autre navire. On les soignait comme une cargaison de prix; un vaste poêle 
occupait le milieu de la salle commune. 

Le docteur Clawbonny était, lui, tout à son affaire; il avait pris possession 
de sa cabine dès le 6 février, le lendemain môme de la mise à l'eau du Forivard. 

" Le plus heureux des animaux, disait-il, serait un colimaçon qui pour- 



LES ANGLAIS AU POLE NORH 93 

rait se faire une coquille à son gré; je vais tâcher d'être un colimaçon intel- 
ligent. )) 

Et, ma foi, pour une coquille qu'il ne devait pas quitter de longtemps, sa 
cabine prenait bonne tournure; le docteur se donnait un plaisir de savant ou 
d'enfant à mettre en ordre son bagage scientifique. Ses livres, ses herbiers, ses 
casiers, ses instruments de précision, ses appareils de physique, sa collection 
de thermomètres, de baromètres, d'hygromètres, d'udomètres, de lunettes, de 
compas, de sextants, de cartes, de plans, les fioles, les poudres, les flacons de 
sa pharmacie de voyage très-complète, tout cela se classait avec un ordre qui 
eût fait honte au British Muséum. Cet espace de six pieds carrés contenait 
d'incalculables richesses ; le docteur n'avait qu'à étendre la main , sans se 
déranger, pour devenir instantanément un médecin, un mathématicien, un 
astronome, un géographe, un botaniste ou un conchyliologue. 

Il faut l'avouer, il était fier de ces aménagements et heureux dans son sanc- 
tuaire flottant, que trois de ses plus maigres amis eussent suffi à remplir. Ceux-ci, 
d'ailleurs, y affluèrent bientôt avec une abondance qui devint gênante, même 
pour un homme aussi facile que le docteur, et, à rencontre de Socrate, il finit 
par dire : 

(t Ma maison est petite, mais plût au ciel qu'elle ne fût jamais pleine 
d'amis ! » 

Pour compléter la description du Forwavd, il suffira de dire que la niche du 
grand chien danois était construite sous la fenêtre même de la cabine mysté- 
rieuse; mais son sauvage habitant préférait errer dans l'entre-pont et la cale du 
navire ; il semblait impossible à apprivoiser, et personne n'avait eu raison de son 
naturel bizarre; on l'entendait, pendant la nuit surtout, pousser de lamentables 
hurlements qui résonnaient dans les cavités du bâtiment d'une façon sinistre. 

Était-ce regret de son maître absent ? Etait-ce instinct 
aux approches d'un périlleux voyage? Était-ce pressenti- 
ment des dangers à venir? Les matelots se prononçaient pour 
ce dernier motif, et plus d'un en plaisantait, qui prenait 
sérieusement ce chien-là pour un animal d'une espèce dia- 
bolique. 

Pen, homme fort brutal d'ailleurs, s'étant un jour éîancé 
pour le frapper, tomba si malheureusement sur l'angle du 
cabestan, qu'il s'ouvrit affreusement le crâne. On pense " 
bien que cet accident fut mis sur la conscience du fantastique animal. 

Clifton, l'homme le plus superstitieux de l'équipage, fit aussi cette singulière 




2i 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



remarque, que ce chien, lorsqu'il était sur la dunette, se promenait toujours du 
cùté du vent; et plus tard, quand le brick fut en mer et courut des bordées, le 
surprenant animal changeait de place à chaque virement et se maintenait au 
vent comme l'eût fait le capitaine du Forward. 

Le docteur Clawbonny, dont la douceur et les caresses auraient apprivoisé 




un tigre, essaya vainement de gagner les bonnes grâces de ce chien; il perdit 
son temps et ses avances. 

Cet animal, d'ailleurs, ne répondait à aucun des noms inscrits dans le calen- 
drier cynégétique. Aussi les gens du bord finirent-ils par l'appeler Captain, car 
il paraissait parfaitement au courant des usages du bord. Ce chien-là avait 
évidemment navigué. 



1 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



On comprend dès lors la réponse plaisante du niaitre d'équipage à Tami de 
Clifton, et comment cette supposition ne trouva pas beaucoup d'incrédules; plus 
d'un la répétait en riant, qui s'attendait à voir ce chien, reprenant un jour sa 
forme humaine, commander la manœuvre d'une voix retentissante. 

Si Richard Shandon ne ressentait pas de pareilles appréhensions, il n'était 




pas sans inquiétudes, et la veille du départ, le 5 avril au soir, il s'entretenait 
sur ce sujet avec le docteur, Wall et maître Johnson, dans le carré de la du- 
nette. 

Ces quatre personnes dégustaient alors un dixième grog, leur dernier sans 
doute, car, suivant les prescriptions de la lettre d'Aberdeen , tous les hommes 
de l'équipage, depuis le capitaine jusqu'au chautfeur, étaient teelotalers, c'est-à- 



26 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 




dire qu'ils ne trouveraient à bord ni vin, ni bière, ni spiritueux, si ce n'est 
dans le cas de maladie, et par ordonnance du docteur. 

Or , depuis une heure , la conversation roulait sur le 
départ. Si les instructions du capitaine se réalisaient jusqu'au 
bout, Shandon devait le lendemain même recevoir une 
lettre renfermant ses derniers ordres. 

« Si cette lettre, disait le commandant, ne m'indique pas 
le nom du capitaine, elle doit au moins nous apprendre la 
destination du bâtiment. Sans cela, où le diriger? 

— Ma foi, répondit l'impatient docteur, à votre place^ Shandon, je partirais 
même sans lettre; elle saurait bien courir après nous, je vous en réponds. 

— Vous ne doutez de rien, docteur! Mais vers quel point du globe feriez-vous 
voile, s'il vous plaît? 

— Vers le pôle Nord, évidemment ! cela va sans dire, il n'y a pas de doute 
possible. 

— Pas de doute possible! répliqua Wall; et pourquoi pas vers le pôle Sud? 

— Le pôle Sud, s'écria le docteur, jamais ! Est-ce que le capitaine aurait eu 
l'idée d'exposer un brick à la traversée de tout l'Atlantique ! 
Prenez donc la peine d'y réfléchir, mon cher Wall. 

— Le docteur a réponse à tout, répondit ce dernier. 

— Va pour le Nord, reprit Shandon. Mais, dites-moi, 
docteur, est-ce au Spitzberg ? est-ce au Groenland ? est-ce 
au Labrador ? est-ce à la baie d'Hudson ? Si les routes 
aboutissent toutes au même but, c'est-à-dire à la banquise 
infranchissable, elles n'en sont pas moins nombreuses, 
et je serais fort embarrassé de me décider pour l'une ou pour l'autre. Avez-vous 
une réponse catégorique à me faire, docteur? 

— Non, répondit celui-ci, vexé de n'avoir rien à dire; mais enfin, pour con- 
clure, si vous ne recevez pas de lettre, que ferea-vous? ' 

— Je ne ferai rien; j'attendrai. 

— Vous ne partirez pas ? s'écria Clawbonny, en agitant scm verre avec déses- 
poir. 

— Non, certes. 

— C'est le plus sage, répondit doucement maître Johnson, tandis que le 
docteur se promenait autour de la table, car il no pouvait tenir en place. 
Oui, c'est le plus sage, et cependant une trop longue attente peut avoir des 
conséquences fâcheuses: d'abord, la saison est bonne, et si nord il y a. nous 




LES ANGLAIS AU POLE NORD 27 



devons profiter d*e la débâcle pour franchir le détroit de Davis; en outre, 
l'équipage s'inquiète de plus en plus; les amis, les camarades de nos hommes 
les poussent à quitter le Forward, et leur influence pourrait nous jouer 
un mauvais tour. 

— II faut ajouter, reprit James Wall, qife si la panique se mettait parmi nos 
matelots, ils déserteraient jusqu'au dernier, et je ne sais pas, commandant; si 
vous parviendriez à recomposer votre équipage. 

— Mais que faire? s'écria Shandon. 

— Ce que vous avez dit, répliqua le docteur : attendre, mais attendre jusqu'à 
demain avant de se désespérer. Les promesses du capitaine se sont accomplies 
jusqu'ici avec une régularité de bon augure; il n'y a donc aucune raison de 
croire que nous ne serons pas avertis de notre destination en temps utile ; je 
ne douté pas un seul instant que demain nous ne naviguions en pleine mer 
d'Irlande; aussi, mes amis, je propose un dernier grog à notre heureux voyage; 
il commence d'une façon un peu inexplicable, mais avec des marins comme 
vous, il a mille chances pour bien finir. » 

Et, tous les quatre, ils trinquèrent une dernière fois. 

" Maintenant, commandant, reprit maître Johnson, si j'ai un conseil à vous 
donner, c'est de tout préparer pour le départ ; il faut que l'équipage soit certain 
de votre fait. Demain, qu'il arrive une lettre ou non, appareillez; n'allumez pas 
vos fourneaux; le vent a l'air de bien tenir; rien ne sera plus facile que de 
descendre grand largue; que le pilote monte abord; à l'heure de la marée, 
sortez des docks; allez mouiller au delà de la pointe de Birkenhead; nos hommes 
n'auront plus aucune communication avec la terre, et si cette lettre diabolique 
arrive enfin, elle nous trouvera là comme ailleurs. 

— Bien parlé, mon brave Johnson! fit le docteur en tendant la main au vieux 
marin. 

— • Va comme il est dit ! » répondit Shandon. 

Chacun alors regagna sa cabine, et attendit dans un sommeil agité le lever 
du soleil. 

Le lendemain, les premières distributions de lettres avaient eu lieu dans I:. 
ville, et pas une ne portait l'adresse du commandant Richard Shandon. 

Néanmoins, celui-ci fit ses préparatifs de départ; le bruit s'en répandit immé- 
diatement dans Liverpool, et, comme on l'a vu, une affluence extraordinaire de 
spectateurs se précipita sur les quais de New Prince's Docks. 

Beaucoup d'entre eux vinrent à bord du brick, qui pour embrasser une der- 
nière fois un camarade, qui pour dissuader un ami, qui pour jeter un regard 



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AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



sur ce navire étrange, qui pour connaître enfin le but du voyage, et l'on mur- 
murait à voir le commandant plus taciturne et plus réservé que jamais. 

Il avait bien ses raisons pour cela. 

Dix heures sonnèrent. Onze heures même. Le flot devait tomber vers une heure 
de l'après-midi. Shandon, du haut de-Ia dunette, jetait un coup d'œil inquiet à 
la foule, cherchant à surprendre le secret de sa destinée sur un visage quel- 
conque. 3Iais en vain. Les matelots du Forward exécutaient silencieusement ses 
ordres, ne le perdant pas des yeux, attendant toujours une communication qui 
ne se faisait pas. 

Maître Johnson terminait les préparatifs de l'appareillage. Le temps était cou- 
vert, et la houle très-forte en dehors des bassins; il ventait du sud-est avec une 
certaine violence, mais on pouvait facilement sortir de la Mersey. 

A midi, rien encore. Le docteur Clawbonny se promenait avec agitation, lor- 
gnant, gesticulant, impatient de la mer, comme il le disait avec une certaine 
élégance latine. Il se sentait ému, quoi qu'il pût faire. Shandon se mordait les 
lèvres jusqu'au sang. 

En ce moment, Johnson s'approcha et lui dit : 

« Commandant, si nous voulons profiter du flot, il ne faut pas perdre de 
temps; nous ne serons pas dégagés des docks avant une bonne heure. » 

Shandon jeta un detnier regard autour de lui, et consulta sa montre. L'heure 
de la levée de midi était passée. 

« Allez ! dit-il à son maître d'équipage. 

— En route, vous autres!» cria celui-ci, en ordonnant aux spectateurs de 
vider le pont du Forward. 

Il se fit alors un certain mouvement dans la foule, qui se portait à la coupée 
du navire pour regagner le quai, tandis que les gens du brick détachaient les 
dernières amarres. 

Or, la confusion inévitable de ces curieux, que les matelots repoussaient sans 
beaucoup d'égards, fut encore accrue par les hurlements du chien. Cet animal 
s'élança tout d'un coup du gaillard d'avant à travers la masse compacte des 
visiteurs. Il aboyait d'une voix sourde. 

On s'écarta devant lui ; il sauta sur la dunette, et, chose incroyable, mais que 
mille témoins ont pu constater, ce Dog-Captain tenait une lettre entre ses 
dents. 

« Une lettre! s'écria Shandon; mais il est donc à bord? 

— //y était sans doute, mais il n'y est plus, répondit Johnson en montrant 
le pont complètement nettoyé de cette foule incommode. 



LES ANGLAIS AU l'OLE NO RU 



5^ 



— Captain ! Captain ! ici 1 » s'écriait le docteur, en essayant de prendre la 
lettre que le chien écartait de sa main par des bonds violents , Il semblait ne 
vouloir remettre son message qu'à Shandon lui-même. 

u Ici, Captain ! » fit ce dernier. 

Le chien s'approcha: Shandon prit la lettre sans difficulté, et Captain fit alors 
entendre trois aboiements au milieu du silence profond qui régnait à bord et sur 
les quais. 

Shandon tenait la lettre sans l'ouvrir. 

« Mais lisez donc! lisez donc! » s'écria le docteur. 




Shandon regarda. L'adresse, sans date et sans indication de lieu, portait seu- 
lement : 

« Au commandant Richard Shandon, à bord du brick le Forward. » 
Shandon ouvrit la lettre, et lut : 

« Vous vous dirigerez vers le cap Farewell. Vous l'atteindrez le 20 avril. Si le 
capitaine ne paraît pas à bord , vous franchirez le détroit de Davis, et vous 
remonterez la mer de Baffin jusqu'à la baie Melville. 

« Le capitaine du Fortvard, 
« K. Z. » 



Shandon plia soigneusement cette lettre laconique, la mit dans sa poche et 
donna l'ordre du départ. Sa voix, qui retentit seule au milieu des sifflements du 
vent d'est, avait quelque chose de solennel. 

Bientôt le Furward fut hors des bassins, et, dirigé par un pilote de Liverpool, 



30 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



dont le petit cotre suivait à distance, il prit le courant de la Mersey. La foule se 
précipita sur le quai extérieur qui longe les docks Victoria, afin d'entrevoir une 
dernière fois ce navire étrange . Les deux huniers, la misaine et la brigantine 
furent rapidement établis, et, sous cette voilure, le Forward, digne de son nom, 
après avoir contourné la pointe de Birkenhead, donna à toute vitesse dans la 
mer d'Irlande. 



CHAPITRE V. — ■ LA PLEINE MER. 



Le vent, inégal, mais favorable, précipitait avec force ses rafales d'avTil. Le 
Forward fendait la mer rapidement, et son hélice, rendue folle, n'opposait 
aucun obstacle à sa marche. Vers trois heures, il croisa le bateau à vapeur qui 
fait le service entre Liverpool et l'île de Man, et qui porte les trois jambes de 
Sicile écartelées sur ses tambours. Le capitaine le héla de son bord, dernier 
adieu qu'il fut donné d'entendre à l'équipage du Forward. 

A cinq heures, le pilote remettait à Richard Shandon le commandement du 
navire, et regagnait son cotre, qui, virant au plus près, disparut bientôt dans le 
sud-ouest. 

Vers le soir, le brick doubla le calf du Man, à l'extrémité méridionale de l'île 
de ce nom. Pendant la nuit, la mer fut très-houleuse; le Forivard se comporta 
bien, laissa la pointe d"Ayr par le nord-ouest, et se dirigea vers le canal du Nord. 

Johnson avait raison; en mer, l'instinct maritime des matelots reprenait le 
dessus. A voir la bonté du bâtiment, ils oubliaient l'étrangeté de la situation. La 
vie du bord s'établit régulièrement. 

Le docteur aspirait avec ivresse le vent de la mer ; il se promenait vigoureu- 
sement dans les rafales, et pour un savant il avait le pied assez marin. 

« C'est une belle chose que la mer, dit-il à maître Johnson, en remontant sur 
le pont après le déjeuner. Je fais connaissance un peu tard avec elle, mais je rac 
rattraperai. 

— Vous avez raison, monsieur Clawbonny; je donnerais tous les continentG 
du monde pour un bout d'océan. On prétend que les marins se fatiguent vite de 
leur métier ; voilà quarante ans que je navigue, et je m'y plais comme au pre= 
mier jour. 

— Quelle jouissance vraie de se sentir un bon navire sous les pieds, et, si 
j'en juge bien, le Forward se conduit gaillardement. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 31 

— Vous jugez bien, docteur, répondit Shandon, qui rejoignit les deux inter- 
locuteurs; c'est un bon bâtiment, et j'avoue que jamais navire destiné à une 
navigation dans les glaces n'aura été mieux pourvu et mieux équipé. Cela me 
rappelle qu'il y a trente ans passés le capitaine James Ross, allant chercher le 
passage du nord-ouest... 

— Montait la Victoire^ dit vivement le docteur, brick d'un tonnage à peu près 
égal au nôtre, également muni d'une machine à vapeur. 

— Comment ! vous savez cela? 

— Jugez-en, repartit le docteur; alors les machines étaient encore dans l'en- 
fance de l'art, et celle de la Victoire lui causa plus d'un retard préjudiciable ; le 
capitaine James Ross, après l'avoir réparée vainement pièce par pièce, finit par 
la démonter, et l'abandonna à son premier hivernage. 

— Diable! fit Shandon; vous êtes au courant, je le vois ! 

— Que voulez-vous? reprit le docteur; à force de lire, j'ai lu les ouvrages de 
Parry, de Ross, de Franklin, les rapports de Mac Clure, de Kennedy, de Kane, 
de Mac Clintock, et il m'en est resté quelque chose. J'ajouterai que ce même 
Mac Clintock, à bord du Fox, brick à hélice dans le genre du nôtre, est allé plus 
facilement et plus directement à son but que tous ses devanciers. 

— Cela est parfaitement vrai, répondit Shandon; c'est un hardi marin 
que ce Mac Clintock; je l'ai vu à l'œuvre; vous pouvez ajouter que comme 
lui nous nous trouverons dès le mois d'avril dans le détroit de Davis, et, si 
nous parvenons à franchir les glaces, notre voyage sera considérablement 
avancé. ^' 

— A moins, repartit le docteur, qu'il ne nous arrive comme au Fox, en 1857, 
d'être pris dès la première année par les glaces du nord de la mer de Baffin, et 
d'hiverner au milieu de la banquise. 

— Il faut espérer que nous serons plus heureux, monsieur Shandon, répon- 
dit Johnson ; et si avec un bâtiment comme le Foricard on ne va pas où l'on 
veut, il faut y renoncer à jamais. 

— D'ailleurs, reprit le docteur, si le capitaine est à bord, il saura mieux que 
nous ce qu'il faudra faire, et d'autant plus que nous l'ignorons complètement; 
car sa lettre, singulièrement laconique, ne nous permet pas de deviner le but 
du voyage. 

— C'est déjà beaucoup, répondit Shandon assez vivement, de connaître la 
route à suivre, et maintenant, pendant un bon mois, j'imagine, nous pouvons 
nous passer de l'intervention surnaturelle de cet inconnu et de ses instructions. 
D'ailleurs, vous savez mon opinion sur son compte. 



32 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Hé! hé! fit le docteur, je croyais comme vous que cet homme vous laisse- 
rait le commandement du navire et ne viendrait jamais à bord, mais. . 

— Mais? répliqua Shandon avec une certaine contrariété. 

— Mais depuis l'arrivée de sa seconde lettre, j'ai dû modifier mes idées à cet 
égard. 




— Et pourquoi cela, docteur? 

— Parce que, si cette lettre vous indique la route à suivre, elle ne vous fait 
pas connaître la destination du Forward; or, il faut bien savoir oîi l'on va. Le 
moyen, je vous le demande, qu'une troisième lettre vous parvienne, puisque 
nous voilà en pleine mer! Sur les terres du Groenland, le service de la poète 
doit laisser à désirer. Voyez-vous, Shandon, j'imagine que ce gaillard-là nous 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



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attend dans quelque établissement danois^ à Hosteinborg ou Uppernawik; il 
aura été là compléter sa cargaison de peaux de phoque , acheter ses traîneaux 
et ses chiens, en un mot réunir tout l'attirail que comporte un voyage dans 
les mers arctiques. Je serai donc peu surpris de le voir un beau matin sortir 
de sa cabine, et commander la manœuvre de la façon la moins surnaturelle du 
monde. 

— Possible, répondit Shandon d'un ton sec; mais, en attendant, le vent fraî- 
chit, et il n'est pas prudent de risquer ses perroquets par un temps pareil. » 

Shandon quitta le docteur et donna l'ordre de carguer les voiles hautes. 

'< Il y tient, dit le docteur au maître d'équipage. 




— Oui, répondit ce dernier, et cela est fâcheux, car vous pourriez bien avoir 
raison, monsieur Clawbonny. » 

Le samedi, vers le soir, le Forward doubla le mull ' de Galloway, dont le 
phare fut relevé dans le nord-est; pendant la nuit, on laissa le mull de Cantyre 
au nord, et à l'est le cap Fair sur la côte d'Irlande. Vers les trois heures du 
matin, le brick, prolongeant l'île Rathlin sur sa hanche de tribord, débouqua 
par le canal du Nord dans l'Océan. 

C'était le dimanche 8 avril ; les Anglais, et surtout les matelots, sont fort obser- 
vateurs de ce jour; aussi la lecture de la Bible, dont le docteur se chargea volon- 
tiers, occupa une partie de la matinée. 

Lèvent tournait alors à l'ouragan et tendait à rejeter le brick sur la cote d'Ir- 
lande; les vagues furent très-fortes, le roulis très-dur. Si le docteur n'eut pas le 

' Promontoire. 



34 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTEFiAS 



mal de mer, c'est qu'il ne voulut pas lavoir, car rien n'était plus facile. A midi, 
le cap Malinhead disparaissait dans le sud; ce fut la dernière terre d'Europe que 
ces hardis marins dussent apercevoir, et plus d'un la regarda longtemps, qui 
sans doute ne devait jamais la revoir. 




La latitude par observation était alors de 55° 57', et la longitude, d'après les 
chronomètres, 1° 40' '. 

L'ouragan se calma vers les neuf heures du soir; le Forward, bon voilier, 
maintint sa route au nord-ouest. On put juger pendant cette journée de ses qua- 
lités marines; suivant la remarque des connaisseurs de Liverpool, c'était avant 
tout un navire à voiles. 




Pendant les jours suivants, le Forward gagna rapidement dans le nord- ouest ; 
le vent passa dans le sud, et la mer fut prise d'une grosse houle; le brick navi- 
guait alors sous pleine voilure. Quelques pétrels et des puffiiis vinrent voltiger 
au-dessus de la dunette; le docteur tua fort adroitement l'un de ces dernieis, 
qui tomba heureusement à bord. 

' Au méridien de Greenwitli. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 




Simpson, le harponneur, s'en empara et le rapporta à son propriétaire. 
« Vn vilain gibier, monsieur Clawbonny, dit-il. 

— Qui fera un excellent repas, au contraire, mon ami ! 

— Quoi ! vous allez manger cela? 

— Et vous en goûterez, mon brave, fit le docteur en riant. 

— Pouah! répliqua Simpson; mais c'est huileux et rance comme tous les 
oiseaux de mer, 

— Bon ! répliqua le docteur ; j'ai une manière à moi d'accommoder ce gibier- 
là, et, si vous le reconnaissez après pour un oiseau de mer, je consens à ne plus 
en tuer un seul de ma vie. 

— Vous êtes donc cuisinier, monsieur Clawbonny ? 
demanda Johnson. 

— Un savant doit savoir un peu de tout. 

— Alors, détie-toi, Simpson, répondit le maître d'équi- 
page ; le docteur est un habile homme, et il va nous faire 
prendre ce puffm pour une groose' du meilleur goût. » 

Le fait est que le docteur eut complètement raison de son volatile ; il enleva 
habilement la graisse, qui est située tout entière sous la peau, principalement 

sur les hanches, et avec elle disparut cette ranci- 
dité et cette odeur de poisson dont on a parfaite- 
ment raison de se plaindre dans un oiseau. Ainsi 
préparé, le puffin fut déclaré excellent, et par 
Simpson lui-même. 

Pendant le dernier ouragan, Richard Shandon 
s'était rendu compte des qualités de son équi- 
page ; il avait analysé ses honmies un à un, 
comme doit le faire tout commandant qui veut 
parer aux dangers de l'avenir ; il savait sur quoi 
compter. 

James Wall, officier tout dévoué à Richard, 
comprenait bien, exécutait bien, mais il pouvait 
manquer d'initiative ; au troisième rang, il se 
trouvait à sa place. 

Johrîson, rompu aux luttes de la mer, et vieux routier de l'océan Arctique, 
n'avait rien à apprendre en fait de sang-froid et d'audace. 




Sorte de periirix. 



an 



AVENTURES D^j CAPITAINE HATTERAS 




Simpson, le harponneur, et Bell, le charpentier, étaient des hommes sûrs, 
esclaves du devoir et de ladisciphne. L'ice-master Foker, marin d'expérience, 
élevé à l'école de Johnson, devait rendre d'importants services. 

Des autres matelots, Garry et Bolton semblaient être les meilleurs : Bolton, 
une sorte de loustic, gai et causeur; Garry, un garçon de 
trente-cinq ans, à figure énergique, mais un peu pâle et triste. 
Les trois matelots Clifton, Gripper et Pen semblaient 
moins ardents et moins résolus ; ils nmrmuraient volontiers. 
Gripper même avait voulu rompre son engagement au départ 
du Forward; une sorte de honte le retint à bord. Si les 
choses marchaient bien, s'il n'y avait ni trop de dangers à courir ni trop de 
manœuvres cà exécuter, on pouvait compter sur ces trois hommes ; mais il leur 
fallait une nourriture substantielle, car on peut dire qu'ils avaient le cœur au 
ventre. Quoique prévenus, ils s'accommodaient assez mal d'être teetotalers, et à 
l'heure du repas ils regrettaient le brandy ou le 
gin ; ils se rattrapaient cependant sur le café et le 
thé, distribués abord avec une certaine prodiga- 
lité. 

Quant aux deux ingénieurs, Brunton et Plover, 
et au chauffeur Waren, ils s'étaient contentés 
jusqu'ici de se croiser les bras. 

Shandon savait donc à quoi s'en tenir sur le 
compte de chacun. 

Le 14 avril, le Forward vint à couper le grand 
courant du Gulf-streamqui, après avoir remonté le long de la côte orientale de 
l'Amérique jusqu'au barïc de Terre-Neuve, s'incline vers le nord-est et prolonge 
les rivages de la Norvège. On se trouvait alors par 51° 37' de latitude et 2-2o 58' 
de longitude, à deux cents milles de la pointe du Groenland. Le temps se refroi- 
dit ; le thermomètre descendit à 32 degrés (0° centigrade) ', c'est-à-dire au point 
de congélation. 

Le docteur, sans prendre encore le vêtement des hivers arctiques, avait revêtu 
son costume de mer, à l'instar des matelots et des olticiers ; il faisait plaisir à 
voir avec ses hautes bottes dans lesquelles il descendait tout d'un bloc, son vaste 
chapeau de toile huilée, un pantalon et une jaquette de même étoffe; par les 
fortes pluies et les larges vagues que le brick embarquait, le docteur ressem- 




* Il s'agit du theimomèlre de Fahreulieit. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



37 




blait à une sorte d'animal marin, comparaison qui ne laissait pas d'exciter sa 
fierté. 

Pendant deux jours, la nier fut extrêmement mauvaise ; le vent tourna vers le 
nord-ouest et retarda la marche du Forivard. Du 14 au 16 avril, la houle de- 
meura très-forte ; mais le lundi, il survint une violente averse qui eut pour 
résultat de calmer la mer presque immédiatement. Shandon fit remarquer cette 
particularité au docteur. 

« Eh bien, répondit ce dernier, cela confirme les cu- 
rieuses observations du baleinier Scoresby, qui fit partie 
de la Société royale d'Edinburgh, dont j'ai l'honneur d'être 
membre correspondant. Vous voyez que pendant la pluie 
les vagues sont peu sensibles, même sous l'influence d'un 
vent violent. Au contraire, avec un temps sec, la mer 
serait plus agitée par une brise moins forte. 

— Mais comment explique-t -on ce phénomène, docteur? 

— C'est bien simple, on ne l'explique pas. » ' 

En ce moment, l'ice-master, qui faisait son quart dans les barres de perroquet, 
signala une masse flottante par tribord, à une quinzaine de milles sous le vent. 
« Une montagne de glace dans ces parages ! » s'écria le docteur. 

Shandon braqua sa lunette dans la 
direction indiquée et confirma l'annonce 
du pilote. 
« Voilà qui est curieux! dit le docteur. 
— Gela vous étonne ? fit le comman- 
dant en riant. Gomment! nous serions 
assez heureux pour trouver quelque 
chose qui vous étonnât? 

— Gela m'étonne sans m'étonner, ré- 
pondit en souriant le docteur, puisque le brick Ann de Poole, de Greenspond, 
fut pris en 1813 dans de véritables champs de glace par le quarante-quatrième 
degré de latitude nord, et que Dayement, son capitaine, les compta par centaines ! 

— Bon ! fit Shandon, vous avez encore à nous en apprendre là-dessus ! 

— Oh ! peu de chose, répondit modestement l'aimable Glawbonny, si ce n'est 
que l'on a trouvé des glaces sous des latitudes encore plus basses. 

— Gela, vous ne me l'apprenez pas, mon cher docteur ; car, étant mousse à 
bord du sloop de guerre le Fly... 

— En 1818, continua le docteur, à la fin de mars, comme qui dirait avril, vous 




38 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

avez passé entre deux grandes îles de glaces flottantes, par le quarante-deuxième 
degré de latitude. 

— Ah ! c'est trop fort ! s'écria Shandon. 

— Mais c'est vrai; je n'ai donc pas lieu de m'étonner, puisque nous sommes 
deux degrés plus au nord, de rencontrer une montagne flottante par le travers 
du Fonvard. 

— Vous êtes un puits, docteur, répondit le commandant, et avec vous il n'y a 
qu'à tirer le seau. 

— Bon ! je tarirai plus vite que vous ne pensez ; et maintenant, si nous pou- 
vons observer de près ce curieux phénomène, Shandon, je serai le plus heureux 
des docteurs, 

— Justement. Johnson, fit Shandon en appelant son maître d'équipage, la 
brise, il me semble, a une tendance à fraîchir. 

— Oui, commandant, répondit Johnson ; nous gagnons peu, et les courants 
du détroit de Davis vont bientôt se faire sentir. 

— Vous avez raison, Johnson, et si nous voulons être le 20 avril en vue du cap 
Farewell, il faut marcher à la vapeur, ou bien nous serons jetés sur les côtes 
du Labrador. Monsieur W^all, veuillez donner l'ordre d'allumer les fourneaux. » 

Les ordres du commandant furent exécutés ; une heure après, la vapeur avait 
acquis une pression suffisante ; les voiles furent serrées, et l'hélice, tordant les 
flots sous ses branches, poussa violemment le Fonvard contre le vent du 
nord-ouest. 



CHAPITRE VI. LE GRAND COURANT POLAIRE. 



Bientôt les bandes d'oiseaux de plus en plus nombreuses, des pétrels, des 
puttins, des contre-maîtres, habitants de ces parages désolés, signalèrent l'ap- 
proche du (iroënland. Le Forward ^K^ndài rapidement dans le nord, en laissant 
sous le vent une lojigue traînée de fumée noire. 

Le mardi 17 avril, vers les onze heures du matin, l'ice-master signala la pre- 
mière vue du blink de la glace '. Il se trouvait à vingt milles au moins dans le 
nord-nord-ouest. Celte bande d'un blanc éblouissant éclairait vivement, malgré 
la présence de nuages assez épais, toute la partie de l'atmosphère voisine de 
l'horizon. Les gens d'expérience du bord ne purent se méprendre sur ce phéno- 

• Coiilour particulière et brillanle que prend l'atmosphère au-dessus d'une grande étendue de glace. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 39 

mène, et ils reconnurent à sa blancheur que ce blink devait venir d'un vaste 
champ de glace situé à une trentaine de milles au delà de la portée de la vue, et 
provenait de la réflexion des rayons lumineux. 

Vers le soir, le vent retomba dans le sud, et devint favorable ; Shandon put éta- 
blir une bonne voilure, et, par mesure d'économie, il éteignit ses fourneaux. Le 
Forward, sous ses huniers, son foc et sa misaine, se dirigea vers le cap Farewell. 

Le 18, à trois heures, un ice-stream fut reconnu, à une ligne blanche peu 
épaisse, mais de couleur éclatante, qui tranchait vivement entre les lignes de la 
mer et du ciel. Il dérivait évidemment de la côte est du Groenland plutôt que du 
détroit de Davis, car les glaces se tiennent de préférence sur le bord occidental 
de la mer de Baffin. Une heure après, le Foricard passait au milieu des pièces 
isolées de l'ice-stream, et, dans la partie la plus compacte, les glaces, quoique 
soudées entre elles, obéissaient au mouvement de la houle. 

Le lendemain, au point du jour, la vigie signala un navire : c'était X^Valkirien, 
corvette danoise qui courait à contre-bord du Forward et se dirigeait vers le 
banc de Terre-Neuve. Le courant du détroit se faisait sentir, et Shandon dut 
forcer de voiles pour le remonter. 

En ce moment, le commandant, le docteur, James Wall et Johnson se trou- 
vaient réunis sur la dunette, examinant la direction et la force de ce courant. 
Le docteur demanda s'il était avéré que ce courant existât uniformément dans 
la mer de Baffin. 

a Sans doute, répondit Shandon, et les bâtiments à voiles ont beaucoup de 
peine à le refouler. 

— D'autant plus, ajouta James Wall, qu'on le rencontre aussi bien sur la côte 
orientale de l'Amérique que sur la côte occidentale du Groenland. 

— Eh bien! fit le docteur, voilà qui donne singulièrement raison aux cher- 
cheurs du passage du nord-ouest! Ce courant marche avec une vitesse de cinq 
milles à l'heure environ, et il est difficile de supposer qu'il prenne naissance au 
fond d'un golfe . 

— Ceci est d'autant mieux raisonné, docteur, reprit Shandon, que si ce cou- 
rant va du nord au sud, on trouve dans le détroit de Behring un courant con- 
traire qui coule du sud au nord, et doit être l'origine de celui-ci. 

— D'après cela, messieurs, dit le docteur, il faut admettre que l'Amérique est 
complètement détachée des terres polaires, et que les eaux du Pacifique se 
rendent, en contournant ses côtes, jusque dans l'Atlantique. D'ailleurs, la plus 
grande élévation des eaux du premier donne encore raison à leur écoulement 
vers les mers d'Europe. 



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AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Mais, reprit Shandon, il doit y avoir des faits à l'appui de cette théorie; et 
s'il y en a, ajouta-t-il avec une certaine ironie, notre savant universel doit les 

connaître. 

— Ma foi, répliqua ce dernier avec une amicale satisfaction, si cela peut vous 

intéresser, je vous dirai que des baleines^ blessées dans le détroit de Davis, ont 
été prises quelque temps après dans le voisinage de la Tartarie, portant encore à 
leur tlanc le harpon européen. 

— Et à moins qu'elles n'aient doublé le cap Horn ou le cap de Bonne- 
Espérance, répondit Shandon, il faut nécessairement qu'elles aient contourné 
les côtes septentrionales de l'Amérique. Voilà qui est indiscutable, docteur. 

— Si cependant vous n'étiez pas convaincu, mon brave Shandon, dit le doc- 




teur en souriant, je pourrais produire encore d'autres faits, tels que ces bois 
flottés dont le détroit de Davis est rempli, mélèzes, trembles et autres essences 
tropicales. Or, nous savons que le Gulf-stream empêcherait ces bois d'entrer 
dans le détroit ; si donc ils en sortent, ils n'ont pu y pénétrer que par le détroit 
de Behring. 

— Je suis convaincu, docteur, et j'avoue qu'il serait difficile avec vous de 
demeurer incrédule. 

— Ma foi, dit Johnson, voilà qui vient à propos pour éclairer la discussion. 
J'aperçois au large une pièce de bois d'une jolie dimension; si le commandant 
veut le permettre, nous allons pécher ce tronc d'arbre, le hisser à bord, et lui 
demander le nom de son pays. 

— C'est cela! fit le docteur, l'exemple après la règle. » 

Shandon donna les ordres nécessaires ; le brick se dirigea vers la pièce de 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 41 

bois signalée, et, bientôt après, l'équipage la hissait sur le pont, non sans peine. 

C'était un tronc d'acajou, rongé par les vers jusqu'à son centre, circonstance 
sans laquelle il n'eût pas pu flotter, 

« Voilà qui est triomphant, s'écria le docteur avec enthousiasme, car, puis- 
que les courants de l'Atlantique n'ont pu le porter dans le détroit de Davis, 
puisqu'il n'a pu être chassé dans le bassin polaire par les fleuves de l'Amé- 
rique septentrionale, attendu que cet arbre-là croît sous l'équateur, il est 
évident qu'il arrive en droite ligne de Behring. Et tenez, messieurs, voyez 
ces vers de mer qui l'ont rongé; ils appartiennent aux espèces des pays chauds. 

— Il est certain, reprit Halle, que cela donne tort aux détracteurs du fameux 
passage. 

— Mais cela les tue tout bonnement! répondit le docteur. Tenez, je vais vous 
faire l'itinéraire de ce bois d'acajou : il a été charrié vers l'océan Pacifique par 
quelque rivière de l'isthme de Panama ou de Guatemala; de là, le courant la 
traîné le long des côtes d'Amérique jusqu'au détroit de Behring, et, bon gré mal 
gré, il a dû entrer dans les mers polaires ; il n'est ni tellement vieux ni tellement 
imbibé qu'on ne puisse assigner une date récente à son départ ; il aura heureu- 
sement franchi les obstacles de cette longue suite de détroits qui aboutit à la 
mer de Baffm, et, vivement saisi par le courant boréal, il est venu par le détroit 
de Davis se faire prendre abord du Forward pour la plus grande joie du docteur 
Clawbonny, qui demande au commandant la permission d'en garder un^ehan- 
tillon. -r 

— Faites donc, reprit Shandon : mais permettez-moi à mon tour de vous 
apprendre que vous ne serez pas le seul possesseur d'une épave pareille. Le gou- 
verneur danois de l'île de Disko .. 

— Sur la côte du Groenland, continua le docteur, possède une table d'acajou 
faite avec un tronc péché dans les mêmes circonstances ; je le sais, mon cher 
Shandon ; eh bien, je ne lui envie pas sa table, car, si ce n'était l'embarras, j "au- 
rais là de quoi me faire toute une chambre à coucher. » 

Pendant la nuit du mercredi au jeudi, le vent souffla avec une extrême vio- 
lence ; le drift vood ' se montra plus fréquemment; l'approche de la côte oflrait 
des dangers aune époque où les montagnes de glace sont fort nombreuses; le 
commandant fît donc diminuer de voiles, et le Forward courut seulement sous sa 
misaine et sa trinquette. 

Le thermomètre descendit au-dessous du point de congélation. Shandon fit 

» Bois flotté. 



42 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 




distribuer à l'équipage des vêtements convenables, une jaquette et un pantalon 
de laine, une chemise de flanelle, de ^ bas de wadmel, comme en portent les 
paysans norvégiens. Chaque homme fut également muni d'une paire de bottes 
de mer parfaitement imperméables. 

Quant à Captain, il se contentait de sa fouiiure naturelle; il paraissait peu 
sensible aux changements de température ; il devait avoir passé par plus d'une 
épreuve de ce genre, et, d'ailleurs, un Danois n"avait pas le droit de se montrer 
difficile. On ne le voyait guère, et il se tenait presque toujours caché dans les 
parties les plus sombres du bâtiment. 

Vers le soir, à travers une éclaircie du brouillard, la côte du Groenland se 
laissa entrevoir par 3'° 2' 7 ' de longitude; le docteur, armé de sa lunette, put 
un instant distinguer une suite de pics sillonnés par de larges glaciers; mais le 
^ brouillard se referma rapidement sur 

cette vision, comme le rideau d'un 
'.;,^' . ^"" -1:-::^^ théâtre qui tombe au moment le plus 

^'- ~^-- " -^ intéressant de la pièce. 

^^ Le Forward se trouva, le 20 avril 
^ au matin, en vue d'un ice-berg haut 
% (le cent cinquante pieds, échoué en cet 
^^ endroit de temps immémorial; les dé- 
gels n'ont pas prise sur lui ei respectent ses formes étranges. Snow la vu ; James 
Ross, en 1829, en prit un dessin exact, et, en 1851, le lieutenant français Bellot, 
à bord du Prince- Albert, le remarqua parfaitement. Naturellement le docteur vou- 
lut conserver l'image de cette montagne célèbre , et il en fit une esquisse très-réussie. 
Il n'est pas surprenant que de semblables masses soient échouées, et, par con- 
séquent, s'attachent invinciblement au sol ; pour un pied hors de l'eau, elles en 
ont à peu près deux au-dessous, ce qui donnait à celle-ci quatre-vingts brasses 
environ de profondeur'. 

Enfin, par une température qui ne fut à midi que de 12° ( — ir centigrades) 
sous un ciel de neige et de brouillards, on aperçut le cap Farewell. Le Forward 
arrivait au jour fixé; le capitaine inconnu, s'il lui plaisait de venir relever sa 
position par ce temps diabolique, n'aurait pas à se plaindre. 

« Voilà donc, se dit le docteur, ce cap célèbre, ce cap si bien nommé ' ! 
Beaucoup l'ont franchi commenous,qui ne devaient jamais lerevoir ! Est-cedonc 
un adieu éternel dit à ses amis d'Europe ? Vous avez passé là, Frobisher, Knight, 

' Quatre cents pictls. — - Farewell signifie adieu. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 43 



Barlow, Vaiigham, Scroggs, Barentz, Iludson, Blosseville, Franklin, Crozier, 
Bellot, pour ne jamais revenir au foyer domestique, et ce cap a bien été pour 
vous le cap des Adieux ! » 

Ce fut vers l'an 970 que des navigateurs partis de l'Islande ' découvrirent le 
Groenland. Sébastien Cabot, en J-498, s'éleva jusqu'au 56^ degré de latitude; 
Gaspard et Michel Cotréal, de 1500 à Jo02, parvinrent au 60% et Martin Fro- 
bisher, en 1576, arriva jusqu'à la baie qui porte son nom. 

A Jean Davis appartient l'honneur d'avoir découvert le détroit en 1585, et, deux 
ans plus tard, dans un troisième voyage, ce hardi navigateur, ce grand pécheur 
de baleines, atteignit le soixante-treizième parallèle, à vingt-sept degrés du pôle. 

Barentz en 1596, Weymouth en 160-2, James Hall en 1605 et 1607, Hudson, 
dont le nom fut attribué à cette vaste baie qui échancre si profondément les 
terres d'Amérique, James Poole en 1611, s'avancèrent plus ou moins dans le 
détroit, à la recherche de ce passage du nord -ouest, dont la découverte eût sin- 
gulièrement abrégé les voies de communication entre les deux mondes. 

Baffin, en 1616, trouva dans la mer de ce nom le détroit de Lancastre ; il fut 
suivi en 1619 par James Munk, et en 1719 par Knight, Barlow, Waugham et 
Scroggs, dont on n'a jamais eu de nouvelles. 

En 1776, le lieutenant Pickersgill, envoyé à la rencontre du capitaine Cook, 
qui tentait de remonter par le dét:-oit de Behring, pointa jusqu'au 68' degré; 
Tannée suivante, Young s'éleva dans le même but jusqu'à Tile des Femmes. 

Vint alors James Ross, qui fit, en 1818, le tour des côtes de la mer de Baffin, 
et corrigea les erreurs hydrographiques de ses devanciers. 

Enfin, en 1819 et 1820, le célèbre Parry s'élance dans le détroit de Lancastre, 
parvient à travers d'innombrables difficultés jusqu'à l'île Melville, et gagne la 
prime de cinq mille livres' promise par acte du parlement aux matelots anglais 
qui couperaient le cent soixante-dixième méridien par une latitude plus éle- 
vée que le soixante-dix-septième parallèle. 

En 1826, Beechey touche à Tîle Chamisso; James Ross hiverne, de 1829 à 
1833, dans le détroit du Prince-Régent, et fait, entre autres travaux importants, 
la découverte du pôle magnétique. 

Pendant ce temps, Franklin, par la voie de terre, reconnaissait les côtes sep- 
tentrionales de l'Amérique, de la rivière Mackensie à la pointe Turnagain ; le 
capitaine Rack marchait sur ses traces de 1823 à 1835, et ces explorations 
étaient complétées en 1839 par MM. Dease, Simpson et le docteur Rae. 

* Ile di'S glaces. — = l'25,000 francs. 



Al 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Enfin, sir John Franklin, jaloux de découvrir le passage du nord-ouest, quitta 
l'Angleterre en 1845 sur VErebus et le Terror; il pénétra dans la mer de Baffin, 
et, depuis son passage à file Disko, on n'eut plus aucune nouvelle de son expé- 
dition. 

Cette disparition détermina les nombreuses recherches qui ont amené la 
découverte du passage, et la reconnaissance de ces continents polaires si pro- 
fondément déchiquetés; les plus intrépides marins de l'Angleterre, de la France 
et des États-Unis s'élancèrent vers ces terribles parages, et, grâce à leurs etforts, 
la carte si tourmentée, si difficile de ce pays, put figurer enfin aux archives de 
la Société Royale Géographique de Londres. 

La curieuse histoire de ces contrées se présentait ainsi à l'imagination du 
docteur, tandis qu'appuyé sur la lisse, il suivait du regard le long sillage du 
brick. Les noms de ces hardis navigateurs se pressaient dans son souvenir, et il 
croyait entrevoir sous les arceaux glacés de la banquise les pâles fantômes de 
ceux qui ne revinrent pas. 







^-^<^.H5^- 



CHAPITRE VII. — LE DÉTROIT DE DAVIS. 

Pendant cette journée, le Forward se fraya un chemin facile parmi les glaces 
brisées; le vent était bon, mais la température très-basse; les courants d'air, en 
se promenant sur les ice-fields', rapportaient leurs froides pénétrations. 



' Champs de glace. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



45 




La nuit exigea Li plus sévère attention; les montagnes flottantes se resser- 
raient dans cette passe étroite; on en comptait souvent une centaine à l'horizon; 
elles se détachaient des côtes élevées, sous la dent des vagues rongeantes et 
l'influence de la saison d'avril, pour aller se fondre ou s'abîmer dans les profon- 
deurs de rOcéan. On rencontrait aussi de 
longs trains de bois dont il fallait éviter le 
choc; aussi le a^ou/s-nest^ fut mis en place 
au sommet du mât de misaine ; il consistait 
en un tonneau à fond mobile, dans lequel 
l'ice-master, en partie abrité contre le vent, 
surveillait la mer, signalait les glaces en vue, g:, 
et même, au besoin, commandait la ma- K 
nœuvre. lÉ 

Les nuits étaient courtes; le soleil avait p; 
reparu depuis le 31 janvier, par suite de la 
réfraction, et tendait à se maintenir de plus 
en plus au-dessus de l'horizon. Mais la neige 
arrêtait la vue, et, si elle n'amenait pas 
l'obscurité, rendait cette navigation pénible. 
Le 21 avril, le cap Désolation apparut au 
miheu des brumes; la manœuvre fatiguait 
l'équipage; depuis l'entrée du brick au mi- 
lieu des glaces, les matelots n'avaient pas eu 
un instant de repos ; il fallut bientôt recourir 
à la vapeur pour se frayer un chemin au mi- 
lieu de ces blocs amoncelés. 

Le docteur et maître Johnson causaient 
ensemble sur l'arrière, pendant que Shandon prenait quelques heures de som- 
meil dans sa cabine. Clawbonny recherchait la conversation du vieux marin, 
auquel ses nombreux voyages avaient fait une éducation intéressante et sensée. 
Le docteur le prenait en grande amitié, et le maître d'équipage ne demeurait 
pas en reste avec lui. 

« Voyez-vous, monsieur Clawbonny, disait Johnson, ce pays-ci n'est pas 
comme tous les autres; on l'a nommé la Terre- Verte % mais il n'y a pas beau- 




coup de semaines dans l'année où il justifie son nom! 



Litiéraleni' ni nid de corbeau. 



Grcen Land. 



i6 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Qui sait, mon brave Johnson, répondit le docteur, si, au x'' siècle, cette 
terre n'avait pas le droit d'être appelée ainsi? Plus d'une révolution de ce genre 
s'est produite dans notre globe, et je vous étonnerais beaucoup en vous disant 
que, suivant les chroniqueurs islandais, deux cents villages florissaient sur ce 
continent, il y a huit ou neuf cents ans ! 

— Vous m'étonneriez tellement, monsieur Clawbonny, que je ne pourrais pas 
vous croire, car c'est un triste pays. 

— Bon! si triste qu'il soit, il offre encore une retraite suffisante à des habi- 
tants, et même à des Européens civilisés. 

— Sans doute I A Disko, à Uppernawik, nous rencontrerons des hommes qui 
consentent à vivre sous de pareils climats ; mais j'ai toujours pensé qu'ils y 
demeuraient par force, non par goût. 

— Je le crois volontiers; cependant l'homme s'habitue à tout, et ces Groën- 
landais ne me paraissent pas être aussi à plaindre que les ouvriers de nos grandes 
villes; ils peuvent être malheureux, mais, à coup sw, ils ne sont point miséra- 
bles ; encore, je dis malheureux, et ce mot ne rend pas ma pensée ; en effet, s'ils 
n'ont pas le bien-être des pays tempérés, ces gens-là, faits à ce rude climat, y 
trouvent évidemment des jouissances qu'il ne nous est pas donné de concevoir! 

— Il faut le penser, monsieur Clawbonny, puisque le ciel est juste; mais bien 
des voyages m'ont amené sur ces côtes, et mon cœur s'est toujours serré à la 
vue de ces tristes solitudes ; on aurait dû, par exemple, égayer les caps, les pro- 
montoires, les baies par des noms plus engageants, car le cap des Adieux et le 
cap Désolation ne sont pas faits pour attirer les navigateurs! 

— J'ai fait également cette remarque, répondit le docteur; mais ces noms 
ont un intérêt géographique qu'il ne faut pas méconnaître ; ils décrivent les 
aventures de ceux qui les ont donnés; auprès des noms des Davis, des Baffin, 
des Hudson, des Ross, des Parry, des Franklin, des Bellot, si je rencontre le 
cap Désolation, je trouve bientôt la baie de la Mercy ; le cap Providence fait pen- 
dant au port Anxiety, la baie Repuise' me ramène au cap Éden, et, quittant la 
pointeTurnagain*, je vais me reposer dans la baie du Refuge ; j'ai là, sous les yeux, 
cette incessante succession de périls, d'échecs, d'obstacles, de succès, de déses- 
poirs, de réussites, mêlés aux grands noms de mon pays, et, conmieune série de 
médailles antiques, cette nomenclature me retrace toute l'histoire de ces mers. 

— Justement raisonné, monsieur Clawbonny, et puissions-nous, dans notre 
voyage, rencontrer plus de baies du Succès que de caps du Désespoir! 

' Baie qu'on ne peut atteindre. — = Cap du retour forcé. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



— Je le souhaite, Johnson; mais, dites-moi, l'équipage est-il un peu revenu 
de ses terreurs? 

— Vn peu, monsieur; et cependant, pour tout dire, depuis notre entrée dans 
le détroit, on recommence à se préoccuper du capitaine fantastique; plus d'un 
s'attendait à le voir apparaître à l'extrémité du Groenland, et jusqu'ici, rien. 
Voyons, monsieur Clawbonny, entre nous, est-ce que cela ne vous étonne pas 
un peu ? 

— Si fait, Johnson. 

— Croyez-vous à l'existence de ce capitaine ? 

— Sans doute. 

— Mais quelles raisons ont pu le pousser à agir de la sorte? 

— S'il faut dire toute ma pensée, Johnson, je crois que cet homme auia 
voulu entraîner l'équipage assez loin pour qu'il n'y eût plus à revenir. Or, sil 
avait paru à son bord au moment du départ, chacun voulant connaître la desti- 
nation du navire, il aurait pu être embarrassé. 

— Et pourquoi cela ? 




— Ma foi, s'il veut tenter quelque entreprise surhumaine, s'il veut pénétrer 
là où tant d'autres n'ont pu parvenir, croyez-vous qu'il eiit recruté son équipage? 
Tandis que, une fois en route, on peut aller si loin, que marcher en avant 
devienne ensuite une nécessité. 

— C'est possible, monsieur Clawbonny; j'ai connu plus d'un intrépide aven- 
turier dont le nom seul épouvantait, et qui n'eût trouvé personne pour l'accom- 
pagner dans ses périlleuses expéditions... 

— Sauf moi, fit le docteur. 

— Et moi après vous, l'épondit Johnson, et pour vous suivre! Je dis donc que 
notre capitaine est sans doute du nombre de ces aventuriers-là. Enfin, nous 
verrons bien; je suppose que, du côté d'Uppernawik ou de la baieMelville, ce 
brave inconnu viendra s'installer tranquillement à bord, et nous apprciidra 
jusqu'où sa fantaisie compte entraîner le navire. 



18 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTEP.AS 



— Je le crois comme vous, Johnson; mais la difficulté sera de s'élever jusqu'à 
cette baie de Melville ; voyez comme les glaces nous entxiurent de toutes parts ! 
c'est à peine si elles laissent passage au Fonvard. Tenez, examinez cette plaine 
immense. 

— Dans notre langage de baleiniers, monsieur Clavvbonny, nous appelons cela 




un ice-field, c'est-à-dire une surface continue de glaces dont on n'aperçoit pas 
les limites. 

— Et de ce côté, ce champ brisé, ces longues pièces plus ou moins réunies 
par leurs bords ? 

— Ceci est un pack; s'il a une forme circulaire, nous l'appelons palch, et 
stream, quand cette forme est allongée. 



LES AJVGLAIS AU POLE NORD 



49 




— Et là, ces glaces flottantes? 

— Ce sont des drift-ice ; avec un peu plus de hauteur, ce seraient des ice-bergs 
ou montagnes; leur contact est dangereux aux navires, et il faut les éviter avec 
soin. Tenez, voici là-bas, sur cet ice-field, une protubérance produite par la 
pression des glaces ; nous appelons cela un hummock ; si cette protubérance 
était submergée à sa base, nous la nommerions un calf ; il a bien fallu donner 
des noms à tout cela pour s'y reconnaître. 

— Ah! c'est véritablement un spectacle curieux, s'écria le docteur en con- 
templant ces merveilles des mers boréales , et 
l'imagination est vivement frappée par ces tableaux 
divers ! 

— Sans doute, répondit Johnson ; les glaçons 
prennent parfois des formes fantastiques, et nos 
hommes ne sont pas embarrassés pour les expli- 
quer à leur façon. 

— Tenez, Johnson, admirez cet ensemble de 
blocs de glace ! ne dirait-on pas une ville étrange, 
une ville d'Orient avec ses minarets et ses mosquées sous la pâle lueur de la 

lune? Voici plus loin une longue suite d'arceaux gothi- 
ques qui nous rappellent la chapelle d'Henry VII ou le 
palais du Parlement *. 

— Vraiment, monsieur Clawbonny, il y en a pour 
tous les goîits; mais ce sont des villes ou des églises 
dangereuses à habiter, et il ne faut pas les ranger de 
trop près. Il y a de ces minarets-là qui chancellent sur 
leur base, et dont le moindre écraserait un navire 
comme le Forward. 

— Et l'on a osé s'aventurer dans ces mers, reprit le 
docteur, sans avoir la vapeur à ses ordres ! Comment 
croire qu'un navire à voiles ait pu se diriger au milieu 
de ces écueils mouvants ? 

— On l'a fait cependant, monsieur Clawbonny, lors- 
que le vent devenait contraire, et cela m'est arrivé plus 

d'une fois, à moi qui vous parle: on s'ancrait patiemment à l'un de ces blocs ; on 
dérivait plus ou moins avec lui ; mais enfin on attendait l'heure favorable pour 




* Edifices de Londres. 



no 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



se remettre en route ; il est vrai de dire qu'à cette manière de voyager on mettait 
des mois là où, avec un peu de bonheur, nous ne mettrons que quelques jours. 

— Il me semble, dit le docteur, que la température tend encore à s'abaisser. 

— Ce serait fâcheux, répondit Johnson, car il faut du dégel pour que ces 
masses se divisent et aillent se perdre dans l'Atlantique ; elles sont d'ailleurs 
plus nombreuses dans le détroit de Davis, parce que les terres se rapprochent 
sensiblenient entre le cap Walsinghamet Holsteinborg ; mais au delà du soixante- 
septième degré, nous trouverons pendant la saison de mai et de juin des mers 
plus navigables. 

— Oui, mais il faut passer d'abord. 

— Il faut passer, monsieur Glawbonny ; en juin et juillet, nous eussions trouvé 
le passage libre, comme il arrive aux baleiniers; mais les ordres étaient précis ; 
on devait se trouver ici en avril. Aussi je me trompe fort, ou notre capitaine est 





un gaillard solidement trempé, qui a une idée ; il n'est parti de si bonne heure 
que pour al.'er loin. Enfin, qui vivra verra. » 

Le docteur avait eu raison de constater un abaissement dans la température ; 
le thermomètre, à midi, n'indiquait plus que six degrés ( — I4°centig.); et il 
régnait une brise du nord-ouest qui, tout en éclaircissant le ciel, aidait le cou- 
rant à précipiter les glaces flottantes sur le chemin du Forward. Toutes n'obéis- 
saient pas d'ailleurs à la même impulsion ; il n'était pas rare d'en rencontrer, 
et des plus hautes, qui, prises à leur base par un courant sous-marin, dérivaient 
dans un sens opposé. 

On comprend alors les difficultés de cette navigation ; les ingénieurs n'avaient 
pas un instant de repos; la manœuvre de la vapeur se faisait sur le pont même, 
au moyen de leviers qui l'ouvraient, l'arrêtaient, la renversaient instantanément, 
suivant l'ordre de l'officier de quart. Tantôt il fallait se hâter de prendre par 



LES ANGLAIS AU POLE ISORD 51 



une ouverture de champs de glace, tantôt lutter de vitesse avec un ice-berg qui 
menaçait de fermer la seule issue praticable; ou bien quelque bloc, se renver- 
sant à l'improviste, obligeait le brick à reculer subitement pour ne pas être 
écrasé. Cet amas de glaces entraînées, amoncelées, amalgamées parle courant 
du nord, se pressait dans la passe, et, si la gelée venait à les saisir, elles pou- 
vaient opposer au Forward une infranchissable barrière. 

Les oiseaux se trouvaient en quantités innombrables dans ces parages; les 
pétrels et les contre-maîtres voltigeaient çà et là, avec des cris assourdissants ; 
on comptait aussi un grand nombre de mouettes à tête grosse, à cou court, à 
bec comprimé, qui déployaient leurs longues ailes et bravaient en se jouant les 
neiges fouettées par l'ouragan. Cet entrain de la gent ailée ranimait le paysage. 

De nombreuses pièces de bois allaient à la dérive, se heurtant avec bruit ; 
quelques cachalots à tètes énormes et renflées s'approchèrent du navire ; mais 
il ne fut pas question de leur donner la chasse, bien que l'envie n'en manquât 
pas à Simpson, le harponneur.Yers le soir, on vit également plusieurs phoques, 
qui, le nez au-dessus de l'eau, nageaient entre les grands blocs. 

Le 25, la température s'abaissait encore; ]q Forward força de vapeur pour 
gagner les passes favorables; le vent s'était décidément fixé dans le nord-ouest; 
les voiles furent serrées. 

Pendant cette journée du dimanche, les matelots eurent peu à manœuvrer. 
Après la lecture de l'office divin, qui fut faite par Shandon, l'équipage se livra 
à la chasse des guilleminots, dont il prit un grand nombre. Ces oiseaux, conve- 
nablement préparés suivant la méthode clawbonnienne, fournirent un agréable 
surcroît de provisions à la table des officiers et de l'équipage. 

A trois heures du soir, le Forward avait atteint le Kin de Sael est-quart-nord- 
est, et la montagne de Sukkertop sud-est-quart-d'est-demi-est; la mer était 
fort houleuse; de temps en temps, un vaste brouillard tonil)ait iiiopinémenl du 
ciel gris. Cependant, à midi, une observation exacte put être faite. Le navire 
se trouvait par 65° 20' de latitude et S-i" 22^ de longitude. Il fallait gagner en- 
core deux degrés pour rencontrer une navigation meilleure sur une mer plus 
libre. 

Pendant les trois jours suivants, les 24, 25 et 26 avril, ce fut une lutte conti- 
nuelle avec les glaces; la manœuvre de la machine devint très-fatigante; à 
chaque minute, la vapeur était subitement interrompue ou renversée, et s'échap- 
pait en sifflant par les soupapes. 

Dans ia brume épaisse, l'approche des ice-bergs se reconnaissait seulement 
à de sourdes détonations produites par les avalanches ; le navire virait alors 



^ 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



immédiatement; on risquait de se heurter à des masses de glace d'eau douce, 
remarquables par la transparence de leur cristal, et qui ont la dureté du roc. 
Richard Shandon ne manqua pas de compléter sa provision d'eau en embar- 
quant chaque jour plusieurs tonnes de cette glace. 

Le docteur ne pouvait s'habituer aux illusions d'optique ^ que la réfraction 
produisait dans ces parages ; en effet, tel ice-berg lui apparaissait comme une 
petite masse blanche fort rapprochée, qui se trouvait à dix ou douze milles du 
brick ; il tâchait d'accoutumer ses regards à ce singulier phénomène, afin de 
pouvoir rapidement corriger plus tard l'erreur de ses yeux. 

Enfin, soit par le halage du navire le long des champs de glace, soit par 
l'écartement des blocs les plus menaçants à l'aide de longues perches, l'équi- 
page fut bientôt rompu de fatigue, et cependant, le vendredi 27 avril, le 
Forward était encore retenu sur la limite infranchissable du cercle polaire. 




CHAPITRE VIII. PROPOS DE l'ÉQUIPAGE. 



Cependant le Forward parvint^ en se glissant adroitement dans les passes, à 
gagner quelques minutes au nord ; mais, au lieu d'éviter l'ennemi, il faudrait 
bientôt l'attaquer ; les ice-fields de plusieurs milles d'étendue se rapprochaient, 
et, comme ces masses en mouvement représentent souvent une pression de plus 
de dix^milli:)ns de tonnes, on devait se garer avec soin de leurs étreintes. Des 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



scies à glace furent donc installées à l'intérieur du navire, de manière à pou- 
voir être mises immédiatement en usage. 

Une partie de l'équipage acceptait philosophiquement ces durs travaux, mais 
l'autre se plaignait, si elle ne refusait pas d'obéir. Tout en procédant à Finstal- 
lation des instruments, Garry, Bolton, Pen, Gripper, échangeaient leurs diffé- 
rentes manières de voir. 

(( Par le diable! disait gaiement Bolton, je ne sais pourquoi il me vient à la 
pensée que dans Water-street il y a une jolie taverne où l'on ne s'accote pas 
trop malentre unverre degin et une bouteille déporter. Tu vois cela d'ici, Gripper? 

— A te dire vrai, riposta le matelot interpellé, qui faisait généralement pro- 
fession de mauvaise humeur, je t'assure que je ne vois pas cela d'ici. 

— C'est une manière de parler, Gripper; il est évident que dans ces villes de 
neige, qui font l'admiration de M. Clawbonny, il n'y a pas le plus mince cabaret 
où un brave matelot puisse s'humecter d'une ou deux demi-pintes de brandy. 

— Pour cela, tu peux en être certain^ Bolton; et tu ferais bien d'ajouter qu'il 
n'y a même pas ici de quoi se rafraîchir proprement. Une drôle d'idée, de priver 
de tout spiritueux les gens qui voyagent dans les mers du nord ! 

— Bon! répondit Garry, as-tu donc oublié. Gripper, ce que t'a dit le docteur? 
Il faut être sobre de toute boisson excitante, si l'on veut braver le scorbut, se 
bien porter et aller loin. 

— Mais je ne demande pas à aller loin, Garry, et je trouve que c'est déjà beau 
d'être venu jusqu'ici, et de s'obstiner à passer là où le diable ne veut pas qu'on 
passe. 

— Eh bien, on ne passera pas! répliqua Pen. Quand je pense que j'ai déjà 
oubhé le goût du gin! 

— Mais, fit Bolton, rappelle-toi ce que t'a dit le docteur. 

— Oh ! répliqua Pen avec sa grosse voix brutale, pour le dire, on le dit. Reste 
à savoir si, sous prétexte de santé, on ne s'amuse pas à faire l'économie du 
liquide? 

— Ce diable de Pen a peut-être raison, répondit Gripper. 

— Allons donc! riposta Bolton, il a le nez trop rouge pour cela; et, s'il perd 
un peu de sa couleur à naviguer sous un pareil régime, Pen n'aura pas trop à se 
plaindre. 

— Qu'est-ce que mon nez t'a fait? répondit brusquement le matelot attaqué à 
son endroit sensible. Mon nez n'a pas besoin de tes conseils ; il ne te les demande 
pas; mêle-toi donc de ce qui regarde le tien! 

— Allons! ne te fâche pas, Pen; je ne te croyais pas le nez si susceptible. Hé 



54 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

je ne déteste pas plus qu'un autre un bon verre de wiskey, surtout par une tem- 
pérature pareille; mais si, au bout du compte, cela fait plus de mal que de bien, 
je m'en passe volontiers. 

— Tu t'en passes, dit le chauffeur Waren, qui prit part à la conversation : eh 
bien, tout le monde ne s'en passe peut-être pasl 

— Que veux-tu dire, Waren? reprit Garry en le regardant fixement. 

— Je veux dire que, pour une raison ou pour une autre, il y a des liqueurs à 
bord, et j'imagine qu'on ne s'en prive pas beaucoup à l'arrière. 

— Et qu'en sais-tu? » demanda Garry. 

Waren ne sut que répondre; il parlait pour parler, comme on dit. 
« Tu vois bien, Garry, reprit Bolton, que Waren n'en sait rien. 

— Eh bien, dit Pen, nous demanderons une ration de gin au commandant; 
nous l'avons bien gagnée, et nous verrons ce qu'il répondra. 

— Je vous engage à n'en rien faire, répondit Garry. 

— Et pourquoi? s'écrièrent Pen et Gripper. 

— Parce que le commandant vous refusera. Vous saviez quel était le régime 
du bord quand vous vou? êtes embarqués ; il fallait y réfléchir à ce moment-là. 

— D'ailleurs, répondit Bolton, qui prenait volontiers le parti de Garry, dont 
le caractère lui plaisait, Richard Shandon n'est pas le maître à bord; il obéit 
lout comme nous autres. 

— Et à qui donc? demanda Pen. 

— Au capitaine. 

— Ah! toujours ce capitaine de malheur! s'écria Pen. Et ne voyez-vous pas 
qu'il n'y a pas plus de capitaine que de taverne sur ces bancs de glace? C'est une 
façon de nous refuser poliment ce que nous avons le droit d'exiger. 

— 3Iais si, il y a un capitaine, reprit Bolton ; et je parierais deux mois de ma 
paye que nous le verrons avant peu. 

— C'est bon, fit Pen ; en voilà un à qui je voudrais bien dire deux mots en 
face! 

— Qui parle du capitaine ? » dit en ce moment un nouvel interlocuteur. 
C'était le matelot Clifton, passablement superstitieux et envieux à la fois. 

« Est-ce que l'on sait quelque chose de nouveau sur le capitaine? demanda-t-il. 

— Non, lui fut-il répondu d'une seule voix. 

— Eh bien, je m'attends à le trouver installé un beau matin dans sa cabine, 
sans que personne sache ni comment, ni par où il sera arrivé. 

— Allons donc! répondit Bolton; tu te figures, Clifton, que ce gaillard-là est 
un farfadet, un lutin comme il en court dans les hautes terres d'Ecosse/ 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 55 

— Ris tant que tu voudras, Bolton; cela ne changera pas mou opinion. Tous 
les jours, en passant devant la cabine, je jette un regard par le trou de la serrure, 
et l'un de ces matins je viendrai vous raconter à qui ce capitaine ressemble, et 
comment il est fait. 

— Eh ! par le diable, fit Peu, il sera bâti comme tout le monde, ton capitaine 
Et si c'est un gaillard qui veut nous mener où cela ne nous plaît pas, on lui dira 
son fait. 

— Bon ! fit Bolton, voilà Pen qui ne le connaît même pas, et qui veut déjà lui 
chercher dispute ! 

— Qui ne le connaît pas? répliqua Clifton de l'air d'un homme qui en sait long; 
c'est à savoir, s'il ne le connaît pas ! 

— Que diable veux-tu dire? demanda Gripper. 

— Je m'entends. 

— Mais nous ne t'entendons pas! 

— Eh bien, est-ce que Pen n'a pas eu déjà des désagréments avec lui? 

— Avec le capitaine? 

— Oui, le dog-captain, car c'est exactement la même chose. « 
Les matelots se regardèrent sans trop oser répondre. 

« Homme ou chien, fit Pen entre ses dents, je vous affirme que cet animal-là 
aura son compte un de ces jours. 

— Voyons, Clifton, demanda sérieusement Bolton, prétends-tu, comme Ta dit 
Johnson en se moquant, que ce chien-là est le vrai capitaine? 

— Certes, répondit Clifton avec conviction; et si vous étiez des observateurs 
comme moi, vous auriez remarqué les allures étranges de cet animal, 

— Lesquelles? voyons, parle! 

— Est-ce que vous n'avez pas vu la façon dont il se promène sur la du- 
nette avec un air d'autorité, regardant la voilure du navire, comme s'il était 
de quart ? 

— C'est vrai, fit Gripper ; et même un soir je l'ai positivement surpris les pattes 
appuyées sur la roue du gouvernail. 

— Pas possible! fit Bolton. 

— Et maintenant, reprit Clifton, est-ce que la nuit il ne quitte pas le bord pour 
aller se promener sur les champs de glace, sans se soucier ni des ours ni du 
froid? 

— C'est toujours vrai, fit Bolton. 

— Est-ce que vous voyez cet animal-là, comme un honnête chien, rechercher 
la compagnie des hommes, rôder du côté de la cuisine, et couver des yeux 



56 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



maître Strong quand il apporte quelque bon morceau au commandant? Est-ce 
que vous ne l'entendez pas, la nuit, quand il s'en va à deux ou trois milles du 
navire, hurler de façon à vous donner froid dans le dos, ce qui n'est pourtant pas 
facile à ressentir par une pareille température? Enfin, est-ce que vous avez 
jamais vu ce chien-là se nourrir? Il ne prend rien de personne ; sa pâtée est tou- 
jours intacte, et, à moins qu'une main ne le nourrisse secrètement à bord, j'ai le 
droit de dire que cet animal vit sans manger. Or, si celui-là n'est pas fantastique, 
je ne suis qu'une bêle. 

— Ma foi, répondit Bell le charpentier, qui avait entendu toute l'argumenta- 
tion de Clifton, ma foi, cela pourrait bien être! » 

Cependant les autres matelots se taisaient. 




a Enfin, demanda Bolton, où allons-nous avec le Fot'ivard? 

— Je n'en sais rien, répondit Bell; à un moment donné, Richard Shandon 
recevra le complément de ses instructions. 

— Mais par qui? 

— Par qui? 

— Oui, comment? dit Bolton, qui devenait pressant. 

— Allons, Bell, une réponse ! reprirent les autres matelots 



LES ANGLAIS AU POLE NORD hl 

— Par qui ? comment ? Eh ! je n'en sais rien, répliqua le charpentier, embar- 
rassé à son tour. 

— Eh ! par le Dog-Captain, s'écria Clifton. Il a déjà écrit une première fois, 
il peut bien écrire une seconde. Oh! si je savais seulement la moitié de ce que 
sait cet animal-là, je ne serais pas embarrassé d'être premier lord de l'Ami- 
rauté. 

— Ainsi, reprit Bolton pour conclure, tu t'en tiens à ton opinion que ce chien- 
là est le capitaine ? 

— Oui, comme je l'ai dit. 

— Eh bien, dit Pen d'une voix sourde, si cet animal-làne veut pas crever dans 
la peau d'un chien, il n'a qu'à se dépêcher de devenir un homme, car, foi de Pen, 
je lui ferai son atîaire. 

— Et pourquoi cela ? demanda Garry. 

— Parce que cela me plait, répondit brutalement Pen, et je n'ai de compte à 
rendre à personne. 

— Assez causé, les enfants, cria maître Johnson eu intervenant au moment 
où la conversation semblait devoir mal tourner. A l'ouvrage, et que ces scies 
soient installées plus vite que cela ! Il faut franchir la banquise ! 

— Bon! un vendredi ! répondit Clifton en haussant les épaules. Vous verrez 
qu'on ne passe pas si facilement le cercle polaire ! » 

Quoiqu'il en soit, les efforts de l'équipage furent à peu près, impuissants pen- 
dant cette journée. Le Fonvard, lancé k toute vapeur contre les ice-fields, ne 
parvint pas à les séparer; on fut obligé de s'ancrer pendant la nuit. 

Le samedi, la température s'abaissa encore sous l'influence d'un vent de Test; 
le temps se mit au clair, et le regard put s'étendre au loin sur ces plaines blan- 
ches que la réflexion des rayons solaires rendait éblouissantes. A sept heures 
du matin, le thermomètre accusait huit degrés au-dessous de zéro { — 21" 
centig.). 

Le docteur était tenté de rester tranquillement dans sa cabine à relire des 
voyages arctiques; mais il se demanda, suivant son habitude, 
ce qu'il lui serait le plus désagréable de faire en ce mo- 
ment. Il se répondit que monter sur le pont par cette tem- 
pérature, et aider les hommes dans la manœu\Te, n'avait 
rien de très-réjouissant. Donc, fidèle à sa règle de conduite, 
il quitta sa cabine si bien chauffée et vint contribuer au 
halage du navire. Il avait bonne figure avec les lunettes vertes au moyen des- 
quelles il préservait ses yeux contre la morsure des rayons réfléchis, et dans ses 




58 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



observations futures il eut toujours soin de se servir de snow-speclacles ' pour 
éviter les ophthalmies très-fréquentes sous cette latitude élevée. 

Vers le soir, le Forward avait gagné plusieurs milles dans le nord, grâce à 
l'activité des hommes et â l'habileté de Shandon, adroit à profiter de toutes les 
circonstances favorables; à minuit, il dépassait le soixante-sixième parallèle, et 
la sonde ayant rapporté vingt-trois brasses de profondeur, Shandon reconnut 
qu'il se trouvait sur le bas-fond où toucha le Victory, vaisseau de Sa Majesté. 
La terre s'approchait à trente milles dans Test. 

Mais alors la masse des glaces, immobiles jusqu'alors, se divisa et se mit en 
mouvement; les ice-bergs semblaient surgir de tous les points de l'horizon; le 




brick se trouvait engagé dans une série d'écueils mouvants dont la force d'écra- 
sement est irrésistible; la manœuvre devint assez difficile pour que Garry, le 
premier timonier, prît la barre ; les montagnes tendaient à se refermer derrière 
le brick; il fut donc nécessaire de traverser cette flotte de glaces, et la prudence 
autant que le devoir commandait de se porter en avant. Les difficultés s'accrois- 
saient de l'impossibilité où se trouvait Shandon de constater la direction du 
navire au milieu de ces points changeants, qui se déplaçaient et n'offraient aucune 
perspective stable. 

Les hommes de l'équipage furent divisés en deux bordées de tribord et de 
bâbord; chacun d'eux, armé d'une longue perche garnie d'une pointe de fer, 
repoussait les glaçons trop menaçants. Bientôt le Forward entra dans une passe 
si étroite, entre deux blocs élevés, que l'extrémité de ses vergues froissa ces 



' Lunettes à neige. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 59 

murailles aussi dures que le roc ; peu à peu il s'engagea au milieu d'une vallée 
sinueuse remplie du tourbillon des neiges, tandis que les glaces flottantes se 
heurtaient et se brisaient avec de sinistres craquements. 

Mais il fut bientôt constant que cette gorge était sans issue ; un énorme bloc, 
engagé dans ce chenal, dérivait rapidement sur le Forivard; il parut impossible 
de l'éviter, impossible également de revenir en arrière surun chemin déjà obstrué. 

Shandon, Johnson, débouta l'avant du brick, considéraient leur position. 
Shandon, de la main droite, indiquait au timonier la direction à suivre, et de la 
main gauche il transmettait à James Wall, posté près de l'ingénieur, ses ordres 
pour manœuvrer la machine. 

« Comment cela va-t-il finir? demanda le docteur à Johnson. 

— Comme il plaira à Dieu, » répondit le maître d'équipage. 

Le bloc de glace, haut de cent pieds, ne se trouvait plus qu'à une encablure 
du Forward et menaçait de le broyer sous lui. 

tt Malheur et malédiction ! s'écria Pen avec un effroyable juron. 

— Silence! » s'écria une voix qu'il fut impossible de reconnaître au milieu 
de l'ouragan. 

Le bloc parut se précipiter sur le brick, et il y eut un indéfinissable moment 
d'angoisse; les hommes, abandonnant leurs perches, refluèrent sur l'arrière en 
dépit des ordres de Shandon. 

Soudain un bruit effroyable se fit entendre; une véritable trombe d'eau tomba 
sur le pont du navire, que soulevait une vague énorme. L'équipage jeta un cri 
de terreur, tandis que Garry, à sa barre, maintint le Foricm^d en bonne voie, 
malgré son effrayante embardée. 

Et lorsque les regards épouvantés se portèrent vers la montagne de glace, 
celle-ci avait disparu; la passe était libre, et au delà un long canal, éclairé par 
les rayons obliques du soleil, permettait au brick de poursuivre sa route. 

« Kh bien, monsieur Clawbonny, dit Johnson, m'expliquerez-vous ce phéno- 
mène? 

— 11 est bien simple, mon ami, répondit le docteur, et il se reproduit souvent : 
lorsque ces masses flottantes se détachent les unes des autres à l'époque du 
dégel, elles voguent isolément et dans un équilibre parfait ; mais peu à peu elles 
arrivent vers le sud, où l'eau est relativement plus chaude; leur base, ébranlée 
par le choc des autres glaçons, commence à fondre, à se miner; il vient donc un 
moment où le centre de gravité de ces masses se trouve déplacé, et alors elles 
culbutent. Seulement, si cet ice-berg se fût retourné deux minutes plus tard, il 
se précipitait sur le brick et l'écrasait dans sa chute. » 



60 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 








CHAPITRE IX. — UNE NOUVELLE. 



Le cercle polaire était enfin franchi ; le /"orîiWi/ passait le 30 avril, à midi, 
par le travers d'Holsteinborg ; des montagnes pittoresques s'élevaient dans 1 ho- 
rizon de l'est. La mer paraissait pour ainsi dire libre de glaces, ou plutôt, ces 
glaces pouvaient être facilement évitées. Le vent sauta dans le sud-est, et le 
brick, sous sa misaine, sa brigantine, ses huniers et ses perroquets, remonta la 
mer de Raffîn 

Cette journée fut particulièrement calme, et l'équipage put prendre un peu de 
repos ; de nombreux oiseaux nageaient et voltigeaient autour du navire ; le doc- 
teur remarqua, entre autres, des alca-alla, presque semblables à la sarcelle, 
avec le cou, les ailes, le dos noirs et la poitrine blanche; ils plongeaient avec 
vivacité, et leur immersion se prolongeait souvent au delà de quarante 
secondes. 

Cette journée n'eût été marquée par aucun incident nouveau, si le fait suivant, 
quelque extraordinaire qu'il paraisse, ne se fût produit à bord. 

Le matin, à six heures, en rentrant dans sa cabine après son quart, Richard 
Shan:!on trouva sur sa table une lettre avec cette suscription : 

« Au commandant Richard Shandon, à bord du Foncard. 

« Mer de Baffîn. » 
Shandon ne put en croire ses yeux ; mais, avant de prendre connaissance de 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



61 




cette étrange correspondance, il fît appeler le docteur, James Wall, le maître 
d'équipage, et leur montra cette lettre. 
« Cela devient particulier, fit John- 
son. 

— C'est charmant, pensa le doc- 
teur 

— Enfin, s'écria Shandon, nous con- 
naîtrons donc ce secret... » 

D'une main rapide, il déchira l'enveloppe, et lut ce qui suit : 

a Commandant, 
a Le capitaine du Forward est content du sang-froid, de l'habileté et du 
« courage que vos hommes, vos officiers et vous, vous avez montrés dans les 
« dernières circonstances; il vous prie d'en témoigner sa reconnaissance à 
l'équipage. 

<c Veuillez vous diriger droit au nord vers la baie Melville, et de là vous ten- 
« terez de pénétrer dans le détroit de Smith. 

(( Le capitaine du Forward, 

« K. Z. 

« Ce lundi, 30 avril, par le travers du cap Walsingliam. » 

« Et c'est tout ? s'écria le docteur. 

— C'est tout, » répondit Shandon. 
La lettre lui tomba des mains. 

' Eh bien, dit Wall, ce capitaine chimérique ne parle même plus de venir à 
bord; j'en conclus qu'il n'y viendra jamais. 

— Mais cette lettre, fît Johnson, comment est-elle arrivée ? d 
Shandon se taisait. 

« M. Wall a raison, répondit le docteur, qui, ayant ramassé la lettre, la 
retournait dans tous les sens ; le capitaine ne viendra pas à bord par une 
excellente raison... 

— Et laquelle ? demanda vivement Shandon. 

— C'est qu'il y est déjà, répondit simplement le docteur. 

— Déjà! s'écria Shandon, que voulez-vous dire? 

— Comment expliquer sans cela l'arrivée de cette lettre? » 
Johnson hochait la tète en signe d'approbation. 

« Ce n'est pas possible ! fit Shandon avec énergie. Je connais tous les iiom- 
mes de l'équipage ; il faudrait donc supposer que ce capitaine se trouvât parmi 



62 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

eux depuis le départ du navire? Ce n'est pas possible, vous dis-je! Depuis plus 
de deux ans, il n'en est pas un que je n'aie vu cent fois à Liverpool ; votre suppo- 
sition, docteur, est inadmissible ! 

— Alors, qu'admeltez-vous, Shandon? 

— Tout, excepté cela. J'admets que ce capitaine, ou un homme à lui, que 
sais-je? a pu profiter de l'obscurité, du brouillard, de tout ce que vous voudrez, 
pour se glisser à bord ; nous ne sommes pas éloignés de la terre ; il y a des 
kaiaks d'Esquimaux qui passent inaperçus entre les glaçons ; on peut donc être 
venu jusqu'au navire, avoir remis cette lettre... le brouillard a été assez intense 
pour favoriser ce plan... 

— Et pour empêcher de voir le brick, répondit le docteur; si nous n'avons 
pas vu, nous, un intrus se glisser à bord, comment, lui, aurait-il pu découvrir 
le Forward au milieu du brouillard ? 

— C'est évident, fit Johnson. 

— J'en reviens donc à mon hypothèse, dit le docteur. Qu'en pensez-vous, 
Shandon? 

— Tout ce que vous voudrez, répondit Shandon avec feu, excepté la supposi- 
tion que cet homme soit à mon bord. 

— Peut-être, ajouta Wall, se trouve-t-il dans l'équipage un homme à lui qui 
a reçu ses instructions. 

— Peut-être, fit le docteur. 

— Mais qui? demanda Shandon. Je connais tous mes hommes, vous dis-je, 
et depuis longtemps. 

— En tout cas, reprit Johnson, si ce capitaine se présente, homme ou diable, 
on le recevra; mais il y a un autre enseignement, ou plutôt un autre renseigne- 
ment à tirer de cette lattre? 

— Et lequel? demanda Shandon. 

— C'est que nous devons nous diriger non-seulement vers la baie Melville, 
mais encore dans le détroit de Smith. 

— Vous avez raison, répondit le docteur. 

— Le détroit de Smith, répliqua machinalement Richard Shandon. 

— Il est donc évident, reprit Johnson, que la destination du Forward n'est 
pas de rechercher le passage du nord-ouest, puisque nous laisserons sur notre 
gauche la seule entrée qui y conduise, c'est-à-dire le détroit de Lancastre. Voilà 
qui nous présage une navigation difficile dans des mers inconnues. 

— Oui, le détroit de Smith, répondit Shandon, c'est la route que l'Améri- 
cain "Kane asuivie en 1853, et au prix de quels dangers ! Longtemps on l'a cru 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 63 

perdu sous ces latitudes effrayantes ! Enfin, puisqu'il faut y aller, on ira! mais 
jusqu'où ? Est-ce au pôle? 

— Et pourquoi pas? « s'écria le docteur. 

La supposition de cette tentative insensée fit hausser les épaules au maître 
d'équipage. 

« Enfin, reprit James Wall, pour en revenir au capitaine, s'il existe, je ne 
vois guère, sur la côte du Groenland, que les établissements de Disko ou d'Up- 
pernawik où il puisse nous attendre; dans quelques jours, nous saurons donc à 
quoi nous en tenir. 

— Mais, demanda le docteur à Shandon, n'allez-vous pas faire connaître cette 
lettre à l'équipage ? 

— Avec la permission du commandant, répondit Johnson, je n'en ferais rien, 

— Et pourquoi cela ? demanda Shandon. 

— Parce que tout cet extraordinaire, ce fantastique, est de nature à décou- 
rager nos hommes. Ils sont déjà fort inquiets sur le sort d'une expédition qui 
se présente ainsi. Or, si on les pousse dans le surnaturel, cela peut produire de 
fâcheux effets, et au moment critique nous ne pourrions plus compter sur eux. 
Qu'en dites-vous, commandant ? 

— Et vous, docteur, qu'en pensez-vous? demanda Shandon. 

•^ Maître Johnson, répondit le docteur, me paraît sagement raisonner. 

— Et vous, James ? 

— Sauf meilleur avis, répondit Wa.\\, je me range à l'opinion de ces mes- 
sieurs. » , 

Shandon se prit à réfléchir pendant quelques instants; il relut attentivement 
la lettre. 

« Messieurs, dit-il, votre opinion est certainement fort bonne, mais je ne puis 
l'adopter. 

— Et pourquoi cela, Shandon? demanda le docteur. 

— Parce que les instructions de cette lettre sont formelles ; elles commandent 
de porter à la connaissance de l'équipage les félicitations du capitaine ; or, jus- 
qu'ici j'ai toujours obéi aveuglément à ses ordres, de quelque façon qu'ils me 
fussent transmis, et je ne puis... 

— Cependant... reprit Johnson, qui redoutait justement l'eflet de semblables 
communications sur l'esprit des matelots. 

— Mon brave Johnson, repartit Shandon, je comprends votre insistance; vos 
raisons sont excellentes, mais lisez : 

« Il vous prie d'en témoigner sa reconnaissance à l'équipage. » 



64 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Agissez donc en conséquence, reprit Johnson, qui était d'ailleurs un strict 
observateur de la discipline. Faut-il rassembler l'équipage sur le pont ? 

— Faites, » répondit Shandon. 

La nouvelle d'une communication du capitaine se répandit immédiatement à 
bord. Les matelots arrivèrent sans retard à leur poste de revue, et le comman- 
dant lut à haute voix la lettre mystérieuse. 

Un morne silence accueillit cette lecture ; l'équipage se sépara en proie à 
mille suppositions; Clifton eut de quoi se livrer à toutes les divagations de son 
imagination superstitieuse; la part qu'il attribua dans cet événement à Dog- 
Captain fut considérable, et il ne manqua plus de le Stduer, quand par hasard 
il le rencontrait sur son passage. 

« Quand je vous disais, répétait-il aux matelots, que cet animal savait écrire ! » 




On ne répliqua rien à cette observation, et Dell lui-même, le charpentier, eût 
été fort embarrassé d'y répondre. 

Cependant, il fut constant pour chacun que, à défaut du capitaine, son ombre 
ou son esprit veillait à bord ; les plus sages se gardèrent désormais d'échanger 
entre eux leurs suppositions. 

Le 1" mai, à midi, l'observation donna G8° pour la latitude et 56° 32' pour la 
longitude. La température s'était relevée, et le thermomètre marquait vingt- 
cinq degrés au-dessus de zéro ( — 4° cent.). 

Le docteur put s'amuser à suivre les ébats d'une ourse blanche et de deux 
oursons sur le bord d'un pack qui prolongeait la terre. Accompagné de Wall et 
de Simpson, il essaya de lui donner lâchasse dans le canot; mais l'animal, d'hu- 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



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nifiur peu belliqueuse, entraîna rapidement sa progéniture avec lui, et le doc- 
teur dut renoncer à le poursuivre. 

Le cap Chidley fut doublé pendant la nuit sous l'influence d'un vent favorable, 
et bientôt les hautes montagnes de Disko se dressèrent à l'horizon ; la baie de 
Godavhn, résidence du gouverneur géiiéral des établissements danois, futlaissée 
sur la droite. Shandon ne jugea pas à propos de s'arrêter, et dépassa bientôt les 
pirogues d'Esquimaux qui cherchaient à l'atteindre. 

L'île Disko porte également le nom d'île de la Baleine ; c'est de ce point que 
le 12 juillet 1845 sir John Franklin écrivit pour la dernière fois à l'Amirauté, et 
c'est à cette île aussi que, le 27 août 1859, le capitaine 3Iac CHntock toucha à 
son retour, rapportant les preuves trop certaines de la perte de cette expédition. 




La coïncidence de ces deux faits devait être remarquée par le docteur; ce 
triste rapprochement était fécond en souvenirs, mais bientôt les hauteurs de 
Disko disparurent à ses yeux. 

Il y avait alors de nombreux ice-bergs sur les côtes, de ceux que les plus forts 
dégels ne parviennent pas à détacher; cette suite continue de crêtes se prêtait 
aux formes les plus étrajiges. 

Le lendemain, vers les trois heures, on releva au nord-est Sanderson-Hope; 
la terre fut laissée à une distance de quinze milles sur tribord ; les montagnes 
paraissaient teintes d'un bistre rougeâtre. Pendant la soirée, plusieurs baleines 
de l'espèce des finners, qui ont des nageoires sur le dos, vinrent se jouer au 
milieu des trains de glace, rejetant l'air et l'eau par leurs évents. 

Ce fut pendant la nuit du 3 au 4 mai que le docteur put voir pour la première 
fois le soleil raser le bord de l'horizon sans y plonger son disque lumineux; 

9 



66 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



depuis le 31 janvier, ses orbes s'allongeaient chaque jour, et il régnait mainte- 
nant une clarté continuelle. 

Pour des spectateurs inhabitués, cette persistance du jour est sans cesse un 
sujet d'étonnement, et même de fatigue; on ne saurait croire à quel point l'obs- 
curité de la nuit est nécessaire à la santé des yeux ; le docteur éprouvait une 
douleur véritable pour se faire à cette lumière continue, rendue plus mordante 
encore par la réflexion des rayons sur les plaines de glace. 

Le 5 mai, le Forward dépassa le soixante-douzième parallèle. Deux mois plus 
tard, il eût rencontré de nombreux baleiniers se livrant à la pêche sous ces lati- 
tudes élevées; mais le détroit n'était pas encore assez libre pour permettre à ces 
bâtiments de pénétrer dans la mer de Baffm, 

Le lendemain, le brick, après avoir dépassé l'île des Femmes, arriva en vue 
d'Uppernawik, l'établissement le plus septentrional que possède le Danemark 
sur ces côtes 




CHAPITRE X. — PÉRILLEUSE NAVIGATION. 



Shandon, le docteur Glawbonny, Johnson, Foker et Strong, le cuisinier, des- 
cendirent dans la baleinière et se rendirent au rivage. 

Le gouverneur, sa femme et ses cinq enfants, tous de race esquimau, vinrent 
poliment au-devant des visiteurs. Le docteur, en sa qualité de philologue, possé- 
dait un peu de danois, qui suffit à établir des relations fort amicales ; d'ailleurs, 
Foker, interprète de l'expédition en même temps qu'ice-master, savait une 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



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vingtaine de mots de la langue groënlandaise, et avec vingt mots on va loin, si 
Ton n'est pas ambitieux. 

Le gouverneurest né à l'île Disko, et n'a jamais quitté son pays natal ; il fit les 
honneurs de sa ville, qui se compose de trois maisons de bois, pour lui et le 
ministre luthérien, d'une école, et de magasins dont les navires naufragés se 
chargent de faire l'approvisionnement. Le reste consiste en huttes de neige dans 
lesquelles les Esquimaux entrent en rampant par une ouverture unique. 

Une grande partie de la population s'était portée au-devant du Forward, et 




plus d'un naturel s'avança jusqu'au milieu de la baie dans son kaïak, long de 
quinze pieds et large de deux au plus. 

Le docteur savait que le mot esquimau signifie mangeur de poissons crus; mais 
il savait aussi que ce nom est considéré comme une injure dans le pays : aussi ne 
se fit-il pas faute de traiter les habitants de « Groënlandais ». 

Et cependant, à leurs vêtements huileux de peaux de phoque, à leurs bottes 
de même nature, à tout cet ensemble graisseux et infect qui ne permet pas de 
distinguer les hommes des femmes, il était facile de reconnaître de quelle nour- 
riture ces gens-là faisaient usage; d'ailleurs, comme chez tous les peuples 
ichthyophages, la lèpre les rongeait en partie, mais ils ne s'en portaient pas plus 
mal pour cela. 



68 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Le ministre luthérien et sa femme, avec lesquels le docteur se promettait de 
causer plus spécialement, se trouvaient en tournée du côté de Proven, au sud 
d'Uppernawik ; il fut donc réduit à s'entretenir avec le gouverneur. Ce premier 
magistrat ne paraissait pas fort lettré; un peu moins, c'était un âne; un peu 
plus, il savait lire. 




Cependant le docteur l'interrogea sur le commerce, les habitudes, les mœurs 
des Esquimaux, et il apprit dans la langue des gestes que les phoques valaient 
environ quarante livres' rendus à Copenhague; une peau d'ours se payait qua- 
rante dollars danois, une peau de renard bleu, quatre, et de renard blanc, deux 
ou trois dollars. 

• 1 ,000 francs. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



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Le docteur voulut aussi, dans le but de compléter son instruction personnelle, 
visiter une hutte d'Esquimaux ; on ne se figure pas de quoi est capable un savant 
qui veut savoir; heureusement, l'ouverture de ces cahutes était trop étroite, et 
l'enragé ne put y passer. Il l'échappa belle, car rien de plus repoussant que cet 
entassement de choses mortes ou vivantes, viande de phoque ou chair d'Esqui- 
maux, poissons pourris et vêtements infects, qui meublent une cabane groën- 
landaise ; pas une fenêtre pour renouveler cet air irrespirable ; un trou seule- 
ment au sommet de la hutte, qui livre passage à la fumée, mais ne permet pas à 
la puanteur de sortir. 

Foker donna ces détails au docteur, et ce digne savant n'en maudit pas moins 
sa corpulence. Il eiît voulu juger par lui-même de ces émanations sui gêner is. 

(t Je suis sûr, dit-il, que Ton s'y fait, à la longue. » 

A la longue peint d'un seul mot le digne Clawbonny. 




:rr^T^^^2^»^^l^ 



Pendant les études ethnographiques de ce dernier, Shandon s'occupait, sui- 
vant ses instructions, de se procurer des moyens de transport sur les glaces; il 
dut payer quatre livres un traîneau et six chiens, et encore les naturels firent des 
difficultés pour s'en dessaisir. 

Shandon eût également voulu engager Hans Christian, l'habile conducteur de 
chiens, qui fit partie de l'expédition du capitaine Mac Clintock, mais ce Hans se 
trouvait alors dans le Groenland méridional. 

Vint alors la grande question à l'ordre du jour : se trouvait-il à Lppernawik 
un Européen attendant le passage du Fonvard? Le gouverneur avait-il connais- 
sance de ce fait, qu'un étranger, vraisemblablement un Anglais, se fût fixé dans 
ces parages? A quelle époque remontaient ses dernières relations avec des na- 
vires baleiniers ou autres? 



70 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

A ces questions, le gouverneur répondit que pas un étranger n'avait débarqué 
sur cette partie de la côte depuis plus de dix mois. 

Shandon se fit donner les noms des baleiniers arrivés en dernier lieu ; il n'en 
reconnut aucun. C'était désespérant. 

« Vous m'avouerez, docteur, que c'est à n'y rien comprendre, dit-il à son com- 
pagnon. Rien au cap Farewell ! Rien à l'ile Disko! Rien à Uppernawik ! 

— Répétez-moi encore dans quelques jours : Rien à la baie de Melville, mon 
cher Shandon, et je vous saluerai comme l'unique capitaine du Foricard. » 

La baleinière revint au brick vers le soir, en ramenant les visiteurs; Strong, 
en fait d'aliments nouveaux, s'était procuré plusieurs douzaines d'oeufs d'eider- 
ducksS deux fois gros comme des œufs de poule et d'une couleur verdâtre. 
C'était peu, mais enfin très-rafraîchissant pour un équipage soumis au régime 
de la viande salée. 

Le vent devint favorable le lendemain, et cependant Shandon n'ordonna pas 
l'appareillage; il voulut attendre un jour, et, par acquit de conscience, laisser le 
temps à tout être quelconque appartenant à la race humaine de rejoindre le 
Forward; il fit même tirer, d'heure en heure, la pièce de 16, qui tonnait avec 
fracas au milieu desice-bergs; mais il ne réussit qu'à épouvanter des nuées de 
molly-mokes*et de rotches^ Pendant la nuit, plusieurs fusées furent lancées 
dans l'air, mais en vain. Il fallut se décider à partir. 

Le 8 mai, à six heures du matin, le Forwardy sous ses huniers, sa misaine et 
son grand perroquet, perdait de vue l'établissement d'Uppernawik et ces perches 
hideuses auxquelles pendent, le long du rivage, des intestins de phoques et des 
panses de daims. 

Le vent soufflait du sud-est, et la température remonta à trente-deux degrés 
(0 centig.). Le soleil perçait le brouillard, et les glaces se desserraient un peu 
sous son action dissolvante. 

Cependant la réflexion de ces rayons blancs produisit un effet fâcheux sur la 
vue de plusieurs hommes de l'équipage. Wolsten, l'armurier, Gripper, Clifton et 
Bell furent atteints de snow-blindness^ sorte de maladie des yeux très-commune 
au printemps, et qui détermine chez les Esquimaux de nombreux cas de cécité. 
Le docteur conseilla aux malades en particulier, et à tous ses compagnons en 
général, de se couvrir la figure d'un voile de gaze verte, et il fut le premier lui- 
même à suivre sa propre ordonnance. 

Les chiens achetés par Shandon à Uppernawik étaient d'une nature assez 

* Canard-(;clrcdon. — ' Oiseaux des mers boréales. — s Sortes de perdrix de rochers. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 71 

sauvage ; cependant ils s'acclimatèrent à bord, et Captain ne prit pas trop mal 
avec ses nouveaux camarades ; il semblait connaître leurs habitudes. Clifton ne 
fut pas le dernier à faire cette remarque, que Captain devait avoir eu déjà des 
rapports avec ses congénères du Groenland. Ceux-ci, toujours affamés et réduits 
à une nourriture incomplète à terre, ne pensaient qu'à se refaire avec le régime 
du bord. 

Le 9 mai, le Forward rasa à quelques encablures la plus occidentale des îles 
Baffin. Le docteur remaqua plusieurs roches de la baie entre les îles et la terre, 
de celles que l'on nomme Crimson-cliffs ; elles étaient recouvertes d'une neige 
rouge comme du beau carmin, à laquelle le docteur Kane donne une origine 
purement végétale ; Clawbonny eût voulu considérer de plus près ce singulier 
phénomène, mais la glace ne permit pas de s'approcher de la côte; quoique la 
température tendît à s'élever, il était facile de voir que les ice-bergs et les ice- 
streams s'accumulaient vers le nord de la mer de Baffm. 

Depuis Uppernawik, la terre offrait un aspect différent, et d'immenses gla- 
ciers se profilaient à l'horizon sur un ciel grisâtre. Le 10, le Forward laissait 
sur la droite la baie de Kingston près du soixante-quatorzième degré de lati- 
tude ; le canal de Lancastre s'ou\Tait dans la mer à plusieurs centaines de mille: 
dans l'ouest. 

Mais alors cette immense étendue d'eau disparaissait sous de vastes champs, 
sur lesquels s'élevaient des hummocks réguliers comme la cristallisation d'une 
même substance. Shandon fit allumer ses fourneaux, et jusqu'au Jl mai le 
Forward serpenta dans les pertuis sinueux, traçant avec sa noire fumée sur le 
ciel la route qu'il suivait sur la mer. 

Mais de nouveaux obstacles ne tardèrent pas à se présenter; les passes se 
fermaient par suite de l'incessant déplacement des masses flottantes ; l'eau mena- 
çait à chaque instant de manquer devant la proue du Forward, ùi, s'il venait à être 
nipped% il lui serait difficile de s'en tirer. Chacun le savait, chacun y pensait. 

Aussi, abord de ce navire sans but, sans de tination connue, qui cherchait 
follement à s'élever vers le nord, quelques symjtt ornes d'hésitation se manifes- 
tèrent; parmi ces gens habitués à une existence de dangers, beaucoup, oubliant 
les avantages offerts, regrettaient de s'être aventurés si loin. 11 régnait déjà 
dans les esprits une certaine démoralisation, accrue encore par les frayeurs 
de Clifton et les propos de deux ou trois meneurs, tels que Pen. Gripper, 
Waren et Wolsten. 



» Pincé. 



72 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Aux inquiétudes morales de l'équipage se joignaient alors des fatigues acca- 
blantes, car, le 12 mai, le brick se trouvait enfermé de toutes parts; sa vapeur 
était impuissante. Il fallut s'ouvrir un chemin à travers les champs de glace. 
La manœuvre des scies était fort pénible dans ces floes\ qui mesuraient jusqu'à 
six et sept pieds d'épaisseur ; lorsque deux entailles parallèles divisaient la 
glace sur une longueur d'une centaine de pieds, il fallait casser la partie inté- 
rieure à coups de hache et d'anspect ; alors on élongeait des ancres fixées dans 
un trou fait au moyen d'une grosse tarière; puis la manœuvre du cabestan com- 
mençait, et on halait le navire à bras ; la plus grande difficulté consistait à faire 
rentrer sous les floes les morceaux brisés, afin de livrer passage au bâtiment, 
et l'on devait les repousser au moyen de /)(5/es, longues perches munies dune 
pointe en fer. 




^-'^^y^'rf 



Enfin, manœuvre de la scie, manœuvre du halage, manœuvre du cabestan, 
manœuvre de?> pôles, manœuvres incessantes, obligées, périlleuses, au milieu 
du brouillard ou des neiges épaisses , température relativement basse, souf- 
frances ophthalmiques, inquiétudes morales, tout contribuait à affaiblir l'équi- 
page du Forward et h. réagir sur son imagination. 

Lorsque les matelots ont affaire à un homme énergique, audacieux, con- 
vaincu, qui sait ce qu'il veut, où il va, à quel but il tend, la confiance les soutient 
en dépit d'eux-mêmes ; ils sont unis de cœur avec leur chef, forts de sa propre 
force, et tranquilles de sa propre tranquillité. Mais, à bord du brick, on sentait 
que le commandant n'était pas rassuré, qu'il hésitait devant ce but et cette 
destination inconnus. Malgré l'énergie de son caractère, sa défaillance se tra- 



Glacons. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



73 



duisait à son insu par des changements d'ordre, des manœuvres incomplètes, des 
réflexions intempestives, mille détails qui ne pouvaient échapper à son équipage. 

Et puis, Shandon n'était pas le capitaine du navire, le maître après Dieu ; 
raison suffisante pour qu'on en arrivât à discuter ses ordres : or, de la discus- 
sion au refus d'obéir, le pas est rapidement franchi. 

Les mécontents rallièrent bientôt à leurs idées le premier ingénieur, qui jus- 
qu'ici restait esclave du devoir. 

Le 16 mai, six jours après l'arrivée du Foncard à la banquise, Shandon n'avait 
pas gagné deux milles dans le nord. On était menacé d'être pris par les glaces 
jusqu'à la saison prochaine. Cela devenait fort grave. 

Vers les huit heures du soir, Shandon et le docteur, accompagnés du matelot 




•■ .« ^Hé* 




Garry, allèrent à la découverte au milieu des plaines immenses ; ils eurent soin 
de ne pas trop s'éloigner du navire, car il devenait difficile de se créer des 
points de repère dans ces solitudes blanches, dont les aspects changeaient inces- 
samment. La réfraction produisait d'étranges effets ; le docteur en demeurait 
étonné; là où il croyait n'avoir qu'un saut d'un pied à faire, c'étaient cinq ou 
six piedsà franchir ; ou bien le contraire arrivait, et, dans les deux cas, le résultat 
était une chute, sinon dangereuse, du moins fort pénible, sur ces éclats de 
glace durs et acérés comme du verre. 

Shandon et ses deux compagnons allaient à la recherche de passes pratica- 
bles; à trois milles du navire, ils parvinrent non sans peine à gravir un ice-berg 
qui pouvait mesurer trois cents pieds de hauteur. De là, leur vue s'étendit sur 
cet amas désolé , semblable aux ruines d'une ville gigantesque , avec ses 
obélisques abattus, ses clochers renversés, ses palais culbutés tout d'une pièce. 

10 



74 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Un véritable chaos. Le soleil traînait péniblement ses orbes autour d'un horizon 
hérissé, et jetait de longs rayons obliques d'une lumière sans chaleur, comme 
si des substances athermanes se fussent placées entre lui et ce triste pays. 

La merparaissaitentièrementprisejusqu'auxlimiteslesplusreculéesdu regard. 

« Comment passerons-nous? dit le docteur. 

— Je l'ignore, répondit Shandon, mais nous passerons, dùt-on employer la 
poudre à faire sauter ces montagnes; je ne me laisserai certainement pas saisir 
parles glaces jusqu'au printemps prochain. 

— Comme cela, cependant, arriva au Fox^ à peu près dans ces parages. Bah! 
fit le docteur, nous passerons... avec un peu de philosophie. Vous verrez, cela 
vaut toutes les machines du monde ! 

— Il faut avouer, répondit Shandon, que cette année ne se présente pas sous 
une apparence favorable. 

— Gela n'est pas contestable, Shandon, et je remarque que la mer de Baffm 
tend à se retrouver dans l'état où elle était avant j817. 

— Est-ce que vous pensez, docteur, que ce qui est maintenant n'a pas tou- 
jours été ? 

— Non, mon cher Shandon; il y a de temps en temps de vastes débâcles que les 
savants n'expliquent guère : ainsi, jusqu'en 1817, cette mer demeura constam- 
ment obstruée, lorsqu'un immense cataclysme eut lieu et rejeta dans l'Océan 
ces ice-bergs, dont la plus grande partie vint s'échouer sur le banc de Terre- 
Neuve. A partir de ce moment, la baie de Baffin fut à peu près libre et devint 
le rendez-vous de nombreux baleiniers. 

— Ainsi, demanda Shandon, depuis cette époque les voyages au nord furent 
plus faciles? 

— Incomparablement ; mais on remarque que, depuis quelques années, la 
baie tend à se reprendre encore et menace de se fermer, pour longtemps peut- 
être, aux investigations des navigateurs. Raison de plus, donc, pour pousser 
aussi avant qu'il nous sera possible. Et cependant nous avons un peu l'air de 
gens qui s'avancent dans des galeries inconnues, dont les portes se referment 
sans cesse derrière eux. 

— Me conseilleriez-vous de reculer ? demanda Shandon en essayant de lire au 
plus profond des yeux du docteur. 

— Moi! je n'ai jamais su mettre un pied derrière l'autre, et, dût-on ne jamais 
revenir, je dis qu'il faut marcher. Seulement, je tiens à établir que, si nous 
faisons des imprudences, nous savons parfaitement à quoi nous nous exposons. 

— Et vous, Garry, qu'en pensez-vous ? demanda Shandon au matelot. 



[ 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 75 



— Moi, commandant, j'irais tout droit; je pense comme M. Clawbonny; 
d'ailleurs, vous ferez ce qu'il vous plaira; commandez, nous obéirons. 

— Tous ne parlent pas comme vous, Garry, répondit Shandon; tous ne sont 
pas d'humeur à obéir! Et s'ils refusent d'exécuter mes ordres? 

— Je vous ai donné mon avis, commandant, répliqua Garry d'un air froid, 
parce que vous me l'avez demandé; mais vous n'êtes pas obligé de le suivre. » 

Shandon né répondit pas ; il examina attentivement l'horizon, et redescendit 
avec ses deux compagnons sur le champ de glace. 



CHAPITRE XI. LE POUCE-DU-DIABLE. 

Pendant l'absence du commandant, les hommes avaient exécuté divers tra- 
vaux, de façon à permettre au navire d'éviter la pression des ice-fields. Pen, 
Clifton, Bolton, Gripper, Simpson, s'occupaient de cette manœuvre pénible; le 
chauffeur et les deux mécaniciens durent même venir en aide à leurs cama- 
rades, car, du moment que le service de la machine n'exigeait pas leur pré- 
sence,, ils redevenaient matelots, et, comme tels, ils pouvaient être employés à 
tous les services du bord. 

Mais cela ne se faisait pas sans grande irritation. 

« Je déclare en avoir assez, dit Pen, et, si dans trois jours la débâcle n'est pas 
arrivée, je jure Dieu que je me croise les bras ! 

— Te croiser les bras, répondit Gripper; il vaut mieux les employer à revenir 
en arrière! Est-ce que tu crois que nous sommes d'humeur à hiverner ici jusqu'à 
l'année prochaine ? 

— En vérité, ce serait un triste hivernage, repartit Plover, car le navire est 
exposé de toutes parts! 

— Et qui sait, dit Brunton, si même au printemps prochain la mer sera plus 
Hbre qu'elle ne l'est aujourd'hui? 

— Il ne s'agit pas de printemps prochain^ répliqua Pen ; nous sommes au 
jeudi; si dimanche, au matin, la route n'est pas libre, nous revenons dans le sud. 

— Bien parlé! dit Clifton. 

— Ça vous va-t-il? demanda Pen. 

— Ça nous va, répondirent ses camarades. 

— Et c'est juste, reprit Waren, car, si nous devons travailler de la sorte et 
haler le navire à force de bras, je suis d'avis de le ramener en arrière. 

— Nous verrons cela dimanche, fit Wolsten. 



76 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Qu'on m'en donne l'ordre, reprit Brunton, et mes fourneaux seront bientôt 
allumés ! 

— Eh! reprit Clifton, nous les allumerons bien nous-mêmes. 

— Si quelque officier, répondit Pen, veut se donner le plaisir d'hiverner ici, 
libre à lui; on l'y laissera tranquillement ; il né sera pas embarrassé de se cons- 
truire une hutte de neige pour y vivre en véritable Esquimau. 

— Pas deçà, Pen, répliqua Brunton; nous n'avons personne à abandonner; enten- 
dez-vous bien, vous autres? Je crois d'ailleurs que le commandant ne serapas difficile 
à décider; il m'aTair fort inquiet déjà, et en lui proposant doucement la chose... 

— A savoir, reprit Plover; Richard Shandon est un homme dur et entêté 
quelquefois; il faudrait le tâter adroitement. 

— Quand je pense, reprit Bollon avec un soupir de convoitise, que dans un 
mois nous pouvons être de retour à Liverpool ! Nous aurons rapidement franchi 
la ligne des glaces dans le sud ! La passe du détroit de Davis sera ouverte au com- 
mencement de j uin , et nous n'aurons plus qu'à nous laisser dériver dans l'Atlantique ! 

— Sans compter, répondit le prudent Clifton, qu'en ramenant le commandant 
avec nous, en agissant sous sa responsabilité, nos parts et nos gratifications nous se- 
ront acquises; or, si nous revenions seuls, nous ne serions pas certains de l'affaire. 

— Bien raisonné, dit Plover ; ce diable de Clifton s'exprime comme un 
comptable! Tâchons de ne rien avoir à débrouiller avec ces messieurs de l'Ami- 
rauté, c'est plus sûr, et n'abandonnons personne. 

— Mais si les officiers refusent de nous suivre? » reprit Pen, qui voulait pousser 
ses camarades à bout. 

On fut assez embarrassé de répondre à une question posée aussi directement. 

« Nous verrons cela, quand le moment en sera venu, répliqua Bolton; il nous 
suffira d'ailleurs de gagner Richard Shandon à notre cause, et j'imagine que cela 
ne sera pas difficile. 

— Il y a pourtant quelqu'un que je laisserai ici, fit Pen avec d'énormes jurons, 
quand il devrait me manger un bras. 

— Ah! ce chien, dit Plover. 

— Oui, ce chien, et je lui ferai son affaire avant peu. 

— D'autant mieux, répliqua Clifton, revenant à sa thèse favorite, que ce 
chien-là est la cause de tous nos malheurs. 

— C'est lui qui nous a jeté un sort, dit Plover. 

— C'est lui qui nous a entraînés dans la banquise, répondit Gripper. 

— C'est lui qui a ramassé sur notre route, répliqua Wolsten, plus de glaces 
qu'on n'en vit jamais à pareille époque. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 77 

— 11 m*a donné ces maux d'yeux, dit Brunton. 

— Il a supprimé le gin et le brandy, répliqua Pen. 

— Il est cause de tout! s'écria l'assemblée en se montant l'imagination. 

— Sans compter, répliqua Clifton, qu'il est le capitaine. 

— Eh bien, capitaine de maltieur, s'écria Pen, dont la fureur sans raison s'ac- 
croissait avec ses propres paroles, tu as voulu venir ici, et tu y resteras ! 

— Mais comment le prendre? fit Plover. 

— Eh! l'occasion est bonne, répondit Clifton, le commandant n'est pas à bord; 
le lieutenant dort dans sa cabine ; le brouillard est assez épais pour que Johnson 
ne puisse nous apercevoir... 

— Mais le chien? s'écria Pen. 

— Captain dort en ce moment près de la soute au charbon, répondit Clifton, 
et si quelqu'un veut... 

— Je m'en charge, répondit Pen avec fureur. 

— Prends garde, Pen; il a des dents à briser une barre de fer! 

— S'il bouge, je l'éventre, » répliqua Pen en prenant son couteau d"une main. 
Et il s'élança dans l'entre-pont, suivi de Waren, qui voulut l'aider dans son entre- 
prise. 




Bientôt ils revinrent tous les deux, portant l'animal dans leurs bras, le museau 
et les pattes fortement attachés; ils l'avaient surpris pendant son sommeil, et le 
malheureux chien ne pouvait parvenir à leur échapper. 

« Harrah pour Pen! s'écria Plover. 

— Et maintenant, qu'en veux-tu faire? demanda Clifton. 

— Le noyer, et s'il en revient jamais... » répliqua Pen avec un ati'reuK sourire 
de satisfaction. 



78 AVEXTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Il y avait à deux cents pas du navire un trou de phoques, sorte de crevasse 
circulaire faite avec les dents de cet amphibie, et toujours creusée de l'intérieur 
à Textérieur; c'est par là que le phoque vient respirer à la surface de la glace; 
mais il doit prendre soin d'empêcher celle-ci de se refermer à l'orifice, car la 
disposition de sa mâchoire ne lui permet pas de refaire ce trou de l'extérieur à 
l'intérieur, et, au moment du danger, il ne pourrait échapper à ses ennemis. 

Pen et Waren se dirigèrent vers cette crevasse, et là, malgré ses efforts éner- 
giques, le chien fut impitoyablement précipité dans la mer; un énorme glaçon 
repoussé ensuite sur cette ouverture ferma toute issue à l'animal, ainsi muré dans 
sa prison liquide. 

« Bon voyage, capitaine! w s'écria le brutal matelot. 

Peu d'instants après, Pen et Waren rentraient à bord. Johnson n'avait rien vu 
de cette exécution; le brouillard s'épaississait autour du navire, et la neige com- 
mençait à tomber avec violence. 

Une heure après^ Richard Shandon, le docteur et Garry regagnaient le For- 
ward. 





Shandon avait remarqué dans la direction du nord-est une passe dont il résolut 
de profiter. Il donna ses ordres en conséquence; l'équipage obéit avec une cer- 
taine activité; il voulait faire comprendre à Shandon l'impossibilité d'aller plus 
avant, et d'ailleurs il lui restait encore trois jours d'obéissance. 

Pendant une partie de la nuit et du jour suivant, les manœuvres des scies et 
du halage furent menées avec ardeur; le Forward gagna près de deux milles dans 
le nord. Le 18, il se trouvait en vue de terre, à cinq ou six encablures d'un pic 
singulier, auquel sa forme étrange a fait donner le nom de Pouce-du-Diable. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 79 

A cette môme place, le Prince-Albert en 1851, VAdvance avec Kane en 1853, 
furent obstinément pris par les glaces pendant plusieurs semaines. 

La forme bizarre du Pouce-du-Diable, les environs déserts et désolés, de vastes 
cirques d'ice-bergs dont quelques-uns dépassaient trois cents pieds de hauteur, 
les craquements des glaçons que l'écho reproduisait d'une façon sinistre, tout 
rendait effroyablement triste la position du Forward. Shandon comprit qu'il 
fallait le tirer de là et le conduire plus loin. Vingt-quatre heures après, suivant 
son estime, il avait pu s'écarter de cette côte funeste de deux milles environ. 
Mais ce n'était pas assez. Shandon se sentait envahir par la crainte, et la situa- 
tion fausse où il se trouvait paralysait son énergie; pour obéir à ses instructions 
et se porter en avant, il avait jeté son navire dans une situation excessivement 
périlleuse; le halage mettait les hommes sur les dents; il fallait plus de trois heures 
pour creuser un canal de vingt pieds de long dans une glace qui avait communé- 
ment de quatre à cinq pieds d'épaisseur; la santé de l'équipage menaçait déjà de 
s'altérer. Shandon s'étonnait du silence de ses hommes et de leur dévouement 
inaccoutumé; mais il craignait que ce calme ne précédât quelque orage prochain. 

On peut donc juger de la pénible surprise, du désappointement, du désespoir 
même qui s'empara de son esprit, quand il s'aperçut que, par suite d'un mouve- 
ment insensible de l'ice-field, le i^or?farc? reperdait pendant la nuit du 18 au 19 
tout ce qu'il avait gagné au prix de tant de fatigues; le samedi matin, il se re- 
trouvait en face du Pouce-du-Diable toujours menaçant, et dans une situation 
plus critique encore; les ice-bergs se multipliaient et passaient comme des fan- 
tômes dans le brouillard. 

Shandon fut complètement démoralisé ; il faut dire que l'eifroi passa dans le 
cœur de cet homme intrépide et dans celui de son équipage. Shandon avait en- 
tendu parler de la disparition du chien; mais il n'osa pas punir les coupables; 
il eût craint de provoquer une révolte. 

Le temps fut horrible pendant cette journée; la neige, soulevée en épais tour- 
billons, enveloppait le brick d'un voile impénétrable ; parfois, sous l'action de 
l'ouragan, le brouillard se déchirait, et l'œil effrayé apercevait du côté de la terre 
ce Pouce-du-Diable dressé comme un spectre. 

Le Forward ancré sur un immense glaçon, il n'y avait plus rien à faire, rien 
à tenter; l'obscurité s'accroissait, et l'homme de la barre n'eût pas aperçu James 
Wall qui faisait son quart à Favant. 

Shandon se retira dans sa cabine en proie à d'incessantes inquiétudes; le doc- 
teur mettait en ordre ses notes de voyage ; des hommes de l'équipage, moitié 
restait sur le pont, et moitié dans la salle commune. 



80 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



A un moment où l'ouragan redoubla de violence, le Pouce-du-Diable sembla 
se dresser démesurément au milieu du brouillard déchiré. 
« Grand Dieu! s'écria Simpson en reculant avec effroi. 

— Qu'est-ce donc? » dit Foker. 

Aussitôt les exclamations s'élevèrent de toutes parts. 
« Il va nous écraser ! 

— Nous sonnnes perdus! 

— Monsieur Wall ! monsieur \Yall ! 
— C'est fait de nous ! 

— Commandant ! commandant ! » 

. Ces cris étaient simultanément proférés par les hommes de quart. 
Wall se précipita vers le gaillard d'arrière ; Shandon, suivi du docteur, s'élança 
sur le pont et regarda. 




Au milieu du brouillard entr'ouvert, le Pouce-du-Diable paraissait s'être subi- 
tement rapproché du brick; il semblait avoir grandi d'une façon fantastique; à 
son sommet se dressait un second cône renversé et pivotant sur sa pointe ; il 
menaçait d'écraser le navire de sa masse énorme; il oscillait, prêt à s'abattre. 
C'était un spectacle effrayant. Chacun recula instinctivement, et plusieurs mate- 
lots, se jetant sur la glace, abandonnèrent le navire. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



II 



« Une pei'sonno iio bouge! s'écria le commandant d'une voix sévère; chacun 
à son poste ! 

— Eh ! mes amis, ne craignez rien, dit le docteur, il n'y a pas de danger! Voyez, 
commandant, voyez, monsieur Wall, c'est un ettet de mirage, et pas autre chose! 




— Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répliqua maître Johnson; ces igno- 
rants se sont laissé intimider par une ombre. » 

Après les paroles du docteur, la plupart des matelots s'étaient rapprochés, et 
de la crainte passaient à l'admiration de ce merveilleux phénomène^ qui ne tarda 
pas à s'effacer. 

« Ils appellent cela du mirage ! dit Clifton ; eh bien ! le diable est pour quelque 

chose là-dedans, vous pouvez m'en croire. 

11 



82 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— C'est sûr, » lui répondit Gripper. 

Mais le brouillard, en s'entr'ouvrant, avait montré aux yeux du commandant 
une passe immense et libre qu'il ne soupçonnait pas ; elle tendait à l'écarter de 
la côte ; il résolut de profiter sans délai de cette chance favorable ; les hommes 
furent disposés de chaque côté du chenal; des aussières leur furent tendues, et 
ils commencèrent à remorquer le navire dans la direction du nord. 

Pendant de longues heures, cette manœuvre fut exécutée avec ardeur, quoique 
en silence; Shandon avait fait allumer les fourneaux pour profiter de ce chenal 
si heureusement découvert. 

« C'est un hasard providentiel, dit-il à Johnson, et si nous pouvons gagner 
seulement quelques milles, peut-être serons-nous à bout de nos peines ! Mon- 
sieur Rrunton, activez le feu; dès que la pression sera suffisante, vous me ferez 
prévenir. En attendant, que nos hommes redoublent de courage ; ce sera autant 
de gagné. Ils ont hâte de s'éloigner du Pouce-du-Diable! eh bien! nous profite- 
rons de leurs bonnes dispositions. » 

Tout d'un coup, la marche du brick fut brusquement suspendue. 

« Qu'y a-t-il? demanda Shandon. Wall, est-ce que nous avons cassé nos re- 
morques? 

— Mais non, commandant, répondit Wall en se penchant au-dessus du bastin- 
gage. Hé ! voilà les hommes qui rebroussent chemin ; ils grimpent sur le navire ; 
ils ont l'air d'être en proie à une étrange frayeur! 

— Qu'est-ce donc? s'écria Shandon en se précipitant à l'avant du brick. 

— A bord ! à bord ! » s'écriaient les matelots avec l'accent de la plus vive terreur. 

Shandon regarda dans la direction du nord et frissonna malgré lui. 

Un animal étrange, aux mouvements effrayants, dont la langue fumante sor- 
tait d'une gueule énorme, bondissait à une encablure du navire; il paraissait 
avoir plus de vingt pieds de haut; ses poils se hérissaient ; il poursuivait les ma- 
telots, se mettant en arrêt sur eux, tandis que sa queue formidable, longue de dix 
pieds, balayait la neige et la soulevait en épais tourbillons. La vue d'un pareil 
monstre glaça d'effroi les plus intrépides. 

« C'est un ours! disait l'un. 

— C'est la bête du Gévaudan! 

— C'est le lion de l'Apocalypse ! » 

Shandon courut à sa cabine prendre un fusil toujours chargé ; le docteur sauta 
sur ses armes et se tint prêt à faire feu sur cet animal, qui, par ses dimensions, 
rappelait les quadrupèdes antédiluviens. 

Il approchait, en faisant des bonds immenses; Shandon et le docteur firent 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 83 

feu en même temps, et soudain la détonation de leurs armes, ébranlant les cou- 
ches de l'atmosphère, produisit un effet inattendu. 

Le docteur regarda avec attention, et ne put s'empêcher d'éclater de rire. 

(c La réfraction! dit-il. 

— La réfraction! » s'écria Shandon. 

Mais une exclamation terrible de l'équipage les interrompit. 
« Le chien I fit Clifton. 

— Le dog-captain! répétèrent ses camarades. 

— Lui ! s'écria Pen, toujours lui ! » 

En effet , c'était lui qui, brisant ses liens, avait pu revenir à la surface du 
champ par une autre crevasse. En ce moment, la réfraction, par un phénomène 
commun sous ces latitudes, lui donnait des dimensions formidables, que l'ébran- 
lement de l'air avait dissipées; mais l'effet fâcheux n'en était pas moins produit 
sur l'esprit des matelots, peu disposés à admettre l'explication du fait des rai- 
sons purement physiques. L'aventure du Pouce-du-Diable, la réapparition du 
chien dans ces circonstances fantastiques, achevèrent d'égarer leur moral, et les 
murmures éclatèrent de toutes parts. 



CHAPITRE XII. — LE CAPITAINE HATTERAS. 

Le Forward avançait rapidement sous vapeur entre les ice-fields et les mon- 
tagnes de glace. Johnson tenait lui-même la barre. Shandon examinait l'horizon 
avec son snow-spectacle ; mais sa joie fut de courte durée, car il reconnut bientôt 
que la passe aboutissait à un cirque de montagnes. 

Cependant, aux difficultés de revenir sur ses pas, il préféra les chances de 
poursuivre sa marche en avant. 

Le chien suivait le brick en courant sur la plaine, mais il se tenait à une 
distance assez grande. Seulement, s'il restait en arrière, on entendait un siftlo- 
ment singulier qui le rappelait aussitôt. 

La première fois que ce sifflement se produisit, les matelots regardèrent autour 
d'eux ; ils étaient seuls sur le pont, réunis en conciliabule; pas un étranger, pas 
un inconnu, et cependant ce sifflement se fit encore entendre h plusieurs reprises. 

Clifton s'en alarma le premier. 

a Entendez-vous? et voyez-vous comme cet animal bondit quand il s'entend 
siffler? 

. jî.. 

— C'est à ne pas y croire, répondit Gripper. 



u 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— C'est fini! s'écria Pen; je ne vais pas plus loin. 

— Pen a raison, répliqua Brunton; c'est tenter Dieu. 

— Tenter le diable, répondit Clifton. J'aime mieux perdre toute ma part de 
bénéfice que de faire un pas de plus. 

— Nous n'en reviendrons pas, » fit Bolton avec abattement. 
L'équipage en était arrivé au plus haut point de démoralisation. 
« Pas un pas de plus, s'écria Wolsten; est-ce votre avis? 

— Oui, oui! répondirent les matelots. 




— Eh bien, dit Bolton, allons trouver le commandant; je me charge de lui 
parler. » 

Les matelots, en groupe serré, se dirigèrent vers la dunette. 

Le Foricard pénétrait alors dans un vaste cirque qui pouvait mesurer huit 
cents pieds de diamètre; il était complètement fermé, à l'exception d'une seule 
issue, par laquelle arrivait le navire. 

Shandon comprit qu'il venait s'emprisonner lui-même. Mais que faire? Com- 
ment revenir sur ses pas? Il sentit toute sa responsabilité; sa main se crispait 
sur sa lunette. 

Le docteur regardait en se croisant les bras et sans mot dire; il contemplait 
les murailles de glace, dont l'altitude moyenne pouvait dépasser trois cents 
pieds. Un dôme de brouillard demeurait suspendu au-dessus de ce gouffre. 

Ce fut en ce moment que Bolton adressa la parole au commandant : 

« Commandant, lui dit-il d'une voix émue, nous ne pouvons pasaller plus loin. 

— Vous dites"? répondit Shandon, à qui le sentiment de son autorité méconnue 
fit monter la colère au visage. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



— Nous disons, commandant, reprit Bolton, que nous avons assez fait pour 
ce capitaine invisible, et nous sommes décidés à ne pas aller plus avant. 

— Vousêtesdécidés?... s'écria Shandon. Vous parlez ainsi, Bolton! prenez garde! 

— Vos menaces n'y feront rien, répondit brutalement Pen : nous n'irons pas 
plus loin ! » 

Shandon s'avançait vers ses matelots révoltés, lorsque le maître d'équipage 
vint lui dire à voix basse : 

« Commandant, si nous voulons sortir d'ici, nous n'avons pas une minute à 
perdre. Voilà un ice-berg qui s'avance dans la passe ; il peut boucher toute 
issue et nous retenir prisonniers. » 

Shandon revint examiner la situation. 

(c Vous me rendrez compte de votre conduite plus tard, vous autres, dit-il 
en s'adressant aux mutins. En attendant, vire de bord ! » 

Les marins se précipitèrent à leur poste. Le Forward évolua rapidement ; 
les fourneaux furent chargés de charbon; il fallait gagner de vitesse sur la mon- 
tagne flottante. C'était une lutte entre le brick et l'ice-berg; le premier courait 
vers le sud pour passer; le second dérivait vers le nord, prêt à fermer tout passage. 

a Chauffez, chauffez! s'écria Shandon, à toute vapeur! Brunton, m'entendez- 
vous? » 

Le Forward glissait comme un oiseau au milieu des glaçons épars que sa 
proue tranchait vivement; sous l'action de l'hélice, la coque du navire frémissait, 
et le manomètre indiquait une tension prodigieuse de la vapeur; celle-ci sifflait 
avec un bruit assourdissant. 

« Chargez les soupapes! » s'écria Shandon. 

Et l'ingénieur obéit, au risque de faire sauter le bâtiment. 

Mais ses efforts désespérés devaient être vains; l'ice-berg, saisi par un courant 
sous-marin, marchait rapidement vers lapasse; le brick s'en trouvait encore 
éloigné de trois encablures^ quand la montagne, entrant comme un coin dans 
l'intervalle libre, adhéra fortement à ses voisines et ferma toute issue. 

« Nous sommes perdus ! s'écria Shandon, qui ne put retenir cette imprudente 
parole. 

— Perdus! s'écria l'équipage. 

— Sauve qui peut ! dirent les uns. 

— A la mer les embarcations ! dirent les autres. 

— A la cambuse! s'écrièrent Pen et quelques-uns de sa bande, et, s'il faut 
nous noyer, noyons-nous dans le gin! » 

Le désordre arriva à son comble parmi ces hommes, qui rompaient tout frein. 



86 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Shandon se sentit débordé ; il voulut commander ; il balbutia ; il hésita ; sa pensée 
ne put se faire jour à travers ses paroles. Le docteur se promenait avec agita- 
tion. Johnson se croisait les bras stoïquement et se taisait. 

Tout d'un coup, une voix forte, énergique, impérieuse, se fit entendre et pro- 
nonça ces paroles : 

« Tout le monde à son poste! Pare à virer. » 

Johnson tressaillit, et, sans s'en rendre compte, il fit rapidement tourner la 
roue du gouvernail. 

Il était temps; le brick, lancé à toute vitesse, allait se briser sur les murs de 
sa prison. 

Mais, tandis que Johnson obéissait instinctivement, Shandon, Clawbonny, 
l'équipage, tous, jusqu'au chauffeur \Yaren qui abandonna ses foyers, jusqu'au 
noir Strong qui laissa ses fourneaux, tous se trouvèrent réunis sur le pont, et 
tous virent sortir de cette cabine, dont il avait seul la clef, un homme... 

Cet homme, c'était le matelot Garrv. 




« Monsieur! s'écria Shandon en pâlissant. Garry... vous... de quel droit com- 
mandez-vous ici?... 

— Duk ! » fit Garry en reproduisant ce sifflement qui avait tant surpris l'équipage. 

Le chien, à l'appel de son vrai nom, sauta d'un bond sur la dunette et vint se 
coucher tranquillement au pied de son maître. 

L'équipage ne disait mot. Cette clcfque devait posséder seul le capitaine du For- 
ivard, ce chien envoyé par lui et qui venait pour ainsi dire constater son identité, 
cet accent de commandement auquel il était impossible de se méprendre, tout 
cela agit fortement sur l'esprit des matelots et suffit à établir l'autorité de Garry. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 87 

D'ailleurs, Garry n'était plus reconnaissable; il avait abattu les larges favoris 
qui encadraient son visage, et sa figure ressortait plus impassible encore, plus 
énergique, plus impérieuse; revêtu des habits de son rang déposés dans sa 
cabine, il apparaissait avec les insignes du commandement. 

Aussi, avec cette mobilité naturelle, l'équipage du Forward, emporté malgré 
lui-même, s'écria d'une seule voix : 

« Hurrah! hurrah ! hurrah pour le capitaine! 

— Shandon, dit celui-ci à son second, faites ranger l'équipage; je vais le 
passer en revue. » 

Shandon obéit, et donna ses ordres d'une voix altérée. Le capitaine s'avança 
au-devant de ses officiers et de ses matelots, disant à chacun ce qu'il convenait 
de lui dire et le traitant selon sa conduite passée. 

Quand il eut fini son inspection, il remonta sur la dunette, et d'une voix calme 
il prononça les paroles suivantes : 

a Officiers et matelots, je suis un Anglais, comme vous, et ma devise est celle 
de l'amiral Nelson : 

« L'Angleterre attend que chacun fasse son devoir' . 

« Comme Anglais, je ne veux pas, nous ne voulons pas que de plus hardis ail- 
lent là où nous n'aurions pas été. Comme Anglais, je ne souffrirai pas, nous ne 
souffrirons pas que d'autres aient la gloire de s'élever plus au nord. Si jamais 
pied humain doit fouler la terre du pôle, il faut que ce soit le pied d'un Anglais! 
Voici le pavillon de notre pays. J'ai armé ce navire, j'ai consacrai ma fortune à 
cette entreprise, j'y consacrerai ma vie et la vôtre, mais ce pavillon flottera sur 
le pôle boréal du monde. Ayez confiance. Une somme de mille livres sterling' 
vous sera acquise par chaque degré que nous gagnerons dans le nord à partir de 
ce jour. Or, nous sommes parle soixante-douzième, et il y en a quatre-vingt- 
dix. Comptez. Mon nom d'ailleurs vous répondra de moi. Il signifie énergie et 
patriotisme. Je suis le capitaine Hatteras ! 

— Le capitaine Hatteras ! » s'écria Shandon. 

Et ce nom, bien connu du marin anglais, courut sourdement parmi l'équi- 
page. 

tt Maintenant, reprit Hatteras, que le brick soit ancré sur les glaçons, que les 
fourneaux s'éteignent et que chacun retourne à ses travaux habituels. Shandon, 
j'ai à vous entretenir des affaires du bord. Vous me rejoindrez dans ma cabine, 
avecle docteur, Wall et le maître d'équipage. Johnson, faites rompre les rangs. » 

' « England expects every man to do Lis duty. » — ' 25,000 francs. 



88 AVENTURES DU CAPITALXE HATTERAS 

Hatteras, calme et froid, quitta tranquillement la dunette, pendant que Slian- 
don faisait assurer le brick sur ses ancres. 

Qu'était donc cet Hatteras, et pourquoi son nom faisait-il une si profonde im- 
pression sur l'équipage ? 

John Hatteras, fils unique d'un brasseur de Londres, mort six fois million- 
naire en 1852, embrassa, jeune encore, la carrière maritime, malgré la brillante 
fortune qui l'attendait. Non qu'il fût poussé à cela par la vocation du commerce, 
mais l'instinct des découvertes géographiques le tenait au cœur ; il rêva toujours 
de poser le pied là où personne ne l'avait posé encore. 

A vingt ans déjà, il possédait la constitution vigoureuse des hommes maigres 
et sanguins : une figure énergique, à lignes géométriquement arrêtées, un front 
élevé et perpendiculaire au plan des yeux, ceux-ci beaux, mais froids, des lèvres 
minces dessinant une bouche avare de paroles, une taille moyenne, des membres 
solidement articulés et mus par des muscles de fer, formaient l'ensemble d'un 
homme doué d'un tempérament à toute épreuve. A le voir, on le sentait auda- 
cieux, à l'entendre, froidement passionné; c'était un caractère à ne jamais re- 
culer, et prêt à jouer la vie des autres avec autant de conviction que la sienne. 
Il fallait donc y regarder à deux fois avant de le suivre dans ses entreprises. 

John Hatteras portait haut la fierté anglaise, et ce fut lui qui fit un jour à un 
Français cette orgueilleuse réponse. 

Le Français disait devant lui avec ce qu'il supposait être de la politesse, et 
même de l'amabilité : 

« Si je n'étais Français, je voudrais être Anglais. 

— Si je n'étais Anglais, moi, répondit Hatteras, je voudrais être Anglais. » 

On peut juger l'homme par la réponse. 

Il eût voulu, par-dessus tout, réservera ses compatriotes le monopole des dé- 
couvertes géographiques; mais, à son grand désespoir, ceux-ci avaient peu fait, 
pendant les siècles précédents, dans la voie des découvertes. 

L'Amérique était due au Génois Christophe Colomb, les Indes au Portugais 
Vasco de Gama, la Chine au Portugais Fernand d'Andrada, la Terre de Feu au 
Portugais iMagellan, le Canada au Français Jacques Cartier, les îles de la Sonde, 
le Labrador, le Brésil, le cap de Bonne-Espérance, les Açores, Madère, Terre- 
Neuve, la Guinée, le Congo, le Mexique, le cap Blanc, le Groenland, l'Islande, 
la mer du Sud, la Californie, le Japon, le Cambodje, le Pérou, le Kamtschatka, 
les PhiHppines, le Spitzberg, le cap Horn, le détroit de Behring, la Tasmanie, la 
Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Hollande, la Louisiane, 
l'île de Jean-Mayen, à des Islandais, à des Scandinaves, à des Russes, à des 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



89 



Portugais, à des Danois, à des Espagnols, àdes Génois, à des Hollandais; mais 
pas un Anglais ne figurait parmi eux, et c'était un désespoir pour Hatteras de 
voiries siens exclus de cette glorieuse phalange des navigateurs qui firent les 
grandes découvertes desxv^ etxvi^ siècles. 
Hatteras se consolait un peu en se reportant aux temps modernes ; les Anglais 




prenaient leur revanche avet Sturt, Donnai Stuart, Burke, Wills, King, Gray, en 
Australie, avec Palliser en Amérique, avec Cyril Graham, Wadington, Cum- 
mingham dans Tlnde, avec Burton, Speke, Grant, Livingstone en Afrique. 

Mais cela ne suffisait pas; pour Hatteras, ces hardis voyageurs étaient plutôt 
des perfectionneurs que des inventeurs ; il fallait donc trouver mieux, et John eut 
inventé un pavs pour avoir l'honneur de le découvrir. 

Or, il avait remarqué que si les Anglais ne formaient pas majorité parmi les 



90 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



découvreurs anciens, et que s'il fallait remonter à Gook pour obtenir la Nou- 
velle-Calédonie en 1774 et les îles Sandwich où il périt en 1778, il existait 
néanmoins un coin du globe sur lequel ils semblaient avoir réuni tous leurs 

efforts. 
C'étaient précisément les terres et les mers boréales du nord de l'Amérique. 
En effet, le tableau des découvertes polaires se présente ainsi : 

La Nouvelle-Zemble, découverte par Willoughby en 1553. 

L'île de Weigalz — Barrough — 1556. 

La côte ouest du Groenland — Uavis — 1585. 

Le détroit de Davis — Davis — 1587. 

Le Spitzberg — Willoughby — 1596. 

La baie d'Hudson — Hudson — 1610. 

La baie de Baffin — Baffin —1616. 

Pendant ces dernières années, Hearne, Mackensie, John Ross, Parry, Fran- 
klin, Richardson, Beechey, James Ross, Back, Dease, Simpson, Rae, Inglefield, 
Belcher, Austin, Kellet, Moore, Mac Clure, Kennedy, Mac Clintock, fouillèrent 
sans interruption ces terres inconnues. 

On avait bien délimité les côtes septentrionales de l'Amérique, à peu près dé- 
couvert le passage du nord-ouest, mais ce n'était pas assez ; il y avait mieux à 
faire, et ce mieux, John Hatteras l'avait deux fois tenté en armant deux navires à 
ses frais ; il voulait arriver au pôle même, et couronner ainsi la série des décou- 
vertes anglaises par une tentative du plus grand éclat. 

Parvenir au pôle, c'était le but de sa vie. 

Après d'assez beaux voyages dans les mers du sud, Hatteras essaya pour la 
première fois, en 1846, de s'élever au nord par la mer de Baffm; mais il ne put 
dépasser le soixante-quatorzième degré de latitude; il montait le sloop Halifax; 
son équipage eut à souffrir des tourments atroces, et John Hatteras poussa si loin 
son aventureuse témérité, que désormais les marins furent peu tentés de recom- 
mencer de semblables expéditions sous un pareil chef. 

Cependant, en 1850, Hatteras parvint à enrôler sur la goélette \e Farewell une 
vingtaine d'hommes déterminés, mais déterminés surtout par le haut prix offert 
à leur audace. Ce fut dans cette occasion que le docteur Clawbonny entra en 
correspondance avec John Hatteras, qu'il ne connaissait pas, et demanda à faire 
partie de l'expédition; mais la place de médecin était prise, et ce fut heureux 
pour le docteur. 

Le Farewell, en suivant la route prise par \e Neptune d'Aberdeen en 1817, 
s'éleva au nord du Spitzberg jusqu'au soixante-seizième degré de latitude. Là, 
\\ fallut hiverner ; mais les souffrances furent telles et le froid si intense, que 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 91 

pas un homme de l'équipage ne revit l'Angleterre, à l'exception du seul Hat- 
teras, rapatrié par un baleinier danois, après une marche de plus de deux cents 
milles à travers les glaces. 

La sensation produite par ce retour d'un seul homme fut immense. Qui oserait 
désormais suivre Hatteras dans ses folles tentatives? Cependant il ne désespéra 
pas de recommencer. Son père, le brasseur, mourut, et il devint possesseur 
d'une fortune de nabab. 

Sur ces entrefaites, un fait géographique se produisit, qui porta le coup le plus 
sensible à John Hatteras. 

Un brick, VAdvance, monté par dix-sept hommes, armé par le négociant 
Grinnel, commandé par le docteur Kane, et envoyé à la recherche de sir John 
Franklin, s'éleva, en 1833, par la mer de Baffm et le détroit de Smith, jusqu'au 
delà du quatre-vingt-deuxième degré de latitude boréale, plus près du pôle 
qu'aucun de ses devanciers. 

Or, ce navire était américain, ce Grinnel était Américain, ce Kane était 
Américain ! 

On comprendra facilement que le dédain de l'Anglais pour le Yankee se chan- 
gea en haine dans le cœur d'Hatteras ; il résolut de dépasser à tout prix son 
audacieux concurrent et d'arriver au pôle même. 

Depuis deux ans, il vivait incognito à Liverpool. Il passait pour un matelot. 
Il reconnut dans Richard Shandon l'homme dont il avait besoin; il lui fit ses 
propositions par lettre anonyme, ainsi qu'au docteur Clawbonny. Le Foncard 
fut construit, armé, équipé. Hatteras se garda bien de faire connaître son nom ; 
il n'eût pas trouvé un seul homme pour l'accompagner. Il résolut de ne prendre 
le commandement du brick que dans des conjonctures impérieuses, et lorsque 
son équipage serait engagé assez avant pour ne pas reculer ; il avait, en réserve, 
comme on l'a vu, de telles offres d'argent à faire à ses hommes, que pas un ne 
refuserait de le suivre jusqu'au bout du monde. 

Et c'était bien au bout du monde, en effet, qu'il voulait aller. 

Or, les circonstances étant devenues critiques, John Hatteras n'hésita plus à se 
déclarer. 

Son chien, le fidèle Duk, le compagnon de ses traversées, fut le premier à le 
reconnaître, et, heureusement pour les braves, malheureusement pour les 
timides, il fut bien et diîment établi que le capitaine du Foncard était John 
Hatteras. 



92 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



CHAPITRE XIII. — LES PROJETS D HATTERAS. 



L'apparition de ce hardi personnage fut diversement appréciée par l'équipage : 
les uns se rallièrent complélement à lui, par amour de l'argent ou par audace ; 
d'autres prirent leur parti de l'aventure, qui se réservèrent le droit de protester 
plus tard; d'ailleurs, résister à un pareil homme paraissait difficile actuelle- 
ment. Chacun revint donc à son poste. Le 20 mai était un dimanche et fut jour 
de repos pour l'équipage. 

Un conseil d'officiers se tint chez le capitaine ; il se composa d'Hatteras, de 
Shandon, de Wall, de Johnson et du docteur. 

« Messieurs, dit le capitaine de cette voix à la fois douce et impérieuse qui le 
caractérisait, vous connaissez mon projet d'aller jusqu'au pôle ; je désire con- 
naître votre opinion sur cette entreprise. Qu'en pensez-vous, Shandon? 

— Je n"ai pas à penser, capitaine, répondit froidement Shandon, mais à 
obéir. » 

Hatteras ne s'étonna pas de la réponse. 

(( Richard Shandon, reprit -il non moins froidement, je vous prie de vous 
expliquer sur nos chances de succès. 

— Eh bien, capitaine, répondit Shandon, les faits répondent pour moi ; les 
tentatives de ce genre ont échoué jusqu'ici ; je souhaite que nous soyons plus 
heureux. 

— Nous le serons. Et vous, messieurs, qu'en pensez-vous? 

— Pour mon compte, répliqua le docteur, je crois votre dessein praticable, 
capitaine ; et comme il est évident que des navigateurs arriveront un jour ou 
l'autre à ce pôle boréal, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas nous. 

— Et il y a des raisons pour que ce soit nous, répondit Hatteras, car nos 
mesures sont prises en conséquence, et nous profiterons de l'expérience de nos 
devanciers. Et, à ce propos, Shandon, recevez mes remerciements pour les soins 
que vous avez apportés à l'équipement du navire ; il y a bien quelques mauvaises 
tètes dans l'équipage, que je saurai mettre à la raison ; mais, en somme, je n'ai 
que des éloges à vous donner. » 

Shandon s'inclina froidement. Sa position à bord du Forward, qu'il croyait 
commander, était fausse. Hatteras le comprit et n'insista pas davantage. 

(• Quant à vous, messieurs, reprit-il en s'adressant à Wall et à Johnson, je ne 



LLS ANGLAIS AU POLE NORD 



93 



pouvais m'assurer le concours d'officiers plus distingués par leur courage et 
leur expérience. 

— Ma foi ! capitaine, je suis votre homme, répondit Johnson, et, bien que 
votre entreprise me semble un peu hardie, vous pouvez compter sur moi jus; 
qu'au bout. 

— Et sur moi également, dit James Wall. 

— Quant à vous, docteur, je sais ce que vous valez. 

— Eh bien, vous en savez plus que moi, répondit vivement le docteur. 




— iMaintenant, messieurs, reprit Hatteras, il est bon que vous appreniez sur 
quels faits incontestables s'appuie ma prétention d'arriver au pôle. En 1817, le 
Neptune d'Aberdeen s'éleva au nord du Spitzberg jusqu'au quatre-vingt- 
deuxième degré. En 1820, le célèbre Parry, après son troisième voyage dans les 
mers polaires, partit également de la pointe du Spitzberg, et, avec des traîneaux- 
barques, monta à cent cinquante milles vers le nord. En 1852, le capitaine Ingle- 
field pénétra, dans l'entrée de Smith, jusque par soixante-dix-huit degrés trente- 
cinq minutes de latitude. Tous ces navires étaient anglais, et commandés par 
des Anglais, nos compatriotes. » 

Ici Hatteras fît une pause. 

« Je dois ajouter, reprit-il d'un air contraint, et comme si les paroles ne pou- 
vaient quitter ses lèvres, je dois ajouter qu'en 18o-4 l'Américain Kane, comman- 
dant le brick VAdvance, s'éleva plus haut encore, et que son lieutenant Morton, 
s'étant avancé à travers les champs de glace, fit flotter le pavillon des États-Unis 
au delà du quatre-vingt-deuxième degré. Ceci dit, je n'y reviendrai plus. Or, ce 
qu'il faut savoir, c'est que les capitaines du Neptune^ de VEntreprise^ de Visa- 



94 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

belle, de VAdvance, constatèrent qu'à partir de ces hautes latitudes il existait un 
bassin polaire entièrement libre de glaces. 

— Libre de glaces ! s'écria Shandon en interrompant le capitaine. C'est 
impossible ! 

— Vous remarquerez, Shandon, reprit tranquillement Hatteras, dont l'œil 
brilla un instant, que je vous cite des faits et des noms à l'appui. J'ajouterai que 
pendant la station du commandant Penny,, en 1851, au bord du canal de Wel- 
lington, son lieutenant Stewart se trouva également en présence d'une mer 
libre, et que cette particularité fut confirmée pendant l'hivernage de sir Edward 
Relcher, en 1853, à la baie de Northumberland, par soixante-seize degrés cin- 
quante-deux minutes de latitude et quatre-vingt-dix-neuf degrés vingt minutes 
de longitude ; les rapports sont indiscutables, et il faudrait être de mauvaise foi 
pour ne pas les admettre. 

— Cependant, capitaine, reprit Shandon, ces faits sont si contradictoires... 

— Erreur, Shandon, erreur ! s'écria le docteur Clawbonny ; ces faits ne con- 
tredisent aucune assertion de la science ; le capitaine me permettra de vous le 
dire. 

— Allez, docteur ! répondit Hatteras. 

— Eh bien, écoulez ceci, Shandon : il résulte très-évidemment des faits géo- 
graphiques et de l'étude des lignes isothermes que le point Je plus froid du globe 
n'est pas au pôle même; comme le point magnétique de la terre, il s'écarte du 
pôle de plusieurs degrés. Ainsi les calculs de Brewster, de Bergham et de quel- 
ques physiciens démontrent qu'il y a dans notre hémisphère deux pôles du 
froid : l'un serait situé en Asie par soixante-dix-neuf degrés trente minutes de 
latitude nord et par cent vingt degrés de longitude est ; l'autre se trouverait en 
Amérique par soixante-dix-huit degrés de latitude nord et par quatre-vingt-dix- 
sept degrés de longitude ouest. Ce dernier est celui qui nous occupe, et voyez, 
Shandon, qu'il se rencontre à plus de douze degrés au-dessous du pôle. Eh 
bien, je vous le demande, pourquoi au pôle la mer ne serait-elle pas aussi déga- 
gée des glaces qu'elle peut l'être en été par le soixante-sixième parallèle, c'est- 
à-dire au sud de la baie de Baffin ? 

— Voilà qui est bien dit, répondit Johnson ; M. Glawbonny parle de ces choses 
comme un homme du métier. 

— Cela parait possible, reprit James Wall. 

— Chimères et suppositions ! hypothèses pures ! répliqua Shandon avec 
entêtement. 

— Eh bien, Shandon, reprit Hatteras, considérons les deux cas : ou la mer est 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 95 

libre de glaces, ou elle ne l'est pas, et dans ces deux suppositions rien ne peut 
nous empêcher de gagner le pôle. Si elle est libre, le Forivard nous y conduira 
sans peine ; si elle est glacée, nous tenterons l'aventure sur nos traîneaux. Vous 
m'accorderez que cela n'est pas impraticable ; une fois parvenus avec notre 
brick jusqu'au quatre-vingt-troisième degré, nous n'aurons pas plus de six 
cents milles ' à faire pour atteindre le pôle. 

— Et que sont six cents milles, dit vivement le docteur, quand il est constant 
qu'un Cosaque, Alexis Markoff, a parcouru sur la mer Glaciale, le long de la côte 
septentrionale de l'empire russe, avec des traîneaux tirés par des chiens, un 
espace de huit cents milles en vingt-quatre jours ? 

— Vous l'entendez, Shandon, répondit Hatteras, et dites-moi si des Anglais 
peuvent faire moins qu'un Cosaque ? 

— Non, certes ! s'écria le bouillant docteur. 

— Non, certes ! répéta le maître d'équipage. 

— Eh bien, Shandon ? demanda le capitaine. 

— Capitaine, répondit froidement Shandon, je ne puis que vous répéter mes 
premières paroles : j'obéirai. 

— Bien. Maintenant, reprit Hatteras, songeons à notre situation actuelle; nous 
sommes pris par les glaces, et il me paraît impossible de nous élever cette année 
dans le détroit de Smith. Voici donc ce qu'il convient de faire. » 

Hatteras déplia sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées en 1859, 
par ordre de l'Amirauté. 

« Veuillez me suivre, je vous prie. Si le détroit de Smith nous est fermé, il n'en 
est pas de même du détroit de Lancastre, sur la côte ouest de la mer de Baffin ; 
selon moi, nous devons remonter ce détroit jusqu'à celui de Barrow, et de \\ 
jusqu'à l'île de Beechey ; la route a été cent fois parcourue par des navires à 
voiles ; nous ne serons donc pas embarrassés avec un brick à hélice. Une fois à 
l'île Beechey, nous suivrons le canal Wellington aussi avant que possible, vers 
le nord, jusqu'au débouché de ce chenal qui fait communiquer le canal Wellin- 
gton avec le canal de la Reine, à l'endroit même où fut aperçue la mer libre. 
Or, nous ne sommes qu'au 20 mai ; dans un mois, si les circonstances nous favo- 
risent, nous aurons atteint ce point, et de là nous nous élancerons vers le pôle. 
Qu'en pensez-vous, messieurs? 

— C'est évidemment, répondit Johnson, la seule route à prendre, 

— Eh bien, nous la prendrons, et dès demain. Que ce dimanche soit consacré 

' 278 lieues. 



96 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



au repos; vous veillerez, Shandon, à ce que les lectures de la Bible soient régu- 
lièrement faites; ces pratiques religieuses ont une influence salutaire sur l'esprit 
des hommes, et un marin surtout doit mettre sa confiance en Dieu. 

— C'est bien, capitaine, reprit Shandon, qui sortit avec le lieutenant et le 
maître d'équipage. 

— Docteur, fit John Hatteras en montrant Shandon, voilà un homme froissé 
que l'orgueil a perdu; je ne peux plus compter sur lui. » 

Le lendemain, le capitaine fit mettre de grand matin la pirogue à la mer; il 
alla reconnaître les ice-bergs du bassin, dont la largeur n'excédait pas deux 
cents yards'. 11 remarqua même que, par suite d'une lente pression des glaces, ce 
bassin menaçait de se rétrécir ; il devenait donc urgent d'y pratiquer une 
brèche, afin que le navire ne fût pas écrasé dans cet étau de montagnes; 
aux moyens employés par John Hatteras, on vit bien que c'était un homme éner- 
gique. 
Il fit d'abord tailler des degrés dans la muraille glacée, et il parvint au som- 
met d'un ice-berg ; il reconnut de là qu'il lui serait 
facile de se frayer un chemin vers le sud-ouest ; 
^ d'après ses ordres, on creusa un fourneau de mine 
presque au centre de la montagne ; ce travail, rapide- 
ment mené, fut terminé dans la journée du lundi. 

Hatteras ne pouvait compter sur ses blasting-cylin- 
ders de huit à dix livres de poudre, dont l'action eût 
été nulle sur des masses pareilles ; ils n'étaient bon 
qu'à briser les champs de glace ; il fit donc dépose? 
j1,jk fil "'i^B dans le fourneau mille livres de poudre, dont la direc- 
tion expansive fut soigneusement calculée. Cette mine, 
munie d'une longue mèche entourée de gutta-percha, vint aboutir au dehors. La 
galerie, conduisant au fourneau, fut remplie avec de la neige et des quartiers 
de glaçons, auxquels le froid de la nuit suivante devait donner la dureté du 
granit. En eftet, la température, sous l'influence du vent d'est, descendit à douze 
degrés (— 11° centigrades). 

Le lendemain, à sept heures, le Forward se tenait sous vapeur, prêt à profiter 
delà moindre issue. Johnson fut chargé d'aller mettre le feu à la mine; la mèche 
avait été calculée de manière à brûler une demi-heure avant de communi- 
quer le feu aux poudres. Johnson eut donc le temps suffisant pour regagner le 




* 182 mèlres. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



97 



bord; en effet, dix minutes après avoir exécuté les ordres d'Hatteras, il revenait 
à son poste. 

L'équipage se tenait sur le pont, par un temps sec et assez clair; la neige avait 
cessé de tomber; Hatteras, debout sur la dunette avec Shandon et le docteur, 
comptait les minutes sur son chronomètre. 

A huit heures trente-cinq minutes, une explosion sourde se fit entendre, et 
beaucoup moins éclatante qu'on ne l'eût supposée. Le profil des montagnes fut 
brusquement modifié, comme dans un tremblement de terre ; une fumée épaisse 
et blanche fusa vers le ciel à une hauteur considérable, et de longues crevasses 
zébrèrent les flancs de l'ice-berg, dont la partie supérieure, projetée au loin, 
retombait en débris autour du Forivard. 




Mais lapasse n'était pas encore libre ; d'énormes quartiers de glace, arc-bouté 
sur les montagnes adjacentes, demeuraient suspendus en l'air, et l'on pouvait 
craindre que l'enceinte ne se refermât par leur chute. 

Hatteras jugea la situation d'un coup d'oeil. 

(( Wolsten ! » s'écria-t-il. 

L'armurier accourut. 

'^ Capitaine ! fit-il. 

— Chargez la pièce de l'avant à triple charge, dit Hatteras, et bourrez aussi 
fortement "que possible. 

— Nous allons donc attaquer cette montagne à boulets de canon? demanda le 
docteur. 

— Non, répondit Hatteras. C'est inutile. Pas de boulet, \Yolsten, mais une 
triple charge de poudre. Faites vite. » 

13 



98 AYENTCRES DC CAPITAINE HATTERAS 



Quelques insLauls après, la pièce était chargée. 

« Que veut-il faire sans boulet ? dit Shandon entre ses dents. 

— On le verra bien, répondit le docteur. 

— Nous sommes parés, capitaine, s'écria Wolsten. 

Bien, répondit Hatteras. Brunton ! cria-t-il à l'ingénieur/attention. Quel- 
ques tours en avant. » 

Brunton ouvrit les tiroirs, et l'hélice se mit en mouvement; le Foricard s'ap- 
procha de la montagne minée. 

« Visez bien à la passe ! » cria le capitaine à l'armurier. 

Celui-ci obéit ; lorsque le brick ne fut plus qu'à une demi-encâblure, Hatteras 
cria : 

« Feu ! » 

Une détonation formidable suivit son commandement, et les blocs, ébranlés 
par la commotion atmosphérique, furent précipités soudain dans la mer. Cette 
agitation des couches d'air avait suffi. 

(( A toute vapeur, Brunton 1 s'écria Hatteras. Droit dans la passe, Johnson 1 » 

Johnson tenait la barre; le brick, poussé par son hélice, qui se vissait dans les 
.flots écumants, s'élança au milieu du passage libre alors. Il était temps. Le For- 
ward franchissait à peine cette ouverture, que sa prison se refermait derrière lui. 

Le moment fut palpitant, et il n'y avait à bord qu'un cœur ferme et tranquille, 
celui du capitaine. Aussi l'équipage, émerveillé de la manœuvre, ne put retenir 
le cri de : 

« Hurrah pour John Hatteras ! > 



CHAPITRE XIV. — -EXPEDITION A L\ RECHERCHE DE FRANKLIN. 

Le mercredi 23 mai, le Forward avait repris son aventureuse navigation, lou- 
voyant adroitement au milieu des packs et des ice-bergs, grâce à la vapeur, cette 
force obéissante qui manqua à tant de navigateurs des mers polaires ; il semblait 
se jouer au milieu de ces écueils mouvants ; on eût dit qu'il reconnaissait la 
main d'un maître expérimenté, et, comme un cheval sous un écuyer habile, il 
obéissait à la pensée de son capitaine. 

La température remontait. Le thermomètre marqua à six heures du matin 
vingt-six degrés ( — 3° centig.), à six heures du soir vingt-neuf degrés (—2" cen- 
tig.), et à minuit vingt-cinq degrés [~ 4" centig.) ; le vent soufflait légèrement 
du sud-est. 



LES ANGLAISAIT POLE NORD 



00 



Le jeudi, vers les trois heures du matin, le Fo)nvard arriva en vue de la baie 
Possession, sur la côte d'Amérique, à l'entrée du détroit de Lancastre; bientôt 
le cap Burney fut entrevu. Quelques Esquimaux se dirigèrent vers le navire; 
mais Hatteras ne prit pas le loisir de les attendre. 




Les pics de Byam-Martin, qui dominent le cap Liverpool, laissés sur la gauche, 
se perdirent dans la brume du soir; celle-ci empêcha de relever le cap Hay, dont 
la pointe, très-basse d'ailleurs, se confond avec les glaces de la côte, circonstance 
qui rend souvent fort difficile la détermination hydrographique des mers po 
laires. 

Les puffins, les canards, les mouettes blanches se montraient en très-grand 
nombre. La latitude par observation donna 74° 01', et la longitude, d'après le 
chronomètre, 77° 15'. 

Les deux montagnes de Catherine et d'Elisabeth élevaient au-dessus des nuages 
leur chaperon de neige. 

Le vendredi, à six heures, le cap Warender fut dépassé sur la côte droite du 
détroit, et sur la gauche, l'Admiralty-Inlet, baie encore peu explorée par des na- 
vigateurs qui avaient hâte de se porter dans l'ouest. La mer devint assez forte, 
et souvent les lames balayèrent le pont du brick en y projetant des morceaux de 
glace. Les terres de la côte nord offraient aux regards de curieuses apparences 
avec leurs hautes tables presque nivelées, qui réverbéraient les rayons du 
soleil. 

Hatteras eût voulu prolonger les terres septentrionales, afin de gagner au plus 
tôt l'île Beechey et l'entrée du canal Wellington ; mais une banquise continue 
l'obligeait, à son grand déplaisir, de suivre les passes du sud. 




Giave chez Erhard.U r Duguay-Troum 




\ 



es loin 



I3ies_.i Iinicoi|[i]ni[ies 




CARTE 

t)ES RÉGIONS ClRCl^MPQLAIRES ', 



Dressée poux le vo^-age 

DU CAPITMKE J. HATTERAS 

par Jn.ES\TER>'E. 

1860-1861. 













KShefii* \X \y- J'sf \_ 

V^^P'^'^^^C JE A ÏÏ/\A.T ]L A)^T i'^lu E 

t on lloinii*!» X,/ \,/ 




105 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 




Ce fut pour cette raison que, le 26 mai, au milieu d'un brouillard sillonné de 
neige, le Forward se trouva par le travers du cap York; une montagne d'une 
grande hauteur et presque à pic le fit reconnaître; le temps s' étant un peu 

Eï levé, le soleil parut un instant vers midi, et 



^^^^ permit de faire une assez bonne observation : 
74° h! de latitude, et 84° 23' de longitude. Le 
Forward se trouvait donc à l'extrémité du dé- 
troit de Lancastre. 

Hatteras montrait sur ses cartes, au docteur, 
la route suivie et à suivre. Or, la position du 
brick était intéressante en ce moment. 

« J'aurais voulu, dit-il, me trouver plus au 
nord; mais à l'impossible nul n'est tenu; voyez, 
voici notre situation exacte. » 

Le capitaine pointa sa carte à peu de distance 
du cap York. 

« Nous somnu's au milieu de ce carrefour ouvert à tous les vents, et formé par 
les débouchés du détroit de Lancastre, du détroit de Barrow, du canal de Wel- 
lington et du passage du Régent ; c'est un point auquel ont nécessairement 
abouti tous les navigateurs de ces mers. 

~ Eh bien, répondit le docteur, cela devait être embarrassant pour eux ; c'est 
un véritable carrefour, comme vous dites, auquel viennent se croiser quatre 
grandes routes, et je ne vois pas de poteaux indicateurs du vrai chemin ! Com- 
ment donc les Parry, les Ross, les Franklin ont-ils fait ? 

— Ils n'ont pas fait, docteur, ils se sont laissé faire; ils n'avaient pas le choix, 
je vous l'assure; tantôt le détroit de Barrow se fermait pour l'un, qui, l'année 
suivante, s'ouvrait pour l'autre; tantôt le navire se sentait inévitablement en- 
traîné vers le passage du Régent. Il est arrivé de tout cela que, par la force des 
choses, on a fini par connaître ces mers si embrouillées. 

— Quel singulier pays ! fit le docteur en considérant la carte. Comme tout y 
est déchiqueté, déchiré, mis en morceaux, sans aucun ordre, sans aucune 
logique ! Il semble que les terres voisines du pôle Nord ne soient ainsi morcelées 
que pour en rendre les approches plus difficiles, tandis que dans l'autre hémi- 
sphère elles se terminent par des pointes tranquilles et effilées comme le cap 
Horn, le cap de Bonne-Espérance et la péninsule Indienne ! Est-ce la rapidité 
plus grande de l'Equateur qui a ainsi modifié les choses, tandis que les 
terres extrêmes, encore fluides aux premiers jours du monde, n'ont pu se 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 103 



condenser, s'agglomérer les unes aux autres, faute d'une rotation assez rapide ? 

— Cela doit être, car il y a une logique à tout ici-bas, et rien ne s'y est fait 
sans des motifs que Dieu permet quelquefois aux savants de découvrir ; ainsi, 
docteur, usez de la permission. 

— Je serai malheureusement discret, capitaine. Mais quel vent effroyable 
règne dans ce détroit ! ajouta le docteur en s'encapuchonnant de son mieux. 

— Oui, la brise du nord y fait rage surtout et nous écarte de notre route. 

— Elle devrait cependant repousser les glaces au sud et laisser le ciiemin 
libre. 

— EUele devrait, docteur, maisie vent ne fait pas toujours ce qu'il doit. Voyez! 
cette banquise paraît impénétrable. Enfin, nous essayerons d'arriver à l'ile Grif- 
fith, puis de contourner l'île Cornwallis pour gagner le canal de la Reine, sans 
passer par le canal de Wellington. Et cependant je veux absolument toucher à 
l'île Reechey, afin d'y refaire ma provision de charbon. 

— Comment cela? répondit le docteur étonné. 

— Sans doute; d'après l'ordre de l'Amirauté, des grandes provisions ont été 
déposées sur cette île, afin de pourvoir aux expéditions futures, et, quoi que le 
capitaine Mac CHntock ait pu prendre en août 1839, je vous assure qu'il en res- 
tera pous nous. 

— Au fait, fit le docteur, ces parages ont été explorés pendant quinze ans, et. 
jusqu'au jour où la preuve certaine de la perte de Franklin a été acquise, l'Ami- 
rauté a toujours entretenu cinq ou six navires dans ces mers. Si je ne me trompe, 
même l'île Griffith^ que je vois là sur la carte, presque au milieu du carrefour, est 
devenue le rendez-vous général des navigateurs. 

— Cela est vrai, docteur, et la malheureuse expédition de Franklin a eu pour 
résultat de nous faire connaître ces lointaines contrées. 

— C'est juste, capitaine, caries expéditions ont été nombreuses depuis 18-io.Ce 
ne fut qu'en 1848 que l'on s'inquiéta de la disparition de VE rébus et du TeîTor, 
les deux navires de Franklin. On voit alors le vieil ami de l'amiral, le docteur 
Richardson, âgé de soixante-dix ans, courir au Canada et remonter la rivière 
Coppermine jusqu'à la mer polaire; de son côté, James Ross, commandant 
V Entreprise eiVInvestigator^ appareille d'Uppernawik en 1848 et arrive au cap 
York, où nous sommes en ce moment. Chaque jour il jette à la mer un baril con- 
tenant des papiers destinés à faire connaître sa position; pendant la brume, il 
tire le canon; la nuit, il brûle des fusées et lance des feux de Rengale, ayant soin 
de se tenir toujours sous une petite voihu'e ; enfin il hiverne au port Léopoldde 
1848 à 1849; là, il s'empare d'une grande quantité de renards blancs, fait river à 



KU 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



leur cou des colliers de cuivre sur lesquels était gravée l'indicaiion de la situation 
des navires et des dépôts de vivres, et il les fait disperser dans toutes les direc- 
tions ; puis au printemps il commence à fouiller les côtes de North-Sommerset 
sur des traîneaux, au milieu de dangers et de privations qui rendirent presque 
tous ces hommes malades ou estropiés, élevant des cairns, dans lesquels il en- 



i 




fermait des cylindres de cuivre, avec les notes nécessaires pour rallier l'expédi- 
tion perdue; pendant son absence, le lieutenant Mac Clure explorait sans résultat 
les côtes septentrionales du détroit de Barrow.Il est à remarquer, capitaine, que 
James Ross avait sous ses ordres deux officiers destinés à devenir célèbres plus 



' Petites pyramides de terre. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 10:i 



tard, Mac Clure, qui franchit le passage du nord-ouest, Mac Clintock, qui dé- 
couvrit les restes de Franklin. 

Deux bons et braves capitaines aujourd'hui, deux braves Anglais ; conti- 
nuez, docteur, l'histoire de ces mers que vous possédez si bien; il y a toujoui^s à 
gagner aux récits de ces tentatives audacieuses. 

— Eh bien, pour en finir avec James Ross, j'ajouterai qu'il essaya de gagner 
l'île Melville plus à l'ouest ; mais il faillit perdre ses navires, et, pris par les 
glaces, il fut ramené malgré lui jusque ddus la mer de Raffin. 

— Ramené, fit Hatteras en fronçant le sourcil, ramené malgré lui ! 

— Il n'avait rien découvert, reprit le docteur ; ce fut à partir de celte année 
1850 que les navires anglais ne cessèrent de sillonner ces mers, et qu'une 
prime de vingt mille livres ' fut promise à toute personne qui découvrirait les 
équipages de VErebus et du Terror. Déjà, en 1848, les capitaines Kellet et Moore, 
commandant V Herald et le Plover, tentaient de pénétrer par le détroit deReh- 
ring. J'ajouterai que, pendant les années 1830 et 1831, le capitaine Austin 
hiverna à l'ile Cornwallis, le capitaine Penny explora, sur V Assistance et la 
Résolue, le canal Wellington, le vieux John Ross, le héros du pôle magnétique, 
repartit sur son yacht le Félix à la recherche de son ami, le brick le Prince- 
Albert fit un premier voyage aux frais de lady Franklin, et enfin que deux navires 
américains expédiés par Grinnel avec le capitaine Haven, entraînés hors du canal 
Wellington, furent rejetés dans le détroit de Lancastre. Ce fut pendant cette 
année que Mac Clintock, alors lieutenant d' Austin, poussa jusqu'à l'île Melville 
et au cap Dundas, points extrêmes atteints par Parry en 1819, et que l'on trouva 
à l'île Reechey des traces de l'hivernage de Franklin en 184-3. 

— Oui, répondit Hatteras, trois de ses matelots y avaient été inhumés, trois 
hommes plus chanceux que les autres ! 

— De 1831 à 1832, continua le docteur, en approuvant du geste la remarque 
d'Hatteras, nous voyons le Prince-Albert entreprendre un second voyage avec 
leUeutenant français Rellot; il hiverne à Ratty-Ray, dans le détroit du Prince- 
Régent, explore le sud-ouest de Sommerset, et en reconnaît la côte jusqu'au 
cap de Walker. Pendant ce temps, Y Entreprise et YInvestigator, de retour en 
Angleterre, passaient sous le commandement de GoUinson et de 31ac Clure, et 
rejoignaient Kellet et Moore au détroit de Rehring; tandis que Collinson revenait 
hiverner à Hong-Kong, Mac Clure marchait en avant, et;, après trois hivernages, 
de 1850 à 1831, de 1831 à 1832, de 1832 à 1833, il découvrit le passade du 

• 500,000 flancs. 

14 



106 AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR. 

nord-ouest, sans rien apprendre sur le sort de Franklin. De 1852 à 1853, une 
nouvelle expédition, composée de trois bâtiments à voiles, Y Assistance, le Reso- 
lute, le North-Star, et de deux bateaux à vapeur, le Pionnier eiVInt7'épùJe, mit 
à la voile sous le commandement de sir Edward Belcher, avec le capitaine Kellet 
pour second; sir Edward visita le canal Wellington, hiverna à la baie de Nor- 
thumberland, et parcourut la côte, tandis que Kellet, poussant jusqu'à Bridport 
dans l'île de Melville, explorait sans succès cette partie des terres boréales. Mais 
alors le bruit se répandit en Angleterre que deux navires, abandonnés au milieu 
des glaces, avaient été aperçus non loin des côtes de la Nouvelle-Ecosse. 
Aussitôt lady Franklin arme le petit steamer à hélice V Isabelle, et le capitaine 
Inglefield, après avoir remonté la baie de Baffin jusqu'à la pointe Victoria par le 
quatre-vingtième parallèle, revient à l'île Beechey sans plus de succès. Au 
commencement de 1855, l'Américain Grinnel fait les frais d'une nouvelle expédi- 
tion, et le docteur Kane, cherchant à pénétrer jusqu'au pôle... 

— Mais il ne Ta pas fait, s'écria violemment Hatteras, et Dieu en soit loué ! 
Ce qu'il n'a pas fait, nous le ferons ! 

— Je le sais, capitaine, répondit le docteur, et si j'en parle, c'est que cette 
expédition se rattache forcément aux recherches de Franklin. D'ailleurs, elle 
n'eut aucun résultat. J'allais omettre de vous dire que l'Amirauté, considérant 
l'île Beechey comme le rendez-vous général des expéditions, chargea, en 1853, 
le steamer le Phénix, capitaine Inglefield, d'y transporter des provisions; ce 
marin s'y rendit avec le lieutenant Bellot et perdit ce brave officier, qui, pour la 
seconde fois, mettait son dévouement au service de l'Angleterre; nous pouvons 
avoir des détails d'autant plus précis sur cette catastrophe, que Johnson, notre 
maître d'équipage, fut témoin de ce malheur. 

— Le lieutenant Bellot était un brave Français, dit Hatteras, et sa mémoire est 
honorée en Angleterre. 

— Alors, reprit le docteur, les navires de l'escadre Belcher commencent à 
revenir peu à peu; pas tous, car sir Edward dut abandonner l'.lss/s/ance en 1854, 
ainsi que Mac Clure avait fait de Vlnvestigatov en 1853. Sur ces entrefaites, le 
docteur Rae, par une lettre datée du 29 juillet 185-4 et adressée de Repuise -Bay, 
où il était parvenu par l'Amérique, fit connaître que les Esquimaux de la terre 
du Roi-Guillaume possédaient différents objets provenant de VFrebus et du 
Terror; pas de doute possible alors sur la destinée de l'expédition; le Phénix, 
le North-Star et le navire de CoUinson revinrent en Angleterre; il n'y eut plus 
de bâtiment anglais dans les mers arctiques. Mais si le gouvernement semblait 
avoir perdu tout espoir, lady Franklin espérait encore, et, des débris de 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 107 

sa fortune, elle équipa le Fox, commandé par Mac Clintock ; il partit en 1857, 
hiverna dans les parages où vous nous êtes apparu, capitaine, parvint àl'ile Bee- 
chey, le 11 août 1858, hiverna une seconde fois au détroit de Bellot, reprit ses 
recherches en février 1859, le 6 mai découvrit le document qui ne laissa plus de 
doute sur la destinée à^YErebus et du Terror, et revint en Angleterre à la fin de 
la même année. Voilà tout ce qui s'est passé pendant quinze ans dans cescontrées 
funestes, et, depuis le retour du Fox, pas un navire n^est revenu tenter la fortune 
au milieu de ces dangereuses mers ! 

— Eh bien, nous la tenterons, » répondit Hatteras. 



CHAPITRE XV. — LE FORWARD REJETÉ DANS LE SUD. 



Le temps s'éclaircit vers le soir, et la terre se laissa distinguer clairement 
entre le cap Sepping et le cap Clarence, qui s'avance vers l'est, puis au sud, et 
est relié à la côte de l'ouest par une langue de terre assez basse. La mer était 
libre de glaces à l'entrée du détroit du Régent; mais, comme si elle eût voulu 
barrer la route du nord au Forivard, elle formait une banquise impénétrable au 
delà du port Léopold. 

Hatteras, très-contrarié sans en rien laisser paraître, dut recourir à ses pétards 
pour forcer l'entrée du port Léopold ; il l'atteignit à midi, le dimanche 27 mai ; 
le brick fut solidement ancré sur de gros ice-bergs, qui avaient l'aplomb, la 
dureté et la solidité du roc. 

Aussitôt le capitaine, suivi du docteur, de Johnson et de son chien Duk, 
s'élança sur la glace et ne tarda pas à prendre terre. Duk gambadait de joie; 
d'ailleurs, depuis la reconnaissance du capitaine, il était devenu très-sociable et 
très-doux, gardant ses rancunes pour certains hommes de l'équipage, que son 
maître n'aimait pas plus que lui. 

Le port se trouvait débloqué de ces glaces que les brises de l'est y entassent 
généralement ; les terres coupées à pic présentaient à leur sommet de gracieuses 
ondulations de neige. La maison et le fanal, construits par James Ross, se trou- 
vaient encore dans un certain état de conservation ; mais les provisions parais- 
saient avoir été saccagées par les renards et par les ours même, dont on distin- 
guait les traces récentes : la main des hommes ne devait pas être étrangère à 
cette dévastation, car quelques restes de huttes d'Esquimaux se voyaient sur le 
bord de la baie. 



10« 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Les six tombes, renfermant six des marins de V Entreprise et de VInvestigator, 
se reconnaissaient à un léger renflement de la terre ; elles avaient été respectées 
par toute la race nuisible, hommes ou animaux. 

En mettant le pied pour la première fois sur les terres boréales, le docteur 
éprouva une émotion véritable. On ne saurait se figurer les sentiments dont le 
cœur est assailli, à la vue de ces restes de maisons, de tentes, de huttes, de 
magasins, que la nature conserve si merveilleusement dans les pays froids. 




« Voilà, dit-il à ses compagnons, cette résidence que James Ross lui-même 
nomma le Camp de Refuge ! Si l'expédition de Franklin eût atteint cet endroit, 
elle était sauvée. Voici la machine qui fut abandonnée ici même, et le poêle 
établi sur la plate-forme, auquel l'équipage du Prince-Albert se réchauffa en 
4851 ; les choses sont restées dans le même état, et l'on pourrait croire que 
Kennedy, son capitaine, a quitté d'hier ce port hospitalier. Voici la chaloupe qui 
l'abrita pendant quelques jours, lui et les siens, car ce Kennedy, séparé de son 
navire, fut véritablement sauvé par le lieutenant Bellot, qui brava la température 
d'octobre pour le rejoindre. 

— Un brave et digne officier que j'ai connu, » dit Johnson. 

Pendant que le docteur recherchait avec l'enthousiasme d'un antiquaire les 
vestiges des précédents hivernages, Hatteras s'occupait de rassembler les provi- 
sions et le combustible qui ne se trouvaient qu'en très-petite quantité. La journée 
du lendemain fut employée à les transporter à bord. Le docteur parcourait le 
pays, sans trop s'éloigner du navire, et dessinait les points de vue les plus re- 
marquables. La température s'élevait peu à peu; la neige amoncelée commen- 
çait à fondre. Le docteur fit une collection assez complète des oiseaux du nord, 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



■109 



tels que la mouette, le diver, les molly-nochtes, le canard-édredon, qui res- 
semble aux canards ordinaires, avec la poitrine et le dos blancs, le ventre bleu, 
le dessus de la tête bleu, le reste du plumage blanc, nuancé de quelques teintes 
vertes; plusieurs d'entre eux avaient déjà le ventre dépouillé de ce joli édredon 
dont le mâle et la femelle, se servent pour ouater leur nid. Le docteur aperçut 
aussi de gros phoques respirant à la surface de la glace, mais il ne put en tirer 
un seul. 




Dans ses excursions, il découvrit la pierre des marées, où sont gravés les 
signes suivants : 

[El] 

1849 



qui indiquent le passage de Y Entreprise et de Vlnvestigator; il poussa jusqu'au 
cap Ciarence, à l'endroit même où John et James Ross, en 1833, attendaient si 
impatiemment la débâcle des glaces. La terre était jonchée d'ossements et de 
crânes d'animaux, et l'on distinguait encore les traces d'habitations d'Esqui- 
maux. 

Le docteur avait eu l'idée d'élever un cairn au port Léopold et d'y déposer 
une note indiquant le passage du Forward et le but de l'expédition. Mais Hatteras 
s'y opposa formellement ; il ne voulait pas laisser derrière lui des traces dont 
quelque concurrent eût pu profiter. Malgré ses bonnes raisons, le docteur fut 
obligé de céder à la volonté du capitaine. Shandon ne fut pas le dernier à blâ- 
mer cet entêtement; car, en cas de catastrophe, aucun navire n'aurait pu s'élan- 
cer au secours du Forivard. 



110 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Hatteras ne voulut pas se rendre à ces raisons. Son chargeaient étant termin;; 
le lundi soir, il tenta encore une fois de s'élever au nord en forçant la ban- 
quise; mais, après de dangereux efforts, il dut se résignera redescendre le canal 
du Régent; il ne voulait à aucun prix demeurer au port Léopold, qui, ouvert 
aujourd'hui, pouvait être fermé demain par un déplacement inattendu des ice- 
fields, phénomène très-fréquent dans ces mers, et dont les navigateurs doivent 
particulièrement se défier. 




^ j^y/^iM 



Si Hatteras ne laissait pas percer ses inquiétudes au dehors, au dedans il les 
ressentait avec une extrême violence. Il voulait aller au nord et se trouvait forcé 
de marcher au sudi Où arriverait-il ainsi? Allait-il reculer jusqu'à Yictoria- 
Harbour, dans le golfe Boothia, où hiverna sir John Ross en 1833 ? Trouverait-il 
le détroit de Bellot libre à cette époque, et, contournant North-Sommerset , 
pourrait-il remonter par le détroit de Peel? Ou bien, se verrait-il capturé pen- 
dant plusieurs hivers comme ses devanciers, et obligé d'épuiser ses forces et 
ses approvisionnements? 

Ces craintes fermentaient dans sa tête; mais il fallait prendre un parti; il 
vira de bord et s'enfonça vers le sud. 

Le canal du Prince-Régent conserve une largeur à peu près uniforme depuis 
le port Léopold jusqu'à la baie Adélaïde. Le Forward marchait rapidement au 
milieu des glaçons, plus favorisé que les navires précédents, dont la plupart 
mirent un grand mois à descendre ce canal, même dans une saison meilleure ; 
il est vrai que ces navires, sauf le Fox, n'ayant pas la vapeur à leur disposition, 
subissaient les caprices d'un vent incertain et souvent contraire. 

L'équipage se montrait généralement enchanté de quitter les régions boréales; 



LES ANGLAIS AL POLE NORD 111 



il paraissait peu goûter ce projet d'atteindre le pôle ; il s'etïVayait volontiers des 
résolutions d'Hatteras, dont la réputation d'audace n'avait rien de rassurant. 
Hatteras cherchait à profiter de toutes les occasions d'aller en avant, quelles 
qu'en fussent les conséquences. Et cependant, dans les mers boréales, avancer 
c'est bien, mais il faut encore conserver sa position et ne pas se mettre en danger 
de la perdre. 

Le Forward filait à toute vapeur ; sa fumée noire allait se contourner en spi- 
rales sur les pointes éclatantes des ice-bergs ; le temps variait sans cesse, pas- 
sant d'un froid sec à des brouillards de neige avec une extrême rapidité. Le 
brick, d'un faible tirant d'eau, rangeait de près la côte de l'ouest; Hatteras ne 
voulait pas manquer l'entrée du détroit de Bellot, car le golfe de Boothia n'a 
d'autre sortie au sud que le détroit mal connu de la Fiavj et de YHecla; ce golfe 
devenait donc une impasse, si le détroit de Bellot était manqué ou devenait 
impraticable. 

Le soir, le Forward fut en vue de la baie d'Ehvin, que l'on reconnut à ses 
hautes roches perpendiculaires; le mardi matin, on aperçut la baie Batty, où, le 
10 septembre 1851, le Prince- Albert s'ancra pour un long hivernage. Le docteur, 
sa lunette aux yeux, observait la côte avec intérêt. De ce point rayonnèrent les 
expéditions qui établirent la configuration géographique de North-Sommerset. 
Le temps était clair et permettait de distinguer les profondes ravines dont la baie 
est entourée. 

Le docteur et maître Johnson, seuls peut-être, s'intéressaient à ces contrées 
désertes. Hatteras, toujours courbé sur ses cartes, causait peu; sa taciturnité 
s'accroissait avec la marche du brick vers le sud ; il montait souvent sur la du- 
nette, et là, les bras croisés, l'œil perdu dans l'espace, il demeurait des heures 
entières à fixer l'horizon. Ses ordres, s'il en donnait, étaient brefs et rudes. 
Shandon gardait un silence froid, et peu à peu, se retirant en lui-même, il n'eut 
plus avec Hatteras que les relations exigées par les besoins du service; James 
Wall restait dévoué à Shandon et modelait sa conduite sur la sienne. Le reste 
de l'équipage attendait les événements, prêt à en profiter dans son propre in- 
térêt. Il n'y avait plus à bord cette unité de pensées, cette communion d'idées si 
nécessaire pour l'accomplissement des grandes choses. Hatteras le savait bien. 

On vit pendant la journée deux baleines filer rapidement vers le sud ; on 
aperçut également un ours blanc qui fut salué de quelques coups de fusil sans 
succès apparent. Le capitaine connaissait le prix d'une heure dans ces circons- 
tances, et ne permit pas de poursuivre l'animal. 

Le mercredi matin, l'extrémité du canal du Régent fut dépassée; l'angle de 



112 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



la côte ouest était suivi d'une profonde courbure de la terre. En consultant sa 
carte, le docteur reconnut la pointe de Sonimerset-House ou pointe Fury. 

« Voilà, dit-il à son interlocuteur habituel, l'endroit même où se perdit le 
premier navire anglais envoyé dans ces mers en 1815, pendant le troisième 
voyage que Parry faisait au pôle; la Fury fut tellement maltraitée par les glaces 
à son second hivernage, que l'équipage dut l'abandonner et revenir en Angle- 
terre sur sa conserve VHecla. 




— Avantage évident d'avoir un second navire, répondit Johnson; c'est une 
précaution que les navigateurs polaires ne doivent pas négliger ; mais le capitaine 
Hatteras n'était pas homme à s'embarrasser d'un compagnon ! 

— Est-ce que vous le trouvez imprudent, Johnson ? demanda le docteur. 

— Moi ? Je ne trouve rien, monsieur Clawbonny. Tenez, voyez sur la côte 
ces pieux qui soutiennent encore quelques lambeaux d'une tente à demi 
pourrie. 

— Oui, Johnson; c'est là que Parry débarqua tous les approvisionnements de 
son navire, et, si ma mémoire est fidèle, le toit de la maison qu'il construisit 
était fait d'un hunier recouvert par les manœuvres courantes de la Fury. 

— Cela a dû bien changer depuis 1825. 

— Mais pas trop, Johnson. En 1829, John Ross trouva la santé et le salut de 
son équipage dans cette fragile demeure. En 1851, lorsque le prince Albert y 
envoya une expédition, cette maison subsistait encore; le capitaine Kennedy la 
fit réparer, il y a neuf ans de cela. Il serait intéressant pour nous de la visiter ; 
mais Ilatteras n'est pas d'humeur à s'arrêter! 

— Et il a sans doute raison, monsieur Clawbonny ; si le temps est l'argent en 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 113 

Angleterre, ici c'est le salut, et pour un jour de retard, une heure même, on 
s'expose à compromettre tout un voyage. Laissons-le donc agir à sa guise. » 

Pendant la journée du jeudi 1" juin, la baie qui porte le nom de baie Creswell 
tut coupée diagonalement par le Forward; depuis la pointe de la Fury, la côte 
s'élevait vers le nord en rochers perpendiculaires de trois cents pieds de hau- 
teur; au sud, elle tendait à s'abaisser; quelques sommets neigeux présentaient 
aux regards des tables nettement coupées, tandis que les autres, affectant des 
formes bizarres, projetaient dans la brume leurs pyramides aiguës. 

Le temps se radoucit pendant cette journée, mais au détriment de sa clarté; 
on perdit la terre de vue ; le thermomètre remonta à trente-deux degrés (0 cen- 
lig.); quelques geUnottes voletaient çà et là, et des troupes d'oies sauvagespoin- 
taient vers le nord ; l'équipage dut se débarrasser d'une partie de ses vêtements; 
on sentait l'influence de la saison d'été dans ces contrées arctiques. 

Vers le soir, le Forward doubla le cap Garry à un quart de mille du rivage 
par un fond de dix à douze brasses, et dès lors il rangea la côte de près jusqu'à 
la baie Brentford, C'était sous cette latitude que devait se rencontrer le détroit 
de Bellot, détroit que sir John Ross ne soupçonna même pas dans son expédition 
de 1828; ses cartes, en effet, indiquent une côte non interrompue, dont il a noté 
et nommé les moindres irrégularités avec le plus grand soin; il faut donc admet- 
tre qu"à l'époque de son exploration l'entrée du détroit, complètement fermée 
par les glaces, ne pouvait en aucune façon se distinguer de la terre elle-même. 

Ce détroit fut réellement découvert par le capitaine Kennedy dans une excur- 
sion faite en avril 1852 ; il lui donna le nom du lieutenant Bellot, « juste tribut, 
« dit-il, aux importants services rendus à notre expédition par l'officier 
« français. » 



CHAPITRE XVI. - - LE POLE MAGNÉTIQUE. 



Hatteras, en s'approchant de ce détroit, sentit redoubler ses inquiétudes ; en 
effet, le sort de son voyage allait se décider; jusqu'ici, il avait fait plus que ses 
prédécesseurs, dont le plus heureux, Mac Clintock, mit quinze mois à atteindre 
cette partie des mers polaires; mais c'était peu, et rien même, s'il ne parvenait 
à franchir le détroit de Bellot ; ne pouvant revenir sur ses pas, il se voyait bloqué 
jusqu'à l'année suivante. 

15 



H4 A'VENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Aussi il ne voulut s'en rapporter qu'à lui-même du soin d'examiner la cùle ; 
il monta dans le nid de pie, et il y passa plusieurs heures de la matinée du 
samedi. 

L'équipage se rendait parfaitement compte de la situation du navire ; un pro- 
fond silence régnait à bord; la machine ralentit ses mouvements; le Forivard se 
tint aussi près de terre que possible ; la côte était hérissée de ces glaces que les 
plus chauds étés ne parviennent pas à dissoudre ; il fallait un œil habile pour dé- 
mêler une entrée au milieu d'elles. 

Hatteras comparait ses cartes et la terre. Le soleil s'étant montré un instant 
vers midi, il fit prendre par Shandon et Wall une observation assez exacte qui 
lui fut transmise à voix haute. 

Il y eut là une demi-journée d'anxiété pour tous les esprits. Mais soudain, 
vers deux heures, ces paroles retentissantes tombèrent du haut du mât de 
misaine : 

« Le cap à l'ouest, et forcez de vapeur. » 

Le brick obéit instantanément ; il tourna sa proue vers le point indiqué ; la 
merécuma sous les branches de Thélice, et le Forivard s'élança à toute vitesse 
entre deux ice-streams convulsionnés. 

Le chemin était trouvé ; Hatteras redescendit sur la dunette, et l'ice-master 
remonta à son poste. 

« Eh bien, capitaine, dit le docteur, nous sommes donc enfin entrés dans ce 
fameux détroit? 

— Oui, répondit Hatteras en baissant la voix, mais ce n'est pas tout que d'y 
entrer, il faut encore en sortir. » 

Et, sur cette parole, il regagna sa cabine. 

u II a raison, se dit le docteur; nous sommes là comme dans une souricière, 
sans grand espace pour manœuvrer, et s'il fallait hiverner dans ce détroit ! . . 
Bon ! nous ne serions pas les premiers à qui pareille aventure arriverait, et où 
d'autres se sont tirés d'embarras, nous saurions bien nous tirer d'affaire ! » 

Le docteur ne se trompait pas. C'est à cette place même, dans un petit port 
ibrité nommé port Kennedy par Mac Clintock lui-même, que le Fox hiverna en 
1858. En ce moment, on pouvait reconnaître les hautes chaînes granitiques et 
les falaises escarpées des deux rivages. 

Le détroit de Bellot, d'un mille de large, sur dix-sept milles de long, avec un 
courant de six à sept nœuds, est encaissé dans des montagnes dont l'altitude est 
estimée à seize cents pieds. Il sépare North-Sommerset de la terre Boothia; les 
navires, on le comprend, n'y ont pas leurs coudées franches. Le Forward n\?in- 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



115 



çait avec précaution, mais il avançait ; les tempêtes sont fréquentes dans cet es- 
pace resserré, et le brick n'échappa pas à leur violence habituelle; par ordre 
d'Hatteras, les vergues des perroquets et des huniers furent envoyées en bas, les 
mâts dépassés; malgré tout, le navire fatigua énormément; les coups de mer 
arrivaient par paquets dans les rafales de pluie ; la fumée s'enfuyait vers l'est 
avec une étonnante rapidité ; on marchait un peu à l'aventure, au milieu des 
glaces en mouvement; le baromètre tomba à vingt-neuf pouces; il était difticile 
de se maintenir sur le pont ; aussi la plupart des hommes demeuraient dans le 
poste pour ne pas souftVir inutilement. 




Hatteras, Johnson, Shandon restèrent sur la dunette, en dépit des tourbillons 
de neige et de pluie, et il faut ajouter le docteur, qui, s'étant demandé ce qui lui 
serait le plus désagréable de faire en ce moment, monta immédiatement sur le 
pont ; on ne pouvait s'entendre et à peine se voir ; aussi garda-t-il pour lui ses 
réflexions. 

Hatteras essayait de percer le rideau de brume, car, d'après son estime, il 
devait se trouver à l'extrémité du détroit vers les six heures du soir ; alors toute 
issue parut fermée ; Hatteras fut donc forcé de s'arrêter et s'ancra solidement à 
un ice-berg; mais il resta en pression toute la nuit. 

Le temps fut épouvantable. Le Forward menaçait à chaque instant de rompre 



116 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



ses chaînes: on pouvait craindre que la montagne, arrachée de sa base sous les 
violences du vent d'ouest, ne s'en allât à la dérive avec le brick. Les officiers furent 
constamment sur le qui-vive et dans des appréhensions extrêmes; aux trombes 
de neige se joignait une véritable grêle ramassée par l'ouragan sur la surface 
dégelée des bancs de glace; c'étaient autant de flèches aiguës qui hérissaient 
l'atmosphère. 

La température s'éleva singulièrement pendant cette nuit terrible; le thermo- 
mètre marqua cinquante-sept degrés (4-14° centig.), et le docteur, à son grand 
étonnement, crut surprendre dans le sud quelques éclairs suivis d'un tonnerre 
très-éloigné. Cela semblait corroborer le témoignage du baleinier Scoresby, qui 




observa un pareil phénomène au delà du soixante-cinquième parallèle. Le capi- 
taine Parry fut également témoin de cette singularité météorologique en 18-21. 

Vers les cinq heures du matin, le temps changea avec une rapidité surpre- 
nante; la température retourna subitement au point de congélation, le vent 
passa au nord et se calma. On pouvait apercevoir l'ouverture occidentale du 
détroit, mais entièrement obstruée. Hatteras promenait un regard avide sur la 
côte, se demandant si le passage existait réellement. 

Cependant le brick appareilla et se glissa lentement entre les ice-streams, 
tandis que les glaces s'écrasaient avec bruit sur son bordage; les packs, à cette 
époque, mesuraient encore six à sept pieds d'épaisseur; il fallait éviter leur 
pression avec soin, car, au cas où le navire y eût résisté, il aurait couru le risque 
d'être soulevé et jeté sur le flanc. 

A midi, et pour la première fois, on put admirer un magnifique phénomène 
solaire, un halo avec deux parhélies; le docteur l'observa et en prit les dimen- 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 117 

sions exactes; l'arc extérieur n'était visible que sur une étendue de trente degrés 
de chaque côté du diamètre horizontal; les deux images du soleil se distin- 
guaient remarquablement; les couleurs aperçues dans les arcs lumineux étaient 
du dedans au dehors : le rouge, le jaune, le vert, un bleuâtre très-faible, enfin 
de la lumière blanche sans limite extérieure assignable. 

Le docteur se souvint de l'ingénieuse théorie de Thomas Young sur ces 
météores ; ce physicien suppose que certains nuages composés de prismes de 
glaces sont suspendus dans l'atmosphère ; les rayons du soleil qui tombent sur 
les prismes sont décomposés sous des angles de soixante et quatre-vingt-dix 
degrés. Les halos ne peuvent donc se former par des ciels sereins. Le docteur 
trouvait cette explication fort ingénieuse. 

Les marins habitués aux mers boréales considèrent généralement ce phéno- 
mène comme précurseur d'une neige abondante. Si cette observation se réali- 
sait, la situation du Forward devenait fort difficile. Hatteras résolut donc de se 
porter en avant ; pendant le reste de cette journée et pendant la nuit suivante, 
il ne prit pas un instant de repos, lorgnant l'horizon, s'élançant dans les enflé 
chures, ne perdant pas une occasion de se rapprocher de l'issue du détroit. 

Mais, au matin, il dut s'arrêter devant l'infranchissable banquise. Le docteur 
le rejoignit sur la dunette. Hatteras l'emmena tout à fait à l'arrière, et ils purent 
causer sans crainte d'être entendus. 

'( Nous sommes pris, dit Hatteras; impossible d'aller plus loin. 

— Impossible? fit le docteur. 

— Impossible! Toute la poudre du Forward na nous ferait pas gagner un 
quart de mille ! 

— Que faire alors? dit le docteur. 

— Que sais-je? Maudite soit cette funeste année, qui se présente sous des 
auspices aussi défavorables ! 

— Eh bien, capitaine, s'il faut hiverner, nous hivernerons! Autant vaut cet 
(endroit qu'un autre! 

— Sans doute, fit Hatteras à voix basse ; mais il ne faudrait pas hiverner, 
surtout au mois de juin. L'hivernage est plein de dangers physiques et moraux. 
L'esprit d'un équipage se laisse vite abattre par ce long repos au milieu de 
véritables souffrances. Aussi, je comptais bien ne m'arrêter que sous une lati- 
tude plus rapprochée du pôle ! 

— Oui, mais la fatalité a voulu que la baie de Baffin fût formée. 

— Elle qui s'est trouvée ouverte pour un autre ! s'écria Hatteras avec colère, 
pour cet Américain, ce... 



i18 AVENTURES DU CAPITAINE HATTEUAS 



— Voyons, flatteras, dit le docteur, en l'interrompant à dessein, nous ne 
sommes encore qu'au o juin; ne nous désespérons pas; un passage soudain peut 
s'ouvrir devant nous; vous savez que la glace a une tendance à se séparer en 
plusieurs blocs, même dans les temps calmes, comme si une force répulsive 
agissait entre les différentes masses qui la composent ; nous pouvons donc d'une 
heure à l'autre trouver la mer libre. 

— Eh bien, qu'elle se présente, et nous la franchirons! Il est très-possible 
qu'au delà du détroit de Bellot nous ayons la facilité de remonter vers le nord 
par le détroit de Peel ou le canal de Mac-Clintock, et alors.., 

— Capitaine , vint dire en ce moment James Wall , nous risquons d'être 
démontés de notre gouvernail par les glaces. 

— Eh bien, répondit flatteras, risquons-le. Je ne consentirai pas à le faire 
enlever. Je veux être prêt à toute heure de jour ou de nuit. Veillez, monsieur 
Wall, à ce qu'on le protège autant que possible, en écartant les glaçons; mais 
qu'il reste en place, vous m'entendez? 

— Cependant, ajouta Wall. . . 

— Je n'ai pas d'observations à recevoir, monsieur, dit sévèrement flatteras. 
Allez. » 

Wall retourna vers son poste. 

u Ah! fit flatteras avec un mouvement de colère, je donnerais cinq ans de 
ma vie pour me trouver au nord! Je ne connais pas de passage plus dangereux. 
Pour surcroît de difficulté, à cette distance rapprochée du pôle magnétique, le 
compas dort, l'aiguille devient paresseuse ou affolée et change constamment de 
direction! 

— J'avoue, répondit le docteur, que c'est une périlleuse navigation; mais 
enfin, ceux qui l'ont entreprise s'attendaient à ces dangers, et il n'y a rien là qui 
doive les surprendre. 

— Ahl docteur! mon équipage est bien changé, et, vous venez de le voir, les 
officiers en sont déjà aux observations. Les avantages pécuniaires offerts aux 
marins étaient de nature à décider leur engagement; mais ils ont leur mauvais 
côté, puisque, après le départ, ils font désirer plus vivement le retour! Docteur» 
je ne suis pas secondé dans mon entreprise, et si j'échoue, ce ne sera pas par la 
faute de tel ou tel matelot dont on peut avoir raison, mais par le mauvais vouloir 
de certains officiers... Ah! ils le payeront cher! 

— Vous exagérez, flatteras. 

— Je n'exagère rien ! Croyez-vous que l'équipage soit fâché des obstacles que 
je rencontre sur mon chemin? Au contraire! On espère qu'ils me feront aban- 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 119 



donner mes projets! Aussi ces gens ne murmurent pas, et, tant que le Forward 
aura le cap au sud, il en sera de même. Les fous! ils s'imaginent qu'ils se rap- 
prochent de l'Angleterre! Mais si je parviens à remonter au nord, vous verrez 
les choses changer! Je jure pourtant que pas un être vivant ne me fera dévier de 
ma ligne de conduite! V}n passage, une ouverture, de quoi glisser mon brick, 
quand je devrais y laisser le cuivre de son doublage, et j'aurai raison de tout.» 

Les désirs du capitaine devaient être satisfaits dans une certaine proportion. 
Suivant les prévisions du docteur, il y eut un changement soudain pendant la 
soirée; sous une influence quelconque de vent, de courant ou de température, 
les ice-fields vinrent à se séparer; le Forward se lança hardiment, brisant de sa 
proue d'acier les glaçons flottants; il navigua toute la nuit, et le mardi, vers les 
six heures, il débouqua du détroit de Bellot. 

Mais quelle fut la sourde irritation d'Hatteras en trouvant le chemin du nord 
obstinément barré! 11 eut cependant assez de force d'âme pour contenir son 
désespoir, et, comme si la seule route ouverte eût été la route préférée, il laissa 
le Forward redescendre le détroit de Franklin ; ne pouvant remonter par le 
détroit de Peel, il résolut de contourner la terre du Prince-de-Galles, pour gagner 
le canal Mac-Clintock. Mais il sentait bien que Shandon et Wall ne pouvaient s'y 
tromper et savaient à quoi s'en tenir sur son espérance déçue. 

La journée du 6 juin ne présenta aucun incident ; le ciel était neigeux, et les 
pronostics du halo s'accomplissaient. 

Pendant trente-six heures, le Forward suivit les sinuosités de la côte de 
Boothia, sans parvenir à se rapprocher de la terre du Prince-de-Galles; Hatteras 
forçait de vapeur, brûlant son charbon avec prodigalité; il comptait toujours 
refaire son approvisionnement à l'ileBeechey; il arriva le jeudi à l'extrémité 
du détroit de Franklin, et trouva encore le chemin du nord infranchissable. 

C'était à se désespérer; il ne pouvait plus même revenir sur ses pas ; les glaces 
le poussaient en avant, et il voyait sa route se refermer incessamment derrière 
lui, comme s'il n'eût jamais existé de mer libre là où il venait de passer une 
heure auparavant. 

Ainsi, non-seulement le Forwardxv^ pouvait gagner au nord, mais il ne devait 
pas s'arrêter un instant, sous peine d'être pris, et il fuyait devant les glaces, 
comme un navire fuit devant l'orage. 

Le vendredi 8 juin, il arriva près de la côte de Boothia, à l'entrée du détroit 
de James Ross, qu'il fallait éviter à tout prix, car il n'a d'issue qu'à l'ouest et 
aboutit directement aux terres d'Amérique. 

Les observations faites à midi sur ce point donnèrent 70° 5^7" pour la latitude 



120 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



et 96° 46645" pour la longitude ; lorsque le docteur connut ces chiffres, il les 
rapporta à sa carte et vit qu'il se trouvait enfin au pôle magnétique, à l'endroit 
même où James Ross, le neveu de sir John, vint déterminer cette curieuse 
situation. 

La terre était basse près de la côte et se relevait d'une soixantaine de pieds 
seulement, en s'écartant de la mer de la distance d'un mille. 

La chaudière du Forward ayant besoin d'être nettoyée, le capitaine ht ancrer 
son navire à un champ de glace et permit au docteur d'aller à terre en com- 
pagnie du maître d'équipage. Pour lui, insensible à tout ce qui ne se rattachait pas 
à ses projets, il se renferma dans sa cabine, dévorant du regard la carte du pôle. 

Le docteur et son compagnon parvinrent facilement à terre ; le premier por- 
tait un compas destiné à ses expériences ; il voulait contrôler les travaux de 
James Ross; il découvrit aisément le monticule de pierres à chaux élevé par ce 
dernier; il y courut; une ouverture permettait d'apercevoir à l'intérieur la caisse 
d'étain dans laquelle James Ross déposa le procès-verbal de sa découverte. Pas 
un être vivant ne paraissait avoir visité depuis trente ans cette côte désolée. 

En cet endroit, une aiguille aimantée, suspendue le plus délicatement possible, 
se plaçait aussitôt dans une position à peu près verticale sous l'influence magné- 
tique; le centre d'attraction se trouvait donc à une très-faible distance, sinon 
immédiatement au-dessous de l'aiguille. 

Le docteur fit son expérience avec soin. 

Mais si James Ross, à cause de l'imperfection de ses instruments, .ne put 
trouver pour son aiguille verticale qu'une inclinaison de 89° 59', c'est que le 
véritable point magnétique se trouvait réellement à une minute de cet endroit. 
Le docteur Clawbonny fut plus heureux, et, à quelque distance de là, il eu 
l'extrême satisfaction de voir son inclinaison de 90". 

«Voilà donc exactement le pôle magnétique du monde! s'écria-t-il en frap- 
pant la terre du pied. 

— C'est bien ici? demanda maître Johnson. 

— Ici même, mon ami. 

— Alors, reprit le maître d'équipage, il faut abandonner toute supposition de 
montagne d'aimant ou de masse aimantée. 

— Oui, mon brave Johnson, répondit le docteur en riant ; ce sont les hypo- 
thèses de la crédulité ! Comme vous le voyez, il n'y a pas la moindre montagne 
capable d'attirer les vaisseaux, de leur arracher leur fer, ancre par ancre, clou par 
clou, et vos souliers eux-mêmes sont aussi libres qu'en tout autre point du globe. 

— Alors comment expliquer .. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD l^ 



— On ne l'explique pas, Johnson ; nous ne sommes pas encore assez savants 
pour cela. Mais ce qui est certain, exact, mathématique, c'est que le pôle ma- 
gnétique est ici même, à cette place! 

— Ah ! monsieur Clawbonny, que le capitaine serait heureux de pouvoir en 
dire autant du pôle boréal ! 




— _"- : — -^ j^i/<iff, 



— Il le dira, Johnson, il le dira. 

— Dieu le veuille ! » répondit ce dernier. 

Le docteur et son compagnon élevèrent un cairn sur l'endroit précis où l'ex- 
périence avait lieu, et, le signal de revenir leur ayant été fait, ils retournèrent à 
bord à cinq heures du soir. 



CHAPITRE XVII. — LA CATASTROPHE DE SIR JOHN FRANKLIN. 



Le Forward parvint à couper directement le détroit de James-Ross, mais ce 
ne fut pas sans peine ; il fallut employer la scie et les pétards; l'équipage éprouva 
une fatigue extrême. La température était heureusement fort supportable, et 
supérieure de trente degrés à celle que trouva James Ross à pareille époque. Le 
thermomètre marquait trente-quatre degrés (+ 2° centig.). 

Le samedi, on doubla le cap Félix, à l'extrémité nord de la terre du Roi-Guil- 
laume, l'une des îles moyennes de ces mers boréales. 

L'équipage éprouvait alors une impression forte et douloureuse ; il jetait des 
regards curieux, mais tristes sur cette ile dont il longeait la côte. 

16 



12-2 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



En effet, il se trouvait en présence de cette terre du Roi -Guillaume, théâtre 
du plus terrible drame des temps modernes ! A quelques milles dans l'ouest 
s'étaient à jamais perdus VErebus et le Terror. 

Les matelots du Foricard connaissaient bien les tentatives faites pour retrou- 
ver l'amiral Franklin et le résultat obtenu, mais ils ignoraient les affligeants 
détails de cette catastrophe , Or, tandis que le docteur suivait sur sa carte la 
marche du navire, plusieurs d'entre eux, Bell, Bolton, Simpson, s'approchèrent 
de lui et se mêlèrent à sa conversation. Bientôt leurs camarades les suivirent, 
mus par une curiosité particulière; pendant ce temps, le brick filait avec une 
vitesse extrême^ -et la côte, avec ses baies, ses caps, ses pointes, passait devant 
le regard comme un panorama gigantesque. 




liatteras arpentait la dunette d'un pas rapide. Le docteur, établi sur le pont, 
se vit entouré de la plupart des hommes de l'équipage; il comprit l'intérêt de 
cette situation, et la puissance d'un récit fait dans de pareilles circonstances ; il 
reprit donc en ces termes la conversation commencée avec Johnson : 

« Vous savez, mes amis, quels furent les débuts de Frankhn; il fut mousse 
comme Cook et Nelson ; après avoir employé sa jeunesse à de grandes expédi- 
tions maritimes, il résolut, en 1845, de s'élancer à la recherche du passage du 
nord-ouest ; il commandait VErebus et le Terror, deux navires éprouvés, qui 
venaient de faire, avec James Ross, en 1840, une campagne au pôle antarctique. 
VErebus, monté par Franklin, portait soixante-dix hommes d'équipage, tant 
officiers que matelots, avec Fitz-James pour capitaine, Gore, Le Vesconte, pour 
lieutenants. Des Vœux, Sargent, Couch, pour maîtres d'équipage, et Stanley 
pour chirurgien. Le Terror comptait soixante-huit hommes, capitaine Crozier, 



LES ANGLAIS AU POLE NORD d23 



lieutenants, Little Hogdson et Irving, maîtres d'équipage, Horesby et Thomas, 
chirurgien, Peddie. Vous pouvez Ure aux baies, aux caps, aux détroits, aux 
pointes, aux canaux, aux îles de ces parages, le nom de la plupart de ces infor- 
tunés, dont pas un n'a revu son pays ! En tout, cent trente-huit hommes ! Nous 
savons que les dernières lettres de Franklin furent adressées de l'île Disko et 
datées du 12 juillet 1845. « J'espère, disait-il, appareiller cette nuit pour le 
détroit de Lancastre. » Que s'est-il passé depuis son départ de la baie de Disko? 
Les capitaines des baleiniers le Prince-de-Galles et l'Entreprise aperçurent une 
dernière fois les deux navires dans la baie de Melville, et, depuis ce jour, on n'en- 
tendit plus parler d'eux. Cependant, nous pouvons suivre Franklin dans sa 
marche vers l'ouest ; il s'engage par les détroits de Lancastre et de Barrow et 
arrive à l'île Beechey, où il passe l'hiver de 1845 à 1846. 

— Mais comment a-t-on connu ces détails? demanda Bell, le charpentier. 

— Par trois tombes qu'en 1850 l'expédition Austin découvrit sur l'île. Dans 
ces tombes étaient inhumés trois des matelots de Franklin; puis ensuite, à l'aide 
du document trouvé par le lieutenant Hobson, du Fox, et qui porte la date du 
25 avril 1848. Nous savons donc que, après leur hivernage, VE rébus et le Terror 
remontèrent le détroit de Wellington jusqu'au soixante-dix-septième parallèle ; 
mais au lieu de continuer leur route au nord, route qui n'était sans doute pas 
praticable, ils revinrent vers le sud... 

— Et ce fut leur perte ! dit une voix grave. Le salut était au nord. » 
Chacun se retourna. Hatteras, accoudé sur la balustrade de la dunette, venait 

de lancer à son équipage cette terrible observation. 

« Sans doute, reprit le docteur, l'intention de Franklin était de rejoindre la 
côte américaine; mais les tempêtes l'assaillirent sur cette route funeste, et, le 
12 septembre 1846, les deux navires furent saisis par les glaces, à quelques 
milles d'ici, au nord-ouest du cap Félix; ils furent entraînés encore jusqu'au 
nord-nord-ouest de la pointe Yictory, là même, fit le docteur en désignant 
un point de la mer. Or, ajouta-t-il, les navires ne furent abandonnés que le 
22 avril 1848. Que s'est-il donc passé pendant ces dix-neuf mois? Qu'ont-ils fait, 
ces malheureux? Sans doute, ils ont [exploré les terres environnantes, tenté 
tout pour leur salut, car l'amiral était un homme énergique! et, s'il n'a pas 
réussi... 

— C'est que ses équipages l'ont trahi peut-être, » dit Hatteras d'une voix 
sourde. 

Les matelots n'osèrent pas lever les yeux; ces paroles pesaient sur eux. 

« Bref, le fatal document nous l'apprend encore, sir John Franklin succombe 



1?i AVENTURES T>U CAPITAINE HATTERAS 



à ses fatigues le 11 juin 1847. Honneur à sa mémoire ! » dit le docteur en se dé- 
couvrant. 

Les auditeurs l'imitèrent en silence. 

a Que devinrent ces malheureux privés de leur chef, pendant dix mois? Ils 
restèrent à bord de leurs navires et ne se décidèrent à les abandonner qu'en 
avril 1848 ; cent cinq hommes restaient encore sur cent trente-huit. Trente-trois 
étaient morts ! Alors les capitaines Crozier et Fitz-James élèvent un cairn à la 
pointe Victory, et ils y déposent leur dernier document. Voyez, mes amis, nous 
passons devant cette pointe ! Vous pouve?. encore apercevoir les restes de ce 
cairn, placé pour ainsi dire au point extrême que John Ross atteignit en 1831. 
Voici le cap Jane Franklin ! voici la pointe Frankhn ! voici la pointe Le Ves- 
conte! voici la baie de VErebus, où l'on trouva la chaloupe faite avec les débris 
de l'un des navires, et posée sur un traîneau 1 Là furent découverts des cuillers 
d'argent, des munitions en abondance, du chocolat, du thé, des livres de religion ! 
Car les cent cinq survivants, sous la conduite du capitaine Crozier, se mirent en 
route pour Great-Fish-River! Jusqu'où ont-ils [pu parvenir? Ont-ils réussi à 
gagner la baie d'Hudson? Quelques-uns survivent-ils? Que sont-ils devenus de- 
puis ce dernier départ ? 

— Ce qu'ils sont devenus, je vais vous l'apprendre! dit John Hatteras d'une 
voix forte. Oui, ils ont tâché d'arriver à la baie d'Hudson, et se sont fractionnés 
en plusieurs troupes! Oui, ils ont pris la roule du sud! Oui, en 1854, une 
lettre du docteur Rae apprit qu'en 1850 les Esquimaux avaient rencontré sur 
cette terre du Roi-Guillaume un détachement de quarante hommes, chassant 
le veau marin, voyageant sur la glace, traînant un bateau, maigris, hâves, 
exténués de fatigues et de douleurs. Et plus tard, ils découvraient trente 
cadavres sur le continent, et cinq sur une île voisine, les uns à demi en- 
terrés, les autres abandonnés sans sépulture, ceux-ci sous un bateau renversé, 
ceux-là sous les débris d'une tente, ici un officier, son télescope à l'épaule 
et son fusil chargé près de lui, plus loin des chaudières avec les restes d'un 
repas horrible! A ces nouvelles, l'Amirauté pria la Compagnie de la baie 
d'Hudson d'envoyer ses agents les plus habiles sur le théâtre de l'événement. 
Ils descendirent la rivière de Rack jusqu'à son embouchure. Ils visitèrent les 
îles de Montréal, Maconochie, pointe Ogle. Mais rien! Tous ces infortunés 
étaient morts de misère, morts de souffrance, morts de faim, en essayant de 
prolonger leur existence par les ressources épouvantables du cannibalisme! 
Voilà ce qu'ils sont devenus le long de cette route du sud jonchée de leurs 
cadavres mutilés! Eh bien! voulez-vous encore marcher sur leurs traces? » 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



155 



La voix vibrante, les gestes passionnés, la physionomie ardente d'Hatteras, 
produisirent un effet indescriptible. L'équipage, surexcité par l'émotion en pré- 
sence de ces terres funestes, s'écria tout dune voix : 

« Au nord! au nord! 



^ 





- Eh bien ! au nord ! le salut et la gloire sont là ! au nord ! le ciel se déclare 
pour nous! le vent change! la passe est libre! pare à virer! » 

Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre; les ice-streams se 
dégageaient peu à peu; le Forward évolua rapidement et se dirigea en forçant 
de vapeur vers le canal de Mac-Clintock. 

Hatteras avait eu raison de compter sur une mer plus libre ; il suivait en la 
remontant la route présumée de Franklin; il longeait la côte orientale delà 



126 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

terre du Prince-de-Galles, suffisamment déterminée alors, tandis que la rive 
opposée est encore inconnue. Évidemment la débâcle des glaces vers le sud 
s'était faite par les pertuis de l'est, car ce détroit paraissait être entièrement dé- 
gagé; aussi le Foricard fut-il en mesure de regagner le temps perdu; il força de 
vapeur, si bien que, le 14 juin, il dépassait la baie Osborne et les points extrê- 
mes atteints dans les expéditions de d851. Les glaces étaient encore nombreuses 
dans le détroit, mais la mer ne menaçait plus de manquer à la quille du 
Forward. 



CHAPITRE XVIII. — LA ROUTE AU NORD. 



L'équipage paraissait avoir repris ses habitudes de discipline et d'obéissance. 
Les manœuvres, rares et- peu fatigantes, lui laissaient de nombreux loisirs. La 
température se maintenait au-dessus du point de congélation, et le dégel devait 
avoir raison des plus grands obstacles de cette navigation. 

Duk, familier et sociable, avait noué des relations d'une amitié sincère avec le 
docteur Clawbonny. Ils étaient au mieux. Mais comme en amitié il y a toujours 
un ami sacrifié à l'autre, il faut avouer que le docteur n'était pas l'autre. Duk 
faisait de lui tout ce qu'il voulait. Le docteur obéissait comme un chien à son 
maître. Duk, d'ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelots et 
des officiers du bord; seulement, par instinct sans doute, il fuyait la société de 
Shandon; il avait aussi conservé une dent, et quelle dent ! contre Pen et Waren; 
sa haine pour eux se traduisait en grognements mal contenus à leur approche. 
Ceux-ci, d'ailleurs, n'osaient plus s'attaquer au chien du capitaine, « à son génie 
familier, » comme le disait Clifton. 

En fin de compte, Téquipage avait repris confiance et se tenait bien. 

(( Il semble, dit un jour James Wall à Richard Shandon, que nos hommes 
aient pris au sérieux les discours du capitaine; ils ont l'air de ne plus douter du 
succès. 

— Ils ont tort, répondit Shandon; s'ils réfléchissaient, s'ils examinaient 
la situation, ils comprendraient que nous marchons d'imprudence en impru- 
dence. 

— Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer plus libre; nous reve- 
nons vers des routes déjà reconnues ; n'exagérez-vous pas, Shandon ? 

— Je n'exagère rien, Wall ; la haine, la jalousie, si vous le voulez, que nrins- 



LES ANGLAIS AU POLE NORD \Ti 



pire Hatteras, ne m'aveuglent pas. Répondez-moi, avez-vous visité les soutes au 
charbon ? 

-- Non, répondit Wall. 

— Eh bien! descendez-y, et vous verrez avec quelle rapidité nos approvision- 
nements diminuent. Dans le principe, on aurait dû naviguer surtout à la voile ; 
l'hélice étant réservée pour remonter les courants ou les vents contraires, notre 
combustible ne devait être employé qu'avec la plus sévère économie , car qui 
peut dire en quel endroit de ces mers et pour combien d'années nous pouvons 
être retenus? Mais Hatteras, poussépar cette frénésie d'aller en avant, de remonter 
jusqu'à ce pôle inaccessible, ne se préoccupe plus d'un pareil détail. Que le 





vent soit contraire ou non, il marche à toute vapeur, et, pour peu que cela con- 
tinue, nous risquons d'être fort embarrassés, sinon perdus. 

— Dites-vous vrai, Shandon? cela est grave alors! 

— Oui, Wall, grave, non-seulement pour la machine, qui, faute de combus- 
tible, ne nous serait d'aucune utilité dans une circonstance critique, mais grave 
aussi au point de vue d'un hivernage auquel il faudra tôt ou tard arriver. Or, il 
faut un peu songer au froid dans un pays où le mercure gèle fréquemment dans 
le thermomètre*. 

— Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compte renouveler son 
approvisionnement à l'île Beechey; il doit y trouver du charbon en grande 
quantité. 

-— Va-t-on où l'on veut, dans ces mers, Wall? Peut-on compter trouver tel 

* Le mercure gèle h. 42" centigrades au-dessous de zdro. 



158 AVENTURES DU CAPITAINE HATTEP.AS 

détroit libre de glace? Et s'il manque l'ile Beechey, et s'il ne peut y parvenir, 
que deviendrons-nous? 

— Vous avez raison^ Shandon ; Hatteras me paraît imprudent ; mais pourquoi 
ne lui faites-vous pas quelques observations à ce sujet? 

— Non, Wall, répondit Shandon avec une amertume mal déguisée; j'ai résolu 
de me taire; je n'ai plus la responsabilité du navire; j'attendrai les événements; 
on me commande, j'obéis, et je ne donne pas d'opinion. 

— Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, Shandon, puisqu'il s'agit 
d'un intérêt commun, et que ces imprudences du capitaine peuvent nous coûter 
fort cher à tous. 

— Et si je lui parlais, Wall, m'écouterait-il ? » 
Wall n'osa répondre affirmativement. 

a Biais, ajouta-t-il, il écouterait peut-être les représentations de l'équipage. 

— L'équipage ! fit Shandon en haussant les épaules; mais, mon pauvre Wall, 
vous ne l'avez donc pas observé ? Il est animé d'un tout autre sentiment que 
celui de son salut! Il sait qu'il s'avance vers le soixante-douzième parallèle, et 
qu'une somme de mille livres lui est acquise par chaque degré gagné au delà de 
cette latitude. 

— Vous avez raison, Shandon, répondit Wall, et le capitaine a pris là le meil- 
leur moyen de tenir ses hommes. 

— Sans doute, répondit Shandon, pour le présent du moins . 

— Que voulez-vous dire? 

— Je veux dire qu'en l'absence de dangers ou de fatigues, par une mer libre, 
cela ira tout seul ; Hatteras les a pris par l'argent; mais ce que l'on fait pour 
l'argent, on le fait mal. Viennent donc les circonstances difficiles, les dangers, la 
misère, la maladie, le découragement, le froid, au-devant duquel nous nous 
précipitons en insensés, et vous verrez si ces gens-là se souviennent encore d'une 
prime à gagner ! 

— Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne réussira pas? 

— Non, Wall, il ne réussira pas; dans une pareille entreprise, il faut entre 
les chefs une parfaite communauté d'idées, une sympathie qui n'existent pas. 
J'ajoute qu'Hatteras est un fou; son passé tout entier le prouve! Enfin, nous 
verrons ! il peut arriver des circonstances telles, que l'on soit forcé de donner le 
commandement du navire à un capitaine moins aventureux. .. 

— Cependant, dit Wall, en secouant la tête d'un air de doute, Hatteras aura 
toujours pour lui... 

— Il aura, répliqua Shandon, en interrompant l'officier, il aura le docteur 



LES ANGLAIS AU POLE NORD d29 

Clawbonny, un savant qui ne pense qu'à savoir, Johnson, un marin esclave de 
la discipline et qui ne prend pas la peine de raisonner, peut-être un ou deux 
hommes encore, comme Bell, le charpentier, quatre au plus, et nous sommes 
dix-huit à bord! Non, Wall, Hatteras n'a pas la confiance de l'équipage, il le 
sait bien, il l'amorce par l'argent; il a profité habilement de la catastrophe de 
Franklin pour opérer un revirement dans ces esprits mobiles; mais cela ne 
durera pas, vous dis-je, et, s'il ne parvient pas à atterrir à l'île Beechey, il est 
perdu ! 

— Si l'équipage pouvait se douter... 

— Je vous engage, répondit vivement Shandon, à ne pas lui communiquer 
ces observations ; il les fera de lui-même. En ce moment, d'ailleurs, il est bon de 
continuer à suivre la route du nord. Mais qui sait si ce qu'Hatteras croit être une 
marche vers le pôle n'est pas un retour sur ses pas. Au bout du canal Mac- 
Clintock est la baie Melville, et là débouche cette suite de détroits qui ramènent 
à la baie de Baffm. Qu'Hatteras y prenne garde ! le chemin de l'est est plus facile 
que celui du nord. » 

On voit par ces paroles quelles étaient les dispositions de Shandon, et combien 
le capitaine avait droit de pressentir un traître en lui. 

Shandon raisonnait juste, d'ailleurs, quand il attribuait la satisfaction actuelk 
de l'équipage à cette perspective de dépasser bientôt le soixante-douzième parai 
lèle. Cet appétit d'argent s'empara des moins audacieux du bord. Clifton avait 
fait le compte de chacun avec une grande exactitude. 

En retranchant le capitaine et le docteur, qui ne pouvaient être admis à par- 
tager la prime, il restait seize hommes sur le Forward. La prime étant de mille 
livres, cela donnait une prime de soixante-deux livres et demie' par tête et par 
degré. Si jamais on parvenait au pôle, les dix-huit degrés à franchir réservaient 
à chacun une somme de onze cent vingt-cinq livres*, c'est-à-dire une fortune. 
Cette fantaisie-là coûterait dix-huit mille livres' au capitaine ; mais il était assez 
riche pour se payer une pareille promenade au pôle. 

Ces calculs enflammèrent singulièrement l'avidité de l'équipage, comme on 
peut le croire, et plus d'un aspirait à dépasser cette latitude dorée, qui, quinze 
jours auparavant, se réjouissait de descendre vers le sud. 

Le Forward, dans la journée du 16 juin, rangea le cap Aworth. Le mont 
Rawlinson dressait ses pics blancs vers le ciel; la neige et la brume le faisaient 
paraître colossal en exagérant sa distance; la température se maintenait à 

1 1,552 fr. 50 e. — ' 23,125 fr- — » 450.000 fr. 

17 



130 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

quelques degrés au-dessus de glace ; des cascades et des cataractes improvisées 
se développaient sur les flancs de la montagne; les avalanches se précipitaient 
avec une détonation semblable aux décharges continues de la grosse artillerie. 
Les glaciers, étalés en longues nappes blanches, projetaient une immense réver- 
bération dans l'espace. La nature boréale aux prises avec le dégel offrait aux 
yeux un splendide spectacle. Le brick rasait la côte de fort près; on apercevait, 
sur quelques rocs abrités, de rares bruyères, dont les fleurs roses sortaient timi- 
dement entre les neiges, des lichens maigres, d'une couleur rougeâtre, et les 
pousses d'une espèce de saule nain, qui rampaient sur le sol. 

Enfin, le 19 juin, par ce fameux soixante-douzième degré de latitude, on dou- 
bla la pointe Minto, qui forme l'une des extrémités de la baie Ommaney; le 
brick entra dans la baie Melville, surnommée la mer d'Argent par Bolton ; ce 
joyeux marin se livra sur ce sujet à mille facéties dont le bon Glawbonny rit de 
grand cœur. 

La navigation du Forward, malgré une forte brise du nord-est, fut assez facile 
pour que, le 23 juin, il dépassât le soixante-quatorzième degré de latitude, il se 
trouvait au milieu du bassin de Melville, l'une des mers les plus considérables de 
ces régions. Cette mer fut traversée pour la première fois par le capitaine Parry, 
dans sa grande expédition de 1819, et ce fut là que son équipage gagna la prime 
de cinq mille livres promises par acte du gouvernement. 

Clifton se contenta de remarquer qu'il y avait deux degrés du soixante- 
douzième au soixante-quatorzième: cela faisait déjà cent vingt-cinq livres à son 
crédit. Mais on lui fit observer que la fortune dans ces parages était peu de chose, 
qu'on ne pouvait se dire riche qu'à la condition de boire sa richesse ; il semblait 
donc convenable d'attendre le moment où l'on roulerait sous la table d'une 
taverne de Liverpool, pour se réjouir et se frotter les mains. 



CHAPITRE XIX. — UNE BALEINE EN VUE. 



Le bassin de Melville, quoique aisément navigable, n'était pas dépourvu de 
glaces; on apercevait d'immenses ice-fields prolongés jusqu'aux limites de l'ho- 
rizon ; çà et là apparaissaient (Quelques ice-bergs, mais immobiles et comme 
ancrés au milieu des champs glacés. Le Forward%\i\\?^i à toute vapeur de larges 
passes où ses évolutions devenaient faciles. Le vent changeait fréquemment, sau- 
tant avec brusquerie d'un point du compas à l'autre. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



131 



La variabilité du vent dans les mers arctiques est un fait remarquable, et sou- 
vent quelques minutes à peine séparent un calme plat d'une tempête désordon- 
née. C'est ce qu'Hatteras éprouva le 23 juin, au milieu même de l'immense 
baie. 

Les vents les plus constants soufflent généralement de la banquise à la mer 




libre et sont très-froids. Ce jour-là, le thermomètre descendit de quelques 
degrés ; le vent sauta dans le sud, et d'immenses rafales, passant au-dessus des 
champs de glace, vinrent se débarrasser de leur humidité sous la forme d'une 
neige épaisse. Hatteras fil immédiatement carguer les voiles dont il aidait 
l'hélice, mais pas si vite cependant que son petit perroquet ne fût emporté en 
un clin d'œil. 



135 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Hatteras commanda ses manœuvres avec le plus grand sang-froid, et ne quitta 
pas le pont pendant la tempête ; il fut obligé de fuir devant le temps et de re- 
monter dans l'ouest. Le vent soulevait des vagues énormes au milieu desquelles 
se balançaient des glaçons de toutes formes arrachés aux ice-fields environnants; 
le brick était secoué comme un jouet d'enfant, et les débris des packs se préci- 
pitaient sur sa coque; par moments, il s'élevait perpendiculairement au sommet 
d'une montagne liquide ; sa proue d'acier, ramassant la lumière diffuse, étince- 
lait comme une barre de métal en fusion ; puis il descendait dans un abîme, 
donnant de la tète au milieu des tourbillons de sa fumée, tandis que son hélice, 
hors de l'eau, tournait à vide avec un bruit sinistre et frappait l'air de ses bran- 
ches émergées. La pluie, mêlée à la neige, tombait à torrents. 

Le docteur ne pouvait manquer une occasion pareille de se faire tremper jus- 
qu'aux os; il demeura sur le pont, en proie à toute cette émouvante admiration 
qu'un savant sait extraire d'un tel spectacle. Son plus proche voisin n'aurait pu 
entendre sa voix; il se taisait donc et regardait; mais, en regardant, il fut témoin 
d'un phénomène bizarre et particulier aux régions hyperboréennes. 

La tempête était circonscrite dans un espace restreint et ne s'étendait pas à 
plus de trois ou quatre milles; en effet, le vent qui passe sur les champs de 
glace perd beaucoup de sa force et ne peut porter loin ses violences désastreu- 
ses ; le docteur apercevait de temps à autre, par quelque embellie, un ciel serein 
et une mer tranquille au delà des ice-fields ; il suffisait donc au Forward de se 
diriger à travers les passes pour retrouver une navigation paisible; seulement 
il courait risque d'être jeté sur ces bancs mobiles qui obéissaient au mouvement 
de la houle. Cependant, Hatteras parvint, au bout de quelques heures, à con 
duire son navire en mer calme, tandis que la violence de l'ouragan, faisant rage 
à l'horizon, venait expirer à quelques encablures du Forward. 

Le bassin de Melville ne présentait plus alors le même aspect ; sous l'influence 
des vagues et des vents, un grand nombre de montagnes, détachées des côtes, 
dérivaient vers le nord, se croisant et se heurtant dans toutes les directions. On 
pouvait en compter plusieurs centaines ; mais la baie est fort large, et le brick 
les évita facilement. Le spectacle était magnifique de ces masses flottantes, qui, 
douées de vitesses inégales, semblaient lutter entre elles sur ce vaste champ de 
course. 

Le docteur en était à l'enthousiasme, quand Simpson, le harponneur, s'appro- 
cha et lui fit remarquer les teintes changeantes de la mer; ces teintes variaient 
du bleu intense jusqu'au vert olive; de longues bandes s'allongeaient du nord 
au sud avec des arêtes si vivement tranchées, que l'on pouvait suivre jusqu'à 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 133 





perte de vue leur ligne de démarcation. Parfois aussi, des nappes transparentes 
prolongeaient d'autres nappes entièrement opaques. 

a Eh bien, monsieur Clawbonny, que pensez-vous de cette particularité? dit 
Simpson. 

— Je pense, mon ami, répondit le docteur, ce que pensait le baleinier Scoresby 
sur la nature de ces eaux diversement colorées: c'est que les eaux bleues sont 
dépourvues de ces milliards d'animalcules et de 
méduses dont sont chargées les eaux vertes; il a 
fait diverses expériences à ce sujet, et je l'en crois 
volontiers. 

— Oh ! monsieur, il y a un autre enseignement à 
tirer de la coloration de la mer. 

— Vraiment? 

— Oui, monsieur CIa\vbonny, et, foi de harpon- 
neur, si le Forward était seulement un baleinier, je 
crois que nous aurions beau jeu. 

— Cependant, répondit le docteur, je n'aperçois 
pas la moindre baleine. 

— Bon ! nous ne tarderons pas à en voir, je vous le promets. C'est une fameuse 
chance pour un pêcheur de rencontrer ces bandes vertes sous cette latitude. 

— Et pourquoi? demanda le docteur, que ces remarques faites par des gens 
du métier intéressaient vivement. 

— Parce que c'est dans ces eaux vertes, répondit Simpson, que l'on pêche les 
baleines en plus grande quantité. 

— Et la raison, Simpson? 

— C'est qu'elles y trouvent une nourriture plus abondante. 

— Vous êtes certain de ce fait? 

— Oh! je l'ai expérimenté cent fois, monsieur Clawbonny, dans la merde 
Baffm;jene vois pas pourquoi il n'en serait pas de même dans la baie Mel- 
viUe. 

— Vous devez avoir raison, Simpson. 

— Et tenez, répondit celui-ci en se penchant au-dessus du bastingage, regar- 
dez, monsieur Clawbonny. 

— Tiens, répondit le docteur, on dirait le sillage d'un navire! 

— Eh bien, répondit Simpson, c'est une substance graisseuse que la baleine 
laisse après elle. Croyez-moi, l'animal qui l'a produite ne doit pas être loin! » 

En eftèt, l'atmosphère était imprégnée d'une forte odeur de fraîchin. Le doc- 



134 AVENTURES DU CAPITAINE HAT TER AS 

teur se prit donc à considérer attentivement la surface de la nier, et la prédiction 
du harponneur ne tarda pas à se vérifier. La voix de Foker se fît entendre au 
haut du mât. 

« Une baleine, cria-t-il, sous lèvent à nous ! » 

Tous les regards se portèrent dans la direction indiquée ; une trombe peu 
élevée qui jaillisait de la mer fut aperçue à un mille du brick. 




« La voilà! la voilà! s'écria Simpson, que son expérience ne pouvait tromper. 

— Elle a disparu, répondit le docteur. 

— On saurait bien la retrouver, si cela était nécessaire, » dit Simpson avec 
un accent de regret. 

Mais, à son grand étonnement, et bien que personne n'eût osé le demander, 
Hatteras donna l'ordre d'armer la baleinière; il n'était pas fâché de procurer 
cette distraction à son équipage, et même de recueillir quelques barils d'huile. 
Cette permission de chasse fut donc accueillie avec satisfaction. 

Quatre matelots prirent place dans la baleinière; Johnson, à l'arrière, fut 
chargé de la diriger; Simpson se tint à l'avant, le harpon à la main. On ne put 
empêcher le docteur de se joindre à l'expédition. La mer était assez calme, La 
baleinière déborda rapidement, et, dix minutes après, elle se trouvait à un mille 
du brick. 

La baleine, munie d'une nouvelle provision d'air, avait plongé de nouveau ; 
mais elle revint bientôt à la surface et lança à une quinzaine de pieds ce mélange 
de vapeurs et de mucosités qui s'échappe de ses évents. 

«Là! là! » fît Simpson, en indiquant un point à huit cents yards de la chaloupe. 

Celle-ci se dirigea rapidement vers l'animal, et le brick, l'ayant aperçu de son 
coté, se rapprocha en se tenant sous petite vapeur. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 135 

L'énorme cétacé disparaissait et reparaissait au gré des vagues, montrant son 
dos noirâtre, semblable à un écueil éclioué en pleine mer; une baleine ne nage 
pas vite, lorsqu'elle n'est pas poursuivie, et celle-ci se laissait bercer indolemment. 

La chaloupe s'approchait silencieusement en suivant ces eaux vertes dont 
l'opacité empêchait l'animal de voir son ennemi. C'est un spectacle toujours 
émouvant que celui d'une barque fragile s'attaquant à ces monstres; celui-ci 
pouvait mesurer cent trente pieds environ, et il n'est pas rare de rencontrer, 
entre le soixante-douzième et le quatre-vingtième degré, des baleines dont la 
taille dépasse cent quatre-vingts pieds; d'anciens écrivains ont môme parlé 
d'animaux longs de plus de sept cents pieds ; mais il faut les ranger dans les 
espèces dites à\'magination. 

Bientôt la chaloupe se trouva près de la baleine. Simpson fit un signe de la 
mam, les rames s'arrêtèrent, et, brandissant son harpon, l'adroit marin le lança 
avec force ; cet engin, armé de javelines barbelées, s'enfonça dans l'épaisse cou- 
che de graisse. La baleine blessée rejeta sa queue en arrière et plongea. Aussitôt 
les quatre avirons furent relevés perpendiculairement ; la corde, attachée au 
harpon et disposée à l'avant, se déroula avec une rapidité extrême^ et la cha- 
loupe fut entraînée, pendant que Johnson la dirigeait adroitement. 

La baleine, dans sa course, s'éloignait du brick et s'avançait vers les ice-bergs 
en mouvement ; pendant une demi-heure, elle fila ainsi ; il fallait mouiller la 
corde du harpon pour qu'elle ne prît pas feu par le frottement. Lorsque la 
vitesse de l'animal parut se ralentir, la corde fut retirée peu à peu et soigneuse- 
ment roulée sur elle-même; la baleine reparut bientôt à la surface de la mer 
qu'elle battait de sa queue formidable ; de véritables trombes d'eau soulevées 
par elle retombaient en pluie violente sur la chaloupe. Celle-ci se rapprocha 
rapidement ; Simpson avait saisi une longue lance et s'apprêtait à combattre 
l'animal corps à corps. 

Mais celui-ci prit ù toute vitesse par une passe que deux montagnes de glace 
laissaient entre elles. La poursuivre devenait alors extrêmement dangereux. 

« Diable! fit Johnson. 

— En avant ! en avant ! Ferme, mes amis, s'écriait Simpson, possédé de la 
furie de la chasse ; la baleine est à nous! 

— Mais nous ne pouvons la suivre dans les ice-bergs, répondit Johnson en 
maijitenant la chaloupe. 

— Si! si! criait Simpson. 

— Non! non! firent quelques matelots. 

— Oui! » s'écriaient les auires. 



4 36 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Pendant la discussion, la baleine s'était engagée entre deux montagnes flot- 
tantes que la houle et le vent tendaient à réunir. 

La chaloupe remorquée menaçait d'être entraînée dans cette passe dange- 
reuse, quand Johnson, s'élançant à l'avant, une hache à la main, coupa la corde. 




Il était temps ; les deux montagnes se rejoignaient avec un irrésistible puis- 
sance, écrasant entre elles le malheureux animal. 
« Perdu! s'écria Simpson. 

— Sauvés! répondit Johnson. 

— Ma foi ! fit le docteur, qui n'avait pas sourcillé, cela vaut la peine 
d'être vu! » 

La force d'écrasement de ces montagnes est énorme. La baleine venait d'être 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 137 

victime d'un accident souvent répété dans ces mers. Scoresby raconte que, dans 
le cours d'un seul été, trente baleines ont ainsi péri dans la baie de Baffin ; il vit 
un trois-mâts aplati en une minute entre deux immenses murailles déglace, qui, 
se rapprochant avec une effroyable rapidité, le firent disparaître corps et biens. 
Deux autres navires, sous ses yeux, furent percés de part en part, comme à 
coups de lance, par des glaçons aigus de plus de cent pieds de longueur, qui se 
rejoignirent à travers les bordages. 

Quelques instants après, la chaloupe accostait le brick et reprenait sur le pont 
sa place accoutumée. 

« C'est une leçon, dit Shandon à haute voix, pour les imprudents qui s'aven- 
turent dans les passes !» 



CHAPITRE XX. — L ILE BEECHEY. 



Le 25 juin, le Forioard arrivait en vue du cap Dundas, à l'extrémité nord-ouest 
de la terre du Prince-de-Galles. Là, les difficultés s'accrurent au milieu des 
glaces plus nombreuses. La mer se rétrécit en cet endroit, et la ligne des îles 
Crozier, Young, Day, Lowther, Garret, rangées comme des forts au-devant d'une 
rade, oblige les ice-streams à s'accumuler dans le détroit. Ce que le brick, en 
toute autre circonstance, eût fait en une journée, lui prit du 25 au 30 juin; il 
s'arrêtait, revenait sur ses pas, attendait l'occasion favorable pour ne pas man- 
quer l'île Beechey, dépensant beaucoup de charbon, se contentant de modérer 
son feu pendant ses haltes, mais sans jamais l'éteindre, afin d'être en pression à 
toute heure de jour et de nuit. 

flatteras connaissait aussi bien que Shandon l'état de son approvisionnement; 
mais, certain de trouver du combustible à l'île Beechey, il ne voulait pas 
perdre une minute par mesure d'économie; il était fort retardé par suite de son 
détour dans le sud, et, quoiqu'il eût pris la précaution de quitter l'Angleterre dès 
le mois d'avril, il ne se trouvait pas plus avancé maintenant que les expéditions 
précédentes à pareille époque. 

Le 30, on releva le cap Walker, à l'extrémité nord-est de la terre du Prince- 
de-Galles; c'est le point extrême que Kennedy et Bellot aperçurent le 3 mai 
1852, après une excursion à travers tout le North-Sommerset. Déjà, en 1851, le 
capitaine Ommaney, de l'expédition Austin, avait eu le bonheur de pouvoir y 
ravitailler son détachement. 

18 



138 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Ce cap, fort élevé, est remarquable par sa couleur d'un rouge brun; de la, 
dans les temps clairs, la vue peut s'étendre jusqu'à l'entrée du canal Wellington. 
Vers le soir, on vit le cap Rellot séparé du cap Walker par la baie de Mac-Leon. 
Le cap Bellot fut ainsi nommé en présence du jeune officier français, que l'ex- 
pédition anglaise salua d'un triple hurrah. En cet endroit, la côte est faite d'une 
pierre calcaire jaunâtre, d'apparence très-rugueuse; elle est défendue par 
d'énormes glaçons que les vents du nord y entassent de la façon la plus impo- 
sante. Elle fut bientôt perdue de vue par le Forivard, qui s'ouvrit, au travers 
des glaces mal cimentées, un chemin vers l'Ile Beechey, en traversant le détroit 
de Barrow. 




Hatteras, résolu à marcher en Hgne droite, pour ne pas être entraîné au delà 
de l'île, ne quitta guère son poste pendant les jours suivants; il montait fréquem- 
ment dans les barres de perroquet pour choisir les passes avantageuses. Tout 
ce que peuvent faire l'habileté, le sang-froid, l'audace, le génie même d'un 
marin, il le fit pendant cette traversée du détroit. La chance, il est vrai, ne le 
favorisait guère, car, à cette époque, il eût dû trouver la mer à peu près libre. 
Mais enfin, en ne ménageant ni sa vapeur, ni son équipage, ni lui-même, il par- 
vint à son but. 

Le 3 juillet, à onze heures du matin, l'ice-master signala une terre dans le 
nord ; son observation faite, Hatteras reconnut l'île Beechey, ce rendez-vous 
général des navigateurs arctiques. Là, touchèrent presque tous les navires qui 
s'aventuraient dans ces mers. Là, Franklin établit son premier hivernage, avant 
de s'enfoncer dans le détroit de Wellington. Là, Creswell, le lieutenant de Mac 



LES ANGLAIS AU POLE NORD <39 

Clure, après avoir franchi quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, rejoignit 
le Phénix et revint en Angleterre. Le dernier navire qui mouilla à l'île Beechey 
avant le Foncard fut le Fox; Mac Clintock s'y ravitailla le 11 août 1855 et y 
répara les habitations et les magasins; il n'y avait pas deux ans de cela; flatteras 
était au courant de ces détails. 

Le cœur du maître d'équipage battait fort à la vue de cette île ; lorsqu'il la 
visita, ilétait alors quartier-maître abord du Phénix \ flatteras l'interrogea sur 
la disposition de la côte, sur les facilités du mouillage, sur l'atterrissement pos- 
sible ; le temps se faisait magnifique ; la température se maintenait à cinquante- 
sept degrés (4- ii° centig.). 

« Eh bien, Johnson, demanda le capitaine, vous y reconnaissez-vous ? 

— Oui, capitaine, c'est bien l'île Beechey ! Seulement, il nous faudra laisser 
porter un peu au nord; la côte y est plus accostable. 

— Mais les habitations, les magasins ? dit flatteras. 

— Oh ! vous ne pourrez les voir qu'après avoir pris terre ; ils sont abrités der- 
rière ces monticules que vous apercevez là-bas. 

— Et vous y avez transporté des provisions considérables ? 

— Considérables, capitaine. Ce fut ici que l'Amirauté nous envoya en 1853, 
sous le commandement du capitaine Inglefield, avec le steamer le Phénix et un 
transport chargé de provisions, le Breadalbane ; nous apportions de quoi ravi- 
tailler une expédition tout entière. 

— Mais le commandant du Fox a largement puisé à ces provisions en 1855, 
dit flatteras. 

— Soyez tranquille, capitaine, répliqua Johnson, il en restera pour vous: le 
froid conserve merveilleusement, et nous trouverons tout cela frais et en bon 
état comme au premier jour. 

— Les vivres ne me préoccupent pas, répondit flatteras ; j'en ai pour plusieurs 
années! ce qu'il me faut, c'est du charbon. 

— Eh bien, capitaine, nous en avons laissé plus de mille tonneaux ; ainsi vous 
pouvez être tranquille. 

— Approchons-nous, reprit flatteras, qui, sa lunette à la main^ ne cessait d'ob- 
server la côte. 

— Vous voyez cette pointe, reprit Johnson; quand nous l'aurons doublée, 
nous serons bien près de notre mouillage. Oui, c'est bien de cet endroit que 
nous sommes partis pour l'Angleterre avec le lieutenant Creswell et les douze 
malades de VInvesdgator. Mais si nous avons eu le bonheur de rapatrier le lieu- 
tenant du capitaine Mac Clure, l'officier Bellot, qui nous accompagnait sur le 



440 



AYEXTUPtES DU CAPITAINE HATTERAS 



Phénix, na jamais revu son pays ! Ah ! c'est la un triste souvenir. Mais, capitaine, 
je pense que nous devons mouiller ici même. 

— Bien, » répondit Hatteras. 

Et il donna ses ordi-es en conséquence. 

Le Fo7'icard se trouvait dans une petite baie naturellement abritée contre les 
vents du nord, de l'est et du sud, et à une encablure de la côte environ. 

« Monsieur Wall, dit Hatteras, vous ferez préparer la chaloupe; et vous l'en- 
verrez avec six hommes pour transporter le charbon à bord. 

— Oui, capitaine, répondit Wall. 

— Je vais me rendre à terre dans la pirogue, avec le docteur et le maître 
d'équipage. 3Ionsieur Shandon, vous voudrez bien nous accompagner? 




— A vos ordres, » répondit Shandon. 

Quelques instants après, le docteur, muni de son attirail de chasseur et de 
savant, prenait place dans la pirogue avec ses compagnons ; dix minutes plus 
tard, ils débarquaient sur une côte assez basse et rocailleuse. 

M Guidez-nous. Johnson, dit Hatteras. Vous yretrouverez-vous? 

— Parfaitement, capitaine; seulement, voici un monument que je ne m'at- 
tendais pas à rencontrer en cet endroit ! 

— Cela ! s'écria le docteur, je sais ce que c'est ; approchons-nous : cette 
pierre va nous dire elle-même ce qu'elle est venue faire jusqu'ici. » 

Les quatre hommes s'avancèrent, et le docteur dit en se découvrant : 
« Ceci, mes amis, est un monument élevé à la mémoire de Franklin et de ses 
compagnons. » 
En ctfet, lady Franklin, ayant remis en 1855 une table de marbre noir au doc- 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 141 



teurKane, en confia une seconde en 1838 à Mac Clintock, pour être déposée à 
l'ile Beechey. Mac Clintock s'acquitta religieusement de ce devoir, et il plaça 
cette table non loin d'une stèle funéraire érigée déjà à la mémoire de Bellot par 
■les soins de sir John Barrow. 

Cette table portait l'inscription suivante : 

A LA MÉMOIRE DE 

FRANKLIN, CROZIER, FITZ-JAMES, 

ET DE TOUS LEURS VAILLANTS FRERES 

Officiers et fidèles compagnons qui ont souffert et péri pour la cause de la science 

et pour la gloire de leur pairie. 

Cette pierre est érigée près du lieu où ils ont passé 

leur premier hiver arctique et d'où ils sont partis pour triompher 

des obstacles ou pour mourir. 

Elle consacre le souvenir de leurs compatriotes et amis qui les aimirent, 

et de Vangoissc maîtrisée par la foi 

de celle qui a perdu dans le chef de l'expédition le plus dévoué 

et le piiis affectionné des époux. 



C'est ainsi çm'il les conduisit au port suprême 

où tous repostnt. 

1855 



Cette pierre, sur une côte perdue de ces régions lointaines, parlait doulou- 
reusement au cœur ; le docteur, en présence de ces regrets touchants, sentit 
les larmes venir à ses yeux. A la place même où Franklin et ses compagnons pas- 
sèrent, pleins d'énergie et pleins d'espoir, il ne restait plus qu'un morceau de 
marbre pour souvenir ! Et, malgré ce sombre avertissement delà destinée, le 
Foncard allait s'élancer sur la route de VErebus et du Terror. 

Hatteras s'arracha le premier à cette périlleuse contemplation et gravit rapi- 
dement un monticule assez élevé, presque entièrement dépourvu de neige. 

« Capitaine, lui dit Johnson en le suivant, de là nous ajx'rcevrons les 
magasins. » 

Shandon el le docteur les rejoignirent au moment où ils atteignaient le sonmiet 
de la colline. 

Mais, de là, leurs n^gards se perdirent sur de vastes plaines qui noflfraient 
aucun vestige d'habitation. 

« Voilà qui est singulier, dit le maître d'équipage. 

— Eh bien! et ces magasins? dit vivement Hatteras. 

— Je ne sais... je ne vois... balbutia Johnson. 

— Vous vous serez trompé de route, dit le docteur. 



142 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— lime semble pourtant, reprit Johnson en réfléchissant, qu'à cet endroit 

même... 

— Enfin, dit impatiemment Hatteras, où devons-nous aller? 

— Descendons, fit le maître d'équipage, car il est possible que je me trompe; 
depuis sept ans, je puis avoir perdu la mémoire de ces localités. 

— Surtout, répondit le docteur, quand le pays est dune uniformité si 
monotone. 

— Et cependant... » murmura Johnson, 
Shandon n'avait pas fait une observation. 

Au bout de quelques minutes de marche, Johnson s'arrêta. 
« Mais non, s'écria-t-il, non, je ne me trompe pas ! 

— Eh bien ? dit Hatteras en regardant autour de lui. 

— Qui vous fait parler ainsi, Johnson ? demanda le docteur. 

— Voyez-vous ce renflement du sol? dit le maître d'équipage en indiquant sous 
ses pieds une sorte d'extumescence dans laquelle trois saillies se distinguaient 
parfaitement, 

— Qu'en concluez-vous? demanda le docteur. 

— Ce sont là, répondit Johnson, les trois tombes des marins de Franklin ! J'en 
suis sûr, je ne me suis pas trompé, et à cent pas de nous devraient se trouver les 
habitations, et si elles n'y sont pas.. . c'est que... » 

Il n'osa pas achever sa pensée; Hatteras s'était précipité en avant, et un violent 
mouvement de désespoir s'empara de lui. Là avaient dii s'élever en ettet les 
magasins tant désirés, avec ces approvisionnements de toutes sortes sur lesquels 
il comptait; mais la ruine, le pillage, le bouleversement, la destruction avaient 
passé là où des mains civilisées créèrent d'inmienses ressources pour les naviga- 
teurs épuisés. Qui s'était livré à ces déprédations? Les animaux de ces contrées, 
les loups, les renards, les ours? Non, car ils n'eussent détruit que les vivres, et 
il ne restait pas un lambeau de tente, pas une pièce de bois, pas un morceau de 
fer, pas une parcelle d'un métal quelconque, et, circonstance plus terrible pour 
les gens du Foricard, pas un fragment de combustible ! 

Evidemment les Esquimaux, qui ont été souvent en relation avec les navires 
européens, ont fini par apprendre la valeur de ces objets, dont ils sont complè- 
tement dépourvus ; depuis le passage du Fox, ils étaient venus et revenus à ce 
lieu d'abondance, prenant et pillant sans cesse, avec l'intention bien raisonnée 
de ne laisser aucune trace decequiavait été; et maintenant, un long rideau de 
neige recouvrait le sol. 

Hatteras était confondu. Le docteur regardait en secouant la tète. Shandon se 



LES ANGLAIS AU POLE NORD U3 



taisait toujours, et un observateur attentif eût surpris un méchant sourire sur 

ses lèvres. 

En ce moment, les hommes envoyés par le lieutenant Wall arrivèrent. Ils 
comprirent tout. Shandon s'avança vers le capitaine et lui dit: 

« Monsieur Hatteras, il me semble inutile de se désespérer; nous sommes 
heureusement à l'entrée du détroit de Barrow, qui nous ramènera à la mer de 
Baffm ! 

— Monsieur Shandon, répondit Hatteras, nous sommes heureusement à l'en- 
trée du détroit de Wellington, et il nous conduira au nord ! 

— Et comment naviguerons-nous, capitaine ? 

— A la voile, monsieur! Nous avons encore pour deux mois de combustible, 
et c'est plus qu'il ne nous en faut pendant notre prochain hivernage. 

— Vous me permettrez de vous dire, reprit Shandon... 

— Je vous permettrai de me suivre à mon bord, monsieur, » répondit Hat- 
teras. 

Et, tournant le dos à son second, il revint vers le brick et s"enferma dans sa 
cabine. 

Pendant deux jours, le vent fut contraire ; le capitaine ne reparut pas sur le 
pont. Le docteur mit à profit ce séjour forcé en parcourant l'île Beechey ; il 
recueillit les quelques plantes qu'une tempéra- -^--zzr pi3^^''~-^^=~ -^^ — 
ture relativement élevée laissait croître çà et là, /^ 73~ ^^z=— ^r-i-_^^^^cr~ 
sur les rocs dépourvus de neige, quelques bruyè- ^^^p^^' ^~^'*ja^Ss^ 
res, des lichens peu variés, une espèce de renon- ^^ 1mB8^^ 

cule jaune , une sorte de plante semblable à ^^^^^^""^r^^^^^^^^^ 
l'oseille, avec des feuilles larges de quelques ^ ^^^^^ .--s^i^ ^ktJ^âi 
lignes au plus, et des saxifrages assez vigoureux, /^wf . ~yy'' < hj^ ÉI^^ ^^BSIÉ 

La faune de cette contrée était supérieure à ^1^^^^^^ , l^TWhfli^ 
cette flore si restreinte; le docteur aperçut de |gB|^ ^^J|^^ ^^ 3|^^ 
longues troupes d'oies et de grues qui s'enfon- 'J^^r---^^^^^ '^^^^^ 
çaient dans le nord ; les perdrix, les eider-ducks '"^^^^^^"--v^ -^— ^^^^^ 
d'un bleu noir, les chevaliers, sorte d'échassiers ^-^ — - — '-^ 

de la classe des scolopax, des northern-divers, plongeurs au corps très-long, 
de nombreux ptarmites, espèce de gelinottes fort bonnes à manger, les dovekies 
avec le corps noir, les ailes tachetées de blanc, les pattes et le l)ec rouges comme 
du corail, les bandes criardes de kittywakes et les gros loons au ventre blanc 
représentaient dignement l'ordre des oiseaux. Le docteur fut ass(>z heureux pour 
tuer quelques lièvres gris qui n'avaient pas encore revêtu leur blanciie fourrure 



d44 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



1 



d'hiver, et un renard bleu que Dak força avec un remarquable talent. Quelques 
ours, habitués évidemment à redouter la présence de Thomme, ne se laissèrent 
pas approcher, et les phoques étaient extrêmement fuyards, par la même raison 
sans doute que leurs ennemis les ours. La baie regorgeait d'une sorte de buccin 




fort agréable à déguster. La classe des animaux articulés, ordre des diptères 
famille des culicides, division des némocères, fut représentée par un simple 
moustique, un seul, dont le docteur eut la joie de s'emparer après avoir subi ses 
morsures. En qualité de conchyliologue, il fut moins favorisé, et il dut se bor- 
ner à recueillir une sorte de moule et quelques coquilles bivalves. 



CHAPITRE XXI. LA MORT DE BELLOT. 



La température, pendant les journées du 3 et du 4 juillet, se maintint à cin- 
quante-sept degrés (+ 14° centig.); ce fut le plus haut point thermométriquo 
observé pendant cette campagne. Mais le jeudi 5, le vent passa dans le sud-est 
et fut accompagné de violents tourbillons de neige. Le thermomètre tomba dans 
la nuit précédente de vingt-trois degrés. Hatteras, sans se préoccuper des mau- 
vaises dispositions de l'équipage, donna l'ordre d'appareiller. Depuis treize 
jours, c'est-à-dire depuis le cap Dundas, le Foy^ivard n'avait pu gagner un nou- 
veau degré dans le nord ; aussi le parti représenté par Clifton n'était pas satisfait ; 
ses désirs, il est vrai, se trouvèrent d'accord en ce moment avec la résolution 
du capitaine de s'élever dans le canal ^YelUngton, et il ne fit pas de difficultés 
pour manœuvrer. 

Le brick ne parvint pas sans peine à mettre à la voile; mais, ayant établi dans 
la nuit sa misaine, ses huniers et ses perroquets, Hatteras s'avança iiardimentau 
milieu des trains de glace que le courant entraînait vers le sud. L'équipage se 
fatigua beaucoup dans cette navigation sinueuse, qui l'obligeait souvent à contre- 
brasser la voilure. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



143 



Le canal Wellington n'a pas une très-grande largeur; il est resserré entre la 
côte du Devon septentrional à Test et lile Cormvallis à l'ouest; cette ile passa 
longtemps pour une presqu'île. Ce fut sir John Franklin qui la contourna, en 
1846, par sa côte occidentale, en revenant de sa pointe au nord du canal. 

L'exploration du canal Wellington fut faite, en 1851, par le capitaine Penny, 








sur les baleiniers Lady-Franklin et Sophie; l'un de ses lieutenants, Stewart, 
parvenu au cap Beecher, par -G» 20' de latitude, découvrit la mer libre. La mer 
libre! Voilà ce qu'espérait Hatteras. 

« Ce que Stewart a trouvé, je le trouverai, dit-il au docteur, et alors je pour- 
rai naviguer à la voile vers le pôle. 

— Mais, répondit le docteur, ne craignez-vous pas que votre équipage?... 

19 



146 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Mon équipage ! » dit durement Hatteras. 

Puis, à voix basse : 

<( Pauvres gens ! » murmura-t-il, au grand étonnement du docteur. 

C'était le premier sentiment de cette nature que celui-ci surprenait dans le 
cœur du capitaine. 

« Mais non! reprit ce dernier avec énergie, il faut qu'ils me suivent! Ils me 
suivront ! » 

Cependant, si le Forivard n'avait pas à craindre la collision des ice-streams 
encore espacés, il gagnait peu dans le nord, car les vents contraires l'obligèrent 
souvent à s'arrêter. Il dépassa péniblement les caps Spencer et Innis, et le 10, le 
mardi, le soixante-quinzième degré de latitude fut enfin franchi, à la grande 
joie de Clifton. 

Le Forivard se trouvait à l'endroit même où les vaisseaux américains le Rescue 
et VAdvance, commandés par le capitaine de Haven, coururent de si terribles 
dangers. Le docteur Kane faisait partie de cette expédition ; vers la fin de sep- 
tembre 1850, ces navires, enveloppés par une banquise, furent rejetés avec une 
puissance irrésistible dans le détroit de Lancastre. 

Ce fut Shandon qui raconta cette catastrophe à James Wall, devant quelques-' 
uns des hommes du brick. 

« VAdvance et le Rescue, leur dit-il, furent tellement secoués, enlevés, bal- 
lottés par les glaces, qu'on dut renoncer à conserver du feu à bord ; et cependant 
la température tomba jusqu'à dix-huit degrés au-dessous de zéro! Pendant 
l'hiver tout entier, les malheureux équipages furent retenus prisonniers dans la 
banquise, toujours préparés à l'abandon de leur navire, et pendant trois semaines 
ils n'ôtèrent même pas leurs habits ! Ce fut dans cette situation épouvantable 
qu'après une dérive de mille milles*, ils furent drossés jusque dans le milieu de 
la mer de Baffin ! » 

On peut juger de l'effet produit par ces récits sur le moral d'un équipage déjà 
mal disposé. 

Pendant cette conversation, Johnson s'entretenait avec le docteur d'un événe- 
ment dont ces parages avaient été le théâtre; le docteur, suivant sa demande, le 
prévint du moment précis auquel le brick se trouvait par 75° 30' de latitude. 

« C'est là! c'est bien là! s'écria Johnson. Voilà cette terre funeste! » 

Et, en parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du digne maître d'équipage. 

« Vous voulez parler de la mort du lieutenant Bellot, lui dit le docteur. 

Plus de 400 lieues. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD Ul 



— Oui, monsieur Clawbonny, de ce brave officier de tant de cœur et de tant 
de courage ! 

— Et c'est ici, dites-vous, que cette catastrophe eut lieu? 

— Ici même, sur cette partie de la côte du North-Devon ! Oh ! il y a eu dans 
tout cela une très-grande fatalité, et ce malheur ne serait pas arrivé, si le capi- 
taine Pullen fut revenu plus tôt à son bord ! 

— Que voulez-vous dire, Johnson? 

— Écoutez-moi, monsieur Clawbonny, et vous verrez à quoi tient souvent 
l'existence. Vous savez que le lieutenant Bellot fit une première campagne à la 
recherche de Franklin, en 1850? 

— Oui, Johnson, sur \& Prince- Albert. 

— Eh bien, en 1853, de retour en France, il obtint la permission d'embarquer 
sur le Phénix, à bord duquel je me trouvais en qualité de matelot, sous le capi- 
taine Inglefield. Nous venions avec le Breadalbane transporter des approvision- 
nements à l'île Beechey. 

— Ceux-là qui nous ont si malheureusement fait défaut ! 

— C'est cela même, monsieur Clawbonny. Nous arrivâmes à file Beechey au 
commencement d'août; le 10 de ce mois, le capitaine Inglefield quitta le Phénix 
pour rejoindre le capitaine Pullen, séparé depuis un mois de son navire, le 
No7Hh-Star. A son retour, il comptait expédier à sir Edward Belcher, qui hiver- 
nait dans le canal de Wellington, les dépêches de l'Amirauté. Or, peu après le 
départ de notre capitaine, le commandant Pullen regagna son bord. Que n'y est-il 
revenu avant le départ du capitaine Inglefield ! Le lieutenant Bellot, craignant 
que l'absence de notre capitaine ne se prolongeât, et sachant que les dépêches 
de l'Amirauté étaient pressées, offrit de les porter lui-même. Il laissa le com- 
mandement des deux navires au capitaine Pullen, et partit le 12 août avec un 
traîneau et un canot en caoutchouc. Il emmenait avec lui Harvey, le quartier- 
maître du North-Star, trois matelots, Madden, David Hooket moi. Nous suppo- 
sions que sir Edward Belcher devait se trouver aux environs du cap Beecher, au 
nord du canal ; nous nous dirigeâmes donc de ce côté, dans notre traîneau, en 
serrant de près les rivages de l'est. Le premier jour, nous campâmes à trois 
milles du cap Innis; le lendemain, nous nous arrêtions sur un glaçon, à trois 
milles à peu près du cap Bowden. Pendant la nuit, claire d'ailleurs comme le 
jour, la terre étant à trois milles, le lieutenant Bellot résolut d'y aller camper; il 
essaya de s'y rendre dans le canot de caoutchouc; deux fois une violente brise 
du sud-est le repoussa; à leur tour, Ilarvey et Madden tentèrent le passage et 
furent plus heureux ; ils s'étaient munis d'une corde, et ils établirent une com- 



d48 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



munication entre le traîneau et la côte; trois objets furent transportés au moyen 
de cette corde; mais aune quatrième tentative, nous sentîmes notre glaçon se 
mettre en mouvement; 31. Bellot cria à ses compagnons de lâcher la corde, et 
nous fûmes entraînés, le lieutenant, David Hook et moi, à une grande distance 
de la côte. En ce moment, le vent soufflait" avec force du sud-est, et il neigeait. 
Mais nous ne courions pas encore de grands dangers, et il pouvait bien en 
revenir, puisque nous en sommes revenus, nous autres! » 
Johnson s'interrompit un instant en considérant cette côte fatale, puis il reprit : 
« Après avoir perdu de vue nos compagnons, nous essayâmes d'abord de nous 
abriter sous la lente de notre traîneau, mais en vain ; alors, avec nos couteaux, 




nous commençâmes à nous tailler une maison dans la glace. M. Bellot s'assit une 
demi-heure et s'entretint avec nous sur le danger de notre situation ; je lui dis 
que je n'avais pas peur. « Avec la protection de Dieu, nous répondit-il, pas un 
« cheveu ne tombera de notre tête. » Je lui demandai alors quelle heure il était ; 
il répondit : u Environ six heures un quart. » C'était six heures un quart du matin, 
le jeudi 18 août. Alors M. Bellot attacha ses livres et dit qu'il voulait aller voir 
comment la glace flottait; il était parti depuis quatre minutes seulement, quand 
j'allai, pour le chercher, faire le tour du même glaçon sur lequel nous étions 
abrités; mais je ne pus le voir^ et, en retournant à notre retraite, j'aperçus son 
bâton du côté opposé d'une crevasse d'environ cinq toises de large où la glace 
était toute cassée. J'appelai alors, mais sans réponse. A cet instant, le vent souf- 
flait très-fort. Je cherchai encore autour du glaçon, mais je ne pus découvrir 
aucune trace du pauvre lieutenant. 
— Et que supposez-vous? demanda le docteur, ému de ce récit. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



UQ 



— Je suppose que, quandM.Bellot sortit de la cachette, lèvent l'emporta dans 
la crevasse, et, son paletot étant boutonné, il ne put nager pour revenir à la 
surface !. Oh ! monsieur Clawbonny, j'éprouvai là le plus grand chagrin de ma 
vie! je ne voulais pas le croire! Ce brave officier, victime de son dévouement ! 
car sachez que c'est pour obéir aux instructions du capitaine Pullen qu'il a voulu 
rejoindre la terre avant cette débâcle ! Brave jeune homme, aimé de tout iemonde 
à bord, serviable, courageux! il a été pleuré de toute l'Angleterre, et il n'est pas 
jusqu'aux Esquimaux eux-mêmes qui, apprenant du capitaine Inglefield, à son 
retour de la baie de Pound, la mort du bon lieutenant, ne s'écrièrenten pleurant 
comme je le fait ici : Pauvre Bellot ! Pauvre Bellot ! 




— Mais voire compagnon, et vous, Johnson, demanda le docteur, attendri par 
cette narration touchante, comment parvînt es-vous à regagner la terre? 

— Nous, monsieur, c'était peu de chose; nous restâmes encore vingt-quatre 
heures sur le glaçon, sans aliments et sans feu; mais nous finîmes par ren- 
contrer un champ de glace échoué sur un bas-fond; nous y sautâmes, et, à l'aide 
d'un aviron qui nous restait, nous accrochâmes un glaçon capable de nous por- 
ter et d'être manœuvré comme un radeau. C'est ainsi que nous avons gagné le 
rivage, mais seuls, et sans notre brave officier ! » 

A la fin de ce récit, le Foy^vard avait dépassé cette côte funeste, et Johnson 
perdit de vue le lieu de cette terrible catastrophe. Le lendemain, on laissait la 
baie Griffin sur tribord, et, deux jours après, les caps Grinnel et Helpmann; 
enfin, le 14 juillet, on doubla la pointe Osborn, et, le 15, le brick mouilla dans 
la baie Baring, à l'extrémité du canal. La navigation n'avait pas été très-diffi- 
cile; Hatteras rencontra une mer presque aussi lii)re que celle dont Belcher 



150 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



profita pour aller hiverner avec le Pionnier et XAssinance jusqu'auprès du 
soixante-dix-septième degré. Ce fut de 185-2 à 1853, pendant son premier hiver- 
nage, car, l'année suivante, il passa l'hiver de 1853 à 1854 à cette baie Raring 
où le Forward mouillait en ce moment. 

Ce fut même à la suite des épreuves et des dangers les plus effrayants qu'il 
dut abandonner son navire Y Assistance au milieu de ces glaces éternelles. 

Shandon se fit aussi le narrateur de cette catastrophe devant les matelots 
démoralisés. Hatteras connut-il ou non cette trahison de son premier officier ? 
il est impossible de le dire; en tout cas, il se tut à cet égard. 

A la hauteur de la baie Raring se trouve un étroit chenal qui fait communi- 
quer le canal Wellington avec le canal de la Reine. Là, les trains de glace se 
trouvèrent fort pressés. Hatteras fit de vains efforts pour franchir les passes du 
nord de file Hamilton ; le vent s'y opposait ; il fallait donc se glisser entre l'île 
Hamilton et l'île Cornwallis; on perdit là cinq jours précieux en efforts inutiles. 
La température tendait à s'abaisser, et tomba même, le 19 juillet, à vingt-six 
degrés (— -4° centig.) ; elle se releva le jour suivant; mais cette menace anticipée 
de l'hiver arctique devait engager Hatteras à ne pas attendre davantage. Le vent 
avait une tendance à se tenir dans l'ouest et s'opposait à la marche de son na- 
vire. Et cependant, il avait hâte de gagner le point où Stewart se trouva en pré- 
sence d'une mer libre. Le 19, il résolut de s'avancer à tout prix dans le chenal; 
le vent soufflait debout au brick, qui, avec son hélice, eût pu lutter contre ces 
violentes rafales chargées de neige, mais Hatteras devait avant tout ménager 
son combustible; d'un autre côté, la passe était trop large pour permettre de 
haler sur le brick. Hatteras, sans tenir compte des fatigues de l'équipage, re- 
courut à un moyen que les baleiniers emploient parfois dans des circonstances 
identiques. Il fît amener les embarcations à fleur d'eau, tout en les maintenant 
suspendues à leurs palans sur les flancs du navire; ces embarcations étaient so- 
lidement amarrées de l'avant et de l'arrière; les avirons furent armés sur tribord 
des unes et sur bâbord des autres; les hommes, à tour de rôle, prirent place à 
leurs bancs de rameurs et durent nager' vigoureusement, de manière à pousser 
le brick contre le vent. 

Le Forward s'avança lentement dans le chenal ; on comprend ce que furent 
les fatigues provoquées par ce genre de travaux ; les murmures se firent en- 
tendre. Pendant quatre jours on navigua de la sorte, jusqu'au -23 juin, où l'on 
parvint à atteindre l'île Raring dans le canal de la Reine. 



Raraer. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



i.ni 



Le vent restait contraire. L'équipage n'en pouvait plus. La santé des liomnies 
parut fort ébranlée au docteur, et il crut voir chez quelques-uns les premiers 
symptômes du scorbut; il ne négligea rien pour combattre ce mal terrible, ayant 
à sa disposition d'abondantes réserves de lime-juice et de pastilles de chaux. 

Hatteras comprit bien qu'il ne fallait plus compter sur son équipage; la dou- 




ceur, la persuasion fussent demeurées sans effet; il résolut donc de lutter par 
la sévérité et de se montrer impitoyable à l'occasion; il se défiait particulière- 
ment de Richard Shandon, et même de James Wall, qui cependant n'osait pas 
parler trop haut. Hatteras avait pour lui le docteur, Johnson, Bell, Simpson ; ces 
gens lui étaient dévoués corps et âme; parmi les indécis, il notait Foker, Bolton, 
Wolsten l'armurier, Brunton le premier ingénieur, qui pouvaient, à un moment 



152 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

donné, se tourner contre lui ; quant aux autres, Pen^ Gripper, Clifton, NVaren, 
ils méditaient ouvertement leurs projets de révolte ; ils voulaient entraîner leurs 
camarades et forcer le Forward à revenir en Angleterre. 

Hatteras vit bien qu'il ne pourrait plus obtenir de cet équipage mal disposé, 
et surtout épuisé de fatigue, la continuation des manœuvres précédentes. Pen- 
dant vingt-quatre heures, il resta en vue de l'île Baring sans faire un pas en 
avant. Cependant la température s'abaissait, et le mois de juillet, sous ces hautes 
latitudes, se ressentait déjà de riniluence du prochain hiver. Le 24, le thermo- 
mètre tomba à vingt-deux degrés ( — 6° cent.). La young /ce, la glace nouvelle, 
se reformait pendant la nuit et acquérait six à huit lignes d'épaisseur; s'il nei- 
geait par-dessus, elle pouvait devenir bientôt assez forte pour supporter le poids 
d'un homme. La mer prenait déjà cette teinte sale qui annonce la formation des 
premiers cristaux. 

Hatteras ne se méprenait pas à ces symptômes alarmants ; si les passes ve- 
naient à se boucher, il serait forcé d"hiverner en cet endroit, loin du but de son 
voyage, et sans même avoir entrevu cette mer libre dont il devait être si rappro- 
ché, suivant les rapports de ses devanciers. Il résolut donc, coûte que coûte, 
de se porter en avant et de gagner quelques degrés dans le nord; voyant qu'il ne 
pouvait employer ni les avirons avec un équipage à bout de force, ni les voiles 
avec un vent toujours contraire, il donna l'ordre d'allumer les fourneaux. 



CHAPITRE XXII. — COMMENCEMENT DE REVOLTE. 

A ce commandement inattendu, la surprise fut grande à bord du Forward. 
« Allumer les fourneaux 1 dirent les uns. 

— Et avec quoi? dirent les autres. 

— Quand nous n'avons plus que deux mois de charbon dans le ventre ! s'écria 
Peu. 

— Et comment nous chaufferons-nous l'hiver? den^anda Clifton. 

— 11 nous faudra donc, reprit Gripper^ brûler le navire jusqu'à <a ligne de 
flottaison ? 

— Et bourrer le poêle avec les mâts, répondit Waren, depuis le perroquet 
jusqu'au bout-dehors de beaupré ? » 

Shandon regardait fixement Wall. Les ingénieurs stupéfaits hésitaient à des- 
cendre dans la chambre de la machine. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



153 



« M'avez-vous entendu?» s'écria le capitaine d'une voix irritée. 

Brunton se dirigea vers l'écoutille ; mais, au moment de descendre, il s'arrêta. 

« N'y va pas, Brunton, dit une voix 

— Qui a parlé? s'écria Hatteras, 

— Moi I fit Pen, en s'avançant vers le capitaine, 

— Et vous dites ?... demanda celui-ci. 

— Je dis..., je dis, répondit Pen en jurant, je dis que nous en avons assez, 
que nous n'irons pas plus loin, que nous ne voulons pas crever de fatigue et de 
froid pendant l'hiver, et qu'on n'allumera pas les fourneaux ! 

— Monsieur Shandon, répondit froidement Hatteras, faites mettre cet homme 
aux fers. 





— Mais, capitaine, répondit Shandon, ce que cet homme a dit... 

— Ce que cet homme a dit, répliqua Hatteras, si vous le répétez, vous, je vous 
fais enfermer dans votre cabine et garder à vue! — Que l'on saisisse cet 
homme ! M'entend-on ? » 

Johnson, Bell, Simpson se dirigèrent vers le matelot, que la colère mettait 
hors de lui. 

« Le premier .qui me touche!... » s'écria-t-il, en saisissant un anspect qu'il 
brandit au-dessus de sa tète. 

Hatteras s'avança vers lui. 

« Pen, dit-il d'une voix tranquille, un geste de plus, et je te brûle la cervelle! » 

En parlant de la sorte, il arma un revolver et le dirigea sur le matelot. 

Un murmure se fit entendre. 

•20 



154 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

« Pas un mot, vous autres, dit Hatteras, ou cet homme tombe mort ! » 

En ce moment, Johnson et Rell désarmèrent Pen, qui ne résista plus et se 
iaissa conduire à fond de cale. 

« Allez, Brunton, » dit Hatteras. 

L'ingénieur, suivi de Plower et de Waren, descendit à son poste. Hatteras 
revint sur la dunette. 

« *Ce Pen est un misérable, lui dit le docteur. 

— Jamais homme n'a été plus près de la mort, » répondit simplement le ca- 
pitaine. 

Bientôt la vapeur eut acquis une pression suffisante; les ancres du Forivard 
furent levées; celui-ci, coupant vers l'est, mit le cap sur la pointe Beecher et 
trancha de son étrave les jeunes glaces déjà formées. 

On rencontre entre l'ile Baring et la pointe Beecher un assez grand nombre 
d'iles, échouées pour ainsi dire au milieu des ice-fields; les streams se pressaient 
en grand nombre dans les petits détroits dont cette partie de la mer est sillonnée ; 
ils tendaient à s'agglomérer sous l'influence d'une température relativement 
basse ; des hummocks se formaient çà et là, et l'on sentait que ces glaçons, déjà 
plus compactes, plus denses, plus serrés, feraient bientôt, avec l'aide des pre- 
mières gelées, une masse impénétrable. 

Le Forward chenalait donc, non sans une extrême difficulté, au milieu des 
tourbillons de neige. Cependant, avec la mobilité qui caractérise l'atmosphère 
de ces régions, le soleil reparaissait de temps à autre; la température remontait 
de quelques degrés ; les obstacles se fondaient comme par enchantement, et 
une belle nappe d'eau, charmante à contempler, s'étendait là où naguère les 
glaçons hérissaient toutes les passes. L'horizon revêtait de magnifiques teintes 
orangées sur lesquelles l'œil se reposait complaisamment de Téternelle blan- 
cheur des neiges. 

Le jeudi 26 juillet, le Forward rasa l'île Dundas et mit ensuite le cap plus 

au nord; mais alors il se trouva face 

'^^ à face avec une banquise, haute de 

huit à neuf pieds et formée de pe- 
tits ice-bergs arrachés à la côte; il 
fut obligé d'en prolonger longtemps 
la courbure dans l'ouest. Le craque- 
ment ininterrompu des glaces, se 
joignant aux gémissements du navire, formait un bruit triste qui tenait du 
soupir et de la plainte. Enfin le brick trouva une passe et s'y avança pénible- 




LES ANGLAIS AU POLE NORD 



155 



ment; souvent un glaçon énorme paralysait sa course pendant de longues 
heures; le brouillard gênait la vue du pilote; tant que l'on voit à un mille en 
avant, on peut parer facilement les obstacles; mais, au milieu de ces tourbillons 
embrumés, la vue s'arrêtait souvent à moins d'une encablure. La houle très- 
forte fatiguait. 

Parfois, les nuages lisses et polis prenaient un aspect particulier, comme s'ils 
eussent réfléchi les bancs de glace; il y eut des jours où les rayons jaunâtres du 
soleil ne parvinrent pas à franchir la brume tenace. 



^1.. 




Les oiseaux étaient encore fort nombreux, et leurs cris assourdissants ; des 
phoques, paresseusement couchés sur des glaçons en dérive, levaient leur tête 
peu effrayée et agitaient leurs longs cous au passage du navire; celui-ci, en ra- 
sant leur demeure flottante, y laissa plus d'une fois des feuilles de son doublage 
roulées par le frottement. 

Enfin, après six jours de cette lente navigation, le 1" août, la pointe Beecher 
fut relevée dans le nord ; Hatteras passa ces dernières heures dans les barres de 
perroquet; la mer libre entrevue par Stewart, le 30 mai 1851, vers 76" 20' de 
latitude, ne pouvait être éloignée, et cependant, si loin qu'Hatteras promenât 
ses regards, il n'aperçut aucun indice d'un bassin polaire dégagé de glaces. Il 
redescendit sans mot dire. 

« Est-ce que vous croyez à cette mer libre ? demanda Shandon au lieutenant 

— Je commence à en douter, répondit James ^yall. 

-- N'avais -je donc pas raison de traiter cette prétendue découverte de chi- 



156 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

mère et d'hypothèse? Et l'on n'a pas voulu me croire, et vous-même, Wall, vous 
avez pris parti contre moi ! 

— On vous croira désormais, Shandon. 

— Oui, répondit ce dernier, quand il sera trop tard. » 

Et il rentra dans sa cabine, où il se tenait presque toujours renfermé depuis 
sa discussion avec le capitaine. 

Le vent retomba dans le sud vers le soir. Hatteras fit alors établir sa voilure 
et éteindre ses feux; pendant plusieurs jours, les plus pénibles manœu\Tes 
furent reprises par l'équipage; à chaque instant, il fallait ou lofer ou laisser ar- 
river, ou masquer brusquement les voiles pour enrayer la marche du brick ; les 
bras des vergues déjà roidis par le froid couraient mal dans les poulies engor- 
gées et ajoutaient encore à la fatigue; on mit plus d'une semaine à atteindre la 
pointe Barrow. Le Forivard n'avait pas gagné trente milles en dix jours. 

Là, le vent sauta de nouveau dans le nord, et l'hélice fut remise en mouve- 
ment. Hatteras espérait encore trouver une mer affranchie -d'obstacles au delà 
du soixante-dix-septième parallèle, telle que la vit Edward Belcher. 

Et cependant, s'il s'en rapportait aux récits de Penny, cette partie de mer 
qu'il traversait en ce moment aurait dû être libre, car Penny, arrivé à la limite 
des glaces, reconnut en canot les bords du canal de la Reine jusqu'au soixante- 
dix-septième degré. 

Devait-il donc regarder ces relations comme apocryphes ? ou bien un hiver 
précoce venait-il s'abattre sur ces régions boréales? 

Le 15 août, le mont Percy dressa dans la brume ses pics couverts de neiges 
éternelles; le vent très-violent chassait devant lui une mitraille de grésil qui 
crépitait avec bruit. Le lendemain, le soleil se coucha pour la première fois, ter- 
minant enfin la longue série des jours de vingt-quatre heures. Les hommes 
avaient fini par s'habituer à cette clarté incessante; mais les animaux en ressen- 
taient peu l'influence ; les chiens groënlandais se couchaient à l'heure habituelle, 
et Duk lui-même s'endormait régulièrement chaque soir, comme si les ténèbres 
eussent envahi l'horizon. 

Cependant, pendant les nuits qui suivirent le 15 août, l'obscurité ne fut jamais 
profonde; le soleil, quoique couché, donnait encore une lumière suffisante par 
réfraction . 

Le 19 août, après une assez bonne observation, on releva le cap Franklin sur 
la côte orientale, et, sur la côte occidentale, le cap Lady-Franklin; ainsi, au 
point extrême atteint sans doute par ce hardi navigateur, la reconnaissance de 
ses compatriotes voulut que le nom de sa femme si dévouée fit face à son 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



157 



propre nom, emblème touchant de l'étroite sympathie qui les unit toujours ! 

Le docteur fut ému de ce rapprochement, de cette union morale entre deux 
pointes de terre au sein de ces contrées lointaines ! 

Le docteur, suivant les conseils de Johnson, s'accoutumait déjà à supporter 
les basses températures; il demeurait presque sans cesse sur le pont, bravant 
le froid, le vent et la neige. Sa constitution, bien qu'il eût un peu maigri, ne 
souffrait pas des atteintes de ce rude climat. D'ailleurs, il s'attendait à d'autres 
périls, et constatait avec gaieté même les symptômes précurseurs de l'hiver. 

« Voyez, dit-il un jour à Johnson, voyez ces bandes d'oiseaux qui émigrent 
vers le sud ! Comme ils s'enfuient à tire-d'aile en poussant leurs cris d'adieu! 




— Oui, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; quelque chose leur a dit 
qu'il fallait partir, et ils se sont mis en route. 

— Plus d'un des nôtres, Johnson, serait, je crois, tenté de les imiter! 

— Ce sont des cœurs faibles, monsieur Clawbonny; que diable! ces animaux- 
là n'ont pas un approvisionnement de nourriture connue nous, et il faut bien 
qu'ils aillent chercher leur existence ailleurs! Mais des marins, avec un bon 
navire sous les pieds, doivent aller au bout du monde. 

— Vous espérez donc qu'Hatteras réussira dans ses projets? 

— Il réussira, monsieur Cla^vbonny. 

— Je le pense comme vous^ Johnson, et dùt-il, pour le suivre, ne conserver 
qu'un seul compagnon fidèle... 

-— Nous serions deux! 

— Oui, Johnson, » répondit le docteur, en serrant la main du brave matelot. 
La terre du Prince-Albert, que le Forward prolongeait en ce moment, porte 

aussi le nom de terre Grinnel, et bien qu'Hatteras, en haine des Yankees, n'eût 
jamais consenti à lui donner ce nom, c'est cependant celui sous lequel elle est le 



i58 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



plus généralement désignée. Voilà d'où vient cette double appellation : en 
même temps que l'Anglais Penny lui donnait le nom de Prince-Albert, le com- 
mandant de la Rescue, le lieutenant de Haven, la nommait terre Grinnel, en 
l'honneur du négociant américain qui avait fait à New-York les frais de son 
expédition. 

Le brick, en suivant ses contours, éprouva une série de difficultés inouïes, 
naviguant tantôt à la voile, tantôt à la vapeur. Le 18 août, on releva le mont 
Britannia à peine visible dans la brume, et le Forivard jeta l'ancre le lendemain 
dans la baie de Northumberland. Il se trouvait cerné de toutes parts. 



CHAPITRE XXIII. — LASSAUT DES GLAÇONS. 



Hatteras, après avoir présidé au mouillage du navire, rentra dans sa cabine, 
prit sa carte et la pointa avec soin; il se trouvait par 7G° 57' de latitude et 
99" 20' de longitude, c'est-à-dire à trois minutes seulement du soixante-dix- 
septième parallèle. Ce fut à cet endroit même que sir Edward Belcher passa son 





premier hivernage sur le Pionnier e,{V Assistance. C'est de ce point qu'il organisa 
ses excursions en traîneau et en bateau; il découvrit l'île de la Table, les Cor- 
nouailles septentrionales, l'archipel Victoria et le canal Belcher. Parvenu au delà 
du soixante-dîx-huitième degré, il vit la côte s'incliner vers le sud-est. Elle sem- 
blait devoir se relier au détroit de Jones, dont l'entrée donne sur la baie de 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 459 

Baffm. Mais dans le nord-ouest, au contraire, « une mer libre, dit son rapport, 
s'étendait à perte de vue. » 

Hatteras considérait avec émotion cette partie des cartes marines où un large 
espace blanc figurait ces régions inconnues, et ses yeux revenaient toujours à 
ce bassin polaire dégagé des glaces. 

«Après tant de témoignages, se dit-il, après les relations de Stevvart, de 
Penny, de Belcher, il n'est pas permis de douter! Il faut que cela soit! Ces 
hardis marins ont vu, vu de leurs propres yeux! peut-on révoquer leurs asser- 
tions en doute? Non ! — Mais, si cependant cette mer, libre alors par suite d'un 
hiver précoce, était... Mais non, c'est à plusieurs années d'intervalle que ces 
découvertes ont été faites; ce bassin existe, je le trouverai, je le verrai! » 

Hatteras remonta sur la dunette. Une brume intense enveloppait le Foinvard; 
du pont, on apercevait à peine le haut de sa mâture. Cependant Hatteras fit des- 
cendre l'ice-master de son nid de pie et prit sa place ; il voulait profiter de la 
moindre éclaircie du ciel pour examiner l'horizon du nord-ouest. 

Shandon n'avait pas manqué cette occasion de dire au lieutenant : 

« Eh bien, Wall! et cette mer libre? 

— Vous aviez raison, Shandon, répondit Wall, et nous n'avons plus que pour 
six semaines de charbon dans nos soutes. 

— Le docteur trouvera quelque procédé scientifique, répondit Shandon, pour 
nous chauffer sans combustible. J'ai entendu dire que l'on faisait de la glace 
avec du feu ; peut-être nous fera-t-il du feu avec de la glace. » 

Shandon rentra dans sa cabine en haussant les épaules. 

Le lendemain, 20 août, le brouillard se fendit pendant quelques instants. On 
vit Hatteras, de son poste élevé, promener vivement ses regards vers l'horizon ; 
puis il redescendit sans rien dire et donna l'ordre de se porter en avant ; mais il 
était facile de voir que son espoir avait été déçu une dernière fois. 

Le Forivard leva l'ancre et reprit sa marche incertaine vers le nord. Comme 
il fatiguait beaucoup, les vergues des huniers et de perroquet furent envoyées 
en bas avec tout leur gréement ; les mâts furent dépassés; on ne pouvait plus 
compter sur le vent variable, que la sinuosité des passes rendait d'ailleurs à peu 
près inutile ; de larges taches blanchâtres se formaient çà et là sur la mer, 
semblables à des taches d'huile; elles faisaient présager une gelée générale 
très-prochaine; dès que la brise venait à tomber, la mer se prenait presque 
instantanément; mais, au retour du vent; cette jeune glace se brisait et se dissi- 
pait. Vers le soir, le thermomètre descendit à dix-sept degrés ( — 7'',centig.). 

Lorsque le brick arrivait au fond d'une passe fermée, il faisait alors l'office de 



160 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



bélier et se précipitait à toute vapeur sur l'obstacle qu'il enfonçait. Quelquefois 
on le croyait définitivement arrêté; mais un mouvement inattendu des streams 
lui ouvrait un nouveau passage, et il s'élançait hardiment ; pendant ces temps 
d'arrêt, la vapeur, s'échappant par les soupapes, se condensait à l'air froid et 
retombait en neige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre la 
marche du brick : les glaçons s'engageaient parfois dans les branches de l'hélice, 
et ils avaient une dureté telle que tout l'effort de la machine ne parvenait pas à 
les briser; il fallait alors renverser la vapeur, revenir en arrière, et envoyer des 
hommes débarrasser l'hélice à l'aide de leviers et d'anspects ; de là des difficultés, 
des fatigues et des retards. 

Pendant treize jours il en fut ainsi ; le Forward se traîna péniblement le long 
du détroit de Penny. L'équipage murmurait, mais il obéissait; il comprenait 
que revenir en arrière était maintenant impossible. La marche au nord offrait 
moins de périls que la retraite au sud ; il fallait songer à l'hivernage. 

Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation, et, un jour, ils 
en causèrent même avec Richard Shandon, qu'ils savaient bien être pour eux. 
Celui-ci, au mépris de ses devoirs d'officier, ne craignit pas de laisser discuter 
devant lui l'autorité de son capitaine. 

«Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, que nous ne 
pouvons plus revenir sm' nos pas ? 

— Maintenant il est trop tard, répondit Shandon. 

— Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songer qu'à l'hivernage? 

— C'est notre seule ressource! on n'a pas voulu me croire. . . 

— Une autre fois, répondit Pen, qui avait repris son service accoutumé, on 
vous croira. 

— Comme je ne serai pas le maître.... répliqua Shandon. 

— Qui sait? répliqua Pen. John Hatteras est. libre d'aller aussi loin que bon 
lui semble, mais on n'est pas obligé de le suivre. 

— 11 n'y a qu'à se rappeler, reprit Gripper, son premier voyage à la mer de 
Baffin, et ce qui s'en est suivi ! 

— Et le voyage du Farewell, dit Clifton, qui est allé se perdre dans les mers 
du Spitzberg sous son commandement ! 

— Et dont il est revenu seul, répondit Gripper. 

— Seul avec son chien, répliqua Clifton. 

— Nous n'avons pas envie de nous sacrifier pour le bon plaisir de cet homme, 
ajouta Pen. 

— Ni de perdre les primes que nous avons si bien gagnées! » 



LES ANGLAIS AU POLE NORD m 



On reconnaît Clifton à cette remarque intéressée. 

« Lorsque nous aurons dépassé le soixante-dix-huitième degré, ajouta-t-il, et 
nous n'en sommes pas loin, cela fera juste trois cent soixante-quinze livres pour 
chacun *, six fois huit degrés ! 

— Mais, répondit Gripper, ne les perdrons-nous pas, si nous revenons sans le 
capitaine ? 

— Non, répondit Clifton, lorsqu'il sera prouvé que le retour était devenu 
indispensable. 

— Mais le capitaine... cependant... 

— Sois tranquille, Gripper, répondit Pen, nous en aurons, un capitaine, et un 
bon, que M. Shandon connaît. Quand un commandant devient fou, on le casse et 
on en nomme un autre. N'est-ce pas, monsieur Shandon? 

— Mes amis, répondit Shandon évasivement, vous trouverez toujours en moi 
un cœur dévoué. Mais attendons les événements. » 

L'orage, on le voit, s'amassait sur la tête d'Hatteras. Celui-ci, ferme, inébran- 
lable, énergique, toujours confiant, marchait avec audace. En somme, s'il n'avait 
pas été maître de la direction de son navire, son navire s'était vaillamment com- 
porté ;la route parcourue en cinq mois représentait la route que d'autres naviga- 
teurs mirent deux ou trois ans à faire! Hatteras se trouvait maintenant dansl'obli- 
gation d'hiverner ; mais cette situation ne pouvait effrayer des cœurs forts et 
décidés, des âmes éprouvées et aguerries, des esprits intrépides et bien trempés! 
Sir John Ross et Mac Clure ne passèrent-ils pas trois hivers successifs dans les 
régions arctiques ? Ce qui s'était fait ainsi, ne pouvait-on le faire encore ? 

« Certes, répétait Hatteras, et plus, s'il le faut! Ah! disait-il avec regret au 
docteur, que n'ai-je pu forcer l'entrée de Smith, au nord de la mer de Baffm, je 
serais maintenant au pôle ! 

— Bon ! répondait invariablement le doct.eur, qui eût inventé la confiance au 
besoin, nous y arriverons, capitaine, sur le quatre-vingt-dix-neuvième méridien 
au lieu du soixante-quinzième, il est vrai ; mais qu'importe ? si tout chemin 
mène à Rome, il e^t encore plus certain que tout méridien mène au pôle. » 

Le 31 août, le thermomètre marqua treize degrés (— \0° centig.). La fin de la 
saison navigable arrivait; le Forward laissa l'île Exmouth sur tribord, et, trois 
jours après, il dépassa l'île de la Table^ située au milieu du canal Belcher. A une 
époque moins avancée, il eût été possible peut-être de regagner par ce canal la 
merdeBaffîn, mais alors il ne fallait pas y songer j ce bras de mer, entièrement 

' 9,375 fr. 

21 



102 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

barré par les glaces, n'eût pas otfert un pouce d'eau à la quille du Forward ; le 
regard s'étendait sur des ice-fields sans fin et immobiles pour huit mois encore. 

Heureusement, on pouvait encore gagner quelques minutes vers le nord, mais 
à la condition de briser la glace'nouvelle sous de gros rouleaux, ou de la déchirer 
au moyen de pétards. Ce qu'il fallait redouter alors, par ces basses températures, 
c'était le calme de l'atmosphère, car les passes se prenaient rapidement, et on 
accueillait avec joie même les vents contraires. Une nuit calme, et tout était glacé. 

Or, le Fonoard ne pouvait hiverner dans la situation actuelle, exposé aux 
vents, aux ice-bergs, à la dérive du canal ; un abri sûr est la première chose à 
trouver ; Hatteras espérait gagner la côte du Nouveau-Cornouailles et rencontrer, 
au delà delà pointe Albert, une baie de refuge suffisamment couverte. II pour- 
suivit donc sa route au nord avec persévérance. 

Mais, le 8 septembre, une banquise continue, impénétrable, infranchissable, 
s'interposa entre le nord et lui ; la température s'abaissa à dix degrés ( — 12° 
centig.). Hatteras, le cœur inquiet, chercha vainement un passage, risquant cent 
fois son navire, et se tirant de pas dangereux par des prodiges d'habileté. On 
pouvait le taxer d'imprudence, d'irréflexion, de folie, d'aveuglement; mais, pour 
bon marin, ill'était, et parmi les meilleurs! 

La situation du Forward devint véritablement périlleuse ; en eff"et, la mer se 
refermait derrière lui, et, dans l'espace de quelques heures, la glace acquérait 
une dureté telle que les hommes couraient dessus et balaient le navire en toute 
sécurité. 

Hatteras, ne pouvant tourner l'obstacle, résolut de l'attaquer de front ; il em- 
ploya ses plus forts blasting-cylinders, de huit à dix livres de poudre ; on com- 
mençait par trouer la glace dans son épaisseur ; on remplissait le trou de neige, 
après avoir eu soin de placer le cylindre dans une position horizontale, afin 
qu'une plus grande partie de glace fût soumise à l'explosion ; alors on allumait 
la mèche, protégée par un tube de gutta-percha. 

On travailla donc à briser la banquise, car on ne pouvait la scier, puisque les 
sciures se recollaient immédiatement. Toutefois, Hatteras nut espérer passer 
le lendemain. 

Mais, pendant la nuit, le vent fit rage ; la mer se souleva sous sa croûte glacée, 
comme secouée par quelque commotion sous -marine, et la voix terrifiée du 
pilote laissa tomber ces mots : 

tt Veille à l'arrière ! veille à l'arrière ! » 

Hatteras porta ses regards vers la direction indiquée, et ce qu'il vit à la faveur 
du crépuscule était effrayant. 



LES ANGLAIS AU POLE NO H H 



ir.3 



Une haute banquise, refoulée vers le nord, accourait sur le navire avec la 
rapidité d'une avalanche. 

« Tout le monde sur le pont ! » s'écria le capitaine. 

Cette montagne roulante n'était plus qu'à un demi-mille à peine ; les glaçons 
se soulevaient, passaient les uns par- dessus les autres, se culbutaient comme 




d'énormes grains de sable emportés par un ouragan formidable ; un bruit terrible 
agitait l'atmosphère. 

'( Voilà, monsieur Clawbonny, dit Johnson au docteur^ l'un des plus grands 
dangers dont nous ayons été menacés. 

- Oui, répondit tranquillement le docteur, c'est assez effrayant. 

— Un véritable assaut qu'il nous faudra repousser, reprit le maître d'équipage. 



1C4t AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— En effet, on dirait une troupe immense d'animaux antédiluviens, de ceux 
que l'on suppose avoir habité le pôle ! Ils se pressent ! Ils se hâtent à qui arrivera 
le plus vite. 

— Et, ajouta Johnson, il y en a qui sont armés de lances aiguës dont je vous 
engage à vous défier, monsieur Clawbonny. 

— C'est un véritable siège! s'écria le docteur; eh bien! courons sur les rem- 
parts. » 

Et il se précipita vers l'arrière, où l'équipage, armé de perches, de barres de 
fer, d'anspects, se préparait à repousser cet assaut formidable. 

L'avalanche arrivait et gagnait de hauteur, en s'accroissant des glaces environ- 
nantes qu'elle entraînait dans son tourbillon ; d'après les ordres d'Hatteras, le 
canon de l'avant tirait à boulets pour rompre cette ligne menaçante. Mais elle 
arriva et se jeta sur le brick; un craquement se fit entendre, et, comme il fut 
abordé par la hanche de tribord, une partie de son bastingage se brisa. 

« Que personne ne bouge ! s'écria Hatteras. Attention aux glaces ! » 

Celles-ci grimpaient avec une force irrésistible ; des glaçons pesant plusieurs 
quintaux escaladaient les murailles du navire ; les plus petits, lancés jusqu'à la 
hauteur des hunes, retombaient en flèches aiguës, brisant les haubans, coupant 
les manœuvres. L^équipage était débordé par ces ennemis innombrables, qui, 
de leur masse, eussent écrasé cent navires comme le Forward. Chacun essayait 
de repousser ces rocs envahissants, et plus d'un matelot fut blessé par leurs 
arêtes aiguës, entre autres Bolton, qui eut l'épaule gauche entièrement déchirée. 
Le bruit prenait des proportions effrayantes. Duk aboyait avec rage après ces 
ennemis d'une nouvelle sorte. L'obscurité de la nuit accrut bientôt l'horreur de 
la situation, sans cacher ces blocs irrités dont la blancheur répercutait les der- 
nières lueurs éparses dans l'atmosphère. 

Les commandements d'Hatteras retentissaient toujours au milieu de cette lutte 
étrange, impossible, surnaturelle, des hommes avec des glaçons. Le navire, obéis- 
sant à cette pression énorme, s'inclinait sur bâbord, et l'extrémité de sa grande 
vergue s'arc-boutait déjà contre le champ de glace, au risque de briser son mât. 

Hatteras comprit le danger; le moment était terrible; le brick menaçait de se 
renverser entièrement, et la mâture pouvait être emportée. 

Un bloc énorme, grand comme le navire lui-même, parut alors s'élever le long 
de la coque ; il se soulevait avec une irrésistible puissance ; il montait, il dépas- 
sait déjà la dunette ; s'il se précipitait sur le Forward, tout était fini ; bientôt il 
se dressa debout, sa hauteur dépassant les vergues de perroquet, et il oscilla 
sur sa base. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD Kio 



Un cri d'épouvante s'échappa de toutes les poitrines. Chacun reflua sur 
tribord. 

Mais, à ce moment, le navire fut entièrement soulagé'. On le sentit enlevé, et, 
pendant un temps inappréciable, il flotta dans l'air, puis il s'inclina, retomba 
sur les glaçons, et là, il fut pris d'un roulis qui fit craquer ses bordages. Que se 
passait-il donc? 

Soulevé par cette marée montante, repoussé par les blocs qui le prenaient à 
l'arrière, il franchissait l'infranchissable banquise. Après une minute, qui parut 
un siècle, de cette étrange navigation, il retomba de l'autre côté de l'obstacle, 
sur un champ de glace ; il l'enfonça de son poids, et se retrouva dans son élé- 
ment naturel. 




ÂÀ^ 




« La banquise est franchie ! s'écria Johnson, qui s'était jeté en avant du brick. 

— Dieu soit loué ! » répondit Hatteras. 

En effet, le brick se trouvait au centre d'un bassin de glace ; celle-ci l'entou- 
rait de toutes parts, et, bien que sa quille plongeât dans l'eau, il ne pouvait 
bouger; mais, s'il demeurait inmiobile, le champ marchait pour lui. 

« Nous dérivons, capitaine ! cria Johnson. 

— Laissons faire, » répondit Hatteras. 

Comment, d'ailleurs, eût-il été possible de s'opposer à cet entraînement? 
Le jour revint, et il fut bien constaté que, sous l'influence d'un courant sous- 
marin, le banc de glace dérivait vers le nord avec rapidité. Cette masse flottante 



Soulevé. 



\m AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

emportait le Forward^ cloué au milieu de l'ice-field, dont on ne voyait pas la 
limite; dans la prévision d'une catastrophe, dans le cas où le brick serait jeté sur 
une côte ou écrasé par la pression des glaces, flatteras fit monter sur le pont une 
grande quantité de provisions, les efifets de campement et les couvertures de 
l'équipage ; à l'exemple de ce que fit le capitaine Mac Clure dans une circons- 
tance semblable, il fit entourer le bâtiment d'une ceinture de hamacs gonflés 
d'air, de manière à le prémunir contre les grosses avaries ; bientôt la glace s'ac- 
cumulant sous l'influence d'une température de sept degrés ( — 14° centig.), le 
navire fut entouré d'une muraille de laquelle sa mâture sortait seule. 

Pendant sept jours, il navigua de cette façon ; la pointe Albert, qui forme l'ex- 
trémité ouest duNouveau-Cornouailles, fut entrevue le 20 septembre et disparut 
bientôt ; on remarqua que le champ de glace porta dans l'est à partir de ce 
moment. Où allait-il de la sorte? Où s'arrêterait-on? Qui pouvait le prévoir? 

L'équipage attendait et se croisait les bras. Enfin, le 15 septembre, vers les 
trois heures du soir, l'ice-field, précipité sans doute sur un autre champ, s'arrêta 
brusquement ; le navire ressentit une secousse violente; flatteras, qui avait fait 
son point pendant cette journée, consulta sa carte; il se trouvait dans le nord, 
sans aucune terre en vue, par 93° 35' de longitude et 78° 15' de latitude, au centre 
de cette région, de cette mer inconnue, où les géographes ont placé le pôle du 
froid ! 



CHAPITRE XXIV. — PREPARATIFS D HIVERNAGE. 



L'hémisphère austral est plus froid à parité de latitude que Thémisphère 
boréal ; mais la température du nouveau continent est encore de quinze degrés 
au-dessous de celle des autres parties du monde ; et, en Amérique, ces contrées, 
connues sous le nom de pôle du froid, sont les plus redoutables. 

La température moyenne pour toute l'année n'est que de deux degrés au-des- 
sous de zéro ( — 19° centig.). Les savants ont expliqué cela de la façon suivante, 
et le docteur Clawbonny partageait leur opinion à cet égard. 

Suivant eux, les vents qui régnent avec la force la plus constante dans les 
régions septentrionales de l'Amérique sont les vents du sud-ouest ; ils viennent 
de l'océan Pacifique avec une température égale et supportable; mais, pour 
arriver aux mers arctiques, ils sont forcés de traverser l'immense territoire amé- 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



107 



ncain, couvert de neiges ; ils se refroidissent à son contact et couvrent alors les 
régions hyperboréennes de leur glaciale âpreté. 

Halteras se trouvait au pùle du froid, au delà des contrées entrevues par ses 
devanciers; il s'attendit donc à un hiver terrible, sur un navire perdu au milieu 
des glaces, avec un équipage à demi révolté. Il résolut de combattre ces dan- 
gers divers avec son énergie habituelle. Il regarda sa situation en face et ne 
baissa pas les yeux. 

Il commença par prendre, avec l'aide de l'expérience de Johnson, toutes les 
mesures nécessaires à son hivernage. D'après son calcul, le Forward avait été 




entraîné à deux cent cinquante milles de la dernière terre connue, c'est-à-dire le 
Nouveau-Cornouailles; il était étreint dans un champ de glace comme dans un lit 
de granit, et nulle puissance humaine ne pouvait l'en arracher. 

Il n'existait plus une goutte d'eau libre dans ces vastes mers frappées par 
bhiver arctique. Les ice-fields se déroulaient à perte de vue, mais sans offrir une 
surface unie. Loin de là. De nombreux ice-bergs hérissaient fa plaine glacée, et 
le Forward se trouvait abrité par les plus hauts d'entre eux sur trois points du 
compas; le vent du sud-est seul soufflait jusqu'à lui. Que l'on suppose des ro- 
chers au heu de glaçons, de la verdure au lieu de neige, et la mer reprenant son 
état liquide, le brick eût été tranquillement à l'ancre dans une jolie baie et à 
l'abri des coups de vent les plus redoutables. Mais quelle désolation sous celte 
latitude', quelle nature attristante! quelle lamentable contemplation! 

Le navire, quelque immobile qu'il lut, dut être néanmoins assujetti fortement 
au moyen de ses ancres; il falhiil redouter les débâcles possibles ou les soulè- 



168 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

vements sous-marins. Johnson, en apprenant cette situation du Fonvai^d au pôle 
du froid, observa plus sévèrement encore ses mesures d'hivernage. 

« Nous enverrons de rudes! avait-il dit au docteur; voilà bien la chance du 
capitaine! aller se faire pincer au point le plus désagréable du globe! Bah! vous 
verrez que nous nous en tirerons. » 

Quant au docteur, au fond de sa pensée, il était tout simplement ravi de la 
situation. Il ne l'eût pas changée pour une autre! Hiverner au pôle du froid, 
quelle bonne fortune ! 

Les travaux de l'extérieur occupèrent d'abord l'équipage ; les voiles demeu- 
rèrent enverguées au lieu d'être serrées à fond de cale, comme le firent les 
premiers hiverneurs ; elles furent uniquement repliées dans leur étui, et bientôt 
la glace leur fit une enveloppe imperméable ; on ne dépassa même pas les mâts 
de perroquet, et le nid de pie resta en place. C'était un observatoire naturel. 
Les manœuvres courantes furent seules retirées. 

Il devint nécessaire de couper le champ autour du navire, qui souffrait de sa 
pression. Les glaçons, accumulés sur ses flancs, pesaient d'un poids considé- 
rable ; il ne reposait pas sur sa ligne de flottaison habituelle. Travail long et 
pénible. Au bout de quelques jours, la carène fut délivrée de sa prison, et l'on 
profita de cette circonstance pour l'examiner ; elle n'avait pas souffert, grâce à 
la solidité de sa construction ; seulement son doublage de cuivre était presque 
entièrement arraché. Le navire, devenu libre, se releva de près de neuf pouces ; 
on s'occupa alors de tailler la glace en biseau suivant la forme de la coque ; de 
cette façon, le champ se rejoignait sous la quille du brick et s'opposait lui-même 
à tout mouvement de pression. 

Le docteur participait à ces travaux; il maniait adroitement le couteau à 
neige ; il excitait les matelots par sa bonne humeur. Il instruisait et s'instrui- 
sait. Il approuva fort cette disposition de la glace sous le navire. 

' Voilà une bonne précaution, dit-il. 

— Sans cela, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, on n'y résisterait pas. 
Maintenant, nous pouvons sans crainte élever une muraille de neige jusqu'à la 
hauteur du piat-bord ; et, si nous voulons, nous lui donnerons dix pieds d'épais- 
seur, car les matériaux ne manquent pas. 

— Excellente idée, reprit le docteur ; la neige est un mauvais conducteur de 
la chaleur; elle réfléchit au lieu d'absorber, et la température intérieure ne 
pourra pas s'échapper au dehors. 

— Cela est vrai, répondit Johnson ; nous élevons une fortiflcation contre le 
froid, mais aussi contre les animaux, s'il leur prend fantaisie de nous rendre 



I 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



100 



visite; le travail terminé, cela aura bonne tournure, vous verrez ; nous taillerons 
dans cette masse de neige deux escaliers, donnant accès l'un à l'avant, l'autre à 
l'arrière du navire; une fois les marches taillées au couteau, nous répandrons 
de l'eau dessus ; cette eau se convertira en une glace dure comme du roc, et 
nous aurons un escalier royal. 

— Parlait, répondit le docteur, et, il faut l'avouer, il est heureux que le froid 
engendre la neige et la glace, c'est-à-dire de quoi se protéger contre lui. Sans 
cela, on serait fort embarrassé. » 

En effet, le navire était destiné à disparaître sous une couche épaisse de glace, 
à laquelle il demandait la conservation de sa température intérieure ; un toit fait 
d'épaisses toiles goudronnées et recouvertes de neige fut construit au-dessus du 




pont sur toute sa longueur; la toile descendait assez bas pour recouvrir les flancs 
du navire. Le pont, se trouvant à l'abri de toute impression du dehors, devint 
un véritable promenoir; il fut recouvert de deux pieds et demi de neige; cette 
neige fut foulée et battue de manière à devenir très-dure; là, elle faisait encore 
obstacle au rayonnement de la chaleur interne ; on étendit au-dessus d'elle unt> 
couche de sable, qui devint, s'incrustant, un macadamisage d'une grande dureté. 

« Un peu plus, disait le docteur, et avec quelques arbres, je me croirais à 
Ilyde-Park, et même dans les jardins suspendus de Babylone. » 

On fit un trou à une distance assez rapprochée du brick ; c'était un espace cir- 
culaire creusé dans le champ, un véritable puits, qui devait être maintenu tou- 
jours praticable ; chaque matin, on brisait la glace formée à l'orifice; il devait 
servir à se procurer de l'eau en cas d'incendie, ou pour les bains fréquents or- 



22 



170 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



donnés aux hommes de l'équipage par mesure d"hygiène; on avait même soin, 
afin d'épargner le combustible, de puiser l'eau dans des couches profondes, où 
elle est moins froide; on parvenait à ce résultat au moyen d'un appareil, in- 
diqué par un savant français ' ; cet appareil, descendu à une certaine profondeur, 
donnait accès à l'eau environnante au moyen d'un double fond mobile dans un 
cylindre. 

Habituellement, on enlève, pendant les mois d'hiver, tous les objets qui en- 
combrent le navire, afin de se réserver de plus larges espaces ; on dépose ces 
objets à terre dans des magasins. Mais ce qui peut se pratiquer près d'une côte 
est impossible à un navire mouillé sur un champ de glace. 

Tout fut disposé à l'intérieur pour combattre ces deux grands ennemis de ces 
latitudes: le froid et l'humidité; le premier amenait le second, plus redoutable 
encore; on résiste au froid, on succombe à l'humidité; il s'agissait donc de la 
prévenir. 

Le Forivard, destiné à une navigation dans les mers arctiques, offrait l'amé- 
nagement le meilleur pour un hivernage : la grande chambre de l'équipage était 
sagement disposée; on y avait fait la guerre aux coins, où l'humidité se réfugie 
d'abord; en effet, par certains abaissements de température, une couche de 
glace se forme sur les cloisons, dans les coins particulièrement, et, quand elle 
vient à se fondre, elle entretient une humidité constante. Circulaire, la salle.de 
l'équipage eût encore mieux convenu; mais enfin, chauffée par un vaste poêle et 
convenablement ventilée, elle devait être très-habitable; les murs étaient tapis- 
sés de peaux de daim, et non d'étoffes de laine, car la laine arrête les vapeurs 
qui s'y condensent et imprègnent l'atmosphère d'un principe humide. 

Les cloisons furent abattues dans la dunette, et les officiers eurent une salle 
commune plus grande, plus aérée et chauffée par un poêle. Cette salle, ainsi que 
celle de l'équipage, était précédée d'une sorte d'antichambre qui lui enlevait 
toute communication directe avec l'extérieur. De cette façon, la chaleur ne pou- 
vait se perdre, et l'on passait graduellement d'une température à l'autre. On 
laissait dans les antichambres les vêtements chargés de neige; on se frottait les 
pieds à des scrapers * installés au dehors, de manière à n'introduire avec soi 
aucun élément malsain. 

Des manches en toile servaient h. l'introduction de l'air destiné au tirage des 
poêles ; d'autres manches permettaient à la vapeur d'eau de s'échapper. Au sur- 
plus, des condensateurs étaient établis dans les deux salles et recueillaient cette 

1 François Arago. — ' Graltoirs. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 171 

vapeur au lieu de la laisser se résoudre en eau ; ou les vidait deux fois par se- 
maine, et ils renfermaient quelquefois plusieurs boisseaux de glace. C'était 
autant de pris sur l'ennemi. 

Le feu se réglait parfaitement et facilement, au moyen des manches à air; on 
reconnut qu'une petite quantité de charbon suffisait à maintenir dans les salles 
une température de cinquante degrés (+ 10" centigr.). Cependant Hatteras, 
après avoir fait jauger ses soutes, vit bien que, même avec la plus grande par- 
cimonie, il n'avait pas pour deux mois de combustible. 

Un séchoir fut installé pour les vêtements, qui devaient être souvent lavés ; on 
ne pouvait les faire sécher à l'air, car ils devenaient durs et cassants. 

Les parties délicates de la machine furent aussi démontées avec soin; la 
chambre qui la renfermait fut hermétiquement close. 

La vie du bord devint l'objet de sérieuses méditations ; Hatteras la régla avec 
le plus grand soin, et le règlement fut affiché dans la salle commune. Les hom- 
mes se levaient à six heures du matin ; les hamacs étaient exposés à l'air trois 
fois par semaine ; le plancher des deux chambres fut frotté chaque matin avec 
du sable chaud; le thé brûlant tigurait à chaque repas, et la nourriture variait 
autant que possible suivant les jours de la semaine: elle se composait de pain, de 
farine, de gras de bœuf et de raisins secs pour les puddings, de sucre, de cacao, 
de thé, de riz, de jus de citron, de viande conservée, de bœuf et de porc salé, de 
choux et de légumes au vinaigre; la cuisine était située en dehors des salles 
communes; on se privait ainsi de sa chaleur, mais la cuisson des aliments est 
une source constante d'évaporation et d'humidité. 

La santé des hommes dépend beaucoup de ieur genre de nourriture ; sous ces 
latitudes élevées, on doit consommer le plus possible de matières animales. Le 
docteur avait présidé à la rédaction du programme d'alimentation. 

« Il faut prendre exemple sur les Esquimaux, disait-il; ils ont reçu les leçons 
de la nature et sont nos maîtres en cela; si les Arabes, si les Africains peuvent 
se contenter de quelques dattes et d'une poignée de riz, ici il est important de 
manger, et beaucoup. Les Esquimaux absorbent jusqu'à dix et quinze livres 
d'huile par jour. Si ce régime ne vous plaît pas, nous devons recourir aux ma- 
tières riches en sucre et en graisse. En un mot, il nous faut du carbone, faisons 
du carbone ! c'est bien de mettre du charbon dans le poêle, mais n'oublions pas 
d'en bourrer ce précieux poêle que nous portons en nous! » 

Avec ce régime, une propreté sévère fut imposée à l'équipage; chacun dut 
prendre tous les deux jours un bain de cette eau à demi glacée, que procurait 
le trou à feu, excellent moyen de conserver sa chaleur naturelle. Le docteur don- 



175 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



nait l'exemple; il le fit d'abord comme une chose qui devait lui être fort désa- 
gréable; mais ce prétexte lui échappa bientôt, car il finit par trouver un plaisir 
véritable à cette immersion très-hygiénique. 

Lorsque le travail, ou la chasse, ou les reconnaissances entraînaient les gens 
de l'équipage au dehors par les grands froids, ils devaient prendre garde surtout 
à ne pas être frost bitlen, c'est-à-dire gelés dans une partie quelconque du corps; 
si le cas arrivait, on se hâtait, à l'aide de frictions de neige, de rétablir la circu- 
lation du sang. D'ailleurs, les hommes, soigneusement vêtus de laine sur tout 
le corps, portaient des capotes en peau de daim et des pantalons de peaux de 
phoque qui sont parfaitement imperméables au vent. 

Les divers aménagements du navire, l'installation du bord prirent environ 
trois semaines, et l'on arriva au 10' octobre sans incident particulier. 



CHAPITRE XXV. — UN VIEUX RENARD DE JAMES ROSS. 



Ce jour-là, le thermomètre s'abaissa jusqu'à trois degrés au-dessous de 
zéro ( — 16° centigr.). Le temps fut assez calme; le froid se supportait facile- 
ment en l'absence de la brise. Hatteras, profitant de la clarté de l'atmosphère, 
alla reconnaître les plaines environnantes ; il gravit l'un des plus hauts ice-bergs 
du nord, et n'embrassa, dans le champ de sa lunette, qu'une suite de montagnes 
de glaces et d'ice-fields. Pas une. terre en vue, mais bien l'image du chaos sous 
son plus triste aspect. Il revint à bord, essayant de calculer la longueur probable 
de sa captivité. 

Les chasseurs, et, parmi eux, le docteur, James Wall, Simpson, Johnson, Bell, 
ne manquaient pas de pourvoir le navire de viande fraîche. Les oiseaux avaient 
disparu, cherchant au sud des climats moins rigoureux. Les ptarmigans seuls, 
perdrix de rocher particulières à cette latitude, ne fuyaient pas devant l'hiver ; 
on pouvait les tuer facilement, et leur grand nombre promettait une réserve 
abondante de gibier. 

Les lièvres, les renards, les loups, les hermines, les ours ne manquaient pas ; 
un chasseur français, anglais ou norvégien n'eût pas eu le droit de se plaindre; 
mais ces animaux très-farouches ne se laissaient guère approcher; on les dis- 
tinguait difficilement d'ailleurs sur ces plaines blanches dont ils possédaient k 
blancheur, car, avant les grands froids, ils changent de couleur et revêtent leur 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 173 



fourrure d'hiver. Le docteur constata, contrairement à l'opinion de certains na- 
turalistes, que ce changement ne provenait pas du grand abaissement de la 
température, car il avait lieu avant le mois d'octobre ; il ne résultait donc pas 
d'une cause physique, mais bien de la prévoyance providentielle, qui voulait 
mettre les animaux arctiques en mesure de braver la rigueur d'un hiver boréal. 




On rencontrait souvent des veaux marins, des chiens de mer, animaux com- 
pris sous la dénomination générale de phoques ; leur chasse fut spécialement 
recommandée aux chasseurs, autant pour leurs peaux que pour leur graisse, 
éminemment propre à servir de combustible. D'ailleurs le foie de ces animaux 
devenait au besoin un excellent comestible; on en comptait par centaines, et, à 
deux ou trois milles au nord du navire, le champ était littéralement percé à jour 
par les trous de ces énormes amphibies ; seulement, ils éventaient le chasseur 
avec un instinct remarquable, et beaucoup furent blesses, qui s'échappèrenl 
aisément en plongeant sous les glaçons. 

Cependant, le 19, Simpson parvint à s'emparer de l'un d'eux à quatre cents 
yards du navire; il avait eu la précaution de boucher son trou de refuge, de 
sorte que l'animal fut à la merci des chasseurs. 11 se débattit longtemps, et, 
après avoir essuyé plusieurs coups de feu, il finit par être assommé. Il mesurait 
neuf pieds de long; sa tète de bull-dog, les seize dents de ses mâchoires, ses 
grandes nageoires pectorales en forme d'ailerons, sa queue petite et munie d'une 
autre paire de nageoires, en faisaient un magnifique spécimen de la famille des 
chiens de mer. Le docteur, voulant conserver sa tête pour sa collection d'his- 
toire naturelle et sa peau pour les besoins à venir, fit préparer l'une et l'autre 
par un moyen rapide et peu coûteux. Il plongea le corps de Tanimal dans le 
trou à feu, et des milliers de petites crevettes enlevèrent les moindres parcelles 
de chair; au bout d'une demi-journée, le travail était accompli, et le plus 
adroit de l'honorable corporation des tanneurs de Liverpool n'eût pas mieux 
réussi. 

Dès que le soleil a dépassé l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 23 sep- 



174 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



tembre, on peut dire que l'hiver commence dans les régions arctiques. Cet 
astre bienfaisant , après avoir peu à peu descendu au-dessous de l'horizon , 
disparut enfin le 23 octobre, effleurant de ses obliques rayons la crête des mon- 
tagnes glacées. Le docteur lui lança le dernier adieu du savant et du voyageur, 
^l ne devait plus le revoir avant le mois de février. 

Il ne faut pourtant pas croire que l'obscurité soit complète pendant cette 
longue absence du soleil ; la lune vient chaque mois le remplacer de son mieux ; 
il y a encore la scintillation très-claire des étoiles, l'éclat des planètes, de fré- 
quentes aurores boréales, et des réfractions particulières aux horizons blancs de 
neige; d'ailleurs, le soleil, au moment de sa plus grande déclinaison australe. 




le 21 décembre, s'approche encore de treize degrés de l'horizon polaire; il règne 
donc, chaque jour, un certain crépuscule de quelques heures. Seulement, le 
brouillard et les tourbillons de neige venaient souvent plonger ces froides régions 
dans la plus complète obscurité. 

Cependant, jusqu'à cette époque, le temps fut assez favorable; les perdrix et 
les lièvres seuls purent s'en plaindre, car les chasseurs ne leur laissaient pas un 
moment de repos; on disposa plusieurs trappes à renard, mais ces animaux 
soupçonneux ne s'y laissèrent pas prendre ; plusieurs fois même ils grattèrent la 
neige au-dessous de la trappe et s'emparèrent de l'appât sans courir aucun 
risque; le docteur les donnait au diable, fort peiné toutefois de lui faire un 
semblable cadeau. 

Le 25 octobre, le thermomètre ne marqua plus que quatre degrés au-dessous 
de zéro ( — 20° centig.). Un ouragan d'une violence extrême se déchaîna; une 
neige épaisse s'empara de l'atmosphère, ne permettant plus à un rayon de 
lumière d'arriver au Forivard. Pendant plusieurs heures on fut inquiet du sort 
de Bell et*de Simpson, que la chasse avait entraînés trop loin ; ils ne regagnèrent 
le bord que le lendemain, après être restés une journée entière couchés dans 
leurs peaux de daim, tandis que l'ouragan balayait l'espace au-dessus d'eux et 
les ensevelissait sous cinq pieds de neige. Ils faillirent être gelés, et le docteur 
eut beaucoup de peine à rétablir en eux la circulation du sang. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 175 



La tempête dura huit longs jours sans interruption. On ne pouvait mettre le 
pied dehors. Il y avait, pour une seule journée, des variations de quinze et vingt 
degrés dans la température. 

Pendant ces loisirs forcés, chacun vivait à part, les uns dormant, les autres 
fumant, certains s'entretenant à voix basse et s'interrompant à l'approche de 
Johnson ou du docteur; il n'existait aucune liaison morale entre les hommes de 
C3t équipage; ils ne se réunissaient qu'à la prière du soir, faite en commun, et 
le dimanche, pour la lecture de la Bible et l'office divin. 

Clifton s'était parfaitement rendu compte que, le soixante-dix-huitième 
parallèle franchi, sa part de prime s'élevait à trois cent soixante-quinze livres * ; 




il trouvait la somme ronde, et son ambition n'allait pas au delà. On partageait 
volontiers son opinion, et l'on songeait à jouir de cette fortune acquise au prix 
de tant de fatigues. 

Hatteras demeurait presque invisible. Il ne prenait part ni aux chasses, ni 
aux promenades. Il ne s'intéressait aucunement aux phénomènes météorolo- 
giques qui faisaient l'admiration du docteur. Il vivait avec une seule idée ; elle 
se résumait en trois mots : le pôle Nord. Il ne songeait qu'au moment où le 
Forward, libre enfin, reprendrait sa course aventureuse. 

En somme, le sentiment général du bord, c'était la tristesse. Rien d'écœurant, 
en etiel, comme la vue de ce navire captif, qui ne se repose plus dans son élé- 
ment naturel, dont les formes sont altérées sous ces épaisses couches de glace ; 
il ne ressemble à rien; fait pour le mouvement, il ne peut bouger; on le méta- 
morphose en maison de bois, en magasin, en demeure sédentaire, lui qui sait 
braver le vent et les orages. Cette anomalie, cette situation fausse, portait dans 
les cœurs un indéfinissable sentiment d'inquiétude et de regret. 

Pendant ces heures inoccupées, le docteur mettait en ordre les notes de 
voyage, dont ce récit est la reproduction fidèle; il n'était jamais désœuvré, et 
son égalité d'humeur ne changeait pas. Seulement il vit venir avec satisfaction 

' 9,375 fr. 



176 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



la fin de la tempête, et se disposa à reprendre sas chasses accoutumées. 
Le 3 novembre, à six heures du matin, et par une température de cinq degrés 
au-dessous de zéro ( — 21° centig.), il partit, en compagnie de Johnson et de 
Rell; les plaines de glace étaient unies; la neige, répandue en grande abon- 
dance pendant les jours précédents et solidifiée par la gelée, offrait un terrain 





assez propice à la marche ; un froid sec et piquant se glissait dans l'atmosphère; 
la lune brillait avec une incomparable pureté et produisait un jeu de lumière 
étonnant sur les moindres aspérités du champ; les traces de pas s'éclairaient 
sur leurs bords et laissaient comme une traùiée lumineuse par le chemin des 
chasseurs, dont les grandes ombres s'allongeaient sur la glace avec une surpre- 
nante netteté. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



Le docteur avait emmené son ami Duk avec lui; il le préférait, pour chasser 
le gibier, aux chiens groënlandais, et cela avec raison ; ces derniers sont peu 
utiles en semblable circonstance et ne paraissent pas avoir le feu sacré de la 
race des zones tempérées. Uuk courait en flairant la route et tombait souvent 
en arrêt sur des traces d'ours encore fraîches. Cependant, en dépit de son habi- 
leté, les chasseurs n'avaient pas rencontré même un lièvre au bout de deux 
heures de marche. 

u Est-ce que le gibier aurait senti le besoin d'émigrer vers le sud? dit le 
docteur en faisant halte au pied d'un hummock. 

— On le croirait, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier. 

— Je ne le pense pas, pour mon compte, répondit Johnson; les lièvres, les 
renards et les ours sont faits à ces climats; suivant moi, la dernière tempête 
doit avoir causé leur disparition ; mais, avec les vents du sud , ils ne tarderont 
pas à revenir. Ah ! si vous me parliez de rennes ou de bœufs musqués, ce serait 
autre chose. 

— Et cependant, à l'ile Melville, on trouve ces animaux-là par troupes nom- 
breuses, reprit le docteur; cette île est située plus au sud, il est vrai; aussi, 
pendant ses hivernages, Parry a toujours eu ce magnifique gibier à dis- 
crétion. 

— Nous sommes moins bien partagés, répondit Bell; si nous pouvions 
seulement nous approvisionner de viande d'ours, il ne faudrait pas nous 
plaindre. 

— Voilà précisément la difficulté, répliqua le docteur; c'est que les ours me 
paraissent fort rares et très-sauvages ; ils ne sont pas encore assez civilisés pour 
venir au-devant d'un coup de fusil. 

— Bell parle de la chair d'ours, reprit Johnson; mais la graisse de cet animal 
est plus enviable en ce moment que sa chair et sa fourrure. 

— Tu as raison, Johnson, répondit Bell ; tu penses toujours au combustible. 

— Comment n'y pas penser? même en le ménageant avec la plus sévère 
économie, il ne nous en reste pas pour trois semaines I 

— Oui, reprit le docteur, là est le véritable danger, car nous ne sonmies qu'au 
commencement de novembre, et février est le mois le plus froid de l'année dans 
la zone glaciale; toutefois, à défaut de graisse d'ours, nous pouvons compter 
sur la graisse de phoques. 

— Pas longtemps, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; ces animaux-là 
ne tarderont pas à nous abandonner; raison de froid ou d'elîVoi, ils ne se mon- 
treront bientôt plus à la surface des glaçons. 

33 



17R 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Alors, reprit le docteur, je vois qu'il faut absolument se rabattre sur les 
ours, et, je l'avoue, c'est bien l'animal le plus utile de ces contrées, car, h lui 
seul, il peut fournir la nourriture, les vêtements, la lumière et le combustible 
nécessaires à l'homme. Entends-tu, Duk? fit le docteur en caressant le chien; il 
nous faut des ours, mon ami; cherche! voyons, cherche! » 

Duk, qui flairait la glace en ce moment, excité par la voix et les caresses du 
docteur, partit tout d'un coup avec la rapidité d'un trait. Il aboyait avec vigueur, 
a, malgré son éloignement, ses aboiements arrivaient avec force jusqu'aux 
chasseurs. 




L'extrême portée du son par les basses températures est un fait étonnant ; 
il n'est égalé que par la clarté des constellations dans le ciel boréal; les rayons 
lumineux et les ondes sonores se transportent à des distances considérables, 
surtout par les froids secs des nuits hyperboréennes. 

Les chasseurs, guidés par ces aboiements lointains, se lancèrent sur les 
traces de Duk; il leur fallut faire un mille, et ils arrivèrent essoufflés, car les 
poumons sont rapidement suff'oqués dans une semblable atmosphère. Duk 
demeurait en arrêt à cinquante pas d'une masse énorme qui s'agitait au sommet 
d'un monticule. 

» Nous voilà servis à souhait 1 s'écria le docteur en armant son fusil. 

— Un ours, ma foi, et un bel ours, dit Bell en imitant le docteur. 

— Un ours singulier, y» fit Johnson , se réservant de tirer après ses deux 
compagnons. 

Duk aboyait avec fureur, Bell avança d'une vingtaine de pieds et fit feu; mais 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 479 



laniinal ne parut pas être atteint, car il continua de balancer lourdement 
sa tète • 

Johnson s'approcha à son tour, et, après avoir soigneusement visé, il pressa la 
détente de son arme. 

IX Bon! s'écria le docteur ; rien encore! Ah! maudite réfraction ! nous sommes 
hors de portée; on ne s'y habituera donc jamais! Cet ours est à plus de mille 
pas de nous ! 

— En avant ! » répondit Bell. 

Les trois compagnons s'élancèrent rapidement vers l'animal, que cette fusil- 
lade n'avait nullement troublé; il semblait être de la plus forte taille, et, sans 
calculer les dangers de l'attaque, les chasseurs se livraient déjà à la joie de la 
conquête. Arrivés à une portée raisonnable, ils firent feu ; l'ours, blessé 
mortellement sans doute, fit un bond énorme et tomba au pied du monticule. 

Duk se précipita sur lui. 




« Voilà un ours, dit le docteur, qui n'aura pas été difficile à abattre. 

— Trois coups de feu seulement, répondit Bell d'un air méprisant, et il est 
à terre ! 

— Cest même singulier, fit Johnson. 

— A moins que nous ne soyons arrivés juste au moment où il allait mourir de 
vieillesse, répondit le docteur en riant. 

— iMa foi, vieux ou jeune, répliqua Bell, il n'en sera pas moins de bonne 
prise. » 

En parlant ainsi, les chasseurs arrivèrent au monticule, et, à leur grande stu- 
péfaction, ils trouvèrent Duk acharné sur le cadavre d'un renard blanc! 
' ■< Ah ! par exemple ! s'écria Bell, voilà qui est fort ! 

— En vérité ! dit le docteur, nous tuons un ours,' et c'est un renard qui 
tombe ! » 

Johnson ne savait trop que répondre. 



180 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

« Bon ! s'écria le docteur avec un éclat de rire mêlé de dépit, encore la réfrac- 
tion! toujours la réfraction! 

— Que voulez-vous dire, monsieur Clawbonny ? demanda le charpentier. 

— Eh oui, mon ami ; elle nous a trompés sur la dimension comme sur la dis 
tance ! elle nous a fait voir un ours sous la peau d'un renard ! pareille méprise 
est arrivée plus d'une fois aux chasseurs dans des circonstances identiques ! 
Allons ! nous en sommes pour nos frais d'imagination. 

— Ma foi^ répondit Johnson, ours ou renard^ on le mangera tout de même. 
Emportons-le. » 

Mais, au moment où le maître d'équipage allait charger l'animal sur ses 
épaules : 

a Voilà qui est plus fort ! s'écria-t-il. 

— Qu'est-ce donc ? demanda le docteur. 

— Regardez, monsieur Clawbonny, voyez! il y a un collier au cou de cette 
bête! 

— Un collier? » répliqua le docteur en se penchant sur l'animal. 

En effet, un collier de cuivre à demi usé apparaissait au milieu de la blanche 
fourrure du renard ; le docteur crut y remarquer des lettres gravées ; en un tour 
de main il l'enleva de ce cou autour duquel il paraissait rivé depuis long- 
temps. 

" Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Johnson. 

— Cela veut dire, répondit le docteur, que nous venons de tuer un renard 
âgé de plus de douze ans, mes amis, un renard qui fut pris par James Ross 
en !848. 

— Est-il possible ! s'écria Bell. 

— Cela n'est pas douteux ; je regrette que nous ayons abattu ce pauvre animal ! 
Pendant son hivernage, James Ross eut l'idée de prendre dans des pièges une 
grande quantité de renards blancs ; on riva à leur cou des colliers de cuivre sur 
lesquels était gravée l'indication de ses navires, VEntreprise et VInvestigator, 
ainsi que celle des dépôts de vivres. Ces animaux traversent d'immenses éten- 
dues de terrain en quête de leur nourriture, et James lioss espérait que l'un 
d'eux pourrait tomber entre les mains de quelques hommes de l'expédition de 
Franklin. Voilà toute l'explication, et cette pauvre bête, qui aurait pu sauver la 
vie de deux équipages, est venue inutilement tomber sous nos balles. * 

■ - Ma foi, nous ne le mangerons pas, dit Johnson; d'ailleurs, un renard de 
douze années ! En tout cas, nous conserverons sa peau en témoignage de celte 
curieuse rencontre. « 



LES ANGLAIS AU POLE NORD ffil 

Johnson chargea la bète sur ses épaules. Les chasseurs se dirigèrent vers 
\e navire en s'orientant sur les étoiles; leur expédition ne fut pas cepen • 
dant tout à fait infructueuse; ils purent abattre plusieurs couples de ptar- 
migans. 

Une heure avant d'arriver au Forivnrd, un phénomène survint, qui exciti 
l'étonnement du docteur. Ce fut une véritable pluie d'étoiles filantes; on pouvait 




les compter par milliers, comme les fusées dans le bouquet d'un feu d'artifice. 
La lumière de la lune pâlissait. L'œil ne pouvait se lasser d'admirer ce spectacle, 
qui dura plusieurs heures. Pareil météore fut observé au Groenland par les Frères 
Moraves, en 1799. On eût dit une véritable fête que le ciel donnait à la terre 
sous ces latitudes désolées. Le docteur, de retour à bord, passa la nuit à contem- 
pler ce phénomène, qui cessa vers les sept heures du matin, au milieu du pro- 
fond silence de l'atmosphère. 



CHAPITRE XXVI. — LE DERNIER MORCEAU DE CHARBON". 

Les ours paraissaient décidément imprenables ; on tua quelques phoques pen- 
dant les journées des 4, 5 et 6 novembre; puis, le vent venant à changer, la tem- 
pérature s'éleva de plusieurs degrés; mais les drifts' de neige recommencèrent 

' Tourbillons. 



182 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



avec une incomparable violence. Il devint impossible de quitter le navire^ et 
l'on eut fort à faire pour combattre l'humidité. A la fin de la semaine, les con- 
densateurs recelaient plusieurs boisseaux de glace. 

Le temps changea de nouveau le 15 novembre, et le thermomètre, sous l'in- 
fluence de certaines conditions atmosphériques, descendit à vingt-quatre degrés 
au-dessous de zéro ( — 31" centig.). Cefut la plus basse température observée 
jusque-là. Ce froid eût été supportable dans une atmosphère tranquille; mais le 
vent soufflait alors et semblait fait de lames aiguës qui traversaient l'air. 

Le docteur regretta fort d'être ainsi captif, car la neige, raffermie par le 
vent, offrait un terrain solide pour la marche, et il eût pu tenter quelque loin- 
taine excursion. 

Cependant, il faut le dire, tout exercice violent par un tel froid amène vite 
l'essoufflement. Un homme ne peut alors produire le quart de son travail habi- 
tuel ; les outils de fer deviennent impossibles à manier ; si la main les prend 
sans précaution, elle éprouve une douleur semblable à celle d'une brûlure, et des 
lambeaux de sa peau restent attachés à l'objet imprudemment saisi. 

L'équipage, confiné dans le navire, fut donc réduit à se promener pendant 
deux heures sur le pont recouvert, où il avait la permission de fumer, car cela 
était défendu dans la salle commune. 

Là, dès que le feu baissait un peu, la glace envahissait les murailles et les 
jointures du plancher; il n'y avait pas une chevilla, un clou de fer, une plaque 
de métal qui ne se recouvrît immédiatement d'une couche glacée. 

L'instantanéité du phénomène émerveillait le docteur. L'haleine des hommes 
se condensait dans l'air, et, sautant de l'état fluide à l'état solide, elle retombait 
en neige autour d'eux. A quelques pieds seulement des poêles, le froid 
reprenait toute son énergie, et les hommes se tenaient près du feu, en groupe 
serré. 

Cependant le docteur leur conseillait de s'aguerrir, de se familiariser avec cette 
température, qui n'avait certainement pas dit son dernier mot ; il leur recom- 
mandait de soumettre peu à peu leur épiderme à ses cuissons intenses, et prê- 
chait d'exemple; mais la paresse ou l'engourdissement clouait la plupart d'entre 
eux à leur poste; ils n'en voulaient pas bouger et préféraient s'endormir dans 
cette mauvaise chaleur. 

Cependant, d'après le docteur, il n'y avait aucun danger à s'exposera un grand 
froid en sortant d'une salle chauffée ; ces transitions brusques n'ont d'inconvé- 
nient, en effet, que pour des gens qui sont en moiteur; le docteur citait des 
exemples à l'appui de son opinion, mais ses leçons étaient perdues ou à peu près. 



r.ES ANGLAIS AT POLE NORO IRl 

Quant à John Hatteras, il ne paraissait pas ressentir l'influence de cette tempé- 
rature. Il se promenait silencieusement, ni plus ni moins vile. Le froid n'avait-il 
pas prise sur son énergique constitution? Possédait-il au suprême degré ce prin- 
cipe de chaleur naturelle qu'il recherchait chez ses matelots ? Etait-il cuirassé 
dans son idée fixe, de manière à se soustraire aux impressions extérieures ? Ses 
hommes ne le voyaient pas sans un profond étonnement affronter ces vingt- 
quatre degrés au-dessous de zéro ; il quittait le bord pendant des heures entières 
et revenait sans que sa figure portât les marques du froid. 

« Cet homme est étrange, disait le docteur à Johnson ; il m'étonne moi-même! 
il porte en lui un foyer ardent! C'est une des plus puissantes natures que j'aie 
étudiées de ma vie ! 

— Le fait est, répondit Johnson, qu'il va, vient, circule en plein air^ sans se 
vêtir plus chaudement qu'au mois de juin. 

— Oh ! la question de vêtement est peu de chose, répondait le docteur; à quoi 
bon vêtir chaudement celui qui ne peut produire la chaleur par lui-même ? C'est 
essayer d'échauffer un morceau de glace en l'enveloppant dans une couverture 
de laine ! Mais Hatteras n'a pas besoin de cela ; il est ainsi bâti, et je ne serais 
pas étonné qu'il fit véritablement chaud à ses côtés, comme auprès d'un char- 
bon incandescent. » 

Johnson, chargé de dégager chaque matin le trou à feu, remarqua que la 
glace mesurait plus de dix pieds d'épaisseur. 

Presque toutes les nuits, le docteur pouvait observer de magnifiques aurores 
boréales; de quatre heures à huit heures du soir, le ciel se colorait légèrement 
dans le nord; puis cette coloration prenait la forme régulière d'une bordure 
jaune pâle, dont les extrémités semblaient s'arc bouter sur le champ déglace. 
Peu à peu, la zone brillante s'élevait dans le ciel suivant le méridien magnétique, 
et apparaissait striée débandes noirâtres; des jets d'une matière lumineuse 
s'élançaient, s'allongeaient alors, diminuant ou forçant leur éclat ; le météore, 
arrivé à son zénith, se composait souvent de plusieurs arcs, qui se baignaient 
dans les ondes rouges, jaunes ou vertes de la lumière. C'était un éblouissement, 
un incomparable spectacle. Bientôt les diverses courbes se réunissaient en un 
seul point et formaient des couronnes boréales d'une opulence toute céleste. 
Enfin, les arcs se pressaient les uns contre les autres, lasplendide aurore pâlis- 
sait, les rayons intenses se fondaient en lueurs pâles, vagues, indéterminées, 
indécises, et le merveilleux phénomène, affaibli, presque éteint, s'évanouissait 
insensiblement dans les nuages obscurcis du sud. 

On ne saurait comprendre la féerie d'un tel spectacle, sous les hautes latitudes, 



18 i 



AVENTURES l)V CAPITAINE HATTERAS 



à moins de huit degrés du pôle ; les aurores boréales entrevues dans les régions 
tempérées n'en donnent aucune idée, même affaiblie; il semble que la Provi- 
dence ait voulu réserver à ces climats ses plus étonnantes merveilles. 

Des parasélènes nombreux apparaissaient également pendant la durée de la 
Uine, dont plusieurs images se présentaient alors dans le ciel, en accroissant son 




éclat; souvent aussi de simples halos lunaires entouraient l'astre des nuits, qui 
brillait au centre d'un cercle lumineux avec une splendide intensité. 

Le 26 novembre^ il y eut une grande marée, et l'eau s'échappa avec violence par 
le trou à feu ; l'épaisse couche de glace fut comme ébranlée par le soulèvement 
de la mer, et des craquements sinistres annoncèrent la lutte sous-marine ; heu- 
reusement le navire tint ferme dans son lit, et ses chaînes seules travaillèrent 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



!Ro 



avec bruit ; d'ailteurs, en prévision de l'événement, Hatteras les avait fait 

assujettir. 

Les jours suivants furent encore plus froids; le ciel se couvrit d'un brouillard 
pénétrant; le vent enlevait la neige amoncelée; il devenait difficile de voir si ces 
tourbillons prenaient naissance dans le ciel ou sur les ice-fields ; c'était une 
confusion inexprimable. 

L'équipage s'occupait de divers travaux à l'intérieur, dont le principal consis- 
tait à préparer la graisse et l'huile produites par les phoques; elles se conver- 
tissaient en blocs de glace qu'il fallait travailler à la hache; on concassait cette 
glace en morceaux, dont la dureté égalait celle du marbre ; on en recueillit ainsi 
la valeur d'une dizaine de barils. Comme on le voit, toute espèce de vase deve- 




nait inutile; d'ailleurs, ils se seraient brisés sous l'effort du liquide que la tem- 
pérature transformait. 

Le 28, le thermomètre descendit h trente-deux degrés au-dessous de zéro 
( — 36° centig.) ; il n'y avait plus que pour dix jours de charbon, et chacun voyait 
arriver avec effroi le moment où ce combustible viendrait à maïKiucr. 

Hatteras, par mesure d'économie, fit éteindre le poêle de la dunette, et, dès 
lors, Shandon, le docteur et lui durent partager la salle commune d." fequipage. 
Hatteras fut donc plus constamment en rapport avec ses hommes, qui jetaient 
sur lui des regards hébétés et farouches. Il entendait leurs récriminations, leurs 
reproches, leurs menaces même, et ne pouvait les punir. Du reste, il senibhiit 
sourd à toute observation. Il ne réclamait pas la place la plus raj)piocliee du t;'U. 
11 iL'Stait dans un coin, les bras croisés, sans mot dire. 

24 



186 



AVENTURES DU CAPITALNE HATTERAS 



En dépit des recommandations du docteur, Pen et ses amis se refusaient à 
prendre le moindre exercice; ils passaient les journées entières accoudés au 
poêle ou sous les couvertures de leur hamac; aussi leur santé ne tarda pas à 
s'altérer; ils ne purent réagir contre l'influence fune&te du climat, et le terrible 
scorbut fit son apparition à bord. 

Le docteur avait cependant commencé depuis longtemps à distribuer chaque 
matin le jus de citron et les pastilles de chaux ; mais ces préservatifs, si efficaces 
d'habitude, n'eurent qu'une action insensible sur les malades, et la maladie, 
suivant son cours, offrit bientôt ses plus horribles symptômes. 

Quel spectacle que celui de ces malheureux dont les nerfs et les muscles se 
contractaient sous la douleur ! Leurs jambes enflaient extraordinairement et se 
couvraient de larges taches d'un bleu noirâtre ; leurs gencives sanglantes, leurs 




lèvres tuméfiées ne livraient passage qu à des sons inarticulés; la masse du sang 
complètement altérée, défibrinisée, ne transmettait plus la vie aux extrémités du 

corps. 

Clifton, le premier, fut attaqué de cette cruelle maladie ; bientôt Gripper, 
Brunton, Strong, durent renoncer à quitter leur hamac. Ceux que la maladie 
épargnait encore ne pouvaient fuir le spectacle de ces souffrances ; il n'y avait 
pas d'autre abri que la salle commune; il y fallait demeurer; aussi fut elle 
promptement transformée en hôpital, car, sur les dix-huit marins du Forward, 
treize furent en peu de jours frappés par le scorbut. Pen semblait devoir échap- 
per à la contagion; sa vigoureuse nature l'en préservait; Shandon ressentit les 
premiers symptômes du mal; mais cela n'alla pas plus loin, et l'exercice parvint 
aie maintenir dans un état de sanlé suffisant. 



I 



LES ANGLAIS AU POLE NORD j87 

Le doctour soignait ses malades avec le plus entier dévouement, et son cœur 
se serrait en face de maux qu'il ne pouvait soulager. Cependant il faisait surgir 
le plus de gaieté possible du sein de cet équipage désolé ; ses paroles, ses con- 
solations, ses réflexions philosophiques, ses inventions heureuses rompaient la 
monotonie de ces longs jours de douleur; il lisait à voix haute; son étonnante 
mémoire lui fournissait des récits amusants, tandis que les hommes encore va- 
lides entouraient le poêle de leur cercle pressé; mais les gémissements des 
malades, les plaintes, les cris de désespoir l'interrompaient parfois, et, son 
histoire suspendue, il redevenait le médecin attentif et dévoué. 

D'ailleurs sa santé résistait ; il ne maigrissait pas ; sa corpulence lui tenait 
lieu du meilleur vêtement, et, disait-il, il se trouvait fort bien d'être habillé 
comme un phoque ou une baleine, qui, grâce à leurs épaisses couches de 
graisse, supportent facilement les atteintes d'une atmosphère arctique. 

Hatteras, lui, n'éprouvait rien, ni au physique, ni au moral. Les souffrances 
de son équipage ne paraissaient même pas le toucher. Peut-être ne permettait-il 
pas à une émotion de se traduire sur sa figure; et cependant un observateur 
attentif eût surpris parfois un cœur d'homme à battre sous cette enveloppe 
de fer. 

Le docteur l'analysait, l'étudiait, et ne parvenait pas à classer cette organisa- 
tion étrange, ce tempérament surnaturel. 

Le thermomètre baissa encore ; le promenoir du pont restait désert ; les chiens 
esquimaux l'arpentaient seuls en poussant de lamentables aboiements. 

Il y avait toujours un homme de garde auprès du poêle, et qui veillait à son 
alimentation; il était important de ne pas le laisser s'éteindre; dès que le feu 
venait à baisser, le froid se glissait dans la salle, la glace s'incrustait sur les 
murailles, et l'humidité, subitement condensée, retombait en neige sur les in- 
fortunés habitants du brick. 

Ce fut au milieu de ces tortures indicibles que l'on atteignit le 8 décembre; co 
matin-là, le docteur alla consulter, suivant son habitude, le thermomètre placé 
à l'extérieur. Il trouva le mercure entièrement gelé dans la cuvette. 

« Quarante-quatre degrés au-dessous de zéro! » se dit- il avec effroi. 

Et ce jour-là, on jeta dans le poêle le dernier morceau de chai'bon du 
bord. 



i8S AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



CHAPITRE XXVII. — LES GRANDS FROIDS DE NOËL. 

ïl y eut alors un moment de désespoir. La pensée de la mort, et de la mort 
par le froid, apparut dans toute son horreur ; ce dernier morceau de charbon 
brûlait avec un crépitement sinistre; le feu menaçait déjà de manquer, et la 
température de la salle s'abaissait sensiblement. Mais Johnson alla chercher 
quelques morceaux de ce nouveau combustible que lui avaient fourni les ani- 
maux marins, et il en chargea le poêle ; il y ajouta de l'étoupe imprégnée 
d'huile gelée et obtint bientôt une chaleur suffisante. L'odeur de cette graisse 
était fort insupportable; mais comment s'en débarrasser! Il fallait s'y faire. 
Johnson convint lui-même que son expédient laissait à désirer et n'aurait aucun 
succès dans les maisons bourgeoises de Liverpool. 

« Et pourtant, ajouta-t-il, cette odeur fort déplaisante amènera peut-être de 
bons résultats. 

— Et lesquels donc? demanda le charpentier. 

^ Elle attirera sans doute les ours de notre côté, car ils sont friands de ces 
émanations. 

— Bon, répliqua Bell, et la nécessité d'avoir des ours? 

— Ami Bell, répondit Johnson, il ne nous faut plus compter sur les phoques ; 
ils ont disparu, et pour longtemps; si les ours ne viennent pas à leur tour fournir 
leur part de combustible, je ne sais pas ce que nous deviendrons. 

— Tu dis vrai, Johnson; notre sort est loin d'être assuré; cette situation est 
effrayante. Et si ce genre de chauffage vient à nous manquer... je ne vois pas 
trop le moyen... 

- Il y en aurait encore un !.. . 

— Encore un? reprit Bell. 

— Oui, Bell! en désespoir de cause... mais jamais le capitaine... Et cepen- 
dant, il faudra peut-être en venir là. » 

Le vieux Johnson secoua tristement la tête et tomba dans des réflexions silen- 
cieuses dont Bell ne voulut pas le tirer. Il savait que ces morceaux de graisse si 
péniblement acquis ne dureraient pas huit jours, malgré la plus sévère économie. 

Le maître d'équipage ne se trompait pas. Plusieurs ours, attirés par ces exha- 
laisons fétides, furent signalés sous le vent du Forward; les hommes valid. s 
leur donnèrent la chasse; mais ces animaux sont doués d'une vitesse rem;.r 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 189 

quable et d'une finesse qui déjoue tous les stratagèmes; il fut impossible de les 
approcher, et les balles les plus adroites ne purent les atteindre. 

L'équipage du brick fut sérieusement menacé de mourir de froid; il était 
incapable de résister quarante-huit heures à une température pareille, qui enva- 
hirait la salle commune. Chacun voyait venir avec terreur la fin du dernier mor- 
ceau de combustible. 

Or, cela arriva le 20 décembre, à trois heures du soir; le feu s'éteignit ; les 
matelots, rangés en cercle autour du poêle, se regardaient avec des yeux ha- 
gards. Hatteras demeurait immobile dans son coin; le docteur, suivant son 
habitude, se promenait avec agitation ; il ne savait plus à quoi s'ingénier. 

La température tomba subitement dans la salle à sept degrés au-dessous de 
zéro ( — 22o centig.). 

Mais si le docteur était à bout d'imagination, s'il ne savait plus que faire, 
d'autres le savaient pour lui. Aussi Shandon, froid et résolu, Pen, la colère aux 
yeux, et deux ou trois de leurs camarades, de ceux qui pouvaient encore se 
traîner, s'avancèrent vers Hatteras. 

« Capitaine ! » dit Shandon. 

Hatteras, absorbé dans ses pensées, ne l'entendit pas. 

a Capitaine ! » répéta Shandon en le touchant de la main. 

Hatteras se redressa. 

'( Monsieur, dit-il. 

— Capitaine, nous n'avons plus de feu. 

— Eh bien? répondit Hatteras. 

— Si votre intention est que nous mourions de froid, reprit Shandon avec 
une terrible ironie, nous vous prions de nous en informer ! 

— Mon intention, répondit Hatteras d'une voix grave, est que chacun ici fasse 
son devoir jusqu'au bout. 

— 11 y a quelque chose au-dessus du devoir, capitaine, répondit le second, 
c'est le droit à sa propre conservation. Je vous répète que nous sommes sans 
feu, et, si cela continue, dans deux jours, pas un de nous ne sera vivant! 

— Je n'ai pas de bois, répondit sourdement Hatteras. 

— Eh bien! s'écria violemment Pen, quand on n'a plus de bois, on va en 
couper où il en pousse I » 

Hatteras pâlit de colère. 
■< Où cela? dit-il. 

— - Abord, répondit insolemment le matelot. , 

— A bord ! reprit le capitaine, les poings crispés, Tœil étincelant. 



190 



AVENTURES DU CAPITAINE IIATTERAS 



— Sans doute, répondit Pen ; quand le navire n'est plus bon à porter son 
équipage, on brûle le navire ! » 

Au commencement de cette phrase, Halteras avait saisi une hache ; à la fin, 
cette hache était levée sur la tête de Pen. 

(( Misérable! » s'écria-t-il. 

Le docteur se jeta au-devant de Pen, qu'il repoussa ; la hache, retombant à 
terre, entailla profondément le plancher. Johnson, Bell, Simpson, groupés au- 
tour d'Hatteras, paraissaient décidés à le soutenir. Mais des voix lamentables, 
plaintives, douloureuses, sortirent de ces cadres transformés en lits de mort. 




« Du feu! du feu! » criaient les infortunés malades, envahis par le froid sous 
leurs couvertures 

Hatteras fit un effort sur lui-même, et, après quelques instants de silence, il 
prononça ces mots d'un ton calme : 

v< Si nous détruisons notre navire, comment regagnerons-nous l'Angleterre? 

— Monsieur, répondit Johnson, on pourrait peut-être brûler sans inconvé- 
nient les parties les moins utiles, le plat-bord, les bastingages... 

— Il resterait toujours les chaloupes, reprit Shandon; et, d'ailleurs, qui nous 
empêcherait de reconstruire un navire plus petit avec les débris de l'ancien!. . 

— Jamais! répondit Hatteras. 

— Mais... reprirent plusieurs matelots en élevant la voix. 

— Nous avons de l'esprit-de-vin en grande quantité, répondit Hatteras; brù- 
lez-le jusqu'à la dernière goutte. 

— Eh bien, va pour de l'esprit-de-vin! » répondit Johnson avec une confianco 
affectée qui était loin de son cœur. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



Et, à l'aide de larges mèches trempées dans cette liqueur, dont la flamme pâle 
léchait les parois du poêle, il put élever de quelques degrés la température de 
la salle. 

Pendant les jours qui suivirent cette scène désolante, le vent revint dans le 
sud, le thermomètre remonta ; la neige tourbillonna dans une atmosphère moins 
rigide. Quelques-uns des hommes purent quitter le navire aux heures les moins 
humides du jour ; mais les ophthalmies et le scorbut retinrent la plupart d'entre 
eux à bord ; d'ailleurs, ni la chasse ni la pêche ne furent praticables. 

Au reste, ce n'était qu'un répit dans les atroces violences du froid, et, le 25, 
après une saute de vent inattendue, le mercure gelé disparut de nouveau dans 




la cuvette de l'instrument; on dut alors s'en rapporter au thermomètre à esprit- 
de-vin, que les plus grands froids ne parviennent pas à congeler. 

Le docteur, épouvanté, le trouva à soixante-six degrés au-dessous de zéro 
(— 52° centig.). C'est à peine s'il avait jamais été donné à l'homme de supporter 
une telle température. 

La glace s'étendait en longs miroirs ternis sur le plancher; un épais brouillard 
envahissait la salle; l'humidité retombait en neige épaisse; on ne se voyait 
plus ; la chaleur humaine se retirait des extrémités du corps ; les pieds et les 
mains devenaient bleus; la tête se cerclait de fer, et la pensée confuse, amoin- 
drie, gelée, portait au délire, Symptôme effrayant : la langue ne pouvait plus 
articuler une parole. 

Depuis ce jour où on le menaça de brûler son navire, Hatteras rôdait pendant 
de longues heures sur le pont. Il surveillait, il veillait. Ce bois, c'était sa chair à 
lui! On lui coupait un membre en en coupant un morceau. Il était armé et faisait 
bonne garde, insensible au froid, à la neige, à cette glace qui roidissait ses vête- 
ments et l'enveloppait comme d'une cuirasse de granit. Duk, le comprenant, 
aboyait sur ses pas et l'accompagnait de ses hurlements. 



192 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Cependant, le 25 décembre, il descendit à la salle commune. Le docteur, pro- 
fitant d'un reste d'énergie, alla droit à lui. 

« Ilatteras, lui dit- il. nous allons mourir faute de feu! 

— Jamais ! fit Hatteras , sachant bien à quelle demande il répondait 
ainsi. 




— 11 le faut, reprit doucement le docteur. 

— Jamais, reprit Hatteras avec plus de force, jamais je n'y consentirai. Que 
l'on me désobéisse, si l'on veut! » 

C'était la liberté d'agir donnée ainsi. Johnson et Bell s'élancèrent sur le pont. 
Hatteras entendit le bois de son brick craquer sous la hache. Il pleura. 
Ce jour-là, c'était le jour de Noël, la fête de la famille, en Angleterre, la soi- 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 193 

rée des réunions enfantines ! Quel souvenir amer que celui de ces enfants joyeux 
autour do leur arbre enrubanné! Qui ne se rappelait ces longues pièces de viande 
rôtie que fournissait le bœuf engraissé pour cette circonstance? Et ces tourtes, 
ces mince-pies, où les ingrédients de toutes sortes se trouvent amalgamés pour 
ce jour si cher aux cœurs anglais? Mais ici, la douleur, le désespoir, la misère à 
son dernier degré, et, pour bûche de Noël, ces morceaux du bois d'un navire 
perdu au plus profond de la zone glaciale ! 

Cependant, sous Tinfluence du feu, le sentiment et la force revinrent au cœur 
des matelots; les boissons brûlantes de thé ou de café produisirent un bien-être 
instantané, et l'espoir est chose si tenace à l'esprit, que l'on se reprit à espérer. 
Ce fut dans ces alternatives que se termina cette funeste année lb60, dont le 
précoce hiver avait déjoué les hardis projets d'Hatteras. 

Or, il arriva que précisément ce 1" janvier 1861 fut marqué par une décou- 
verte inattendue. Il faisait un peu moins froid ; le docteur avait repris ses études 
accoutumées ; il lisait les relations de sir Edward Belcher sur son expédition dans 
les mers polaires. Tout d'un coup, un passage inaperçu jusqu'alors le frappa 
d'étonnement ; il relut, et ne put s'y méprendre. 

Sir Edward Belcher racontait qu'après être parvenu à l'extrémité du canal de 
la Reine, il avait découvert des traces importantes du passage et du séjour des 
hommes. 

« Ce sont, disait-il, des restes d'habitations bien supérieures à tout ce que l'on 
« peut attribuer aux habitudes grossières des tribus errantes d'Esquimaux. 
« Leurs murs sont bien assis dans le sol profondément creusé ; l'aire de l'inté- 
« rieur, recouverte d'une couche épaisse de beau gravier, a été pavée. Des osse- 
« ments de rennes, de morses, de phoques s'y voient en grande quantité. Nous 
« rencontrâmes du charbon. « 

Aux derniers mots, une idée surgit dans l'esprit du docteur; il emporta son 
livre et vint le communiquer à Hatteras. 

« Du charbon ! s'écria ce dernier. 

— Oui, Hatteras, du charbon, c'est-à-dire le salut pour nous ! 

— Du charbon ! sur cette côte déserte ! reprit Hatteras. Non, cela n'est pas 
possible ! 

— Pourquoi en douter, Hatteras? Belcher n'eût pas avancé un tel fait sans en 
être certain, sans l'avoir vu de ses propres yeux 

— Eh bien, après, docteur? 

— Nous ne sommes pas à cent milles de la côte où Belcher vit ce charbon . 
Qu'est-ce qu'une excursion de cent milles? Rien. On a souvent fait des recher- 

25 



\U AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



ches plus longues à travers les glaces et par des froids aussi grands. Partons 
donc, capitaine ! 

— Partons! » s'écria Hatteras, qui avait rapidement pris son parti, et, avec la 
mobilité de son imagination, entrevoyait des chances de salut. 

Johnson fut aussitôt prévenu de cette résolution ; il approuva fort le projet ; il 
le communiqua à ses camarades; les uns y applaudirent, les autres l'accueillirent 
avec indifférence. 

« Du charbon sur ces côtes! dit Wall, enfoui dans son lit de douleur. 

— Laissons-les faire, » lui répondit mystérieusement Shandon. 

Mais, avant même que les préparatifs de voyage fussent commencés, Hatteras 
voulut reprendre avec la plus parfaite exactitude la position du Foncard. On 
comprend aisément l'importance de ce calcul, et pourquoi cette situation devait 
être mathématiquement connue. Une fois loin du navire, on. ne saurait le re- 
trouver sans chiffres certains. 

Hatteras monta donc sur le pont; il recueillit à divers moments plusieurs dis- 
tances lunaires et les hauteurs méridiennes des principales étoiles. 

Ces observations présentaient de sérieuses difficultés ; car, par cette basse 
température, le verre et les miroirs des instruments se couvraient d'une couche 
de glace au souffle d'Hatteras; plus d'une fois ses paupières furent entièrement 
brûlées en s'appuyant sur le cuivre des lunettes. 

Cependant il put obtenir des bases très-exactes pour ses calculs, et il revint les 
chiffrer dans la salle. Quand ce travail fut terminé, il releva la tête avec stupé- 
faction, prit sa carte, la pointa et regarda le docteur. 

« Eh bien? demanda celui-ci. 

— Par quelle latitude nous trouvions-nous au commencement de l'hivernage ? 

— Mais par soixante-dix-huit degrés quinze minutes de latitude, et quatre 
vingt-quinze degrés trente-cinq minutes de longitude, précisément au pôle du 
froid. 

— Eh bien, ajouta Hatteras à voix basse, notre champ de glace dérive ! Nous 
sommes de deux degrés plus au nord et plus à l'ouest, à trois cents milles au 
moins de votre dépôt de charbon ! 

— Et ces infortunés qui ignorent! s'écria le docteur. 

— Silence! » fit Hatteras en portant son doigt à ses lèvres. 



I 



LES xVNGLAlS AU POLE NORD J9o 



CHAPITRE XXVIII. — PRÉPARATIFS DE DEPART. 



Hatteras ne voulut pas mettre son équipage au courant de cette situation nou- 
velle. 11 avait raison. Ces malheureux, se sachant entraînés vers le nord avec une 
force irrésistible, se fussent livrés peut-être aux folies du désespoir. Le docteur 
le comprit et approuva le silence du capitaine. 

Celui-ci avait renfermé dans son cœur les impressions que lui causait cette 
découverte. Ce fut son premier instant de bonheur depuis ces longs mois passés 
dans sa lutte incessante contre les éléments. Il se trouvait reporté à cent cin- 
quante milles plus au nord, à peine à huit degrés du pôle! Mais cette joie, il la 
cacha si profondément, que le docteur ne put pas même la soupçonner. Celui ci 
se demanda bien pourquoi l'œil d'Hatteras brillait d'un éclat inaccoutumé ; mais 
ce fut tout, et la réponse si naturelle à cette question ne lui vint même pas à 
l'esprit. 

Le Forward, en se rapprochant du pôle, s'était éloigné de ce gisement de 
charbon observé par sir Edward Belcher; au lieu de cent milles, il fallait, pour 
le chercher, revenir de deux cent cinquante milles vers le sud. Cependant, après 
une courte discussion à cet égard entre Hatteras et Clawbonny, le voyage fut 
maintenu. 

Si Belcher avait dit vrai, et l'on ne pouvait mettre sa véracité en doute, les 
choses devaient se trouver dans l'état où il les avait laissées. Depuis 1853, pas 
une expédition nouvelle ne fut dirigée vers ces continents extrêmes. On ne ren- 
contrait que peu ou point d'Esquimaux sous cette latitude. La déconvenue arrivée 
à l'ile Beechey ne pouvait se reproduire sur les côtes du Nouveau-Cornouailles. 
La basse température de climat conservait indéfiniment les objets abandonnés à 
son influence. Toutes les chances se ré\inissaient donc en faveur de cette excur- 
sion à travers les glaces. 

On calcula que ce voyage pourrait durer quarante jours au plus, et les pré- 
paratifs furent faits par Johnson en conséquence. 

Ses soins se portèrent d'abord sur le traîneau ; il était de forme groënlandaise, 
large de trente-cinq pouces, et long de vingt-quatre pieds. Les Esquimaux en 
construisent qui dépassent souvent cinquante pieds de longueur. Celui-ci se com- 
posait de longues planches recourbcies à l'avant et à l'arrière, et tendues comme 



196 AVENTURES DU CAPITALXE HATTERAS 

I . 

un arc par deux fortes cordes. Cette disposition lui donnait un certain ressort de 
nature à rendre les chocs moins dangereux. Ce traîneau courait aisément sur la 
glace ; mais par les temps de neige, lorsque les couches blanches n'étaient pas 
encore durcies, on lui adaptait deux châssis verticaux juxtaposés, et, élevé de la 
sorte, il pouvait avancer sans accroître son tirage. D'ailleurs, en le frottant d'un 
mélange de soufre et de neige, suivant la méthode esquimau, il glissait avec une 
remarquable facilité. 




Son attelage se composait de six chiens ; ces animaux, robustes malgré leur 
maigreur, ne paraissaient pas trop souffrir de ce rude hiver ; leurs harnais de peau 
de daim étaient en bon état; on devait compter sur cet équipage, que les Groën- 
landais d'Uppernawik avaient vendu en conscience. A eux six, ces animaux pou- 
vaient traîner un poids de deux mille livres, sans se fatiguer outre mesure. 

Les effets de campement furent une tente, pour le cas où la construction d'une 
snow-house* serait impossible, une large toile de mackintosh, destinée à s'étendre 
sur la neige, qu'elle empêchait de fondre au contact du corps, et enfin plusieurs 
couvertures de laine et de peau de buffle. De plus, on emporta l'halkett-boat. 

Les provisions consistèrent en cinq caisses depemmican pesant environ quatre 
cent cinquante livres ; on comptait une livre de pemmican par homme et par 
chien; ceux-ci étaient au nombre de sept, en comprenant Duk ; les hommes ne 
devaient pas être plus de quatre. On emportait aussi douze gallons d'esprit-de- 
vin, c'est-à-dire cent cinquante livres à peu près, du thé, du biscuit en quantité 
suffisante, une petite cuisine portative, avec une notable quantité de mèches et 
d'étoupes, de la poudre, des munitions et quatre fusils à deux coups. Les 
hommes de l'expédition, d'après l'invention du capitaine Parry, devaient se 
ceindre de ceintures en caoutchouc, dans lesquelles la chaleur du corps et le 

' Maison de neige. 



LES ANCxLAlS W POLE NORD 197 



mouvement de la marche maintenaient du café, du thé et de Teau à l'état 
liquide. 

Johnson soigna tout particuhèrement la confection des snow-shoes', fixées 
sur des montures en bois garnies de lanières de cuir; elles servaient de patins; 
sur les terrains entièrement glacés et durcis, les mocassins de peau de daim 
les remplaçaient avec avantage ; chaque voyageur dut être muni de deux paires 
des unes et des autres. 

Ces préparatifs si importants, puisqu'un détail omis peut amener la perte 
d'une expédition, demandèrent quatre jours pleins. Chaque midi^ Hatteras eut 
soin de relever la position de son navire ; il ne dérivait plus, et il fallait cette 
certitude absolue pour opérer le retour. 

Hatteras s'occupa de choisir les hommes qui devaient le suivre. C'était une 
grave décision à prendre ; quelques-uns n'étaient pas bons à emmener, mais 
on devait aussi regarder à les laisser à bord. Cependant, le salut commun dé- 
pendant de la réussite du voyage, il parut opportun au capitaine dechoisiravant 
tout des compagnons sûrs et éprouvés. 

Shandon se trouva donc exclu; il ne manifesta, d'ailleurs, aucun regret à 
cet égard. James Wall^ complètement alité, ne pouvait prendre part à l'expé- 
dition. 

L'état des malades, au surplus, n'empirait pas; leur traitement consistait en 
frictions répétées et en fortes doses de jus de citron; il n'était pas difficile à 
suivre et ne nécessitait aucunement la présence du docteur. Celui-ci se mit donc 
en tète des voyageurs, et son départ n'amena pas la moindre réclamation. 

Johnson eût vivement désiré accompagner le capitaine dans sa périlleuse 
entreprise; mais celui-ci le prit à part, et d'une voix aft'ectueuse, presque 
émue : 

a Johnson, lui dit-il, je n'ai de confiance qu'en vous. Vous êtes le seul officier 
auquel je puisse laisser mon navire. 11 f.uit que je vous sache là pour surveiller 
Shandon et les autres. Ils sont enchaînés ici par l'hiver; mais qui sait les funestes 
résolutions dont leur méchanceté est capable? Vous serez muni de mes instruc- 
tions formelles, qui remettront au besoin le commandement entre vos mains. 
Vous serez un autre mQi-même. Notre absence durera quatre à cinq semaines 
au plus, et je serai tranquille, vous ayant là où je ne puis être. 11 vous faut dii 
bois, Johnson. Je lésais! mais, autant qu'il sera possible, épargnez mon pauvre 
navire. Vous m'entendez, Johnson? 

' Chaussures à neige. 



d98 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— Je vous entends, capitaine, répondit le vieux marin, et je resterai, puisque 
cela vous convient ainsi, 

— Merci! » dit flatteras en serrant la main de son maître d'équipage, et il 
ajouta : 

« Si vous ne nous voyez pas revenir, Johnson, attendez jusqu'à la débâcle 
prochaine, et tâchez de pousser une reconnaissance vers le pôle. Si les autres 
s'y opposent, ne pensez plus à nous, et ramenez le Forwnrd en Angleterre. 

— C'est votre volonté, capitaine? 

— Ma volonté absolue, répondit flatteras. 

— Vos ordres seront exécutés, » dit simplement Johnson. 

Cette décision prise, le docteur regretta son digne ami, mais il dut recon- 
naître qu'Hatteras faisait bien en agissant ainsi. 

Les deux autres compagnons de voyage furent Rell le charpentier, et Simpson. 
Le premier, bien portant, brave et dévoué, devait rendre de grands services 
pour les campements sur la neige; le second, quoique moins résolu, accepta 
cependant de prendre part à une expédition dans laquelle il pouvait être fort 
utile en sa double qualité de chasseur et de pêcheur. 

Ainsi ce détachement se composa d'Hatteras, de Clawbonny, de Bell, de 
Simpson et du fidèle Duk : c'étaient donc quatre hommes et sept chiens à 
nourrir. Les approvisionnements avaient été calculés en conséquence. 

Pendant les premiersjours de janvier, la température se maintint, en moyenne, 
à trente-trois degrés au-dessous de zéro (— ST^centig.). flatteras guettait avec 
impatience un changement de temps; plusieurs fois il consulta le baromètre, 
mais il ne fallait pas s'y fier; cet instrument semble perdre sous les hautes lati- 
tudes sa justesse habituelle; la nature, dansées climats, apporte de notables 
exceptions à ses lois générales: ainsi la pureté du ciel n'était pas toujours accom- 
pagnée de froid, et la neige ne ramenait pas une hausse dans la température ; le 
baromètie restait incertain, ainsi que l'avaient déjà remarqué beaucoup de na- 
vigateurs des mers polaires ; il descendait volontiers avec des vents du nord et 
de l'est; bas, il amenait du beau temps ; haut, de la neige ou de la pluie. On ne 
pouvait donc compter sur ses indications. 

Enfin, le 5 janvier, une brise de l'est ramena une reprise de quinze degrés ; la 
colonne thermométrique remonta à dix-huit degrés au-dessous de zéro 
(— 28° centig.). flatteras résolut de partir le lendemain; il n'y tenait plus, à 
voir sous ses yeux dépecer son navire; la dunette avait passé tout entière dans 
le poêle. •• 
Donc, le 6 janvier, au milieu de rafales de neige, l'ordre du départ fut donné. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD i99 



Le docteur fit ses dernières recommandations aux malades ; Bell et Simpson 
échangèrent de silencieux serrements de main avec leurs compagnons Hatteras 
voulut adresser ses adieux à haute voix, mais il se vit entouré de mauvais re- 
gards. Il crut surprendre un ironique sourire sur les lèvres de Shandoii. Il se 
tut. Peut-être même hésita-t-il un instant à partir, en jetant les yeux sur le 
Foncard. 

Mais il n'y avait pas à revenir sur sa décision ; le traîneau chargé et attelé 
attendait sur le champ de glace; Bell prit les devants; les autres suivirent. John- 
son accompagna les voyageurs pendant un quart de .mille; puis Hatteras le pria 
de retourner à bord, ce que le vieux marin fit après un long geste d'adieu. 

En ce moment, Hatteras, se retournant une dernière fois vers le brick, vit 
l'extrémité de ses mâts disparaître dans les sombres neiges du ciel. 



CHAPITRE XXIX. — A TRAVERS LES CHAMPS DE GLACE. 



La petite troupe descendit vers le sud-est. Simpson dirigeait l'équipage du 
traîneau. Duk l'aidait avec zèle, ne s'étonnant pas trop du métier de ses sem- 
blables. Hatteras et le docteur marchaient derrière, tandis que Bell, chargé 
d'éclairer la route, s'avançait en tête, sondant les glaces du bout de son bâton 
ferré. 

La hausse du thermomètre annonçait une neige prochaine ; celle-ci ne se fit 
pas attendre et tomba bientôt en épais flocons. Ces tourbillons opaques ajou- 
taient aux difficultés du voyage ; on s'écartait de la ligne droite ; on n'allait pas 
vite ; cependant, on put compter sur une moyenne de trois milles à l'heure. 

Le champ de glace, tourmenté par les pressions de la gelée, présentait une 
surface inégale et raboteuse ; les heurts du traîneau devenaient fréquents, et, 
suivant les pentes de la route, il s'inclinait parfois sous des angles inquiétants; 
mais enfin on se tira d'affaire. 

Hatteras et ses compagnons se renfermaient avec soin dans leurs vêtements 
de peau, taillés à la mode groënlandaise ; ceux-ci ne brillaient pas par la coupe, 
mais ils s'appropriaient aux nécessités du climat ; la figure des voyageurs se 
trouvait encadrée dans un étroit capuchon impénétrable au vent et à la neige; 
la bouche, le nez, les yeux subissaient seuls le contact de l'air, et il n'eût pas 
fallu les en garantir ; rien d'incommode comme les hautes cravates et les cache- 
nez, bientôt roidis par la glace ; le soir, on n'eût pu les enlever qu'cà coups de 



200 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



hache, ce qui, même dans les mers arctiques,, est une vilaine manière de se 
déshabiller. Il fallait, au contraire, laisser un libre passage à la respiration, qui, 
devant un obstacle, se fût immédiatement congelée 

L'interminable plaine se poursuivait avec une fatigante monotonie ; partout 
des glaçons amoncelés sous des aspects uniformes, des hummocks dont l'irré- 





gularité fmissait par sembler régulière, des blocs fondus dans un même moule, 
et des ice bergs entre lesquels serpentaient de tortueuses vallées; on marchait 
la boussole à la main; les voyageurs parlaient peu. Dans cette froide atmo» 
sphère, ouvrir la bouche constituait une véritable souffrance; des cristaux de 
glace aigus se formaient soudain entre les lèvres, et la chaleur de l'haleine ne 
parvenait pas à les dissoudre. La marche restait silencieuse, et chacun tàtait de 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 501 

son bâton ce sol inconnu. Les pas de Bell s'imprégnaient dans les couches molles ; 
on les suivait attentivement, et, là où il passait, le reste de la troupe pouvait se 
hasarder à son tour. 

Des traces nombreuses d'ours et de renards se croisaient en tous sens ; mais il 
l'ut impossible, pendant cette première journée, d'apercevoir un seul de ces 
animaux; les chasser eût été d'ailleurs dangereux et inutile; on ne pouvait 
encombrer le traîneau, déjà lourdement chargé. 

Ordinairement, dans les excursions de ce genre, les voyageurs ont soin de 
laisser des dépôts de vivres sur leur route ; ils les placent dans des cachettes de 
neige à l'abri des animaux, se déchargeant d'autant pour leur voyage, et, au 
retour, ils reprennent peu à peu ces approvisionnements, qu'ils n'ont pas eu la 
peine de transporter. 

Hatteras ne pouvait recourir à ce moyen sur un champ de glace peut-être 
mobile; enterre ferme, ces dépôts eussent été praticables, mais non à travers 
les ice-fields, et les incertitudes de la route rendaient fort problématique un 
retour aux endroits déjà parcourus. 

A midi, Hatteras fit arrêter sa petite troupe à l'abri d'une muraille de glace; 
le déjeuner se composa de pemmican et de thé bouillant ; les qualités revivi- 
fiantes de cette boisson produisirent un véritable bien-être, et les voyageurs ne 
s'en firent pas faute. 

La route fut reprise après une heure de repos ; vingt milles environ avaient été 



i^s .^.c- 




franchis pendant cette première journée de marche; au soir, hommes et chiens 
étaient épuisés. 

Cependant, malgré la fatigue, il fallut construire une maison de neige pour y 
passer la nuit; la tente eût été insuffisante. Ce fut l'atiaire dune heure et demie. 
Bell se montra fort adroit; les blocs de glace taillés au couteau se superposè- 
rent avec rapidité, s'arrondirent en forme de dôme, et un dernier quartier vmt 

26 



202 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



assurer la solidité de l'édifice, en formant clef do voûte; la neige molle servait 
de mortier; elle remplissait les interstices; et, bientôt durcie, elle fit un bloc 
unique de la construction tout entière. 

Une ouverture étroite, et par laquelle on se glissait en rampant, donnait accès 
dans cette grotte improvisée; le docteur s'y enfourna non sans peine, et les 
autres le suivirent. On prépara rapidement le souper sur la cuisine à esprit-de- 
vin. La température intérieure de cette snow-liouse était fort supportable : le 
vent, qui faisait rage au dehors, ne pouvait y pénétrer. 

« A table! n s'écria bientôt le docteur de sa voix la plus aimable. 

Et ce repas, toujours le même, peu varié, mais réconfortant, se prit en com- 
mun. Quand il fut terminé, on ne songea plus qu'au sommeil; les toiles de 
mackintosh, étendues sur la couche de neige, préservaient de toute humidité. 
On fit sécher à la flamme de la cuisine portative les bas et les chaussures; puis, 
trois des voyageurs, enveloppés dans leur couverture de laine, s'endormirent 
tour à tour sous la garde du quatrième ; celui-là devait veiller à la sûreté de tous 
et empêcher l'ouverture de la maison de se boucher, car, faute de ce soin, on 
risquait d'être enterré vivant. 

Duk partageait la chambre commune ; l'équipage de chiens demeurait au de- 
hors, et, après avoir pris sa part du souper, il se blottit sous une neige qui lui fit 
bientôt une imperméable couverture, 

La fatigue de cette journée amena un prompt sommeil. Le docteur prit son 
quart de veille à trois heures du matin ; l'ouragan se àôchaînait dans la nuit. 
Situation étrange que celle de ces gens isolés, perdus dans les neiges, enfouis 
dans ce tombeau dont les murailles s'épaississaient sous les rafales ! 

Le lendemain matin, à six heures, la marche monotone fut reprise ; toujours 
mêmes vallées, mêmes ice-bergs, une uniformité qui rendait difficile le choix 
des points de repère. Cependant la température, s'abaissant de quelques degrés, 
rendit plus rapide la course des voyageurs, en glaçant les couches de neige. 
Souvent on rencontrait certains monticules qui ressemblaient à des cairns ou à 
des cachettes d'Esquimaux ; le docteur en fit démolir un pour l'acquit de sa 
conscience et n'y trouva qu'un simple bloc de glace.' 

« Qu'espérez-vous, CLwbonny? lui disait Hatteras; ne sommes-nous pas les 
premiers hommes à fouler cette partie du globe? 

— Cela est probable, répondit le docteur, mais enfin, qui sait? 

— Ne perdons pas de temps en vaines recherches, reprenait le capitaine; j'ai 
hâte d'avoir rejoint mon navire, quand même ce combustible si désiré viendrait 
à nous manquer. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 203 



— A cet égard, dit le docteur, j'ai bon espoir. 

— Docteur, disait souvent Hatteras, j'ai eu tort de quitter le Forward ; c'est 
une faute! la place d'un capitaine est à son bord, et non ailleurs. 

— Johnson est là. 

— Sans doute! Enfin... hâtons-nous! hâtons-nous! » 

L'équipage marchait rapidement; on entendait les cris de Simpson qui exci- 
tait les chiens; ceux-ci, par suite d'un curieux phénomène de phosphorescence, 
couraient sur un sol enflammé, et les châssis du traîneau semblaient soulever 
une poussière d'étincelles. Le docteur s'était porté en avant pour examiner la 
nature de cette neige, quand tout d'un coup, en voulant sauter un hummock, il 
disparut. Bell, qui se trouvait rapproché de lui, accourut aussitôt. 

«Eh bien, monsieur Clawbonny, cria-t-il avec inquiétude, pendant qu'Hat- 
teras et Simpson le rejoignaient, où êtes-vous? 

— Docteur ! fit le capitaine. 

— Par ici! dans un trou, répondit une voix rassurante; un bout de corde, et 
je remonte à la surface du globe. » 

On tendit une corde au docteur, qui se trouvait blotti au fond d'un entonnoir 
creux d'une dizaine de pieds; il s'attacha par le milieu du corps, et ses trois 
compagnons le halèrent, non sans peine. 

« Êtes- vous blessé? demanda Hatteras. 

— Jamais ! il n'y a pas de danger avec moi , répondit le docteur en secouant 
sa bonne figure toute neigeuse. 

— Mais comment cela vous est-il arrivé? 

— Eh! c'est la faute de la réfraction! répondit-il en riant, toujours la réfrac- 
tion ! j'ai cru franchir un intervalle large d'un pied, et je suis tombé dans un trou 
profond de dix! Ah! les illusions d'optique! ce sont les seules illusions qui me 
restent, mes amis, mais j'aurai de la peine à les perdre! Que cela vous apprenne 
à ne jamais faire un pas sans avoir sondé le terrain , car il ne faut pas compter 
sur ses sens! Ici, les oreilles entendent de travers et les yeux voient faux! 
C'est vraiment un pays de prédilection. 

— Pouvons-nous continuer notre route? demanda le capitaine. 

— Continuons, Hatteras, continuons ! cette petite chute m'a fait plus de bien 
que de mal. » 

La route au sud-est fut reprise, et, le soir venu, les voyageurs s'arrêtaient, 
après avoir franchi une distance de vingt- cinq milles; ils étaient harassés, ce qui 
n'empêcha pas le docteur de gravir une montagne de glace , pendant la 
construction de la maison de neiire. 



20 i 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



• La lune, presque pleine encore, brihait d'un éclat extraordinaire dans le ciel 
pur; les étoiles jetaient des rayons d'une intensité surprenante; du sommet de 
l'ice-berg, la vue s'étendait sur l'immense plaine, hérissée de monticules aux 
formes étranges ; à les voir épars, resplendissant sous les faisceaux lunaires, 
découpant leurs profils nets sur les ombres avoisinantes, semblables à des 




colonnes debout, à des fiits renversés, à des pierres tumulaires, on eût dit un 
vaste cimetière sans arbres, triste, silencieux, infini, dans lequel vingt générations 
du monde entier se fussent couchées à Taise pour le sommeil éternel. 

Malgré le froid et la fatigue, le docteur demeura dans une longue con- 
templation dont ses compagnons eurent beaucoup de peine à l'arracher; 
mais il fallait songer au repos; la hutte de neige était préparée : les quatre 



LES ANGLAIS AU POLE NORD =>on 

voyageurs s\ blottirent comme des taupes et ne tardèrent pas à s'endormir. 

Le lendemain et les jours suivants se passèrent sans amener aucun incident 
particulier; le voyage se faisait facilement ou difficilement, avec rapidité ou 
lenteur, suivant les caprices de la température , tantôt âpre et glaciale, tantôt 
humide et pénétrante ; il fallait, selon la nature du sol, employer soit les mocassins, 
soit les chaussures à neige. 

On atteignit ainsi le 13 janvier; la lune, dans son dernier quartier, restait peu 
de temps visible; le soleil, quoique toujours caché sous l'horizon, donnait déjà 
six heures d'une sorte de crépuscule, insuffisant encore pour éclairer la route; il 
fallait la jalonner d'après la direction donnée par le compas. Bell prenait la 
tête ; flatteras marchait en ligne droite derrière lui. Puis Simpson et le docteur, 
les relevant l'un par l'autre, de manière à n'apercevoir qu'Hatteras, cherchaient 
ainsi à se maintenir dans la ligne droite. Et cependant, malgré leurs soins, ils 




s'en écartaient parfois de trente et quarante degrés ; il fallait alors recommencer 
le travail des jalons. 

Le 15 février, le dimanche, Hatteras estimait avoir fait à peu près cent milles 
dans le sud; cette matinée fut consacrée à la réparation de divers objets de 
toilette et de campement ; la lecture du service divin ne fut pas oubliée. 

A midi, l'on se remit en marche ; la température était froide ; le thermomètre 
marquait seulement trente-deux degrés au-dessous de zéro ( — 3G'' centig.), dans 
une atmosphère très-pure. 

Tout à coup, sans que rien pût faire présager ce changement soudain, il 
s'éleva de terre une vapeur dans un état complet de congélation; elle atteignit 
une hauteur de quatre-vingt-dix pieds environ, et resta immobile; on ne se 
voyait plus à un pas de distance; cette vapeur s'attachait aux vêtements, qu'elle 
hérissait de longs prismes aigus. 



206 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Les voyageurs, surpris par ce phénomène du frost-rime ', n'eurent qu'une 
pensée d'abord, celle de se réunir; aussitôt ces divers appels se firent entendre : 
« Oh! Simpson ! 

— Bell! par ici! 

— Monsieur Clawbonny! 

— Docteur! 

— Capitaine! où êtes-vous?» 

Les quatre compagnons de route se cherchaient; les bras étendus dans ce 
brouillard intense, qui ne laissait aucune perception au regard. Mais ce qui 
devait les inquiéter, c'est qu'aucune réponse ne leur parvenait ; on eiàt dit cette 
vapeur impropre à transmettre les sons. 

Chacun eut donc l'idée de décharger ses armes, afin de donner un signal 
de ralliement. Mais, si le son de la voix paraissait trop faible, les détona- 
tions des armes à feu étaient trop fortes, car les échos s'en emparèrent, et, 
répercutées dans toutes les directions, elles produisirent un roulement confus, 
sans direction appréciable. 

Chacun agit alors suivant ses instincts. Hatteras s'arrêta, et, se croisant 
les bras, attendit. Simpson se contenta, non sans peine, de retenir son traîneau. 
Bell revint sur ses pas, dont il rechercha soigneusement les marques avec la 
main. Le docteur, se heurtant aux blocs de glace, tombant et se relevant, alla 
de droite et de gauche, coupant ses traces et s'égarant de plus en plus. 

Au bout de cinq nimutes, il se dit : 

«Gela ne peut pas durer! Singulier climat! Un peu trop d'imprévu, par 
exemple ! On ne sait sur quoi compter, sans parler de ces prismes aigus qui 
vous déchirent la figure. Aho! aho! capitaine! » cria-t-il de nouveau. 

Mais il n'obtint pas de réponse; à tout hasard, il rechargea son fusil, et, mal- 
gré ses gants épais, le froid du canon lui brûlait les mains. Pendant cette opé- 
ration, il lui sembla entrevoir une masse confuse qui se mouvait à quelques pas 
de lui. 

u Enfin! dit-il, Hatteras! Bell! Simpson! Est-ce vous? Voyons, répondez! » 

Un sourd grognement se fit entendre. 

« Haï! pensa le bon docteur, qu'est-ce cela?» 

La masse se rapprochait; en perdant leur dimension première, ses contours 
s'accusaient davantage. Une pensée terrible se fit jour à l'esprit du docteur. 

« Un ours ! » se dit-il. 

' Fumée gelée. 



I 



LES ANGLAIS AU POLK NORD 



207 



En effet, ce devait être un'ours de grande dimension; égaré dans le brouillard, 
il allait, venait, retournait sur ses pas, au risque de heurter ces voyageurs, dont 
certainement il ne soupçonnait pas la présence. 

« Cela se complique! » pensa le docteur en restant immobile. 

Tantôt il sentait le souffle de l'animal, qui, peu après, se perdait dans ce frost- 
rime ; tantôt il entrevoyait les pattes énormes du monstre battant l'air, et elles 
passaient si près de lui que ses vêtements furent plus d'une fois déchirés par 
des griflfes aiguës; il sautait en arrière, et alors la masse en mouvement s'éva- 
nouissait à la façon des spectres fantasmagoriques. 




Mais, en reculant ainsi, le docteur sentit le sol s'élever sous ses pas ; s'aidant 
des mains, se cramponnant aux arêtes des glaçons, il gravit un bloc, puis deux; 
il tâta du bout de son bâton. 

c( Un ice-berg! se dit-il; si j'arrive au sommet, je suis sauvé! » 

Et, ce disant, il grimpa avec une agilité surprenante à quatre-vingts pieds d'élé- 
vation environ ; il dépassait de la tète le brouillard gelé, dont la partie supé- 
rieure se tranchait nettement. 

« Bon!» se dit-il, et, portant ses regards autour de lui, il :'.perçut ses trois 
compagnons émergeant de ce fluide dense. 

« Hatteras ! 

— Monsieur Clawboiiny! 

— Bell! 

— Simpson ! » 

Ces quatre cris partirent presque en même temps ; le ciel, allumé par un 



208 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

magnifique halo, jetait des rayons pâles qui coloraie'nt le frost-rime à la façon 
des nuages, et le sommet des ice-bergs- semblait sortir d'une masse d'argent 
liquide. Les voyageurs se trouvaient circonscrits dans un cercle de moins de 
cent pieds de diamètre. Grâce à la pureté des couches d'air supérieures, par 
une température très - froide , leurs paroles s'entendaient avec une extrême 
facilité, et ils purent converser du haut de leur glaçon. Après les premiers 
coups de fusil, chacun d'eux, n'entendant pas de réponse, n'avait eu rien de 
mieux à faire que de s'élever au-dessus du brouillard, 
« Le traîneau ! cria le capitaine, 

— A quatre-vingts pieds au-dessous de nous, répondit Simpson. 

— En bon état? 

— En bon état. 

— Et Tours? demanda le docteur. 

— - Quel ours? répondit Bell. 

— - L'ours que j'ai rencontré, qui a failli me briser le crâne. 

— Un ours! fit Hatteras; descendons alors. 

— Mais non! répliqua le docteur, nous nous perdrions encore, et ce serait à 
recommencer, 

— Et si cet animal se jette sur nos chiens!... » dit Hatteras. 

En ce moment^ les aboiements de Duk retentirent; ils sortaient du brouillard, 
et ils arrivaient facilement aux oreilles des voyageurs. 

((C'est Duk! s'écria Hatteras. Il y a certainement quelque chose. Je des- 
cends. » 

Des hurlements de toute espèce sortaient alors de la masse, comme un con- 
cert eflVayant ; Duk et les chiens donnaient avec rage. Tout ce bruit ressemblait 
à un bourdonnement formidable, mais sans éclat , ainsi qu'il arrive à des sons 
produits dans une salle capitonnée. On sentait qu'il se passait là, au fond de cette 
brume épaisse, quelque combat invisible, et la vapeur s'agitait parfois comme la 
mer pendant la lutte des monstres marins, 

<' Duk! Duk! s'écria le capitaine en se disposant à rentrer dans le frost- 
rime. 

— Attendez! Hatteras, attendez! répondit le docteur; il me semble que le 
brouillard se dissipe. » 

Il ne se dissipait pas, mais il baissait comme l'eau d'un étang qui se vide peu 
à peu; il paraissait rentrer dans le sol, où il avait pris naissance; les sommets 
resplendissants des ice-bcrgs grandissaient au-aessus de lui ; d'autres, immergés 
jusqu'alors, sortaient comme des îles nouvelles; par une illusion d'optique facile 



I 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



209 



ù concevoir, les voyageurs, accrochés à leurs cônes de glace, croyaient s'élever 
dans l'atmosphère, tandis que le niveau supérieur du brouillard s'abaissait au- 
dessous d'eux. 

Bientôt le haut du traîneau apparut, puis les chiens d'attelage, puis d'autres 
animaux au nombre d'une trentaine, puis de grosses masses s'agitant, et Duk 




sautant, dont la tête sortait de la couche gelée et s'y replongeait tour à tour, 
« Des renards! s'écria Bell. 

— Des ours! répondit le docteur; un, trois, cinq ! 

— Nos chiens! nos provisions! » fit Simpson. 

Une bande de renards et d'ours, ayant rejoint le traîneau, faisait une large 
brèche aux provisions. Linstinct du pillage les réunissait dans un partait accord ■ 

27 



210 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



les chiens aboyaient avec fureur, mais la troupe n'y prenait pas garde, et la 
scène de destruction se poursuivait avec acharnement. 

« Feu ! » s'écria le capitaine en déchargeant son fusil. 

Ses compagnons l'imitèrent. Mais, à cette quadruple détonation, les ours, re- 
levant la tête et poussant un grognement comique, donnèrent le signal du dé- 
part; ils prirent un petit trot que le galop d'un cheval n'eût pas égalé, et, 
suivis de la bande de renards, ils disparurent bientôt au milieu des glaçons du 
nord. 

CHAPITRE XXX. — LE CAIRN. 

La durée de ce phénomène particulier aux climats polaires avait été de trois 
quarts d'heure; les ours et les renards eurent le temps d'en prendre à leur aisej 
ces provisions arrivaient à point pour remettre ces animaux, affamés pendant 
ce rude hiver; la bâche du traîneau déchirée par des griffes puissantes, les 
caisses de pemmican ouvertes et défoncées, les sacs de biscuit pilfés, les provi- 
sions de thé répandues sur la neige, un tonnelet d'esprit-de-vin aux douves dis- 
jointes et vide de son précieux liquide, les effets de campement dispersés, sac- 
cagés, tout témoignait de l'acharnement de ces bêtes sauvages, de leur avidité 
famélique, de leur insatiable voracité. 

« Voilà un malheur, dit Bell en contemplant cette scène de désolation. 

— Et probablement irréparable, répondit Simpson. 

— Evaluons d'abord le dégât, reprit le docteur, et nous en parlerons après. » 
flatteras, sans mot dire, recueillait déjà les caisses et les sacs épars. On ra- 
massa le pemmican et les biscuits encore mangeables. La perte d'une partie de 
Tesprit-de-vin était une chose fâcheuse; sans lui, plus de boisson chaude, plus 
de thé, plus de café. En faisant Tinventaire des provisions épargnées, le docteur 
constata la disparition de deux cents livres de pemmican et de cent cinquante 
livres de biscuit; si le voyage continuait, il devenait nécessaire aux voyageurs de 
se mettre à demi-ration. 

On discuta donc le parti à prendre dans ces circonstances. Devait-on retourner 
au navire et recommencer cette expédition? Mais comment se décider à perdre 
ces cent cinquante milles déjà franchis? Revenir sans ce combustible si néces- 
saire serait d'un effet désastreux sur l'esprit de l'équipage! Trouverait-on encore 
des gens déterminés à reprendre cette course à travers les glaces ? 

Evidemment, le mieux était de se porter en avant, même au prix des pri\a- 
tions les plus dures. 



I 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



211 



Le docteur, Hatteras et Bell étaient pour ce dernier parti. Simpson poussait 
au letour; les fatigues du voyage avaient altéré sa santé; il s'affaiblissait visible- 
ment; mais enfin, se voyant seul de son avis, il reprit sa place en tète du traî- 
neau, et la petite caravane continua sa route au sud. 

Pendant les trois jours suivants, du 15 au 17 janvier, les incidents monotones 
du voyage se reproduisirent. On avançait plus lentement; les voyageurs se fati- 
guaient; la lassitude les prenait aux jambes; les chiens de l'attelage tiraient pé- 
niblement. Cette nourriture insuffisante n'était pas faite pour réconforter bêtes 
et gens. Le temps variait avec sa mobilité accoutumée, sautant d"un froid in- 
tense à des brouillards humides et pénétrants. 

Le 18 janvier, l'aspect des champs de glace changea soudain. Un grand 
nombre de pics, semblables a. des pyramides, terminés par une pointe aiguë et 




d'une grande élévation, se dressèrent à l'horizon. Le sol, à certaines places, per- 
çait la couche de neige; il semblait formé de gneiss, de schiste et de quartz, 
avec quelque apparence de roches calcaires. Les voyageurs foulaient enfin la 
terre ferme, et cette terre devait être, d'après l'estimation, ce continent appelé 
le Nouveau-Cornouailles. 

Le docteur ne put s'empêcher de frapper d'un pied satisfait ce terrain solide ; 
les voyageurs n'avaient plus que cent milles à franchir pour atteindre le cap 
Belcher; mais leurs fatigues allaient singulièrement s'accroître sur ce sol tour- 
menté, semé de roches aiguës, de ressauts dangereux, de crevasses et de préci- 
pices; il fallait s'enfoncer dans l'intérieur des terres et gravir les hautes falaises 
de la côte, à travers des gorges étroites dans lesquelles les neiges s'amoncelaient 
sur une hauteur de trente à quarante pieds. 



212 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Les voyageurs vinrent à regretter promptement le chemin à peu près uni, 
presque facile, des ice-fields si propices au glissage du traîneau. Maintenant, il 
fallait tirer avec force. Les chiens, éreintés, n'y suffisaient plus; les hommes, 
forcés de s'atteler près d'eux, s'épuisaient à les soulager. Plusieurs fois, il devint 
nécessaire de décharger entièrement les provisions pour franchir des monticules 
extrêmement roides, dont les surfaces glacées ne donnaient aucune prise. Tel 
passage de dix pieds demanda des heures entières ; aussi, pendant cette pre- 
mière journée, on gagna cinq milles à peine sur cette terre de Cornouailles, bien 
nommée, assurément, car elle présentait les aspérités, les pointes aiguës, les 
arêtes vives, les roches convulsionnées de l'extrémité sud-ouest de l'Angleterre. 

Le lendemain, le traîneau atteignit la partie supérieure des falaises; les voya- 
geurs, à bout de forces, ne pouvant construire leur maison de neige, durent pas- 
ser la nuit sous la tente, enveloppés dans les peaux de buffle et réchauff"ant leurs 
bas mouillés sur leur poitrine. On comprend les conséquences inévitables d'une 
pareille hygiène; le thermomètre, pendant cette nuit, descendit plus bas que 
quarante-quatre degrés ( — 42" centig.), et le mercure gela. 

La santé de Simpson s'altérait d'une façon inquiétante ; un rhume opiniâtre, 
des rhumatismes violents, des douleurs intolérables, l'obligeaient à se coucher 
sur le traîneau, qu'il ne pouvait plus guider. Bell le remplaça; il souffrait, mais 
ses soutïrances n'étaient pas de nature à l'aliter. Le docteur ressentait aussi l'in- 
fluence de cette excursion par un hiver terrible; cependant, il ne laissait pas une 
plainte s'échapper de sa poitrine; il marchait en avant, appuyé sur son bâton ; il 
éclairait la route, il aidait atout. Hatteras, impassible, impénétrable, insensible, 
valide comme au premier jour avec son tempérament de fer, suivait silencieuse- 
ment le traîneau. 

Le 20 janvier, la température fut si rude que le moindre effort amenait immé- 
diatement une prostration complète. Cependant les difficultés du sol devinrent 
telles que le docteur, Hatteras et Bell s'attelèrent près des chiens; des chocs 
inattendus avaient brisé le devant du trauieau; on dut le raccommoder. Ces 
causes de retard se reproduisaient plusieurs fois par jour. 

Les voyageurs suivaient une profonde ravine, engagés dans la neige jusqu'à 
mi-corps, et suant au miheu d'un froid violent. Ils ne disaient mot. Tout à coup 
Belh placé près du docteur, le regarde avec effroi; puis, sans prononcer une pa- 
role, il ramasse une poignée de neige et en frotte vigoureusement la figure de 
son compagnon. 

a Eh bien, Bell ! » faisait le docteur en se débattant. 

Mais Bell continuait et frottait de son mieux. 



I 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 213 



« Voyons, Bell, reprit le docteur, la bouche, le nez, les yeux pleins de neige, 
ètes-vous fou? Qu'y a-t-il donc? 

— Il y a, répondit Bell, que si vous possédez encore un nez, c"est à moi que 
vous le devez. 

— Un nez! répliqua le docteur, en portant la main à son visage. 

— Oui, monsieur Clawbonny, vous étiez complètement frost-bitten : votre nez 
était tout blanc, quand je vous ai regardé, et sans mon traitement énergique 
vous seriez privé de cet ornement, incommode en voyage, mais nécessaire 
dans l'existence. » 

En f'ïïet, un peu plus, le docteur avait le nez gelé; La circulation du sang 
s'étant heureusement refaite à prop os, grâce aux vigoureuses frictions de Bell, 
tout danger disparut. 

« Merci! Bell, dit le docteur, et à charge de revanche. 




— J'y compte^ monsieur Clawbonny, répondit le charpentier; et plût au ciel 
que nous n'eussions jamais de plus grands malheurs k redouter!' 

— Hélas! Bell, reprit le docteur, vous faites allusion à Simpson 1 Le pauvre 
garçon est en proie à de terribles soutîrances! 

— Craignez-vous pour lui ? demanda vivement Hatteras. 

— Oui, capitaine, reprit le docteur. 

— Et que craignez-vous? 

— Une violente attaque de scorbut. Ses jambes enflent déjà, et se? gencives se 
prennent; le malheureux est là, couché sous les couvertures du traîneau, à 
demi gelé, et les chocs ravivent à chaque instant ses douleurs. Je le plains, 
Halteras, et je ne puis rien pour le soulager! 

— Pauvre Simpson! murmura Bell. 

— Peut-être faudrait-il nous arrêter un jour ou doux, reprit le docteur. 

— S'arrêter! s'écria Hatteras, quand la vie de dix-huit hommes tient à notre 
retour! 



211 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Cependant... fit le docteur. 

Clawbonny, Bell, écoutez-moi, reprit Hatteras, il ne nous reste pas pour 

vino-t jours de vivres! Voyez si nous pouvons perdre un instant ! )> 

Ni le docteur ni Bell ne répondirent un seul mot, et le traîneau reprit sa marche 
un moment interrompue. 

Le soir, on s'arrêta au pied d'un monticule de glace, dans lequel Bell tailla 
promptement une caverne; les voyageurs s'y réfugièrent ; le docteur passa la nuit 
à soigner Simpson ; le scorbut exerçait déjà sur le malheureux ses affreux ra- 
vages, et les souffrances amenaient une plainte continue sur ses lèvres tuméfiées. 

« Ah! monsieur Clawbonnv! 




^i ll^j^ 



— Du courage, mon garçon ! disait le docteur. 

— Je n'en reviendrai pas ! je le sens ! je n'en puis plus ! j'aime mieux mourir ! » 
A ces paroles désespérées, le docteur répondait par des soins incessants; 

quoique brisé lui-même des fatigues du jour, il employait la nuit à composer 
quelque potion calmante pour le malade; mais déjà le lime-juice restait sans ac- 
tion, et des frictions n'empêchaient pas le scorbut de s'étendre peu à peu. 

Le lendemain, il fallait replacer cet infortuné sur le traîneau, quoiqu'il de- 
mandât à rester seul, abandonné, et qu'on le laissât mourir en paix; puis on 
reprenait cette marche effroyable au milieu de difficultés sans cesse accu- 
mulées. 

Les brumes glacées pénétraient ces trois hommes jusqu'aux os; la neige, 
le grésil, leur fouettaient le visage; ils faisaient le métier de bêtes de somme, 
et n'avaient pas même une nourriture suffisante. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 215 

Duk, semblable à son maître, allait et venait, bravant les fatigues, toujours 
alerte, découvrant par instinct la meilleure route à suivre ; on s'en remettait l 
sa merveilleuse sagacité . 

Pendant la matinée du 23 janvier, au milieu d'une obscurité presque complète, 
car la lune était nouvelle, Duk avait pris les devants; durant plusieurs heures, 
on le perdit de vue ; l'inquiétude prit Hatteras, d'autant plus que de nombreuses 
traces d'ours sillonnaient le sol ; il ne savait trop quel parti prendre, quand des 
aboiements se firent entendre avec force. 

Hatteras hâta la marche du traîneau, et bientôt il rejoignit le fidèle animal au 
fond d'une ravine. 

Duk, en arrêt, immobile comme s'il eût été pétrifié, aboyait devant une sorte 
de cairn, fait de quelques pierres à chaux recouvertes d'un ciment de glace. 

« Cette fois, dit le docteur en détachant ses courroies, c'est un cairn, il n'y a 
pas à s'y tromper. 

— Que nous importe ? répondit Hatteras. 

— Hatteras, si c'est un cairn, il peut contenir un document précieux pour 
nous ; il renferme peut-être un dépôt de provisions, et cela vaut la peine d'y 
regarder. 

— Et quel Européen aurait poussé jusqu'ici? fit Hatteras en haussant les 
épaules . 

— 3Iais, à défaut d'Européens, répliqua le docteur, les Esquimaux n'ont-ils 
pu faire une cachette en cet endroit et y déposer les produits de leur pêche et de 
leur chasse ? C'est assez leur habitude, ce me semble. 

— Eh bien ! voyez, Clawbonny, répondit Hatteras ; mais je crains bien que 
vous n'en soyez pour vos peines. » 

Clawbonny et Bell, armés de pioches, se dirigeaient vers le cairn. Duk conti- 
nuait d'aboyer avec fureur. Les pierres à chaux étaient fortement cimentées par 
la glace; mais quelques coups ne tardèrent pas à les éparpiller sur le sol. 

« Il y a évidemment quelque chose, dit le docteur. 

— Je le crois, » répondit Bell. 

Ils démolirent le cairn avec rapidité. Bientôt une cachette fut découverte ; 
dans cette cachette se trouvait un papier tout humide. Le docteur sen empara, 
le cœur palpitant. Hatteras accourut, prit le document et lut : 

« Altam..., Porpoîse, 13 déc... 1860, 12..° long... 8..° 35' lat... » 

« Le Porpoise ! dit le docteur. 

— Le Porpoise! répéta Hatteras. Je ne connais pas de navire de ce nom à fré- 
quenter ces mers. 



216 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Il est évident, reprit le docteur, que des navigateurs, des naufragés peut- 
être, ont passé là depuis moins de deux mois. 

— Cela est certain, répondit Bell. 





"'iB.'eUf.fjg 



— Qu'allons-nous faire ? demanda le docteur, 

— Continuer notre route, répondit froidement Hatteras. Je ne sais ce qu'est ce 
navire le Porpoise, mais je sais que le brick le Foricard attend notre retour. » 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



217 



CHAPITRE ■'''XXI. LA MORT DE SIMPSON. 

Le voyage fut repris ; 1 esprit de chacun o'emplissait d'idées nouvelles et 
inattendues, car une rencontre dans ces terres boréales est l'événement le plus 
grave qui puisse se produire. Hatteras fronçait le sourcil avec inquiétude. 

« Le Porpoise! se demandait-il ; qu'est-ce que ce navire ? Et que vient-il faire 
si près du pôle ? » 



I 




A cette pensée, un frisson le prenait en dépit de la température. Le docteur 
et Bell, eux, ne songeaient qu'aux deux résultats que pouvait amener la décou- 
verte de ce document : sauver leurs semblables ou être sauvés par eux. 

Mais les difficultés, les obstacles, les fatigues revinrent bientôt, et ils ne durent 
songer qu'à leur propre situation, si dangereuse alors. 

L'état de Simpson empirait ; les symptômes d'une mort prochaine ne purent 
être méconnus par le docteur. Celui-ci n'y pouvait rien ; il souffrait cruellement 
lui-même d'une ophthalmie douloureuse qui pouvait aller jusqu'à la cécité, s'il 
n'y prenait garde. Le crépuscule donnait alors une quantité suffisante de 
lumière, et cette lumière, réfléchie par les neiges, brûlait les yeux ; il était diffi- 
cile de se protéger contre cette réflexion, car les verres des lunettes, se revêtant 
d'une croûte glacée, devenaient opaques et interceptaient la vue. Or, il fallait 
veiller avec soin aux moindres accidents de la route et les relever du plus loin 

28 



218 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

possible ; force était donc de braver les dangers de l'oplithalmie ; cependant le 
docteur et Bell, se couvrant les yeux, laissaient tour à tour à chacun d'eux le 
soin de diriger le traîneau. 

Celui-ci glissait mal sur ses châssis usés; le tirage devenait de plus en plus 
pénible ; les difficultés du terrain ne diminuaient pas ; on avait affaire à un con- 
tinent de nature volcanique, hérissé et sillonné de crêtes vives ; les voyageurs 
avaient dû, peu à peu, s'élever à une hauteur de quinze cents pieds pour franchir 
le sommet des montagnes. La température était là plus âpre ; les rafales et les 
tourbillons s'y déchaînaient avec une violence sans égale, et c'était un triste 
spectacle que celui de ces infortunés se traînant sur ces cimes désolées. 

Ils étaient pris aussi du mal de la blancheur; cet éclat uniforme écœurait ; il 
enivrait, il donnait le vertige; le sol semblait manquer et n'offrir aucun point 
fixe sur cette immense nappe ; le sentiment éprouvé était celui du roulis, pen- 
dant lequel le pont du navire fuit sous le pied du marin ; les voyageurs ne pou- 
vaient s'habituer à cet effet, et la continuité de cette sensation leur portait à la 
tête. La torpeur s'emparait de leurs membres, la somnolence de leur esprit, et 
souvent ils marchaient comme des hommes à peu près endormis; alors un cahot, 
un heurt inattendu, une chute même, les tirait de cette inertie, qui les reprenait 
quelques instants plus tard. 

Le 25 janvier, ils commencèrent à descendre des pentes abruptes; leurs fati- 
gues s'accrurent encore sur ces déclivités glacées ; un faux pas, bien difficile à 
éviter, pouvait les précipiter dans des ravins profonds ; et, là, ils eussent été 
perdus sans ressource. 

Vers le soir, une tempête d'une violence extrême balaya les sommets neigeux; 
on ne pouvait résistera la violence de l'ouragan; il fallait se coucher à terre; 
mais la température étant fort basse, on risquait de se faire geler instantané- 
ment. 

Bell, aidé d'Hatteras, construisit avec beaucoup depeine une snow-house, dans 
laquelle les malheureux cherchèrent un abri ; là, on prit quelques pincées de 
pemmican et un peu de thé chaud ; il ne restait pas quatre gallons d'esprit-de- 
vin ; or il était nécessaire d'en user pour satisfaire la soif, car il ne faut pas 
croire que la neige puisse être absorbée sous sa forme naturelle ; on est forcé de 
la faire fondre. Dans les pays tempérés, où le froid descend à peine au-dessous 
du point de congélation, elle ne peut être malfaisante ; mais, au delà du cercle 
polaire, il en est tout autrement; elle atteint une température si basse, qu'il n'est 
pas plus possible de la saisir avec la main qu'un morceau de fer rougi à blanc, 
et cela, quoiqu'elle conduise très-mal la chaleur; il y a donc entre elle et l'esto- 



I 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



910 



niao uiip différence de température telle, que son absorption produit une sutlo- 
cation véritable. Les Esquimaux préfèrent endurer les plus longs tourments à 
se désaltérer de cette neige, qui ne peut aucunement remplacer Teau et augmente 
la soit^iu liou de l'apaiser. Les voyageurs ne pouvaient donc étancber la leur 
qu'a la condition de fondre la neige en brûlant de l'esprit-de-vin. 

A trois lieures du matin, au plus fort de la tempête, le docteur prit le quart 
de veille; il était accoudé dans un coin de la maison, quand une plainte lamen- 
table de Simpson appela son attention; il se leva pour lui donner ses soins, m;.is 
en se levant il se beurta fortement la tète à la voûte de glace ; sans se préoccuper 
autrement de cet incident, il se courba sur Simpson et se mil à lui frictionner 
ses jambes enflées et bleuâtres; après un quart d'beure de ce traitement, il vou- 




lut se relever et se heurta la tête une seconde fois, bien qu'il fût agenouillé alors. 

'( Voilà qui est bizarre, » se dit-il. 

Il porta la main au-dessus de sa tête: la voûte baissait sensiblement. 

« Grand Dieu! s'écria-t-il. Alerte, mes amis! » 

A ses cris, Hatteras et Bell se relevèrent vivement et se heurtèrent à leur 
tour; ils étaient dans une obscurité profonde. 

« Nous allons être écrasés! dit le docteur; au dehors! au dehors! » 

Et tous les trois, traînant Simpson à travers l'ouverture, ils quittèrent cette 
dangereuse retraite; il était temps, caries blocs de glace, mal assujettis, s'ef- 
fondrèrent avec fracas. 

Les infortunés se trouvaient alors sans abri au milieu de la tempête, saisis par 
un froid d'une rigueur extrême. Hatteras se hâta de dresser la tente ; on ne put 
la maintenir contre la \iolence de l'ouragan, et il fallut s'abriter sous les plis de 
la toile, qui fut bientôt chargée d'une couche épaisse de neige ; mais au moins 
cette neige, empêchant la chaleur de rayonner au dehors, préserva les voya- 
geurs d'être gelés vivants. 



220 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Les rafales ne cessèrent pas avant le lendemain; en attelant les chiens insuffi- 
samment nourris, Rell s'aperçut que trois d'entre eux avaient commencé à 
ronger leurs courroies de cuir; deux paraissaient fort malades et ne pouvaient 

aller loin. 

Cependant la caravane reprit sa marche tant bien que mal; il restait encore 
soixante milles à franchir avant d'atteindre le point indiqué. 

Le 26, Bell, qui allait en avant, appela tout à coup ses compagnons. Ceux-ci 
accoururent, et il leur montra d'un air stupéfait un fusil appuyé sur un glaçon. 

(( Un fusil! » s'écria le docteur. 

Hatteras le prit ; il était en bon état et chargé. 

(( Les hommes du Porpoise ne peuvent être loin, » dit le docteur. 




Hatteras, en examinant l'arme, remarqua qu'elle était d'origine américaine ; 
ses mains se crispèrent sur le canon glacé. 

oEn route ! en route ! » dit-il d'une voix sourde. 

On continua de descendre la pente des montagnes. Simpson paraissait privé 
de tout sentiment; il ne se plaignait plus ; la force lui manquait. 

La tempête ne discontinuait pas; la marche du traîneau devenait déplus en 
plus lente; on gagnait à peine quelques milles par vingt quatre heures, et, mal- 
gré l'économie la plus stricte, les vivres diminuaient sensiblement ; mais, tant 
qu'il en restait au delà de la quantité nécessaire au retour, Hatteras marchait en 
avant. 

Le 27, on trouva presque enfoui sous la neige un sextant, puis une gourde; 
celle-ci contenait de l'eau-de-vie, ou plutôt un morceau do glace, au centre 
duquel tout l'esprit de cette liqueur s'était réfugié sous la forme dune boule de 
neige; elle ne pouvait plus servir. 

Evidemment, Hatteras suivait sans le vouloir les traces d'une grande catastro- 
phe ; il s'avançait par le seul chemin praticable, ramassant les épaves de quel- 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 2-21 



que naufrage horrible. Le docteur examinait avec soin si de nouveaux cairns ne 
s'ollVaient pas à sa vue, mais en vain. 

De tristes pensées lui venaient à l'esprit; en effet, s'il découvrait ces infor- 
tunés^ quels secours pourrait-il leur apporter? Ses compagnons et lui commen- 
çaient à manquer de tout; leurs vêtements se déchiraient, les vivres devenaient 
rares. Que ces naufragés fussent nombreux, et ils périssaient tous de faim, flat- 
teras semblait porté à les fuir! N'avait-il pas raison, lui sur qui reposait le salut 
de son équipage? Devait-il, en ramenant des étrangers à bord, compromettre la 
sûreté de tous ? 

Mais ces étrangers , c'étaient des hommes, leurs semblables, peut-être des 
compatriotes! Si faible que fût leur chance de salut, devait-on la leur enlever? 
Le docteur voulut connaître la pensée de Bell à cet égard. Bell ne répondit pas. 
Ses propres souffrances lui endurcissaient le cœur. Clawbonny n'osa pas inter- 
roger Hatteras ; il s'en rapporta donc à la Providence. 

Le 17 janvier, vers le soir, Simpson parut être à toute extrémité; ses mem- 
bres, déjà roidis et glacés, sa respiration haletante qui formait un brouillard 
autour de sa tête, des soubresauts convulsifs, annonçaient sa dernière heure. 
L'expression de son visage était terrible, désespérée, avec des regards de colère 
impuissante adressés au capitaine. Il y avait là toute une accusation, toute une 
suite de reproches muets, mais significatifs, mérités peut-être ! 

Hatteras ne s'approchait pas du mourant. Il l'évitait, il le fuyait, plus taci- 
turne, plus concentré, plus rejeté en lui-même que jamais! 

La nuit suivante fut épouvantable; la tempête redoublait de violence; trois fois 
la tente fut arrachée, et le drift de neige s'abattit sur ces infort iniés, les aveu- 
glant, les glaçant, les perçant de dards aigus arrachés aux glaçons environnants. 
Les chiens hurlaient lamentablement. Simpson restait exposé à cette cruelle 
température. Bell parvint à rétablir le misérable abri de toile, qui, s'il ne défen- 
dait pas du froid, protégeait au moins contre la neige. Mais une rafale, plus 
rapide, l'enleva une quatrième fois et l'entraîna dans son tourbillon au milieu 
d'épouvantables sifflements. 

« Ah! c'est trop soufliir! s'écria Bell. 

— Du courage! du courage! » répondit le docteur en s'accrochant à lui pour 
ne pas être roulé dans les ravins. 

Simpson râlait. Tout à coup, par un dernier effort, il se releva à demi, tendit 
son poing fermé vers Hatteras, qui le regardait de ses yeux fixes, poussa un cri 
déchirant et retomba mort au milieu de sa menace inachevée 

(c Mort! s'écria le docteur. 



222 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Mort ! » répéta UcU. 

Hatteras, qui s'avançait vers le cadavre, recula sous la violence du vent. 

C'était donc le premier de cet équipage qui tombait frappé par ce climat 
meurtrier, le premier à ne jamais revenir au port, le premier à payer de sa vie, 
après d'incalculables souffrances, l'entêtement intraitable du capitaine. Ce mort 







lavait traité d'assassin; mais Hatteras ne courba pas la tète sous f accusation. 
Cependant, une larme glissant de sa paupière vint se congeler sur sa joue 
pâle. 

Le docteur et Bell le regardaient avec une sorte de terreur. Arc-bouté sur son 
long bâton, il apparaissait comme le génie de ces régions byperboréennes, droit 
au milieu des rafales surexcitées, et sinistre dans son eft'iayante inniiobilité. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



223 



Il (leniciira debout, sans bouger, jusqu'aux premières lueurs du crépuscule, 
hardi, tenace, indomptable, et semblant défier la tempête qui mugissait autour 
de lui. 



CHAPITRE XXXII 



LE RETOUR AU FORWARD. 



Le vent se calma vers six heures du matin, et, passant subitement dans le 
nord, il chassa les nuages du ciel; le thermomètre maïquait trente-trois degrés 
au-dessous de zéro ( — 37°centig.). Les premières lueurs du crépuscule argen- 
taient cet horizon qu'elles devaient dorer quelques jours plus tard. 

Hatteras vint auprès de ses deux compagnons abattus, et d'une voix douce et 
triste, il leur dit : 




^ -^ ^J/'A'0 



« Mes amis, plus de soixante milles nous séparent encore du point signalé par 
sir Edward Belcher. Nous n'avons que le strict nécessaire de vivres pour re- 
joindre le navire. Aller plus loin, ce serait nous exposer à une mort certaine, 
sans profit pour personne. Nous allons retourner sur nos pas. 

— C'est là une bonne résolution, Hatteras, répondit le docteur; je vous aurais 
suivi jusqu'où il vous eût plu de me mener; mais notre santé s'affaiblit de jour 
en jour; à peine pouvons-nous mettre un pied devant l'autre; j'approuve com- 
plètement ce projet de retour. 

— Est-ce également votre avis, Bell? demanda Hatteras. 



551 



AVENÎTRES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Oui, capitaine, répondit le charpentier. 

— Eh bien, reprit Hatteras, nous allons prendre deux jours de repos. Ce n'est 
pas trop. Le traîneau a besoin de réparations importantes. Je pense donc que 
nous devons construire une maison de neige, dans laquelle puissent se refaire 
nos torces. » 

Ce point décidé, les trois hommes se mirent à l'ouvrage avec ardeur; Bell 
prit les précautions nécessaires pour assurer la solidité de sa construction , et 
bientôt une retraite suffisante s'éleva au fond de la ravine où la dernière halte 
avait eu lieu. 

Hatteras s'était fait sans doute une violence extrême pour interrompre son 
voyage. Tant de peines, de fatigues perdues! Une excursion inutile, payée de la 




mort d'un homme! Revenir à bord sans un morceau de cliarbon ! qu'allait 
devenir l'équipage? Qu'allait-il faire sous l'inspiration de Richard Shandon? 
Mais Hatteras ne pouvait lutter davantage. 

Tous ses soins se reportèrent alors sur les préparatifs du retour; le traîneau 
fut réparé; sa charge avait bien diminué, d'ailleurs, et ne pesait pas deux cents 
livres. On raccommoda les vêtements usés, déchirés, imprégnés de neige et 
durcis par la gelée ; des mocassins et des snow-shoes nouveaux remplacè- 
rent les anciens mis hors d'usage. Ces travaux prirent la journée du il9 et la 
matinée du 30; d'ailleurs, les trois voyageurs se reposaient de leur mieux et se 
réconfortaient pour l'avenir. 

Pendant ces trente-six heures passées dans la maison de neige et sur les 
glaçons de la ravine, le docteur avait observé Duk, dont les singulières allures 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 22^ 



ne lui semblaient pas naturelles; l'animal tournait sans cesse en taisant mille 
circuits imprévus qui paraissaient avoir entre eux un centre commun; c'était 
une sorte d'élévation, de renflement du sol produit par diff'érentes couches de 
glaces superposées; Duk, en contournant ce point, aboyait à petit bruit, remuant 
sa queue avec impatience, regardant son maître et semblant l'interroger. 

Le docteur, après avoir réfléchi, attribua cet état d'inquiétude à la présence 
du cadavre de Simpson, que ses compagnons n'avaient pas encore eu le temps 
d'enterrer. 

Il résolut donc de procéder à cette triste cérémonie le jour même. On devait 
repartir le lendemain matin dès le crépuscule. 

Bell et le docteur se munirent de pioches et se dirigèrent vers le fond de la 
ravine ; l'éminence signalée par Duk off'rait un emplacement favorable pour y 
déposer le cadavre; il fallait l'inhumer profondément pour le soustraire à la 
griffe des ours. 

Le docteur et Bell commencèrent par enlever la couche superficielle de neige 
molle, puis ils attaquèrent la glace durcie; au troisième coup de pioche, le 
docteur rencontra un corps dur qui se brisa; il en retira les morceaux et reconnut 
les restes d'une bouteille de verre. 

De son côté, Bell découvrait un sac racorni dans lequel se trouvaient des 
miettes de biscuit parfaitement conservé - 

« Hein? fit le docteur. 

— Qu'est-ce que cela veut dire? » demanda Bell en suspendant son travail. 
Le docteur appela Hatteras, qui vint aussitôt. 

Duk aboyait avec force, et, de ses pattes, il essayait de creuser l'épaisse couche 
de glace. 

« Est-ce que nous aurions mis la main sur un dépôt de provisions? dit le 
docteur. 

— C'est possible, répondit Bell. . 

— Continuez, » fit Hatteras. 

Quelques débris d'aliments furent encore retirés, et une caisse au quart pleine 
de pemmican. 

« Si c'est une cache, dit Hatteras, les ours l'ont certainement visitée avant 
nous. Voyez, ces provisions ne sont pas intactes. 

— Cela est à craindre, répondit le docteur, car... » 

Il n'acheva pas sa phrase; un cri de Bell venait de l'interrompre : ce dernier, 
écartant un bloc assez fort, montrait une jambe roide et glacée qui sortait par 
l'interstice des glaçons. 

29 



226 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Un cadavre! s'écria le docteur. 

— Ce n'est pas une cache, répondit Hatteras; c'est une tombe. » 

Le cadavre, mis à l'air, était celui d'un matelot d'une trentaine d'années, dans 
un état parfait de conservation ; il portait le vêtement des navigateurs arcti- 
ques; le docteur ne put dire à quelle époque remontait sa mort. 

Mais, après ce cadavre, Rell en découvrit un second, celui d'un homme de cin- 
quante ans, portant encore sur sa figure la trace des souffrances qui l'avaient tué. 

« Ce ne sont pas des corps enterrés! s'écria le docteur. Ces malheureux ont 
été surpris par la mort tels que nous les trouvons ! 

— Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Bell. 

— Continuez! continuez! » disait Hatteras. 




Bell osait à peine. Qui pouvait dire ce que ce monticule de glace renfermait 
de cadavres humains? 

« Ces gens ont été victimes de l'accident qui a failli nous arriver à nous- 
mêmes, dit le docteur; leur maison de neige s'est affaissée. Voyons si quelqu'un 
d'eux ne respire pas encore! » 

La place fut déblayée avec rapidité, et Bell ramena un troisième corps, celui 
d'un homme de quarante ans ; il n'avait pas l'apparence cadavérique des au- 
tres; le docteur se baissa sur lui et crut surprendre encore quelques symptômes 
d'existence. 

« 11 vit! il vit! » s'écria-t-il. 

Bell et lui transportèrent ce corps dans la maison de neige, tandis qu'Hatte- 
ras, immobile, considérait la demeure écroulée. 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



227 



Le docteur dépouilla entièrement le niallieureux exhumé ; il ne trouva sur lui 
aucune trace de blessure; aidé de Bell, il le frictionna vigoureusement avec des 
étoupes imbibées d'esprit-de-vin, et il sentit peu à peu la vie renaître en lui; 
mais l'infortuné était dans un état de prostration absolue et complètement 
privé de la parole ; sa langue adhérait à son palais, comme gelée. Le docteur 
chercha dans les poches de ses vêtements. Elles étaient vides. Donc pas de 
document. Il laissa Bell continuer ses frictions et revint vers Hatteras. 

Celui-ci, descendu dans les cavités de la maison de neige, avait fouillé le sol 
avec soin, et remontait en tenant à la main un fragment à demi brûlé d'une 
enveloppe de lettre. On pouvait encore y lire ces mots : 

, . . tamont, 
. . . 07^poise 

w-York. 




« Altamont ! s'écria le docteur_, du navire le Poj'poise ! de New-Yoïk '. 

— Un Américain ! fit Hatteras en tressaillant. 

— Je le sauverai! dit le docteur, j'en réponds, et nous saurons le mot de 
cette épouvantable énigme. » 

il retourna près du corps d' Altamont, tandis qu'Hatteras demeurait pensif. 
Grâce à ses soins, le docteur parvint à rappeler l'infortuné à !a vie, mais non 
au sentiment; il ne voyait, ni n'entendait, ni ne parlait, mais enfin il vivait ! 

Le lendemain matin, Hatteras dit au docteur : 

(( Il faut cependant que nous partions. 

— Partons, Hatteras! le traîneau n'est pas chargé, nous y transporterons ce 
malheureux, et nous le ramènerons au navire. 



228 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— Faites, dit Hatteras. Mais auparavant ensevelissons ces cadavres. 

Les deux matelots inconnus furent replacés sous les débris de la maison de 
neige; le cadavre de Simpson vint remplacer le corps d'Altamont. 

Les trois voyageurs donnèrent, sous forme de prière, un dernier souvenir à 
leur compagnon, et, à sept heures du matin, ils reprirent leur marche vers le 
navire. 

Deux des chiens d'attelage étant morts, Duk vint lui-même s'offrir pour tirer 
le traîneau, et il le fit avec la conscience et la résolution d'un groënlandais. 

Pendant vingt jours, du 31 janvier au 19 février, le retour présenta à peu près 
les mêmes péripéties que l'aller. Seulement, dans ce mois de février, le plus 
froid de l'hiver, la glace offrit partout une surface résistante ; les voyageurs souf- 
frirent terriblement de la température, mais non des tourbillons et du vent. 

Le soleil avait reparu pour la première fois depuis le 31 janvier; chaque jour 
il se maintenait davantage au-dessus de l'horizon. Bell et le docteur étaient au 
bout de leurs forces,. presque aveugles et à demi écloppés;le charpentier ne 
pouvait marcher sans béquilles. 

Altamont vivait toujours, mais dans un état d'insensibilité complète; parfois 
on désespérait de lui, mais des soins intelligents le ramenaient à l'existence. Et 
cependant le brave docteur aurait eu grand besoin de se soigner lui-même, car 
sa santé s'en allait avec les fatigues. 

Hatteras songeait au Forward, h. son brick. Dans quel état allait-il le retrou- 
ver? Que se serait- il passé à bord? Johnson aurait-il pu résister à Shandon et 
aux siens? Le froid avait été terrible. Avait-on brûlé le malheureux navire? Ses 
mâts, sa carène étaient-ils respectés? 

En pensant atout cela, Hatteras marchait en avant, comme s'il eût voulu 
voir son Forward de plus loin. 

Le 24 février, au matin, il s'arrêta subitement. A trois cents pas devant lui, 
une lueur rougeâtre apparaissait, au-dessus de laquelle se balançait une im- 
mense colonne de fumée noirâtre qui se perdait dans les brumes grises du ciel ! 

tt Cette fumée! » s'écria-t-il. 

Son cœur battit à se briser! 

(c Voyez! là-bas! cette fumée! dit-il à ses deux compagnons, qui l'avaient 
rejoint. Mon navire brûle ! 

— Mais nous sommes encore à plus de trois milles de lui, repartit BcU. Ce ne 
peut être le Forward. 

— Si, répondit le docteur, c'est lui; il se produit un phénomène de mirage 
qui le fait paraître plus rapproché de nous. 



LES ANGLAIS AL POLE NOF^D 



920 



— Courons! » s'écria Hatloriis en devançant ses compagnons. 

Ceux-ci, abandonnant le traîneau à la garde de Duk, s'élancèrent rapide- 
ment sur les traces du capitaine. 

Une heure après, ils arrivaient en vue du navire. Spectacle horrible! Le 
brick brûlait au milieu des glaces qui se fondaient autour de lui; les tlammes 




enveloppaient sa coque, et la brise du sud rappuriait à Toreille dllatteras 
des craquements inaccoutumés. 

A cinq cents pas, un homme levait les bras avec désespoir; il restait la, 
impuissant, en face de cet incendie qui tordait le Forward dans ses lîantjmes. 

Cet homme était seul, et cet honmie, c'était le vieux Johnson. 

Hatteras courut à lui. 



230 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

ce Mon navire ! mon navire ! demanda-t-il d'une voix altérée. 

— Vous! capitaine! répondit Johnson, vous! arrêtez ! pas un pas de plus ! 

— Eh bien? demanda Hatteras avec un terrible accent de menace. 

— Les misérables ! répondit Johnson ; partis depuis quarante-huit heures, 
après avoir incendié le navire ! 

— Malédiction ! » s'écria Hatteras. 

Alors une explosion formidable se produisit; la terre trembla; les ice-bergs 
se couchèrent sur le champ de glace; une colonne de fumée alla s'enrouler dans 
les nuages, et le Foricard, éclatant sous l'effort de sa poudrière enflammée, se 
perdit dans un abîme de feu. 

Le docteur et Bell arrivaient en ce moment auprès d'Hatteras. Celui-ci, abîmé 
dans son désespoir, se releva tout d'un coup. 

<i Mes amis, dit-il d'une voix énergique, les lâches ont pris la fuite ! Les forts 
réussiront! Johnson, Bell, vous avez le courage; docteur, vous avez la science ; 
moi, j'ai la foi! le pôle Nord est là-bas ! à l'œuvre donc, à l'œuvre ! » 

Les compagnons d'Hatteras se sentirent renaître à ces mâles paroles. 

Et cependant, la situation était terrible pour ces quatre hommes et ce mou- 
rant, abandonnés sans ressource, perdus, seuls, sous le quatre-vingtième degré 
de latitude, au plus profend des régions polaires! 



FIN 



"DE LA TREMIÈRE 'PARTIE 



SECONDE PARTIE 



LE DÉSERT DE GLACE 



CHAPITRE PREMIER. — L INVENTAIRE DU DOCTEUR. 



C'était un hardi dessein qu'avait eu le capitaine Hatteras de s'élever jusqu'au 
nord, et de réserver à l'Angleterre, sa patrie, la gloire de découvrir le pôle 
boréal du monde. Cet audacieux marin venait de faire tout ce qui était dans la 
limite des forces humaines. Après avoir lutté pendant neuf mois contre les cou- 
rants, contre les tempêtes, après avoir brisé les montagne's de glace et rompu 
les banquises, après avoir lutté contre les froids d'un hiver sans précédent dans 
les régions hyperboréennes, après avoir résumé dans son expédition les travaux 
de ses devanciers, contrôlé et refait pour ainsi dire l'histoire des découvertes 
polaires, après avoir poussé son brick le Forrcard au delà des mers connues, 
enlin, après avoir accompli la moitié de sa tâche, il voyait ses grands projets 
subitement anéantis ! La trahison ou plutôt le découragement de son équipage 
usé par les épreuves, la folie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans 
une épouvantable situation : des dix-huit hommes embarqués à bord du brick, 
il en restait quatre, abandonnés sans ressource, sans navire, à plus de deux mille 
cinq cents milles de leur pays ! 

L'explosion du Foricard, qui venait de sauter devant eux, leur enlevait les 
derniers moyens d'existence. 

Cependant, le courage d'Hatteras ne faiblit pas en présence de cette terrible 
catastrophe. Les compagnons qui lui restaient, c'étaient les meilleurs de son 
équipage , des gens héroïques. Il avait fait appel à l'énergie, à la science du 



232 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

doctour Clawbonny, au dévouement de Johnson et de Bell, à sa propre foi dans 
son entreprise, il osa parler d'espoir dans cette situation désespérée; il fut 
entendu de ses vaillants camarades, et le passé d'hommes aussi résolus répon- 
dait de leur courage à venir. 

Le docteur, après les énergiques paroles du capitaine, voulut se rendre un 




compte exact de la situation, et, quittant ses compagnons arrêtés à cinq cents 
pas du bâtiment, il se dirigea vers le théâtre de la catastrophe. 

Du Foncard, de ce navire construit avec tant de soin, de ce brick si cher, 
il ne restait plus rien; des glaces convulsionnées, des débris informes, noircis, 
calcinés, des barres de fer tordues, des morceauK de câbles brûlant encore 
comme des boute-feu d'artillerie, et, au loin, quelques spirales de fumée ram- 



LE DÉSERT DE GLACE 233 



paiil Vit et la sur rice-tield, témoignaient de la violence de l'explosion. Le canon 
du gaillard d'avant, rejeté à plusieurs toises, s'allongeait sur un glaçon semblable 
à un atiut^ Le sol était jonché de fragments de toute nature dans un rayon de 
cent toises ; le quille du brick gisait sous un amas de glaces; les ice-bergs, en 
partie fondus à la chaleur de l'incendie, avaient déjà recouvré leur dureté de 
granit. 

Le docteur se prit à songer alors à sa cabine dévastée, à ses collections per- 
dues, à ses instruments précieux mis en pièces, à ses livres lacérés, réduits en 
cendre. Tant de richesses anéanties! Il contemplait d'un œil humide cet im- 
mense désastre, pensant, non pas à l'avenir, mais à cet irréparable malheur qui 
le frappait si directement. 

Il fut bientôt rejoint par Johnson; la figure du vieux marin portait la trace 
de ses dernières souffrances ; il avait dû lutter 
contre ses compagnons révoltés, en défendant le 
navire confié à sa garde. 

Le docteur lui tendit une main que le maître 
d'équipage serra tristement. 

(( Qu'allons-nous devenir, mon ami? dit le _^ 

docteur. ,- - PPi •^H^ > m ralSîmï^c''/ 

— Qui peut le prévoir ? répondit Johnson. 

— Avant tout, reprit le docteur, ne nous aban- 
donnons pas au désespoir, et soyons hommes ! 

— Oui, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, vous avez raison; c'est 
au moment des grands désastres qu'il faut prendre les grandes résolutions ; 
nous sommes dans une vilaine passe ; songeons à nous en tirer. 

— Pauvre navire! dit en soupirant le docteur; je m'étais attaché à lui; je lai- 
mais comme on aime son foyer domestique, comme la maison où l'on a passé 
sa vie entière, et il n'en reste pas un morceau reconnaissable ! 

-r- Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage de poutres et de 
planches pût ainsi nous tenir au cœur 1 

— Et la chaloupe? reprit le docteur en cherchant du regard autour de lui, 
elle n'a même pas échappé à la destruction? 

— Si, monsieur Clawbonny. Shandon et les siens, qui nous ont abandonnés, 
l'ont emmenée avec eux! 

— Et la pirogue? 

— Brisée en mille pièces! tenez, ces quelques plaques de fer-blanc encore 
chaudes, voilà tout ce qu'il en reste. 

30 




234 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Nous n'avons plus alors que l'halkott-boat ' ? 

Oui, grâce à l'idée que vous avez eue de l'emporter dans votre excursion. 

— C'est peu, dit le docteur. 

— Les misérables traîtres qui ont fui ! s'écria Johnson. Puisse le ciel les punir 
comme ils le méritent! 

— Johnson, répondit doucement le docteur, il ne faut pas oublier que la 
souffrance les a durement éprouvés ! Les meilleurs seuls savent rester bons dans 
le malheur, là où les faibles succombent! Plaignons nos compagnons d'infor- 
tune, et ne les maudissons pas ! » 

Après ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instants silencieux, 
et promena des regards inquiets sur le pays, 
(( Qu'est devenu le traîneau? demanda Johnson. 

— Il est resté à un mille en arrière. 

— Sous la garde de Simpson? 

— Non! mon ami. Simpson, le pauvre Simpson a succombé à la fatigue. 

— Mort ! s'écria le maître d'équipage. 

— Mort! répondit le docteur. 

— L'infortuné ! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nous ne devrions pas 
envier son sort ! 

— Mais, pour un mort que nous avons laissé, reprit le docteur, nous rappor- 
tons un mourant. 

— Un mourant? 

— Oui ! le capitaine Altamont. » 

Le docteur fit en quelques mots au maître d'équipage le récit de leur rencontre. 
'< Un Américain ! dit Johnson en réfléchissant. 

— Oui, tout nous porte à croire que cet homme est citoyen de l'Union. Mais 
qu'est-ce que ce navire le Porpoise évidemment naufragé, et que venait-il faire 
dans ces régions? 

— Il venait y périr, répondit Johnson ; il entraînait son équipage à la mort, 
comme tous ceux que leur audace conduit sous de pareils cieux ! Mais, au moins, 
monsieur Clawbonny, le but de votre excursion a-t-il été atteint? 

— Ce gisement de charbon ! répondit le docteur. 

— Oui, » fit Johnson. 

Le docteur secoua tristement la tête. 
« Rien? dit le vieux marin. 

' Canot de caoutchouc, fait en forme de vêtement, tt qui se gonfle à volonté. 



LE DÉSERT DE GLACE 53o 



— Rien ! les vivres nous ont manqué, la fatigue nous a brisés en route ! Nous 
n'avons pas même gagné la côte signalée par Edward Belcher! 

— Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible? 

— Non ! 

— Pas de vivres? 

— Non ! 

— Et plus de navire pour regagner l'Angleterre ! » 

Le docteur et Johnson se turent. Il fallait un fier courage pour envisager en 
face cette terrible situation. 

«Enfin, reprit le maître d'équipage, notre position est franche, au moins! 
nous savons à quoi nous en tenir ! Mais allons au plus pressé ; la tempéra- 
ture est glaciale; il faut construire une maison de neige. 

— Oui, répondit le docteur, avec l'aide de Bell, ce sera facile; puis nous irons 
chercher le traîneau, nous ramènerons l'Américain, et nous tiendrons conseil 
avec flatteras. 

— Pauvre capitaine! fit Johnson, qui trouvait moyen de s'oublier lui-même, 
il doit bien souffrir! » 

Le docteur et le maître d'équipage revinrent vers leurs compagnons. 

flatteras était debout, immobile, les bras croisés suivant son habitude, muet 
et regardant l'avenir dans l'espace. Sa figure avait repris sa fermeté habituelle. 
A quoi pensait cet homme extraordinaire? Se préoccupait-il de sa situation 
désespérée ou de ses projets anéantis? Songeait-il enfin à revenir en arrière 
puisque les hommes, les éléments, tout conspirait contre sa tentative? 

Personne n'eût pu connaître sa pensée. Elle ne se trahissait pas au dehors. Son 
fidèle Duk demeurait près de lui, bravant à ses côtés une température tombée 
à trente-deux degrés au-dessous de zéro ( — 36° centigr.). 

Bell, étendu sur la glace, ne faisait aucun mouvement; il semblait inanimé; 
son insensibilité pouvait lui coûter la vie; il risquait de se faire geler tout d'un 
bloc. 

Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvint non sans 
peine à le tirer de sa torpeur. 

« Allons, Bell, du courage ! lui dit-il ; ne te laisse pas abattre; relève-toi ; nous 
avons à causer ensemble de la situation, et il nous faut un abri! As-tu donc 
oublié comment se fait une maison de neige? Viens m'aider, Bell ! Voilà un ice- 
berg qui ne demande qu'à se laisser creuser! Travaillons! Cela nous redonnera 
ce qui ne doit pas m.anquer ici, du courage et du cœurl » 

Bell, un peu remis à ces paroles, se laissa diriger par le vieux marin. 



236 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

« Pendant ce temps, reprit celui-ci, monsieur Clawbonny prendra la peine 
d'aller jusqu'au traîneau et le ramènera avec les chiens. 

— Je suis prêt à partir, répondit le docteur ; dans une heure, je serai de retour. 

— L'accompagnez-vous, capitaine? » ajouta Johnson en se dirigeant vers 
Hatteras. 

Celui-ci, quoique plongé dans ses réflexions, avait entendu la proposition du 
maître d'équipage, car il lui répondit d'une voix douce : 

« Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin. .. Il faut qu'avant 
la fin de la journée une résolution soit prise, et j'ai besoin d'être seul pour ré- 
fléchir. Allez. Faites ce que vous jugerez convenable pour le présent. Je songe 
à l'avenir. » 

Johnson revint vers le docteur. 

C'est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oublié toute colère; 
jamais sa voix ne m'a paru si aflable. 

— Bien! répondit le docteur; il a repris son sang-froid. Croyez-moi, Johnson, 
cet homme-là est capable de nous sauver! » 

Ces paroles dites, le docteur s'encapuchonna de son mieux, et, le bâton ferré 




à la main, il reprit le chemin du traîneau, au milieu de cette brume que la lune 
rendait presque lumineuse. 

Johnson et Bell se mirent immédiatement à l'ouvrage; le vieux marin excitait 
par ses paroles le charpentier, qui travaillait en silence; il n'y avait pas à bâtir, 
mais à creuser seulement un grand bloc; la glace, très-dure, rendait pénible 
l'emploi du couteau; mais, en revanche, cette dureté assurait la solidité de la 
demeure; bientôt Johnson et Bell purent travailler à couvert dans leur cavité, 
rejetant au d{>hors ce qu'ils enlevaient à la masse compacte. 

Hatteras marchait de temps en temps, et s'arrêtait court; évidennnent, il ne 
voulait pas aller jusqu'à remplacement de son malheureux brick. 

Ainsi fiu'il l'avait promis, le docleur fut bientôt de retour; il ramenait Alla- 



LE DÉSERT DE GLACE 537 



mont étendu sur le traîneau et enveloppé des plis de la tente ; les chiens groën- 
landais, maigris, épuisés, affamés, tiraient à peine, et rongeaient leurs cour- 
roies ; il était temps que toute cette troupe, bêtes et gens, prit nourriture et repos. 

Pendant que la maison se creusait plus profondément, le docteur, en furetant 
de côté et d'autre, eut le bonheur de trouver un petit poêle que l'explosion avait 
à peu près respecté et dont le tuyau déformé put être redressé facilement ; le 
docteur l'apporta d'un air triomphant. Au bout de trois heures, la maison de 
glace était logeable; on y installa le poêle; on le bourra avec les éclats de bois ; 
il ronfla bientôt, et répandit une bienfaisante chaleur. 

L'Américain fut introduit dans la demeure et couché au fond sur les couver- 
tures; les quatre Anglais prirent place au feu. Les dernières provisions du traî- 
neau, un peu de biscuit et du thé brûlant, vinrent les réconforter tant bien que 
mal. Hatteras ne parlait pas^ chacun respecta son silence. 

Quand ce repas fut terminé, le docteur fit signe à Johnson de le suivre au 
dehors. 

« Maintenant, lui dit-il, nous allons faire l'inventaire de ce qui nous reste.. Il 
faut que nous connaissions exactement l'état de nos richesses; elles sont répan- 
dues çà et là; il s'agit de les rassembler ; la neige peut tomber d'un moment à 
l'autre, et il nous serait impossible de retrouver ensuite la moindre épave du 
navire. 

— Ne perdons pas de temps alors, répondit Johnson; vivres et bois, voilà ce 
qui a pour nous une importance immédiate. 

— Eh bien, cherchons chacun de notre côté, répondit le docteur, de manière 
à parcourir tout le rayon de l'explosion; commençons par le centre, puis nous 
gagnerons la circonférence. » 

Les deux compagnons se rendirent immédiatement au lit de glace qu'avait 
occupé le Forward; chacun examina avec soin, à la lumière douteuse de la lune, 
les débris du navire. Ce fut une véritable chasse. Le docteur y apporta la pas- 
sion, pour ne pas dire le plaisir d'un chasseur, et le cœur lui battait fort quand 
il découvrait quelque caisse à peu près intacte; mais la plupart étaient vides, et 
leurs débris jonchaient le champ de glace. 

La violence de l'explosion avait été considérable. Un grand nombre d'objets 
n'étaient plus que cendre et poussière. Les grosses pièces de la machine gi- 
saient çà et là, tordues ou brisées ; les branches rompues de l'hélice, lancées à 
vingt toises du navire, pénétraient profondément dans la neige durcie; les cylin 
dres faussés avaient été arrachés de leurs tourillons; la cheminée, fendue sur 
toute sa longueur et à laquelle pendaient encore des bouts de chaînes, apparais- 



238 AVENTUBES DU CAPITAINE HATTERAS 



sait à demi écrasée sous un énorme glaçon ; les clous, les crochets, les capes de 
mouton, les ferrures du gouvernail, les feuilles du doublage, tout le métal du 
brick s"était éparpillé au loin comme une véritable mitraille. 

Mais ce fer, qui eût fait la fortune d'une tribu d'Esquimaux, n'avait aucune 
utilité dans la circonstance actuelle; ce qu'il fallait rechercher, avant tout, 
c'étaient les vivres, et le docteur faisait peu de trouvailles en ce genre. 

«Cela va mal, se disait-il; il est évident que la cambuse, située près de la 
la soute aux poudres, a dû être entièrement anéantie par l'explosion ; ce qui n'a 
pas brûlé doit être réduit en miettes. C'est grave, et si Johnson ne fait pas meil- 
leure chasse que moi, je ne vois pas trop ce que nous deviendrons. » 

Cependant, en élargissant le cercle de ses recherches, le docteur parvint à 
recueillir quelques restes de pemmican*, une quinzaine de livres environ, et 
quatre bouteilles de grès qui, lancées au loin sur une neige encore molle, avaient 
échappé à la destruction et renfermaient cinq ou six pintes d'eau-devie. 

Plus loin, il ramassa deux paquets de graines de chochlearia; cela venait à 
propos pour compenser la perte du lime-juice, si propre à combattre le scorbut. 

Au bout de deux heures, le docteur et Johnson se rejoignirent. Ils se firent 
part de leurs découvertes; elles étaient malheureusement peu importantes sous 
le rapport des vivres : à peine quelques pièces de viande salée, une cinquantaine 
de livres de pemmican, trois sacs de biscuit, une petite réserve de chocolat, de 
l'eau-de-vie et environ deux Uvres de café récolté grain à grain sur la glace. 

Ni couvertures, ni hamacs, ni vêtements, ne purent être retrouvés; évidem- 
ment l'incendie les avait dévorés. 

En somme, le docteur et le maître d'équipage recueilFirent des vivres pour 
trois semaines au plus du strict nécessaire ; c'était peu pour refaire des gens 
épuisés. Ainsi, par suite de circonstances désastreuses, après avoir manqué de 
charbon, Hatteras se voyait à la veille de manquer d'aliments. 

Quant au combustible fourni par les épaves du navire, les morceaux de ses 
mâts et de sa carène, il pouvait durer trois semaines environ; mais encore le 
docteur, avant de l'employer au chauffage de la maison de glace, voulut savoir 
de Johnson si, de ces débris informes, on ne saurait pas reconstruire un petit 
navire, ou tout au moins une chaloupe. 

« Non, monsieur Cla\vbonny, lui répondit le maître d'équipage, il n'y faut pas 
songer; il n'y a pas une pièce de bois intacte dont on puisse tirer parti; tout 
cela n'est bon qu'à nous chauffer pendant quelques jours, et après... 

' Préparation de viande condensée. 



LE DÉSERT DE GLACE 239 



— Après? dit le docteur. 

— A la grâce de Dieu ! » répondit le brave marin. 

Cet inventaire terminé, le docteur et Johnson revinrent chercher le traîneau ; 
ils y attelèrent, bon gré, mal gré, les pauvres chiens fatigués, retournèrent sur 
le théâtre de l'explosion, chargèrent ces restes de la cargaison si rares, mais si 
précieux, et les rapportèrent auprès de la maison de glace ; puis, à demi gelés, 
ils prirent place auprès de leurs compagnons d'infortune. 



CHAPITRE II. — LES PREMIÈRES PAROLES D ALTAMONT. 



Vers les huit heures du soir, le ciel se dégagea pendant quelques instants de 
ses brumes neigeuses; les constellations brillèrent d'un vif éclat dans une atmo- 
sphère plus refroidie. 

Hatteras profita de ce changement pour aller prendre la hauteur de quelques 
étoiles. Il sortit sans mot dire, en emportant ses instruments. Il voulait relever 
la position et savoir si l'ice-field n'avait pas encore dérivé. 

Au bout d'une demi-heure, il rentra, se coucha dans un angle de la maison, et 
rQsta plongé dans une immobilité profonde qui ne devait pas être celle du som- 
meil. 

Le lendemain, la neige se reprit à tomber avec une grande abondance ; le doc- 
teur dut se féliciter d'avoir entrepris ses recherches dès la veille, car un vaste 
rideau blanc recouvrit bientôt le champ de glace, et toute trace de l'explosion 
disparut sous un linceul de trois pieds d'épaisseur. 

Pendant cette journée, il ne fut pas possible de mettre le pied dehors: heu- 
reusement, l'habitation était confortable, ou tout au moins paraissait telle à ces 
voyageurs harassés. Le petit poêle allait bien, si ce n'est par de violentes rafales 
qui repoussaient parfois la fumée à l'intérieur; sa chaleur procurait en outre 
des boissons brûlantes de thé ou de café, dont l'influence est si merveilleuse par 
ces basses températures. 

Les naufragés, car on peut véritablement leur donner ce nom, éprouvaient un 
bien-être auquel ils n'étaient plus accoutumés depuis longtemps; aussi ne son- 
geaient-ils qu'à ce présent, à cette bienfaisante chaleur, à ce repos momentané, 
oubliant et défiant presque l'avenir, qui les menaçait d'une mort si prochaine. 
L 'Américain souffrait moins et revenait peu à peu à la vie ; il ouvrait les yeux, 



240 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

mais il ne parlait pas encore ; ses lèvres portaient les traces du scorbut et ne pou- 
vaient formuler un son : cependant, il entendait, et fut mis au courant de la 
situation. Il remua la tête en signe de remerciement; il se voyait sauvé de 
son ensevelissement sous la neige, et le docteur eut la sagesse de ne pas lui 
apprendre de quel court espace de temps sa mort était retardée, car enfin, 





dans quinze jours, dans trois semaines au plus, les vivres manqueraient abso- 
lument. 

Vers midi, Hatteras sortit de son immobilité; il se rapprocha du docteur, de 
Jolmson et de Bell. 

« Mes amis, leur dit-il, nous allons prendre ensemble une résolution detînitive 
sur ce qui nous reste à faire. Auparavant, je prierai Johnson de me dire dans 
quelles circonstances cet acte de trahison qui nous perd a été accompli. 



LE DÉSERT DE GLACE 



241 



- Aquoi bon le savoir? répondit le docteur; le fait est certain, il n'y taul plus 

penser. 

- J'y pense, au contraire, répondit Hatteras. Mais, après le récit de Johnson, 

je n'v penserai plus. 

-Voici donc ce qui est arrivé, repondit le maître d'équipage. J'ai tout fait 




pour empêcher ce crime... 

~ J'en suis sur, Johnson, et j'ajouterai que les meneurs avaient depuis long- 
temps l'idée d'en arriver là. 

— C'est mon opinion, dit le docteur. 

— C'est aussi la mienne, reprit Johnson ; car presque aussitôt après votre de- 
part, capitaine, dès le lendemain, Shandon, aigri conlre vous, Shandon, devenu 



31 



245 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

mauvais, et, d'ailleurs, soutenu par les autres, piit le commandement du na- 
vire; je voulus résister, mais en vain. Depuis lors, chacun fit à peu près à sa 
guise; Shandon laissait agir; il voulait montrer à l'équipage que lo temps des 
fatigues et des privations était passé. Aussi, plus d'économie d'aucune sorte ; on 
fit grand feu dans le poêle; on brûlait à même le brick. Les provisions furent 
mises à la discrétion des hommes, les liqueurs aussi, et, pour des gens privés 
depuis longtemps de boissons spiritueuses, je vous laisse à penser quel abus ils 
en firent ! Ce fut ainsi depuis le 7 jusqu'au 15 janvier. 

— Ainsi, dit Hatteras d'une voix grave, ce fut Shandon qui poussa l'équipage 
à la révolte? 

— Oui, capitaine. 

— Qu'il ne soit plus jamais question de lui. Continuez, Johnson. 

— Ce fut vers le 24 ou le 25 janvier que l'on forma le projet d'abandonner le 
navire. On résolut de gagner la côte occidentale de la merdeBaffin; de là, avec 
la chaloupe, on devait courir à la recherche des baleiniers, ou même atteindre 
les établissements groënlandais de la côte orientale. Les provisions étaient abon 
dantes; les malades, excités par l'espérance du retour, allaient mieux. On com- 
mença donc les préparatifs du départ ; un traîneau fut construit, propre à trans- 
porter les vivres, le combustible et la chaloupe; les hommes devaient s'y atteler. 
Cela prit jusqu'au 15 février. J'espérais toujours vous voir arriver, capitaine, et 
cependant je craignais votre présence ; vous n'auriez rien obtenu de l'équipage, 
qui vous eût plutôt massacré que de rester à bord. C'était comme une folie de 
liberté. Je pris tous mes compagnons les uns après les autres; je leur parlai, je 
les exhortai, je leur fis comprendre les dangers d'une pareille expédition, en 
même temps que cette Lâcheté de vous abandonner! Je ne pus rien obtenir, 
même des meilleurs ! Le départ fut fixé au 22 février. Shandon était impatient. 
On entassa sur le traîneau et dans la chaloupe tout ce qu'ils, purent contenir de 
provisions et de liqueurs; on fit un chargement considérable de bois; déjà la 
muraille de tribord était démolie jusqu'à sa ligne de flottaison. Enfin, le dernier 
jour fut un jour d'orgie; on pilla, on saccagea, et ce fut au milieu de leur ivresse 
que Pen et deux ou trois autres mirent le feu au navire. Je me battis contre eux, 
je luttai; on me renversa, on me frappa; puis ces misérables, Shandon en tête, 
prirent par l'est et disparurent à mes regards! Je restai seul; que pouvais-je faire 
contre cet incendie qui gagnait le navire tout entier? Le trou à feu était obsirué 
par la glace; je n'avais pas une goutte d'eau. Le Foncard, pendant deux jours, 
se tordit dans les flammes, et vous savez le reste, u 

Ce récit terminé, un assez long silence régna dans la maison de glace; es 



LE DÉSERT DE GLACE 5-43 



sombre tableau de l'incendie du navire, la perte de ce brick si précieux, se pré- 
sentèrent plus vivement à l'esprit des naufragés; ils se sentirent en présence de 
l'impossible: et l'impossible, c'était le retour en Angleterre. Ils n'osaient se re- 
garder, de crainte de surprendre sur la figure de l'un d'eux les traces d'un dé- 
sespoir absolu. On entendait seulement la respiration pressée de l'Américain. 

Enfin, Hatteras prit la parole. 

(' Johnson, dit-il, je vous remercie; vous avez tout fait pour sauver mon na- 
vire; mais, seul, vous ne pouviez résister. Encore une fois, je vous remercie, et 
ne parlons plus de cette catastrophe. Réunissons nos efforts pour le salut com- 
mun. Nous sommes ici quatre compagnons, quatre amis, et la vie de l'un vaut 
la vie de l'autre. Que chacun donne donc son opinion sur ce qu'il convient de 
faire. 

— Interrogez-nous, Hatteras, répondit le docteur; nous vous sommes tout 
dévoués, nos paroles viendront du cœur. Et d'abord, avez-vous une idée? 

— Moi seul, je ne saurais en avoi?, dit Hatteras avec tristesse. Mon opinion 
pourrait paraître intéressée. Je veux donc connaître avant tout votre avis. 

— Capitaine, dit Johnson, avant de nous prononcer dans des circonstances si 
graves, j'aurai une importante question à vous faire. 

— Parlez, Johnson. 

— Vous êtes allé hier relever notre position; eh bien, le champ de glace a-t-il 
encore dérivé, ou se trouve-t-il à la même place? 

— 11 n'a pas bougé, répondit Hatteras. J'ai trouvé, comme avant notre départ, 
quatre-vingts degrés quinze minutes pour la latitude, et quatre-vingt-dix-sept 
degrés trente-cinq minutes pour la longitude. 

— Et, dit Johnson, à quelle distance sommes-nous de la mer la plus rappro- 
chée dans l'ouest? 

— A six cents milles environ*, répondit Hatteras, 

— Et cette mer, c'est...? 

— Le détroit de Smith. 

— Celui-là même que nous n'avons pu franchir au mois d'avril dernier? 

— Celui-là même. 

— Bien, capitaine, notre situation est connue maintenant, et nous pouvons 
prendre une résolution en connaissance de cause. 

— Parlez donc, » dit Hatteras, qui laissa sa tête retomber sur ses deux mains. 
Il pouvait écouter ainsi ses compagnons sans les regarder. 

■ Dtux cent quarante-septlieues environ. 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTEHAS 



« Voyons, Bell, dit le docteur, quel est, suivant vous, le meilleur parti à 
suivre ? 

— 11 n'est pas nécessaire de réfléchir longtemps, répondit le charpentier : il 
faut revenir, sans perdre ni un jour, ni une heure, soit au sud, soit à l'ouest, et 
gagner la côte la plus prochaine... quand nous devrions employer deux mois au 
voyage ! 

— Nous n'avons que pour trois semaines de vivres, répondit Hatteras sans 
relever la tête. 

— Eh bien, reprit .Johnson, c'est en trois semaines qu'il faut faire ce trajet, 
puisque là est notre seule chance de salut; dussions-nous, en approchant de la 
côte, ramper sur nos genoux, il faut partir et arriver en vingt-cinq jours, 

— Cette partie du continent boréal n'est pas connue, répondit Hatteras. Nous 
pouvons rencontrer des obstacles, des montagnes, des glaciers qui barreront 
complètement notre route. 

— Je ne vois pas là, répondit le docteur, une raison suffisante pour ne pas 
tenter le voyage; nous souffrirons, et beaucoup, c'est évident; nous devrons 
restreindre notre nourriture au strict nécessaire, à moins que les hasards de la 
chasse... 

— 11 ne reste plus qu'une demi-livre de poudre, répondit Hatteras. 

— Voyons, Hatteras, reprit le docteur, je connais toute la valeur de vos objec- 
tions, et je ne me berce pas d'un vain espoir. Mais je crois lire dans votre pensée ; 
avez-vous un projet praticable? 

— Non, répondit le capitaine, après quelques instants d'hésitation. 

— Vous ne doutez pas de notre courage, reprit le docteur; nous sommes gens 
à vous suivre jusqu'au bout, vous le savez; mais ne faut-il pas en ce moment 
abandonner toute espérance de nous élever au pôle? La trahison a brisé vos 
plans ; vous avez pu lutter contre les obstacles de la nature et les renverser, non 
contre la perfidie et la faiblesse des hommes ; vous avez fait tout ce qu'il était 
humainement possible de faire, et vous auriez réussi, j'en suis certain; mais, 
dans la situation actuelle, n'étes-vous pas forcé de remettre vos projets, et 
même, pour les reprendre un jour, ne chercherez-vous pas à regagner l'Angle- 
terre? 

— Eh bien, capitaine! » demanda Johnson à Hatteras, qui resta longtemps 
sans répondre. 

Enfin, le capitaine releva la tête et dit d'une voix contrainte : 
« Vous croyez-vous donc assurés d'atteindre la côte du détroit, fatigués comme 
vous l'êtes, et presque sans nourriture ? 



LE DÉSERT DE GLACE 2i5 



— Non, répondit le docteur, mais à coup sûr la côte ne viendra pas à nous; il 
faut l'aller chercher. Peut-être trouverons-nous plus au sud des tribus d'Esqui- 
maux avec lesquelles nous pourrons entrer facilement en relation. 

— D'ailleurs, reprit Johnson, ne peut-on rencontrer dans le détroit quelque 
bâtiment forcé d'hiverner? 

— Et au besoin, répondit le docteur, puisque le détroit est pris, ne pouvons- 
nous en le traversant atteindre la côte occidentale du Groenland, et de là, soit de 
la terre Prudhoë, soit du cap York, gagner quelque établissement danois? 
Enfin, Hatteras, rien de tout cela ne se trouve sur ce champ de glace ! La route 
de l'Angleterre est là-bas, au sud, et non ici, au nord ! 

— Oui, dit Bell, M. Clawbonny a raison, il faut partir, et partir sans retard. 
Jusqu'ici, nous avons trop oublié notre pays et ceux qui nous sont chers! 

— C'est votre avis, Johnson ! demanda encore une fois Hatteras. 

— Oui, capitaine. 

— Et le vôtre, docteur ? 

— Oui, Hatteras. » 

Hatteras restait encore silencieux; sa figure, malgré lui, reproduisait toutes 
ses agitations intérieures. Avec la décision qu'il allait prendre se jouait le sort 
de sa vie entière; s'il revenait sur ses pas, c'en était fait à jamais de ses hardis 
desseins; il ne fallait plus espérer renouveler une quatrième tentative de ce 
genre. 
Le docteur, voyant que le capitaine se taisait, reprit la parole: 
« J'ajouterai, Hatteras, dit-il, que nous ne devons pas perdre un instant ; il 
faut charger le traîneau de toutes nos provisions, et emporter le plus de bois 
possible. Une route de six cents milles dans ces conditions est longue, j'en con- 
viens, mais non infranchissable; nous pouvons, ou plutôt, nous devrons faire 
vingt milles* par jour, ce qui en un mois nous permettra d'atteindre la côte, 
c'est-à-dire vers le 25 mars... 

— Mais, dit Hatteras, ne peut-on attendre quelques jours? 

— Qu'espérez-vous ? répondit Johnson. 

— Que sais-je? Qui peut prévoir l'avenir? Quelques jours encore ! C'est d'ail- 
leurs à peine de quoi réparer vos forces épuisées ! Vous n'aurez pas fourni deux 
étapes, que vous tomberez de fatigue, sans une maison de neige pour vous 
abriter I 

— Mais une mort horrible nous attend ici ! s'écria Bell. 

' Environ iiuit lieues. 



246 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Mes amis, reprit Hatteras d'une voix presque suppliante, vous vous déses- 
pérez avant l'heure ! Je vous proposerais de chercher au nord la route du salut, 
que vous refuseriez de me suivre ! El pourtant, n'existe-t-il pas près du pôle des 
tribus d'Esquimaux comme au détroit de Smith ? Cette mer libre, dont l'exis- 
tence est pourtant certaine, doit baigner des continents. La nature est logique 
en tout ce qu'elle fait. Eh bien, on doit croire que la végétation repren.d son 
empire là où cessent les grands froids. N'est-ce pas une terre promise qui nous 
attend au nord, et que vous voulez fuir sans retour? » 

Hatteras s'animait en parlant; son esprit surexcité évoquait les tableaux 
enchanteurs de ces contrées d'une existence si problématique. 

« Encore un jour, répétait-il, encore une heure ! » 

Le docteur Cla"s\bonny, avec son caractère aventureux et son ardente imagi- 
nation, se sentait émouvoir peu à peu; il allait céder; mais Johnson, plus sage et 
plus froid, le rappela à la raison et au devoir. 

(( Allons, Bell, dit-il, au traîneau ! 

— Allons ! » répondit Bell. 

Les deux marins se dirigèrent vers l'ouverture de la maison de neige. 
« Oh 1 Johnson! vous! vous! s'écria Hatteras. Eh bien! partez, je resterai! 
je resterai ! 

— Capitaine! fit Johnson, s'arrétant malgré lui. 

— Je resterai, vous dis-je! Partez! abandonnez-moi comme les autres! 
Partez... Viens, Duk, nous resterons tous les deux! » 

Le brave chien se rangea près de son maître en aboyant. Johnson regarda le 
docteur. Celui-ci ne savait que faire; le meilleur parti était de calmer Hatteras 
et de sacrifier un jour à ses idées. Le docteur allait s'y résoudre, quand il se 
sontit toucher le bras. 

Il se retourna. L'Américain venait de quitter ses couvertures; il rampa sur le 
sol ; il se redressa enfin sur ses genoux, et de ses lèvres malades il fit entendre 
des sons inarticulés. 

Le docteur, étonné, presque effrayé, le regardait en silence. Hatteras, lui, 
s'approcha de l'Américain et l'examina attentivement. Il essayait de surprendre 
des paroles que le malheureux ne pouvait prononcer. Enfin, après cinq minutes 
d'efforts, celui-ci fit entendre ce mot : « Poi'poise. 

— Le Porpoisef » s'écria le capitaine. 
L'Américain fit un signe affirmatif. 

'( Dans ces mers? » demanda Hatteras, le cœur palpitant. 
Même signe du malade. 



r.E DÉSERT DE GLACE ^247 

Au nord? • 

— Oui! fit l'infortuné. 

— Et vous savez sa position? 

— Oui ! 

— Exacte? 

— Oui ! » (lit encore Altamont. 

Il se fit un moment de silence. Les spectateurs de cette scène imprévue étaient 
palpitants, 

« Ecoutez bien, dit enfin Hatteras au malade; il nous faut connaître la situation 
de ce navire ! Je vais compter les degrés à voix haute, vous m'arrêterez par un 
signe. 

L'Américain remua la tête en signe d'acquiescement. 

« Voyons, dit Hatteras, il s'agit des degrés de longitude. — Cent cinq? Non. 
— Cent six? Cent sept? Cent huit? — C'est bien à l'ouest? 

— Oui, fit l'Américain. 

— Continuons. — Cent neuf? Cent dix? Cent douze? Cent quatorze? Cent 
seize? Cent dix-huit? Cent dix-neuf? Cent vingt... ? 

— Oui, répondit Altamont. 

— Cent vingt degrés de longitude? fit Hatteras. — Et combien de minutes ? Je 
compte... >' 

Hatteras commença au numéro un. Au nombre quinze, Altamont lui fit signe 
de s'arrêter. 

« Bon! dit Hatteras. — Passons à la latitude. Vous m'entendez? — Quatre- 
vingts? Quatre-vingt-un? Quatre-vingt-deux? Quatre-vingt-trois? » 

L'Américain l'arrêta du geste . 

u Bien! — Et les minutes? Cinq? Dix? Quinze? Vingt? Vingt-cinq? Trente? 
Trente-cinq? » 

Nouveau signe d'Âltamont, qui sourit faiblement. 

Il Ainsi, reprit Hatteras d'une voix grave, le Porpoise se trouve par cent vingt 
degrés et quinze minutes de longitude, et quatre-vingt-trois degrés et trente-cinq 
minutes de latitude? 

— Oui! » fit une dernière fois l'Américain en retombant sans mouvement dans 
les bras du docteur? 

Cet effort l'avait brisé. 

« 3Ies amis, s'écria Hatteras, vous voyez bien que le salut est au nord, toujours 
au nord! Nous serons sauvés! » 

Jiais, après ces premières paroles de joie, Hatteras parut subitement frappé 



2.i8 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



d'une idée terrible. Sa figure s'altéra, et il se sentit mordre au cœur parle 
serpent de la jalousie. 

Un autre, un Américain, l'avait dépassé de trois degrés sur la route du pôle î 
Pourquoi? Dans quel but? 



CHAPITRE III. — DIX-SEPT JOURS DE MARCHE. 



Cet incident nouveau, ces premières paroles prononcées par Altamont, avaient 
complètement changé la situation des naufragés; auparavant, ils se trouvaient 
hors de tout secours possible, sans espoir sérieux de gagner la mer de Raffm, 
menacés de manquer de vivres pendant une route trop longue pour leurs corps 
fatigués, et maintenant, à moins de quatre cents milles* de leur maison de neige, 
un navire existait qui leur offrait de vastes ressources, et peut-être les moyens de 
continuer leur audacieuse marche vers le pôle. Hatteras, le docteur, Johnson, 
Bell, se reprirent à espérer, après avoir été si près dû désespoir; ce fut delà 
joie, presque du délire. 

Mais les renseignements d' Altamont étaient encore incomplets, et, après quel- 
ques minutes de repos, le docteur reprit avec lui cette précieuse conversation ; 
il lui présenta ses questions sous une forme qui ne demandait pour toute réponse 
qu'un simple signe de tête, ou un mouvement des yeux. 

Bientôt il sut que le Porpoise était un trois-mâts américain, de New- York, 
naufragé au milieu des glaces, avec des vivres et des combustibles en grande 
quantité ; quoique couché sur le tlanc, il devait avoir résisté, et il serait possible 
de sauver sa cargaison. 

Altamont et son équipage l'avaient abandonné depuis deux mois, emmenant 
la chaloupe sur un traîneau; ils voulaient gagner le détroit de Smith, atteindre 
quelque baleinier, et se faire rapatrier en Amérique; mais peu à peu les fatigues, 
les maladies, frappèrent ces infortunés, et ils tombèrent un à un sur la route. 
Enfin, le capitaine et deux matelots restèrent seuls d'un équipage de trente 
hommes, et si lui, Altamont, survivait, c'était véritablement par un miracle de 
la Providence. 

Hatteras voulut savoir de l'Américain pourquoi le Porpoise se trouvait engagé 
sous une latitude aussi élevée. 

' Cent soixante lieues. 



LE DÉSERT DE GLACE 



249 



Altanioui til comprendre qu^il avait été entraîné par les glaces sans pouvoir 

leur résister. 

natteras, anxieux, l'interrogea sur le but de son voyage. 

Altamont prétendit avoir tenté de franchir le passage du nord-ouest. 

Hatteras n'insista pas davantage, et ne posa plus aucune question de ce genre. 




Le docteur prit alors la parole : 

« Maintenant, dit-il, tous nos etlorts doivent tendre à retrouver le Po;-/)02se ; 
au lieu de nous aventurer vers la mer de Baifin, nous pouvons gagner par une 
route moins longue d'un tiers un navire qui nous offrira toutes les ressources 
nécessaires à un hivernage. 

— 11 n'y a pas d'autre parti à prendre, répondit Bell. 

32 



250 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS^ 



— J'ajouterai, dit le maître d'équipage, que nous ne devons pas perdre un 
instant; il. faut calculer la durée de notre voyage sur la durée de nos provisions, 
contrairement à ce qui se fait généralement, et nous mettre en route au plus tôt. 

Vous avez raison, Johnson, répondit le docteur; en partant demain, mardi 

26 février, nous devons arriver le 15 mars au Poi-poise, sous peine de mourir de 
faim. Qu'en pensez-vous, Hatteras? 

— Faisons nos préparatifs immédiatement, dit le capitaine, et partons. Peut- 
être la route sera-t-elle plus longue que nous ne le supposons. 

— Pourquoi cela ? répliqua le docteur. Cet homme paraît être certain de la 
situation de son navire. 

— Mais, répondit Hatteras, si le Porpoise a dérivé sur son champ de glace, 
comme a fait le Forward ? 

— En effet, dit le docteur, cela a pu arriver! » 

Johnson et Rell ne répliquèrent rien à la possibilité d'une dérive, dont eux- 
mêmes ils avaient été victimes. 

Mais Altamont, attentif à cette conversation, fit comprendre au docteur qu'il 
voulait parler. Celui-ci se rendit au désir de l'Américain, et après un grand quart 
d'heure- de circonlocutions et d'hésitations, il acquit cette certitude que le Po)-- 
poise, échoué près d'une côte, ne pouvait pas avoir quitté son lit de rochers. 

Cette nouvelle rendit la tranquillité aux quatre Anglais; cependant elle leur 
enlevait tout espoir de revenir en Europe, à moins que Rell ne parvînt à cons- 
truire un petit navire avec les morceaux du Poi^poise. Quoi qu'il en soit, le plus 
pressé était de se rendre sur le lieu même du naufrage. 

Le docteur fit encore une dernière question à l'Américain : celui-ci avait-il 
rencontré la mer libre sous cette latitude de quatre-vingt-trois degrés ? 

« Non, )) répondit Altamont. 

La conversation en resta là. Aussitôt les préparatifs de départ furent com- 
mencés; Rell et Johnson s'occupèrent d'abord du traîneau; il avait besoin d'une 
réparation complète; le bois ne manquant pas, ses montants furent établis d'une 
façon plus solide; on profitait de l'expérience acquise pendant l'excursion au 
sud; on savait le côté faible de ce mode de transport, et comme il fallait compter 
sur des neiges abondantes et épaisses, les châssis de glissage furent rehaussés. 

A l'intérieur, Rell disposa une sorte de couchette recouverte par la toile de la 
tente et destinée à l'Américain; les provisions, malheureusement peu considé- 
rables, ne devaient pas accroître beaucoup le poids du traîneau; mais, en revan- 
che, on compléta la charge avec tout le bois que l'on put emporter. 

Le docteur, en arrangeant les provisions, les inventoria avec la plus scrupu- 



LE DÉSERT DE GLACE 



2ol 



leuse exactitude; de ses calculs il résulta que chaque voyageur devait se réduire 
à trois quarts de ration pour un voyage de trois semaines. On réserva ration 
entière aux quatre chiens d'attelage. Si Duk tirait avec eux, il aurait droit à sa 
ration complète. 

Ces préparatifs furent interrompus par le besoin de sonuneil et de repos qui se 
fit impérieusement sentir dès sept heures du soir; mais, avant de se coucher, les 
naufragés se réunirent autour du poêle, dans lequel on n'épargna pas le combus- 
tible ; les pauvres gens se donnaient un luxe de chaleur auquel ils n'étaient plus 
habitués depuis longtemps; du pemmican, quelques biscuits et plusieurs tasseï 
de café ne tardèrent pas à les mettre en belle humeur, de compte à demi avec 
l'espérance qui leur revenait si vite et de si loin. 

A sept heures du matin, les travaux furent repris, et se trouvèrent entiè- 
rement terminés vers les trois heures du soir. 




L'obscurité se faisait déjà; le soleil avait reparu au-dessus de l'horizon depuis 
le 31 janvier, mais il ne donnait encore qu'une lumière faible et courte; heureu- 
sement, la- lune devait se lever à six heures et demie, et, par ce ciel pur, ses 
rayons suffiraient à éclairer la route. La température , qui s'abaissait sensible- 
ment depuis quelques jours, atteignit enfin trente-trois degrés au-dessous de 
zéro ( — 37° centigr). 

Le moment du départ arriva. Altamont accueillit avec joie l'idée de se mettre 
en route, bien que les cahots dussent accroître ses souffrances ; il avait fait com 
prendre au docteur que celui-ci trouverait à bord du Poi-poise les antiscorbu- 
îiques si nécessaires à sa guérison. 

On le transporta donc sur le traîneau; il y fat installé aussi commodément 
que possible; les chiens, y compris Duk, furent attelés; les voyageurs jetèrent 
alors un dernier regard sur ce lit de glace, où fut le Forward. Les traits 
d'Hatteras parurent empreints un instant d'une violente pensée de colère, niais 



2o2 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



il redevint maître de lui-même, et la petite troupe, par un temps très-sec, s'en- 
fonça dans la brume du nord-nord-ouest. 

Chacun reprit sa place accoutumée, Bell en tète, indiquant la route le doc- 
teur et le maître d'équipage aux côtés du traîneau , veillant et poussant au 
besoin, Hatteras à l'arrière, rectifiant la route et maintenant l'équipage dans la 

ligne de Bell. 

La marche fut assez rapide ; par cette température très-basse , la glace offrait 
une dureté et un poli favorables au glissage ; les cinq chiens enlevaient facilement 
cette charge, qui ne dépassait pas neuf cents livres. Cependant hommes et bêtes 
s'essoufflaient rapidement et durent s'arrêter souvent pour reprendre haleine. 

Vers les sept heures du soir, la lune dégagea son disque rougeâtre des brumes 



de l'horizon. Ses calmes rayons se firent jour h travers l'atmosphère et jetèrent 
quelque'éclat que les glaces réfléchirent avec pureté; l'ice-field présentait vers 
le nord-ouest une immense plaine blanche d'une horizontalité parfaite. Pas un 
pack, pas un hummock. Cette partie delà mer semblait s'être glacée tranquille- 
ment comme un lac paisible. 

C'était un immense désert, plat et monotone. 

Telle est l'impression que ce spectacle fit naître dans l'esprit du docteur, et il 
la communiqua à son compagnon. 

« Vous avez raison, monsieur Clavvbonny, répondit Johnson; c'est un désert, 
mais nous n'avons pas la crainte d"y mourir de soif! 

— Avantage évident, reprit le docteur; cependant cette immensité me prouve 
une chose : c'est que nous devons être fort éloignés de toute terre; en général, 



LE DÉSERT DE GLACE 553 

l'approche des côtes est signalée par une multitude de montagnes de glaces, et 
pas un ice-berg n'est visible autour de nous. 

~ L'horizon est fort restreint par la brume, répondit Johnson. 

— Sans doute, mais depuis notre départ nous avons foulé un champ plat qui 
menace de ne pas finir. 

— Savez-vous, monsieur Clawbonny, que c'est une dangereuse promenade 
que la nôtre? On s'y habitue, on n'y pense pas, mais enfin, cette surface glacée 
sur laquelle nous marchons ainsi recouvre des gouffres sans fond ! 

— Vous avez raison, mon ami, mais nous n'avons pas à craindre d'être 
engloutis; la résistance de cette blanche écorce par ces froids de trente-trois 
degrés est considérable! Remarquez qu'elle tend de plus en plus à s'accroître, 
car, sous ces latitudes, la neige tombe neuf jours sur dix, même en avril, même 
en mai, même en juin, et j'estime que sa plus forte épaisseur ne doit pas être 
éloignée de mesurer trente ou quarante pieds. 

— Cela est rassurant, répondit Johnson. 

— En eftet, nous ne sommes pas comme ces patineurs de la Serpentine-river 
qui craignent à chaque instant de sentir le sol fragile manquer sous leurs pas ; 
nous n'avons pas un pareil danger à redouter. 

— Connaît-on la force de résistance de la glace? demanda le vieux marin, 
toujours avide de s'instruire dans la compagnie du docteur. 

— Parfaitement, répondit ce dernier; qu'ignore-t-on maintenant de ce qui 
peut se mesurer dans le monde, sauf l'ambition humaine! N'est-ce pas elle, en 
effet, qui nous précipite vers ce pôle boréal que l'homme veut enfin connaître? 
Mais, pour en revenir à votre question, voici ce que je puis vous répondre. A 
l'épaisseur de deux pouces, la glace supporte un homme; à l'épaisseur de trois 
pouces et demi, un cheval et son cavalier; à cinq pouces, une pièce de huit; à 
huit pouces, de l'artillerie de campagne tout attelée, et enfin, à dix polices, une 
armée, une foule innombrable! Où nous marchons en ce moment, on bâtirait la 
douane de Liverpool ou le palais du parlement de Londres. 

— On a de la peine à concevoir une pareille résistance, dit Johnson; mais 
tout à l'heure, monsieur Clawbonny, vous parliez de la neige qui tombe neut 
jours sur dix en moyenne dans ces contrées; c'est un fait évident; aussi je ne le 
conteste pas ; mais d'où vient toute cette neige, car, les mers étant prises, je ne 
vois pas trop comment elles peuvent donner naissance à cette immense quantité 
de vapeur qui forme les nuages. 

Uivière de Ilyde-Park, à Loalres. 



254 AVENTURES DU CAPITALXE HATTERAS 

— Votre observation est juste, Johnson : aussi, suivant moi, la plus grande 
partie de la neige ou de la pluie que nous recevons dans ces régions polaires est 
faite de l'eau des mers des zones tempérées; il y a tel flocon qui, simple goutte 
d'eau d'un fleuve de l'Europe, s'est élevé dans l'air sous forme de vapeur, s'est 
formé en nuage, et est enfin venu se condenser jusqu'ici : il n'ej-t donc pas 
impossible qu'en la buvant , cette neige , nous nous désaltérions aux fleuves 
mêmes de notre pays. 

— C'est toujours cela, » répondit le maître d'équipage. 

En ce moment, la voix d'Hatteras, rectifiant les erreurs de la route , se fil 
entendre et interrompit la conversation. La, brume s'épaisissait e1 rendait la ligne 
droite difficile à garder. 

Enfin la petite troupe s'arrêta vers les huit heures du soir, après avoir franchi 
quinze milles; le temps se maintenait au sec; la tente fut dressée; on alluma 
le poêle; on soupa, et la nuit se passa paisiblement. 

Hatteras et ses compagnons étaient réellement favorisés par le temps. Leur 
voyage se fit sans difficultés pendant les jours suivants, quoique le froid devînt 
extrêmement violent et que le mercure demeurât gelé dans le thermomètre. Si le 
vent s'en fût mêlé, pas un des voyageurs n'eût pu supporter une semblable tem- 
pérature. Le docteur constata dans cette occasion la justesse, des observations 
do Parry, pendant son excursion à l'île Jlelville. Ce célèbre marin rapporte qu'un 
homme convenablement vêtu peut se promener impunément à Tair libre par les 
grands froids, pourvu que l'atmosphère soit tranquille ; mais, dès que le plus 
léger vent vient à souffler, on éprouve à la figure une douleur cuisante et un mal 
de tête d'une violence extrême qui bientôt est suivi de mort. Le docteur ne lais- 
sait donc pas d'être inquiet, car un simple coup de vent les eût tous glacés jus- 
qu'à la moelle des os. 

Le 5 mars, il fut témoin d'un phénomène particulier à cette latitude : le ciel 
étant parfaitement serein et brillant d'étoiles , une neige épaisse vint à tomber 
sans qu'il y ei!it apparence de nuage ; les constellations resplendissaient à travers 
les flocons qui s'abattaient sur le champ de glace avec une élégante régularité. 
Cette neige dura deux heuies environ, et s'arrêta sans que le docteur eût trouvé 
une explication suffisante de sa chute. 

Le dernier quartier de la lune s'était alors évanoui ; l'obscurité restait pro- 
fonde pendant dix-sept heures sur vingt-quatre; les voyageurs durent se lier en- 
tre eux au moyen d'une longue corde, afin de ne pas se séparer les uns des au- 
tres; la rectitude de la route devenait presque impossible à garder. 

Cependant, ces hommes courageux, quoique soutenus par une volonté de fer, 



LE DÉSERT DE GLACE 255 



cominonçaient à se fatiguer; les haltes devenaient plus fréquentes, et pourtant 
il ne fallait pas perdre une heure, car les provisions diminuaient sensiblement. 

Hatteras relevait souvent la position à l'aide d'observations lunaires et stellaires. 
En voyant les jours se succéder et le but du voyage fuir indéfiniment, il se deman- 
dait parfois si le Porpohe existait réellement, si cet Américain n'avait pas le cer- 
veau dérangé par les souffrances, ou même si, par haine des Anglais, et se vovant 
perdu sans ressource, il ne voulait pas les entraîner avec lui à une mort certaine. 

Il communiqua ses suppositions au docteur; celui-ci les rejeta absolument, 
mais il comprit qu'une fâcheuse rivalité existait déjà entre le capitaine anglais et 
le capitaine américain. 

« Ce seront deux hommes difficiles à maintenir en bonne relation, » se dit-il. 

Le 14 mars, après seize jours de marche, les voyageurs ne se trouvaient encore 
qu'au quatre-vingt-deuxième degré de latitude; leurs forces étaient épuisées, et ils 
étaient encore à cent milles du navire ; pour surcroît de souffrances, il fallut réduire 
les hommes au quart de ration, pour conserver aux chiens leur ration entière. 

On ne pouvait malheureusement pas compter sur les ressources de la chasse, 
car il ne restait plus alors que sept charges de poudre et six balles ; en vain avait- 
on tiré sur quelques lièvres blancs et des renards, très-rares d'ailleurs: aucun 
d'eux ne fut atteint. 

Cependant, le vendredi do, le docteur fut assez heureux pour surprendre un 
phoque étendu sur la glace; il le blessa de plusieurs balles; l'animal, ne pouvant 
s'échapper par son trou déjà fermé, fut bientôt pris et assommé ; il était de forte 
taille; Johnson le dépeça adroitement, mais l'extrême maigreur de cet amphibie 
offrit peu de profil à des gens qui ne pouvaient se résoudre à boire son huile, à 
la manière des Esquimaux. 

Cependant , le docteur essaya courageusement d'absorber cette visqueuse li- 
queur; malgré sa bonne volonté, il ne put y parvenir. Il conserva lapeau de l'animal, 
sans trop savoir pourquoi, par instinct de chasseur, et la chargea sur le traîneau^ 

Le lendemain, 16, on aperçut quelques ice-bergs et des monticules de glace à 
l'horizon. Etait ce l'indice d'une côte prochaine, ou seulement un bouleversement 
de l'ice-field? Il était difficile de savoir à quoi s'en tenir. 

Arrivés à l'un de ces hummocks, les* voyageurs en profitèrent pour s" ; creuser 
une retraite plus confortable que la tente, à l'aide du couteau à neige S et, 
après trois heures d'un travail opiniâtre, ils purent s'étendre enfin autour du 
poêle allumé. 

' Largo couielas disposé pour tailler les b'ocs de glace. 



256 AVENTURES Dl CAPITAINE HATTERAS 



CHAPITRE IV. — LA DERNIERE CHARGE DE POUDRE. 

Johnson avait dû donner asile dans la maison de glace aux chiens harassés de 
fatigue: lorsque la neige tombe abondamment, elle peut servir de couverture aux 




I 



anmiaux, dont elle conserve la chaleur naturelle. Mais, à 1 air, par ces froids secs 
de quarante degrés, les pauvres bêtes eussent été gelées en peu de temps. 

Johnson, qui faisait un excellent dog-driver', essaya de nourrir ses chiens 
avec cette viande noirâtre du plu^iue que les voyageurs ne pouvaient absorbe»*. 



* iWesscur de cliiens. 



LE DÉSERT DE GLACE 



et, à son grand étonnement, l'attelage s'en fit un véritable régal ; le vieux niariu, 
tout joyeux, apprit cette particularité au docteur. 

Celui-ci n'en fut aucunement surpris ; il savait que dans le nord de l'Amérique 
les chevaux font du poisson leur principale nourriture, et de ce qui suffisait à 
un cheval herbivore, un chien omnivore pouvait se contenter à plus forte raison. 

Avant de s'endormir, bien que le sommeil devînt une impérieuse nécessité 
pour des gens qui s'étaient traînés pendant quinze milles sur les glaces, le doc- 
teur voulut entretenir ses compagnons de la situation actuelle, sans en atténuer 
la gravité. 

(f Nous ne sommes encore qu'au quatre-vingt-deuxième parallèle, dit-il, et 
les vivres menacent déjà de nous manquer ! 

— C'est une raison pour ne pas perdre un instant, répondit Hatteras! Il faut 
marcher! les plus forts traîneront les plus faibles. 

— Trouverons-nous seulement un navire à l'endroit indiqué? répondit Bell, 
que les fatigues de la route abattaient malgré lui. 

— Pourquoi en douter? répondit Johnson; le salut de l'Américain répond du 
nôtre. » 

Le docteur, pour plus de sûreté, voulut encore interroger de nouveau Alta- 
mont. Celui-ci parlait assez facilement, quoique d'une voix faible; il confirma 
tous les détails précédemment donnés; il répéta que le navire, échoué sur des 
roches de granit, n'avait pu bouger, et qu'il se trouvait par 120° 13' de longi- 
tude et 83° 35' de latitude. 

(( Nous ne pouvons douter de cette affirmation, reprit alors le docteur ; la dif- 
ficulté n'est pas de trouver le Porpnise, mais d'y arriver. 

— Que reste-t-il de nourriture? demanda Hatteras. 

— De quoi vivre pendant trois jours au plus, répondit le docteur. 

— Eh bien, il faut arriver en trois jours! dit énergiquement le capitaine. 

- Il le faut, en effet, reprit le docteur, et si nous réussissons, nous ne de- 
vrons pas nous plaindre, car nous aurons été favorisés par un temps exception- 
nel. La neige nous a laissé quinze jours de répit, et le traîneau a pu glisser fa- 
cilement sur la glace durcie. Ah! que ne porte-t-il deux cents livres d'aliments! 
nos braves chiens auraient eu facilement raison de cette charge! Enfin, puisqu'il 
en est autrement, nous n'y pouvons rien. 

— Avec un peu de chance et d'adresse, répondit Johnson, ne pourrait-on 
pas utiliser les quelques charges de poudre qui restent? Si un ours tombait 
?n notre pouvoir, nous serions approvisionnés de nourriture pour le reste 
du voyage. 

33 



258 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Sans doute, répliqua le docteur, mais ces animaux sont rares et fuyards ; 
et puis, il suffit de songer à l'importance du coup de fusil pour que l'œil se 
trouble et que la main tremble. 

— Vous êtes pourtant un habile tireur, dit Bell. 

— Oui, quand le dîner de quatre personnes ne dépend pas de mon adresse; 
cependant, vienne l'occasion, je ferai de mon mieux. En attendant, mes amis, 
contentons-nous de ce maigre souper de miettes de pemmican, tâchons de dor- 
mir, et dès le matin nous reprendrons notre route. » 

Quelques instants plus tard, l'excès de la fatigue l'emportant sur toute autre 
considération, chacun dormait d'un sommeil assez profond. 

Le samedi, de bonne heure, Johnson réveilla ses compagnons; les chiens 
furent attelés au traîneau, et celui-ci reprit sa marche vers le nord. 





Le ciel était magnifique, l'atmosphère d'une extrême pureté, la température 
très-basse; quand le soleil parut au-dessus de l'horizon, il avait la forme d'une 
ellipse allongée; son diamètre horizontal, par suite de la réfraction, semblait 
être double de son diamètre vertical ; il lança son faisceau de rayons clairs, 
mais froids, sur l'immense plaine glacée. Ce retour à la lumière, sinon à la cha- 
leur, faisait plaisir. 

Le docteur, son fusil à la main, s'écarta d'un mille ou deux, bravant le froid 
et la solitude; avant de s'éloigner, il avait mesuré exactement ses munitions; il 
lui restait quatre charges de poudre seulement et trois balles, pas davantage. 
C'était peu, quand on considère qu'un animal fort et vivace comme l'ours polaire 
ne tombe souvent qu'au dixième ou au douzième coup de fusil. 

Aussi l'ambition du brave docteur n'allait-elle pas jusqu'à rechercher un si 



LE DESERT DE GLACE 259 



terrible gibier; quelques lièvres, deux ou trois renards eussent fait son ati'aire et 
produit un surcroît de provisions très-suffisant. 

Mais pendant cette journée, s'il aperçut un de ces animaux, ou il ne put pas 
l'approcher, ou, trompé parla réfraction, il perdit son coup de fusil. Cette jour- 
née lui coûta inutilement une charge de poudre et une balle. 

Ses compagnons, qui avaient tressailli d'espoir à la détonation de son arme, 
le virent revenir la tète basse. Ils ne dirent rien. Le soir, on se coucha comme 
d'habitude, après avoir mis de côté les deux quarts de ration réservés pour les 
deux jours suivants. 

Le lendemain, la route parut être de plus en plus pénible. On ne marchait pas, 
on s^ traînait; les chiens avaient dévoré jusqu'aux entrailles du phoque, et ils 
commençaient à ronger leurs courroies. 

Quelques renards passèrent au large du traîneau, et le docteur, ayant encore 
perdu un coup de fusil en les poursuivant, n'osa plus risquer sa dernière balle 
et son avant-dernière charge de poudre. 

Le soir, on fit halte de meilleure heure; les voyageurs ne pouvaient plus 
mettre un pied devant l'autre, et, quoique la route fût éclairée par une magni- 
fique aurore boréale, ils durent s'arrêter. 

Ce dernier repas, pris le dimanche soir, sous la tente glacée, fut bien triste. 
Si le ciel ne venait pas au secours de ces infortunés, ils étaient perdus. 

Hatteras ne parlait pas, Bell ne pensait plus, Johnson réfléchissait sans mot 
dire, mais le docteur ne se désespérait pas encore. 

Johnson eut l'idée de creuser quelques trappes pendant la nuit; n'ayant pas 
d'appât à y mettre, il comptait peu sur le succès de son invention, et il avait rai- 
son, car le matin, en allant reconnaître ses trappes, il vit bien des traces de re- 
nards, mais pas un de ces animaux ne s'était laissé prendre au piège. 

Il revenait donc fort désappointé, quand il aperçut un ours détaille colossale 
qui flairait les émanations du traîneau à moins de cinquante toises. Le vieux 
marin eut l'idée que la Providence lui adressait cet animal inattendu pour le 
tuer; sans réveiller ses compagnons, il s'élança sur le fusil du docteur et gagna 
du côté de l'ours. 

x\.rrivé à bonne distance, il le mit en joue; mais, au moment de presser la dé- 
tente, il sentit son bras trembler; ses gros gants de peau le gênaient. Il les ôta 
rapidement et saisit son fusil d'une niaiii plus assurée. 

Soudain, un cri de douleur lui échappa. La peau de ses doigts, brûlée par le 
froid du canon, y restait adhérente, tandis que l'arme tombait à terre et partait 
au choc, en lançant sa dernière balle dans l'espace. 



560 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Au bruit de la détonation, le docteur accourut; il comprit tout. Il vit l'animal 
s'enfuir tranquillement ; Johnson se désespérait et ne pensait plus à ses souf- 
frances. 

a Je suis une véritable femmelette! s'écriait-il, un enfant qui ne sait pas sup- 
porter une douleur! Moi! moi! à mon âge! 

— Voyons, rentrez, Johnson, lui dit le docteur, vous allez vous faire geler; 
tenez, vos mains sont déjà blanches; venez! venez! 

— . Je suis indigne de vos soins, monsieur Clawbonny! répondait le maître 
d'équipage. Laissez-moi! 

— 3Iais venez donc, entêté! venez donc! il sera bientôt trop tard! » 

Et le docteur, entraînant le vieux marin sous la tente, lui fit mettre les deux 
mains dans une jatte d'eau que la chaleur du poêle avait maintenue liquide, 
quoique froide; mais à peine les mains de Johnson y furent-elles plongées que 
l'eau se conjrela immédiatement à leur contact. 




« Vous le voyez, dit le docteur, il était temps de rentrer, sans quoi j'aurais 
été obligé d'en venir à l'amputation. » 

Grâce à ses soins, tout danger disparut au bout d'une heure, mais non sans 
peine, et il fallut des frictions réitérées pour rappeler la circulation du sang 
dans les doigts du vieux marin. Le docteur lui recommanda surtout d'éloigner 
ses mains du poêle, dont la chaleur eût amené de graves accidents. 

Ce matin-là, on dut se priver de déjeuner; du pemmican, de la viande salée, 
il ne restait rien. Pas une miette de biscuit; à peine une demi-livre de café; il 
fallut se contenter de cette boisson brûlante, et on se remit en marche. 

«Plus de ressources ! dit Relia Johnson, avec un indicible accent de désespoir. 

— Ayons confiance en Dieu, dit le vieux marin ; il est tout-puissant pour 
nous sauver! 



LE DÉSERT DE GLACE 261 



— Ali ! ce capitaine Hatleras! reprit Bell, il a pu revenir de ses premières ex- 
péditions, rinsensé! mais de celle-ci il ne reviendra jamais, et nous ne reverrons 
plus notre pays! 

~ Courage, Bell ! J'avoue que le capitaine est un homme audacieux, mais 
auprès de lui il se rencontre un autre homme habile en expédients. 

— Le docteurClawbonny ? dit Bell. 

— Lui-même! répondit Johnson. 

— Que peut-il dans une situation pareille? répliqua Eell en haussant les 
épaules. Changera-t-il ces glaçons en morceaux de viande ? Est-ce un dieu, pour 
faire des miracles? 

— Qui sait ! répondit le maître d'équipage aux doutes de son compagnon. J'ai 
confiance en lui. » 

Bell hocha la tête et retomba dans ce mutisme complet pendant lequel il ne 
pensait même plus. 

Cette journée fut de trois milles à peine; le soir, on ne mangea pas; les chiens 
menaçaient de se dévorer entre eux; les hommes ressentaient avec violence les 
douleurs de la faim. 

On ne vit pas un seul animal. D'ailleurs, à quoi bon ? on ne pouvait chasser 
au couteau. Seulement Johnson crut reconnaître, à un mille sous lèvent^ Tours 
gigantesque qui suivait la malheureuse troupe. 

(( Il nous guette ! pensa-t-il; il voit en nous une proie assurée! » 

Mais Johnson ne dit rien à ses compagnons; le soir, on fit la halte habituelle, 
et le souper ne se composa que de café. Les infortunés sentaient leurs yeux 
devenir hagards, leur cerveau se prendre, et, torturés par la faim, ils ne pou- 
vaient trouver une heure de sommeil ; des rêves étranges et des plus douloureux 
s'emparaient de leur esprit. 

Sous une latitude où le corps demande impérieusement à se réconforter, les 
malheureux n'avaient pas mangé depuis trente-six heures, quand le matin du 
mardi arriva. Cependant, animés par un courage, une volonté surhumaine, ils 
reprirent leur route, poussant le traîneau que les chiens ne pouvaient tirer. 

Au bout de deux heures, ils tombèrent épuisés. 

Hatteras voulait aller plus loin encore. Lui, toujours énergique, il employa les 
supplications, les prières, pour décider ses compagnons à se relever : c'était 
demander l'impossible ! 

Alors, aidé de Johnson, il tailla une maison de glace dans un ice-berg. Ces 
deux hommes, travaillant ainsi, avaient l'air de creuser leur tombe. 

« Je veux bien mourir de faim, disait Hatteras, mais non de froid. » 



>rv2 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Après de cruelles fatigues, la maison fut prête, et toute la troupe s'y blottit. 

Ainsi se passa la journée. Le soir, pendant que ses compagnons demeuraient 
sans mouvement, Johnson eut une sorte d'hallucination ; il rêva d'ours gigan- 
tesque. 

Ce mot, souvent répété par lui, attira l'attention du docteur, qui, tiré de son 




engourdissement, demanda au vieux marm pourquoi i: parlait d'ours, et de quel 
ours il s'agissait. 

« L'ours qui nous suit, répondit Johnson. 

— L'ours qui nous suit ? répéta le docteur. 

— Oui, depuis deux jours ! 

— Depuis deux jours ! Vous l'avez vu ? 



LE DÉSERT DE GLACE 



563 



— Oui, il se tient à un mille sous le vent. 

— Et vous ne m'avez pas prévenu, Johnson ? 

— A quoi bon ? 

— C'est juste, fît le docteur; nous n'avons pas une seule balle à lui envoyer. 

— Ni même un lingot, un morceau de fer, un clou quelconque ! » répondit le 
vieux marin. 

Le docteur se tut et se prit à réfléchir. Bientôt il dit au maître d'équipage : 
ce Vous êtes certain que cet animal nous suit? 

— Oui, monsieur Clawbonny, il compte sur un repas de chair humaine ! il 
sait que nous ne pouvons pas lui échapper ! 

— Johnson ! fit le docteur, ému de l'accent désespéré de son compagnon. 

— Sa nourriture est assurée, à lui! répliqua le malheureux, que le délire 
prenait; il doit être affamé, et je ne sais pas pourquoi nous le faisons attendre ! 




— Johnson, calmez -vous! 

— Non, monsieur Clawbonny; puisque nous devons y passer, pourquoi pro- 
longer les souffrances de cet animal? Il a faim comme nous; il n'a pas de 
phoque à dévorer ! Le ciel lui envoie des hommes! eh bien, tant mieux pour 
lui! » 

Le vieux Johnson devenait fou; il voulait quitter la maison de glace. Le doc- 
teur eut beaucoup de peine à le contenir, et, s'il y parvint, ce fut moins parla 
force que parce qu'il prononça les paroles suivantes avec un accent de profonde 
conviction : 

« Demain, dit-il, je tuerai cet ours! 

— Demain! fit Johnson, qui semblait sortir d'un mauvais rêve. 

— Demain ! 

— Vous n'avez pas de balle ! 



2G4 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— J'en ferai. 

— Vous n'avez pas de plomb ! 

— Non, mais j'ai du mercure! « 

Et, cela dit, le docteur prit le thermomètre; il marquait à l'intérieur cinquante 
degrés au-dessusde zéro (+ I0°centig.). Le docteur sortit, plaça l'instrument sur 
un glaçon et rentra bientôt. La température extérieure était de cinquante degrés 
au-dessous de zéro ( — 47" centig.). 

« A demain, dit-il au vieux marin; dormez, et attendons le lever du soleil. « 

La nuit se passa dans les souffrances de la faim ; seuls, le maître d'équipage 
' et le docteur purent les tempérer par un peu d'espoir. 

Le lendemain, aux premiers rayons du jour, le docteur, suivi de Johnson, se 
précipita dehors et courut au thermomètre ; tout le mercure s'était réfugié dans 
la cuvette, sous la forme d'un cylindre compacte. Le docteur brisa l'instrument 
et en retira de ses doigts, prudemment gantés, un véritable morceau de métal 
Irès-peu malléable et d'une grande dureté. C'était un vrai lingot. 

« Ah! monsieur Clawbonny, s'écria le maître d'équipage, voilà qui est mer- 
veilleux ! Vous êtes un fier homme ! 

— Non, mon ami, répondit le docteur, je suis seulement un homme doué 
d'une bonne mémoire et qui a beaucoup lu. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Je me suis souvenu à propos d'un fait relaté par le capitaine Ross dans 
la relation de son voyage : il dit avoir percé une planche d'un pouce d'épais- 
seur avec un fusil chargé d'une balle de mercure gelé ; si j'avais eu de l'huile à 
ma disposition, c'eût été presque la même chose, car il raconte également qu'une 
balle d'huile d'amande douce, tirée contre un poteau, le fendit et rebondit à 
terre sans avoir été cassée. 

— Cela n'est pas croyable ! 

— Mais cela est, Johnson ; voici donc un morceau de métal qui peut nous 
sauver la vie; laissons-le à l'air avant de nous en servir, et voyons si l'ours ne 
nous a pas abandonnés. » 

En ce moment, Hatteras sortit de la hutte; le docteur lui montra lo lingot et 
lui fit part de son projet; le capitaine lui serra la main, et les trois chasseurs se 
mirent à observer l'horizon. 

Le temps était clair. Hatteras, s'étant porté en avant de ses compagnons, 
découvrit l'ours à moins de six cents toises. 

L'animal, assis sur son derrière, balançait tranquillement la tête, en aspirant 
les émanations de ces hôtes inaccoutumés. 



LE DÉSERT DE GLACE 265 

i< Le voilà ! s'écria le capitaine. 

— Silence ! » fit le docteur. 

Mais l'énorme quadrupède, lorsqu'il aperçut les chasseurs, ne bougea pas. 
Il les regardait sans frayeur ni colère. Cependant il devait être fort difficile de 
l'approcher. 

« Mes amis, dit Hatteras^ il ne s'agit pas ici d'un vain plaisir, mais de notre 
existence à sauver. Agissons en hommes prudents. 

— Oui, répondit le docteur, nous n'avons qu'un seul coup de fusil à notre 
disposition. Il ne faut pas manquer l'animal; s'il s'enfuyait, il serait perdu 
pour nous, car il dépasse un lévrier à la course. 

— Eh bien, il faut aller droit à lui, répondit Johnson; on risque sa vie ! qu'im- 
porte ? je demande à risquer la mienne. 




— Ce sera moi ! s'écria le docteur. 

— Moi ! répondit simplement Hatteras. 

— Mais, s'écria Johnson, n'ètes-vous pas plus utile au salut de tous qu'un 
vieux bonhomme démon âge ? 

— Non, Johnson, reprit le capitaine, laissez-moi faire; je ne risquerai pas ma 
vie plus qu'il ne faudra; il sera possible, au surplus, que je vous appelle à mon aide. 

— Hatteras, demanda le docteur, allez-vous donc marcher vers cet ours ? 

— Si j'étais certain de l'abattre, dùt-il m'ouvrir le crâne, je le ferais, doc- 
teur, mais à mon approche il pourrait s'enfuir. C'est un être plein de ruse; 
tâchons d'être plus rusés que lui. 

— Que comptez-vous faire? 

— M'avancer jusqu'à dix pas sans qu'il soupçonne ma présence. 
— • Et comment cela? 

— Mon moyen est hasardeux, mais simple. Vous avez conservé la peau du 
phoque que vous avez tué ? 

34 



266 AVENTURES DU CAPITALE HATTERAS 



— Elle est sur le traîneau. 

— Bien ! regagnons notre maison de glace, pendant que Johnson restera en 

observation. » 

Le maître d'équipage se glissa derrière un hummock qui le dérobait entière- 
ment à la vue de l'ours. 

Celui-ci, toujours à la même place, continuait ses singuliers balancements en 
reniflant l'air. 



CHAPITRE V. — LE PHOQUE ET L OURS. 



Hatteras et le docteur rentrèrent dans la maison. 

« Vous savez, dit le premier, que les ours du pôle chassent les phoques, dont 
ils font principalement leur nourriture. Ils les guettent au bord des crevasses 
pendant des journées entières et les étouffent dans leurs pattes dès qu'ils appa- 
raissent à la surface des glaces. Un ours ne peut donc s'effrayer de la présence 
d'un phoque. Au contraire. 

— Je crois comprendre votre projet, dit le docteur; il est dangereux. 

— Mais il offre des chances de succès, répondit le capitaine : il faut donc l'em- 
ployer. Je vais revêtir cette peau de phoque et me glisser sur le champ de 
glace. Ne perdons pas de temps. Chargez votre fusil et donnez-le-moi. » 

Le docteur n'avait rien à répondre : il eût fait lui-même ce que son compagnon 
allait tenter; il quitta la maison, en emportant deux haches, l'une pour John- 
son, l'autre pour lui; puis, accompagné d'Hatteras, il se dirigea vers le traîneau. 

Là, Hatteras fit sa toilette de phoque et se glissa dans cette peau, qui le cou- 
vrait presque tout entier. 

Pendant ce temps, le docteur chargea son fusil avec sa dernière charge de 
poudre, puis il glissa dans le canon le lingot de mercure qui avait la dureté du 
fer et la pesanteur du plomb. Cela fait, il remit l'arme à Hatteras, qui la fit dis- 
paraître sous la peau du phoque. 

« Allez, dit-il au docteur, rejoignez Johnson; je vais attendre quelques instants 
pour dérouter mon adversaire. 

— Courage, Hatteras ! dit le docteur. 

— Soyez tranquille, et surtout ne vous montrez pas avant mon coup de feu. » 
Le docteur gagna rapidement l'hunmiock derrière leqiîel se tenait Johnson. 

« Eh bien? dit celui-ci. 



LE DÉSERT DE GLACE -267 



— Eh bien, attendons ! Hatteras se dévoue pour nous sauver. » 

Le docteur était ému; il regarda l'ours, qui donnait des signes d'une agita- 
tion plus violente, comme s'il se fût senti menacé d'un danger prochain. 

Au bout d'un quart d'heure, le phoque rampait sur la glace ; il avait fait un 
détour à l'abri des gros blocs pour mieux tromper l'ours; il se trouvait alors à 
cinquante toises de lui. Celui-ci l'aperçut et se ramassa sur lui-même, cherchant 
pour ainsi dire à se dérober. 

Hatteras imitait avec une profonde habileté les mouvements du phoque, et, s'il 
n'eût été prévenu, le docteur s'y fût certainement laissé prendre. 

c( C'est cela! c'est bien cela! » disait Johnson à voix basse. 

L'amphibie, tout en gagnant du côté de l'animal, ne semblait pas l'apercevoir : 
il paraissait chercher une crevasse pour se replonger dans son élément. 

L'ours, de son côté, tournant les glaçons, se dirigeait vers lui avec une pru- 
dence extrême; ses yeux enflammés respiraient la plus ardente convoitise; de 
puis un mois, deux mois peut-être, il jeûnait, et le hasard lui envoyait une proie 
assurée. 

Le phoque ne fut bientôt plus qu'à dix pas de son ennemi ; celui-ci se déve- 
loppa tout d'un coup, fit un bond gigantesque, et, stupéfait, épouvanté, s'ar- 
rêta à trois pas d'Hatteras, qui, rejetant en arrière sa peau de phoque, un 
genou en terre, le visait au cœur. 

Le coup partit, et l'ours roula sur la glace. 

« En avant! en avant! » s'écria le docteur. 

Et, suivi de Johnson, il se précipita sur le théâtre du combat. 

L'énorme bête s'était redressée, frappant l'air d'une patte, tandis que de 
l'autre elle arrachait une poignée déneige dont elle bouchait sa blessure. 

Hatteras n'avait pas bronché ; il attendait, son couteau à la main. Mais il avait 
bien visé, et frappé d'une balle sûre, avec une main qui ne tremblait pas; avant 
l'arrivée de ses compagnons, son couteau était plongé tout entier dans la gorge 
de l'animal, qui tombait pour ne plus se relever. 

« Victoire! s'écria Johnson. 

— Hurrah! Hatteras! hurrahl » fit le docteur. 

Hatteras, nullement ému, regardait le corps gigantesque en se croisant les bras. 

« A mon tour d'agir, dit Johnson; c'est bien d'avoir abattu ce gibier, mais il 
ne faut pas attendre que le froid lait durci comme une pierre ; nos dents et nos 
couteaux n'y pourraient rien ensuite. » 

Johnson alors commença par écorcher cette bête monstrueuse dont les dimen- 
sions atteignaient presque celles d'un bœuf; elle mesurait neuf pieds de Ion- 



268 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



gueur, sur six pieds de circonférence; deux énormes crocs longs de trois pouces 
sortaient d& ses gencives. 

Johnson l'ouvrit et ne trouva que de l'eau dans son estomac ; l'ours n'avait 
évidemment pas mangé depuis longtemps; cependant il était fort gras et pesait 
plus de quinze cents livres ; il fut divisé en quatre quartiers, dont chacun donna 






# 



deux cents livres de viande, et les chasseurs traînèrent toute celte chair jusqu'à 
la maison de neige, sans oublier le cœur de l'animal, qui, trois heures après, 
battait encore avec force. 

Les compagnons du docteur se seraient volontiers jetés sur celte viande crue, 
mais celui-ci les retint et demanda le temps de la faire griller. 

Clawbonny, en rentrant dans la maison, avait élé frappé du froid qui y régnait ; 



LE DÉSERT DE GLACE 269 

il s'approcha du poêle et le trouva complètement éteint; les occupations de la 
matinée, les émotions mêmes, avaient fait oublier à Johnson ce soin dont il 
était habituellement chargé. 

Le docteur se mit en devoir de rallumer le feu, mais il ne rencontra pas une 
seule étincelle parmi les cendres déjà refroidies. 

« Allons, un peu de patience ! » se dit-il. 

Il revint au traîneau chercher de l'amadou^ et demanda son briquet à Johnson. 

« Le poêle est éteint, lui dit-il. 

— C'est de ma faute, » répondit Johnson. 

Et il chercha son briquet dans la poche où il avait l'habitude de le serrer ; il 
fut surpris de ne pas l'y trouver. 

Il tâta ses autres poches, sans plus de succès; il rentra dans la maison de 
neige, retourna en tous sens la couverture sur laquelle il avait passé la nuit, et 
ne fut pas plus heureux. 

(( Eh bien? » lui criait le docteur. 

Johnson revint et regarda ses compagnons. 

« Le briquet, ne l'avez-vous pas, monsieur Clawbonny? dit-il. 

— Non, Johnson. 

— Ni vous, capitaine? 

— Non, répondit Hatteras. 

— Il a toujours été en votre possession, reprit le docteur. 

— Eh bien I je ne l'ai plus... murmura le vieux marin en pâlissant. 

— Plus ! » s'écria le docteur, qui ne put s'empêcher de tressaillir. 

Il n'existait pas d'autre briquet, et cette perte pouvait amener des consé- 
quences terribles. 

« Cherchez bien, Johnson, » dit le docteur. 

Celui-ci courut vers le glaçon derrière lequel il avait guetté l'ours, puis au lieu 
même du combat où il l'avait dépecé ; mais il ne trouva rien, il revint désespéré. 
Hatteras le regarda sans lui faire un seul reproche. 

« Cela est grave, dit-il au docteur. 

— Oui, répondit ce dernier. 

— Nous n'avons pas même un instrument, une lunette dont nous puissions 
enlever la lentille pour nous procurer du feu. 

— Je le sais, répondit le docteur, et cela est malheureux, car les rayons du 
soleil auraient eu assez de force pour allumer de l'amadou. 

— Eh bien, répondit Hatteras, il faut apaiser notre faim avec cette viande 
crue; puis nous reprendrons notre marche, et nous tacherons d'arriver au navire. 



'270 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— Oui ! disait le docteur, plongé dans ses réflexions, oui, cela serait possible 
à la rigueur. Pourquoi pas? On pourrait essayer... 

— A quoi songez-vous ? demanda Hatteras. 

— Une idée qui me vient... 

— Une idée ! s'écria Johnson. Une idée de vous! Nous sommes sauvés alors! 

— Réussira-t-elle, répondit le docteur, c'esf une question ! 

— Quel est votre projet? dit Hatteras. 

— Nous n'avons pas de lentille, eh bien, nous en ferons une. 

— Comment? demanda Johnson. 

— Avec un morceau de glace que nous taillerons. 

— Quoi? vous croyez?... 

— Pourquoi pas? il s'agit de faire converger les rayons du soleil vers un foyer 
commun, et la glace peut nous servir à cela comme le meilleur cristal. 

— Est-il possible? fit Johnson. 

— Oui, seulement je préférerais de la glace d'eau douce à la glace d'eau 
salée; elle est plus transparente et plus dure. 

— Mais, si je ne me trompe, dit Johnson en indiquant un humraock à cent pas 
à peine, ce bloc d'aspect presque noirâtre et cette couleur verte indiquent... 

— Vous avez raison ; venez, mes amis; prenez votre hache, Johnson, » 

Les trois hommes se dirigèrent vers le bloc signalé, qui se trouvait effective- 
ment formé de glace d'eau douce. 

Le docteur en fit détacher un morceau d'un pied de diamètre, et il commença 
à le tailler grossièrement avec la hache ; puis il en rendit la surface plus égale 
au moyen de son couteau; enfin il le polit peu à peu avec sa main, et il obtint 
bientôt une lentille transparente comme si elle eiît été faite du plus magnifique 
cristal. 

Alors il revint à l'entrée de la maison de neige; là, il prit un morceau d'ama- 
dou et commença son expérience. 

Le soleil brillait alors d'un assez vif éclat; le docteur exposa sa lentille de 
glace aux rayons qu'il rencontra sur l'amadou. 

Celui-ci prit feu en quelques secondes. 

a Hurrah ! hurrahl s'écria Johnson, qui ne pouvait en croire ses yeux. Ah' 
monsieur. Clawbonnyl monsieur Clawbonny! » 

Le vieux marin ne pouvait contenir sa joie ; il allait et venait comme un fou. 

Le docteur était rentré dans la maison; quelques minutes plus tard, le poêle 
ronflait, et bientôt une savoureuse odeur de grillade tirait Bell de sa torpeur. 

On devine combien ce repas fut fêté ; cependant le docteur conseilla à ses 



LE DÉSERT DE GLACE 271 

compagnons de se modérer; il leur prêcha d'exemple, et, tout en mangeant, il 
reprit la parole. 

(( Nous sommes aujourd'hui dans un jour de bonheur, dit-il ; nous avons des 
provisions assurées pour le reste de notre voyage. Pourtant il ne faut pas nous 
endormir dans les délices de Capoue, et nous ferons bien de nous remettre en 
chemin. 

— Nous ne devons pas être éloignés de plus de quarante-huit heures du Poi^- 
poise, dit Altamont, dont la parole redevenait presque libre. 

— J'espère, dit en riant le docteur, que nous y trouverons de quoi faire du feu? 

— Oui, répondit l'Américain. 

— Car, si ma lentille de glace est bonne, reprit le docteur, elle laisserait à 




désirer les jours où il n'y a pas de soleil, et ces jours-là sont nombreux à moins 
de quatre degrés du pôle ! 

— En effet, répondit Altamont avec un soupir; à moins de quatre degrés! 
mon navire est allé là, où jamais bâtiment ne s'était aventuré avant lui! 

— En route! commanda Hatteras d'une voix brève. 

— En route ! » répéta le docteur en jetant un regard inquiet sur les deux 
capitaines. 

Les forces des voyageurs s'étaient promptement refaites; les chiens avaient eu 
large part des débris de l'ours, et l'on reprit rapidement le chemin du nord. 

Pendant la route, le docteur voulut tirer d' Altamont quelques éclaircissements 
sur les raisons qui l'avaient amené si loin, mais l'Américain répondit évasive- 
ment. 



272 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



tt Deux hommes à surveiller, dit le docteur à l'oreille du vieux maître d'équi- 
page. 

— Oui! répondit Johnson. 

— Hatteras n'adresse jamais la parole à l'Américain, et celui-ci paraît peu 
disposé à se montrer reconnaissant! Heureusement, je suis là. 

Monsieur Clawbonny, répondit Johnson, depuis que ce Yankee revient à la 

vie, sa physionomie ne me va pas beaucoup. 

Ou je me trompe fort, répondit le docteur, ou il doit soupçonner les projets 

d'Hatteras ! 

— Croyez-vous donc que cet étranger ait eu les mêmes desseins que lui? 

— Qui sait, Johnson? Les Américains sont hardis et audacieux; ce qu'un 
Anglais a voulu faire, un Américain a pu le tenter aussi! 

— Vous pensez qu'Altamont?... 

— Je ne pense rien, répondit le docteur, mais la situation de son bâtiment 
sur la route du pôle donne à réfléchir. 

— Cependant, Altamont dit avoir été entraîné malgré lui ! 

— Il le dit ! oui, mais j'ai cru surprendre un singulier sourire sur ses lèvres. 

— Diable! monsieur Clawbonny, ce serait une fâcheuse circonstance qu'une 
rivalité entre deux hommes de cette trempe. 

— Fasse le ciel que je me trompe, Johnson, car cette situation pourrait ame- 
ner des complications graves, sinon une catastrophe ! 

— J'espère qu'Altamont n'oubliera pas que nous lui avons sauvé la vie! 

— Ne va-t-ilpas sauver la nôtre à son tour? J"avoue que sans nous il n'existe- 
rait plus; mais sans lui, sans son navire, sans ces ressources qu'il contient, que 
deviendrions-nous ? 

— Enfin, monsieur Clawbonny, vous êtes là, etj'eSpère qu'avec votre aide 
tout ira bien. 

— Je l'espère aussi, Johnson. » 

Le voyage se poursuivit sans incident ; la viande d'ours ne manquait pas, et 
on en fit des repas copieux; il régnait même une certaine bonne humeur dans 
la petite troupe, grâce aux saillies du docteur et à son aimable philosophie; ce 
digne homme trouvait toujours dans son bissac de savant quelque enseignement 
à tirer des faits et des choses. Sa santé continuait" d'être bonne; il n'avait pas 
trop maigri, malgré les fatigues et les privations ; ses amis de Liverpool l'eussent 
reconnu sans peine, surtout à sa belle et inaltérable humeur. 

Pendant la matinée du samedi, la nature de l'immense plaine de glace vint à 
se modifier sensiblement ; les glaçons convulsionnés, les packs plus fréquents, 



LE DESERT DK GLACE . 573 



les liuiniuûcks entassés, démontraient que Tice-field subissait une grande pres- 
sion; évidemment, quelque continent inconnu, quelque île nouvelle, en rétré- 
cissant les passes, avait dû produire ce bouleversement. Des blocs de glace 
d'eau douce, plus fréquents et plus considérables, indiquaient une côte prochaine. 
11 existait donc à peu de distance une terre nouvelle, et le docteur brûlait du 
désir d'en enrichir les cartes de l'hémisphère boréal. On ne peut se figurer ce 
plaisir de relever des côtes inconnues et d'en former le tracé de la pointe du 
crayon ; c'était le but du docteur, si celui d'Hatteras était de fouler de son pied 
le pôle même, et il se réjouissait d'avance en songeant aux noms dont il bapti- 
serait les mers, les détroits, les baies, les moindres sinuosités de ces nouveaux 
continents. Certes, dans cette glorieuse nomenclature, il n'omettait ni ses com- 




pagnons, ni ses amis, ni «Sa Gracieuse Majesté», ni la famille royale; mais il 
ne s'oubliait pas lui-même, et il entrevoyait un certain a cap Clawbonny » avec 
une légitime satisfaction. 

Ces pensées l'occupèrent toute la journée. On disposa le campement du soir, 
suivant Thabitude, et chacun veilla à tour de rôle pendant cette nuit passée près 
de terres inconnues. 

Le lendemain, le dimanche, après un fort déjeuner fourni par les pattes de 
l'ours, et qui fut excellent, les voyageurs se dirigèrent au nord, en inclinant un 
peu vers l'ouest; le chemin devenait plus difficile; on marchait vite cependant. 

Altamont, du haut du traîneau, observait l'horizon avec une attention fébrile; 

ses compagnons étaient en proie à une inquiétude involontaire. Les dernières 

bservations solaires avaient donné pour latitude exacte 83" 35' et pour longitude 

35 



TIA AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



120° 15'; c'était la situation assignée au navire américain; la question de vie ou 
de mort allait donc recevoir sa solution pendant cette journée. 

Enfin, vers les deux heures de l'après-midi, Altamont, se dressant tout debout, 
arrêta la petite troupe par un cri retentissant, et, montrant du doigt une masse 
blanche que tout autre regard eût confondue avec les ice-bergs environnants, il 
s'écria d'une voix forte ; 

« Le Porpoisef » 



CHAPITRE VI. LE PORPOISE. 



Le 24 mars était ce jour de grande fête, ce dimanche des Rameaux, pendant 
lequel les rues des villages et des villes de TEurope sont jonchées de fleurs et de 
feuillage; alors les cloches retentissent dans les airs et l'atmosphère se remplit 
de parfums pénétrants. 

Mais ici, dans ce pays désolé, quelle tristesse! quel silence! Un vent âpre et 
cuisant, pas une feuille desséchée, pas un brin d'herbe ! 

Et cependant, ce dimanche était aussi un jour de réjouissance pour les voya- 
geurs, car ils allaient trouver enfin ces ressources dont la privation les eût con- 
damnés à une mort prochaine. 

Ils pressèrent le pas ; les chiens tirèrent avec plus d'énergie, Duk aboya de 
satisfaction, et la troupe arriva bientôt au navire américain. 

Le Porpoi'se éta.\t entièrement enseveli sous la neige; il n'avait plus ni mât, ni 
vergue, ni cordage; tout son gréement fut brisé à l'époque du naufrage. Le 
navire se trouvait encastré dans un lit de rochers complètement invisibles alors. 
Le Porpoise, couché sur le flanc par la violence du choc, sa carène entr'ouverte, 
paraissait inhabitable. 

C'est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent, après avoir 
pénétré non sans peine à l'intérieur du navire. Il fallut déblayer plus de quinze 
pieds de glace pour arriver au grand panneau ; mais, à la joie générale, on vit 
que les animaux, dont le champ offrait des traces nombreuses, avaient respecté 
le précieux dépôt de provisions. 

« Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourriture assurés, cette 
coque ne me paraît pas logeable. 

— Eh bien, il faut construire une maison de neige, répondit Hatteras, et 
nous installer de notre mieux sur le continent. 



LE DÉSERT DE GLACE 275 



- Sans doute, reprit le docteur; mais ne nous pressons pas, et faisons bien 
les choses. A la rigueur, on peut se caser provisoirement dans le navire; pen- 
dant ce temps, nous bâtirons une solide maison, capable de nous protéger 
contre le froid et les animaux. Je me charge d'en être Tarchitecte^ et vous me 
verrez à l'œuvre ! 

— Je ne doute pas de vos talents, monsieur Clawbonny, répondit Johnson ; 
installons-nous ici de notre mieux, et nous ferons Tinventaire de ce que renferme 
ce navire ; malheureusement, je ne vois ni chaloupe, ni canot, et ces débris sent 
en trop mauvais état pour nous permettre de construire une embarcation. 

— Qui sait? répondit le docteur; avec le temps et la réflexion, on fait bien 
des choses; maintenant, il n'est pas question de naviguer, mais de se créer une 
demeure sédentaire : je propose donc de ne pas former d'autres projets et de 
faire chaque chose à son heure. 

— Cela est sage, répondit Hatteras; commençons par le plus pressé. » 

Les trois compagnons quittèrent le navire, revinrent au traîneau et firent part 
de leurs idées à Bell et à l'Américain. Bell se déclara prêt à travailler ; l'Améri- 
cain secoua la tête en apprenant qu'il n'y avait rien à faire de son navire; mais, 
comme cette discussion eût été oiseuse en ce moment, on s'en tint au projet de 
se réfugier d'abord dans le Porpoise et de construire une vaste habitation sur 
la côte. 

A quatre heures du soir, les cinq voyageurs étaient installés tant bien que 
mal dans le faux pont; au moyen d'esparres et de débris de mâts, Bell avait 
installé un plancher à peu près horizontal; on y plaça les couchettes durcies par 
la gelée, que la chaleur d'un poêle ramena bientôt à leur état naturel. Altamont, 
appuyé sur le docteur, put se rendre sans trop de peine au coin qui lui avaii 
été réservé. En mettant le pied. sur son navire, il laissa échapper un soupir de 
satisfaction qui ne parut pas de trop bon augure au maître d'équipage. 

« Il se sent chez lui, pensa le vieux marin, et on dirait qu'il nous invite! » 

Le reste de la journée fut consacré au repos. Le temps menaçait de changer, 
sous l'influence des coups de vent de l'ouest ; le thermomètre placé à l'extérieur 
marqua vingt-six degrés ( — 320 centigr.). 

En somme, le Poî^poise se trouvait placé au delà du pôle du froid et sous unr 
latitude relativement moins glaciale, quoique plus rapprochée du nord. 

On acheva, ce jour-là, de manger les restes de l'ours, avejc des biscuits trouvés 
dans la soute du navire et quelques tasses de thé; puis la fatigue l'emporta, et 
chacun s'endormit d'un profond sommeil. 

Le matin, Hatteras et ses compagnons se réveillèrent un peu tard. Leurs 



276 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



esprits suivaient la pente d'idées nouvelles; l'incertitude du lendemain ne les 
préoccupait plus; ils ne songeaient qu'à s'installer d'une confortable façon. Ces 
naufragés se considéraient comme des colons arrivés à leur destination, et, 
oubliant les souffrances du voyage, ils ne pensaient plus qu'à se créer un avenir 
supportable. 




«Ouf! s'écria le docteur en se détirant les bras, c'est quelque chose de 
n'avoir point à se demander où l'on couchera le soir et ce que l'on mangera le 
lendemain. 

— Commençons par faire l'inventaire du navire, » répondit Johnson. 

Le Porpoise avait été parfaitement équipé et approvisionné pour une cam- 
pagne lointaine. 



LE DÉSERT DE GLACE 277 

L'inventaire donna les quantités de provisions suivantes : six mille cent cin- 
quante livres de farine, de graisse, de raisins secs pour les poudings; deux 
mille livres de bœuf et de cochon salé; quinze cents livres de pemmican; sept 
cents livres de sucre, autant de chocolat; une caisse et demie de thé, pesant 
quatre-vingt-seize livres; cinq cents livres de riz; plusieurs barils de fruits et 
de légumes conservés; du lime-juice en abondance, des graines de cochlearia, 
d'oseille, de cresson; trois cents gallons de rhum et d'eau-de-vie. La soute 
offrait une grande quantité de poudre^ de balles et de plomb; le charbon et le 
bois se trouvaient en abondance. Le docteur recueillit avec soin les instruments 
de physique et de navigation, et même une forte pile de Bunsen, qui avait été 
emportée dans le but de faire des expériences d'électricité. 

En somme, les approvisionnements de toutes sortes pouvaient suffire à cinq 
hommes pendant plus de deux ans, à ration entière. Toute crainte de mourir 
de faim ou de froid s'évanouissait. 

« Voilà notre existence assurée, dit le docteur au capitaine, et rien ne nous 
empêchera de remonter jusqu'au pôle. 

— Jusqu'au pôle! répondit Hatteras en tressaillant. 

— Sans doute, reprit le docteur; pendant les mois d'été, qui nous empêchera 
de pousser une reconnaissance à travers les terres ? 

— A travers les terres, oui ! mais à travers les mers ? 

— Ne peut-on construire une chaloupe avec les planches du Porpoise ? 

~ Une chaloupe américaine, n'est-ce pas? répondit dédaigneusement Hatte- 
ras, et commandée par cet Américain ! » 

Le docteur comprit la répugnance du capitaine et ne jugea pas nécessaire de 
pousser plus avant cette question. II -changea donc le sujet de la conversation. 

'< Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur nos appro\isionne- 
ments, reprit-il, il faut construire des magasins pour eux et une maison pour 
nous. Les matériaux ne manquent pas, et nous pouvons nous installer très-com- 
modément. J'espère, Bell, ajouta le docteur en s'adressant au charpentier, que 
vous allez vous distinguer, mon ami; d'ailleurs, je pourrai vous donner quelques 
bons conseils. 

— Je suis prêt, monsieur Clavvbonny, répondit Bell; au besoin, je ne serais 
pas embarrassé de construire, au moyen de ces blocs de glace, une ville tout 
entière avec ses maisons et ses rues... 

— Eh! il ne nous en faut pas tant; prenons exemple sur les agents de la 
Compagnie de la baie d'Hudson : ils construisent des forts qui les mettent à l'abri 
des animaux et des Indiens; c'est tout ce qu'il nous faut; retranchons-nous de 



978 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



notre mieux; d'un côté l'habitation, de l'autre les magasins, avec une espèce de 
courtine et deux bastions pour nous couvrir. Je tâcherai de me rappeler pour 
cette circonstance mes connaissances en castraniétation. 

— 3Ia foi! monsieur Clawbonny, dit Johnson, je ne doute pas que nous ne 
fassions quelque chose de beau sous votre direction. 

— Eh bien, mes amis, il faut d'abord choisir notre emplacement ; un bo., 
ingénieur doit avant tout reconnaître son terrain. Venez-vous, flatteras? 

— Je m'en rapporte à vous, docteur, répondit le capitaine. Faites, tandis que 
je vais remonter la côte. » 

Altamont, trop faible encore pour prendre part aux travaux, fut laissé à bord 
de son navire, et les Anglais prirent pied sur le continent. 

Le temps était orageux et épais; le thermomètre à midi marquait onze degrés 
au-dessous de zéro ( — 23° centig.); mais, en l'absence du vent, la température 
restait supportable. 

A en juger par la disposition du rivage, une mer considérable, entièrement 
prise alors, s'étendait à perte de vue vers l'ouest; elle était bornée à l'est par 
une côte arrondie, coupée d'estuaires profonds et relevée brusquement à deux 
cents yards de la plage ; elle formait ainsi une vaste baie hérissée de ces rochers 
dangereux sur lesquels le Porpoise fit naufrage; au loin, dans les terres, se dres- 
sait une montagne dont le docteur estima l'altitude à cinq cents toises environ. 
Vers le nord, un promontoire venait mourir à la mer, après avoir couvert une 
partie de la baie. Une île d'une étendue moyenne, ou mieux un îlot, émergeait 
du champ de glace à trois milles de la côte, de sorte que, n'eût été la difficulté 
d'entrer dans cette rade, elle offrait un mouillage sûr et abrité. Il y avait même 
dans une échancrure du rivage un petit havre très-accessible aux navires, si 
toutefois le dégel dégageait jamais cette partie de l'océan Arctique. Cependant, 
suivant les récits de Belcher et de Penny, toute cette mer devait être libre pen- 
dant les mois d'été. 

A mi-côte, le docteur remarqua une sorte de plateau circulaire d'un diamètre 
de deux cents pieds environ; il dominait la baie sur trois de ses côtés, et le 
quatrième était fermé par une muraille à pic haute de vingt toises ; on ne pouvait 
y parvenir qu'au moyen de marches évidées dans la glace. Cet endroit parut 
propre à asseoir une construction solide, et il pouvait se fortifier aisément ; la na- 
ture avait fait les premiers frais ; il suffisait de profiter de la disposition des lieux. 

Le docteur, Bell et Johnson atteignirent ce plateau en taillant à la hache les 
blocs de glace; il se trouvait parfaitement uni. Le docteur, après avoir reconnu 
l'excellence de l'emplacement, résolut de le déblayer des dix pieds de neige 



LE DÉSERT DE GLACE 



270 



durcie qui le recouvraient; il fallait en effet établir Thabitation et les magasins 
sur une base solide. 

Pendant la journée du lundi, du mardi et du mercredi, on travailla sans re- 
lâche ; enfin le sol apparut ; il était formé d'un granit très-dur à grain serré, 
dont les arêtes vives avaient l'acuité du verre ; il renfermait en outre des grenats 
et de grands cristaux de feldspath, que la pioche fit jaillir. 

Le docteur donna alors les dimensions et le plan de la snow-house ' ; elle 
devait avoir quarante pieds de long sur vingt de large et dix pieds de haut ; elle 
était divisée en trois chambres, un salon, une chambre à coucher et une cuisine ; 




il n'en fallait pas davantage. A gauche se trouvait fa cuisine ; à droite, la cham- 
bre à coucher; au milieu, le salon. 

Pendant cinq jours, le travail fut assidu. Les matériaux ne manquaient pas; 
les murailles de glace devaient être assez épaisses pour résister aux dégels, car 
il ne fallait pas risquer de se trouver sans abri, même en été. 

A mesure que la maison s'élevait, elle prenait bonne tournure ; elle présentait 
quatre fenêtres de façade, deux pour le salon, une pour la cuisine, une autre 
pour la chambre à coucher; les vitres en étaient faites de magnifiques tables de 



' -Maison de neige. 



280 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



glace, suivant la mode esquimaue, et laissaient passer une lumière douce comme 
cpjle du verre dépoli. 

Au-devant du salon, entre ses deux fenêtres, s'allongeait un long couloir sem- 
blable à un chemin couvert, et qui donnait accès dans la maison; une porte so- 
lide enlevée à la cabine du Porpoise le fermait hermétiquement. La maison ter- 
jninée, le docteur fut enchanté de son ouvrage ; dire à quel style d'architecture 
celte construction appartenait eût été difficile, bien que l'architecte eût avoué 
ses préférences pour le gothique saxon, si répandu en Angleterre ; mais il était 
question de solidité avant tout; le docteur se borna donc à revêtir la façade de 
robustes contre-forts, trapus comme des piliers romans ; au-dessus, un toit à 
pente roide s'appuyait à la muraille de granit. Celle-ci servait également de sou- 
tien aux tuyaux des poêles qui conduisaient la fumée au dehors. 

Quand le gros œuvre fut terminé, on s'occupa de l'installation intérieure. On 
transporta dans la chambre les couchettes du /*or/)o«e ; elles furent disposées 







circulairement autour d'un vaste poêle. Banquettes, chaises, fauteuils, tables, 
armoires furent installés aussi dans le salon qui servait de salle à manger; enfin 
la cuisine reçut les fourneaux du navire avec leurs divers ustensiles. Des voiles 
tendues sur le sol formaient tapis et faisaient aussi fonction de portières aux 
portes intérieures qui n'avaient pas tl'autre fermeture. 

Les murailles de la maison mesuraient communément cinq pieds d'épais- 
seur, et les baies des fenêtres ressemblaient à des embrasures de canon. 

Tout cela était d'une extrême solidité ; que pouvait-on exiger de plus ? Ah ! si 
l'on eût écouté le docteur, que n'eût-il pas fait au moyen de cette glace et de 
cette neige, qui se prêtent si facilement à toutes les combinaisons ! Il ruminait 
tout le long du jour mille projets superbes qu'il ne songeait guère à réaliser, 
mais il amusait ainsi le travail commun par les ressources de son esprit. 

D'ailleurs, en bibliophile qu'il était, il avait lu un livre assez rare de M. Kraft, 
ayant pour titre : « Description détaillée de la maison de glace construite à Saint- 



LE DESERT DE GLACE 



^281 



Pétersbour g, en janvier 1740, et de tous les objets qu'elle renfermait.» Et ce 
souvenir surexcitait son esprit inventif. Il raconta même un soir à ses compa- 
gnons les merveilles de ce palais de glace. 

« Ce que l'on a fait à Saint-Pétersbourg, leur dit-il, ne pouvons-nous le faire 
ici ? Que nous manque-t-il? Rien, pas même l'imagination ! 

— C'était donc bien beau ? demanda Johnson. 

— C'était féerique, mon ami ! La maison construite par ordre de l'impératrice 
Anne, et dans laquelle elle fit faire les noces de l'un de ses bouffons, en 1740, 
avait à peu près- la grandeur de la nôtre; mais, au-devant de sa façade, six 
canons de glace s'allongeaient sur leurs affûts ; on tira plusiem's fois à boulet et 
à poudre, et ces canons n'éclatèrent pas ; il y avait également des mortiers taillés 
pour des bombes de soixante livres; ainsi nous pourrions établir au besoin uno 
artillerie formidable ; le bronze n'est pas loin, et il nous tombe du ciel. Mais où 




ie goût et l'art triomphèrent, ce fut au fronton du palais, orné de statues de 
glace d'une grande beauté ; le perron off'rait aux regards des vases de fleurs et 
d'orangers faits de la même matière ; à droite se dressait un éléphant énorme 
qui lançait de l'eau pendant le jour et du naphte enflammé pendant la nuit. Kein! 
quelle ménagerie complète nous ferions, si nous le voulions bien ! 

— i^n fait d'animaux, répliqua Johnson, nous n'en manquerons pas, j'imagine, 
et, pour n'être pas de glace, ils n'en seront pas moins intéressants! 

— Ron, répondit le belliqueux docteur, nous saurons nous défendre contre 
leurs attaques; mais, pour en revenir à ma maison de Saint-Pétersbourg, j'ajou- 
terai qu'à l'intérieur il y avait des tables, des toilettes, des miroirs, des candé- 
labres, des bougies, des lits, des matelas, des oreillers, des rideaux, des pen- 
dules, des chaises, des cartes à jouer, des armoires avec service complet, le tout 
en glace ciselée, guillochée, sculptée, enfin un mobilier auquel rien ne man 
quai t. 

36 



2«^ AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— C'était donc un véritable palais ? dit Bell. 

— Un palais splendide et digne d'une souveraine ! Ah ! la glace ! Que la Provi- 
dence a bien fait de l'inventer, puisqu'elle se prête à tant de merveilles et qu'elle 
peut fournir le bien-être aux naufragés ! e 

L'aménagenaent de la maison de neige prit jusqu'au 31 mars : c'était la fête de 
Pâques, et ce jour fut consacré au repos ; on le passa tout entier dans le salon, 
où la lecture de l'office divin fut faite, et chacun put apprécier la bonne dispo- 
sition de la snow-house. 

Le lendemain, on s'occupa de construire les magasins et la poudrière; ce fut 
encore l'affaire d'une huitaine de jours, en y comprenant le temps employé au 
déchargement complet du Porpoise, qui ne se fit pas sans difficulté, car la tem- 
pérature très-basse ne permettait pas de travailler longtemps. Enfin, le 8 avril, 
les provisions, le combustible et les munitions se trouvaient en terre ferme et 
parfaitement à l'abri ; les magasins étaient situés au nord, et la poudrière au 
sud du plateau, à soixante pieds environ de chaque extrémité de la maison ; une 
sorte de chenil fut construit près des magasins ; il était destiné à loger l'attelage 
groënlandais, et le docteur l'honora du nom de « Dog-Palace ». Duk, lui, parta- 
geait la demeure commune. 

Alors, le docteur passa aux moyens de défense de la place. Sous sa direction, 
le plateau fut entouré d'une véritable fortification de glace qui le mit à l'abri de 
toute invasion ; sa hauteur faisait une escarpe naturelle, et, comme il n'avait ni 
rentrant ni saillant, il était également fort sur toutes les faces. Le docteur, en 
organisant ce système de défense, rappelait invinciblement à l'esprit le digne 
oncle Tobie de Sterne, dont il avait la douce bonté et l'égalité d'humeur. Il fallait 
le voir calculant la pente de son talus intérieur, l'inclinaison du terre-plein et la 
largeur de la banquette ; mais ce travail se faisait si facilement avec cette neige 
complaisante, que c'était un véritable plaisir, et l'aimable ingénieur put donner 
jusqu'à sept pieds d'épaisseur à sa muraille de glace ; d'ailleurs, le plateau domi- 
nant la baie, il n'eut à construire ni contre-escarpe, ni talus extérieur, ni glacis ; 
le parapet de neige, après avoir suivi les contours du plateau, prenait le mur de 
rocher en retour et venait se souder aux deux côtés de maison. Ces ouvrages 
de castramétation furent terminés vers le 15 avril. Le fort était au complet, et le 
docteur paraissait très-fier de son œuvre. 

En vérité, cette enceinte fortifiée eût pu tenir longtemps contre une tribu d'Es- 
quimaux, si de pareils ennemis se fussent jamais rencontrés sous une telle lati- 
tude; mais il n'y avait aucune trace d'êtres humains sur cette côte ; Hatteras, en 
relevant la configuration de la baie, ne vit jamais un seul reste de ces huttes qui 



LE DÉSERT DE GLACE 



i>83 



se trouvent communément dans les parages fréquentés des tribus groénlan- 
daises ; les naufragés du Fonvard et du Porpoise paraissaient être les premiers 
à fouler ce sol inconnu. 




Mais, si les hommes n'étaient pas à craindre, les animaux pouvaient être 
redoutables, et le fort, ainsi défendu, devait abriter sa petite garnison contrç 
leurs attaques. 



284 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



CHAPITRE VII. 



UNE DISCUSSION CARTO LO GIQU E. 



Pendant ces préparatifs d'hivernage, Altamont avait repris entièrement ses 
forces et sa santé ; il put même s'employer au déchargement du navire. Sa vi- 
goureuse constitution l'avait enfin emporté, et sa pâleur ne put résister long- 
temps à la vigueur de son sang. 

On vit renaître en lui l'individu robuste et sanguin des États-Unis, l'homme 
énergique et intelligent, doué d'un caractère résolu, l'Américain entreprenant, 




audacieux, prompt à tout; il était originaire de New-York, et naviguait depuis 
son enfance, ainsi qu'il l'apprit à ses nouveaux compagnons ; son navire le Por- 
poise avait été équipé et mis en mer par une société de riches négociants de 
l'Union, à la tête de laquelle se trouvait le fameux Grinnel. 

Certains rapports existaient entre Hatteras et lui, des similitudes de caractère, 
mais non des sympathies. Cette ressemblance n'était pas de nature à faire des 
amis (le ces deux hommes; au contraire. D'ailleurs un observateur eût fini par 
démêler entre eux de graves désaccords ; ainsi, tout en paraissant déployer plus 
de franchise, Ahamont devait être moins franc qu'Hatteras; avec plus de laisser- 



LE DÉSERT DE GLACE 28? 



aller, il avait moins de loyauté; son caractère ouvert n'inspirait pas autant de 
confiance que le tempérament sombre du capitaine. Celui-ci affirmait son idée 
une bonne fois, puis il se renfermait en elle. L'autre, en parlant beaucoup, ne 
disait souvent rien. 

Voilà ce que le docteur reconnut peu à peu du caractère de l'Américain, et il 
avait raison de pressentir une inimitié future, sinon une haine, entre les capi- 
taines du Porpoise et du Forward. 

Et pourtant, de ces deux commandants, il ne fallait qu'un seul à commander. 
Certes, Hatteras avait tous les droits à l'obéissance de l'Américain, les droits de 
l'antériorité et ceux de la force. Mais si l'un était à la tête des siens, l'autre se 
trouvait à bord de son navire. Cela se sentait. 

Par politique ou par instinct, Altamont fut tout d'abord entraîné vers le doc- 
teur; il lui devait la vie, mais la sympathie le poussait vers ce digne homme 
plus encore que la reconnaissance. Tel était l'inévitable effet du caractère du 
digne Clawbonny; les amis poussaient autour de lui comme les blés au soleil. 
On a cité des gens qui se levaient à cinq heures du matin pour se faire des enne- 
mis ; le docteur se fût levé à quatre sans y réussir. 

Cependant il résolut de tirer parti de l'amitié d'Altamont pour connaître la 
véritable raison de sa présence dans les mers polaires. Mais l'Américain, avec 
tout son verbiage, répondit sans répondre, et il reprit son thème accoutumé du 
passage du nord-ouest. 

Le docteur soupçonnait à cette expédition un autre motif, celui-là même que 
craignait Hatteras. Aussi résolut-il de ne jamais mettre les deux adversaires aux 
prises sur ce sujet; mais il n'y parvint pas toujours. Les plus simples conver- 
sations menaçaient de dévier malgré lui, et chaque mot pouvait faire étincelle 
au choc des intérêts rivaux. 

Cela arriva bientôt, en effet. Lorsque la maison fut terminée, le docteur réso- 
lut de l'inaugurer par un repas splendide; une bonne idée de Clawbonny, qui 
voulait ramener sur ce continent les habitudes et les plaisirs de la vie euro- 
péenne. Bell avait précisément tué quelques ptarmigans et un lièvre blanc, le 
premier messager du printemps nouveau. 

Ce festin eut lieu le 14 avril, le second dimanche de la Quasimodo, par un 
beau temps très-sec; mais le froid ne se hasardait pas à pénétrer dans la mai- 
son de glace; les poêles qui ronflaient en auraient eu facilement raison. 

On dîna bien ; la chair fraîche fit une agréable diversion au pemmican et aux 
viandes salées; un merveilleux pouding confectionné de la main du docteur eut 
les honneurs du bis; on en redemanda; le savant maître-coq, un tablier aux 



286 AVENTURES DU CAPITAIXE HATTERAS 

reins et le couteau à la ceinture, n'eût pas déshonoré les cuisines du grafid 
chancelier d'Angleterre. 

Au dessert, les liqueurs firent leur apparition; l'Américain n'était pas sou- 
mis au régime des Anglais teetotalers ' ; il n'y avait donc aucune raison pour 
qu'il se privât d'un verre de gin ou de brandy; les autres convives, gens sobres 
d'ordinaire, pouvaient sans inconvénient se permettre cette infraction à leur 
règle ; donc, par ordonnance du médecin, chacun put trinquer à la fin de ce joyeux 
repas. Pendant les toasts portés à l'Union, Hatteras s'était tu simplement. 

Ce fut alors que le docteur mit une question intéressante sur le tapis. 

(rMes amis, dit-il, ce n'est pas tout d'avoir franchi les détroits, les banquises, 
les champs de glace, et d'être venus jusqu'ici: il nous reste quelque chose à 




faire. Je viens vous proposer de donner des noms à cette terre hospitaUère, où 
nous avons trouvé le salut et le repos ; c'est la coutume suivie par tous les navi- 
gateurs du monde, et il n'est pas un d'eux qui y ait manqué en pareille circons- 
ance; il faut donc à notre retour rapporter, avec la configuration hydrographique 
des côtes, les noms des caps, des baies, des pointes et des promontoires qui les 
distinguent. Cela est de toute nécessité. 

— Voilà qui est bien parlé, s'écria Johnson ; d'ailleurs, quand on peut appeler 
toutes ces terres d'un nom spécial, cela leur donne un air sérieux, et l'on n'a 
plus le droit de se considérer comme abandonné sur un continent inconnu. 



' R'^gime qui eiclut toutt; Lois-on spirilutusc. 



LE DÉSERT DE GLACE 287 



— Sans compter, répliqua Bell, que cela simplifie les instructions en voyage et 
facilite l'exécution des ordres ; nous pouvons être forcés de nous séparer pendant 
quelque expédition, ou dans une chasse, et rien de tel pour retrouver son chemin 
que de savoir comment il se nomme. 

— Eh bien, dit le docteur, puisque nous sommes tous d'accord à ce sujet, 
tâchons de nous entendre maintenant sur les noms à donner, et n'oublions ni 
notre pays, ni nos amis dans la nomenclature. Pour moi, quand je jette les yeux 
sur une carte, rien ne me fait plus de plaisir que de relever le nom d'un com- 
patriote au bout d'un cap, à côté d'une île ou au milieu d'une mer. C'est l'inter- 
vention charmante de l'amitié dans la géographie. 

— Vous avez raison, docteur, répondit l'Américain, et, de plus, vous dites 
ces choses-là d'une façon qui en rehausse le prix. 

— Voyons, répondit le docteur, procédons avec ordre, o 

Hatteras n'avait pas encore pris part à la conversation ; il réfléchissait. Cepen- 
dant les yeux de ses compagnons s'étant fixés sur lui, il se leva et dit : 

'.( Sauf meilleur avis, et personne ici ne me contredira, je pense, — en ce 
moment, Hatteras regardait Altamont, — il me paraît convenable de donner à 
notre habitation le nom de son habile architecte, du meilleur d'entre nous, et de 
l'appeler Doctor's-House. 

— C'est cela, répondit Bell. 

— Bien ! s'écria Johnson, la Maison du Docteur! 

— On ne peut mieux faire, répondit Altamont. Hurrah pour le docteur Claw- 
bonny ! >■■. 

Un triple hurrah fut poussé d'un commun accord, auquel Duk mêla des aboie- 
ments d'approbation. 

« Ainsi donc, reprit Hatteras, que cette maison soit ainsi appelée en 
attendant qu'une terre nouvelle nous permette de lui décerner le nom de notre 
ami. 

— Ah ! fit le vieux Johnson, si le paradis terrestre était encore à nommer, le 
nom de Clawbonny lui i-rait à merveille ! » 

Le docteur, très-ému, voulut se défendre par modestie ; il n'y eut pas moyen ; 
il fallut en passer par là. H fut donc bien et diiment arrêté que ce joyeux repas 
venait d'être pris dans le grand salon de Doctor's-House, après avoir été confec- 
tionné dans la cuisine de Doctor's-House, et qu'on irait gaiement se coucher dans 
la chambre de Doctor's-House. 

« Maintenant, dit le docteur, passons à des points plus importants de nos dé- 
couvertes. 



288 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— Il y a, répondit Hatteras, cette mer immense qui nous environne, et dont 
pas un navire n'a encore sillonné les flots. 

— Pas un navire! il me semble cependant, dit Altamont, que le Porpoise ne 
doit pas être oublié, à moins qu'il ne soit venu par terre, ajouta-t-il railleuse- 
ment. 

— On pourrait le croire, répliqua Hatteras, à voir les rochers sur lesquels il 
flotte en ce moment. 

— Vraiment, Hatteras, dit Altamont d'un air piqué; mais, à tout prendre, 
cela ne vaut-il pas mieux que de s'éparpiller dans les airs, comme a fait le For- 
ward ? D 

Hatteras allait répliquer avec vivacité, quand le docteur intervint. 
« Mes amis, dit-il, il n'est point questioïi ici de navires, mais d'une mer nou- 
velle... 

— Elle n'est pas nouvelle, répondit Altamont. Elle est déjà nommée sur toutes 
les cartes du pôle. Elle s'appelle l'Océan boréal, et je ne crois pas qu'il soit 
opportun de lui changer son nom; plus tard, si nous découvrons qu'elle ne forme 
qu'un détroit ou un golfe, nous verrons ce qu'il conviendra de faire. 

— Soitj fit Hatteras. 

— Voilà qui est entendu, répondit le docteur, regrettant presque d'avoir sou- 
levé une discussion grosse de rivalités nationales. 

— Arrivons donc à la terre que nous foulons en ce moment, reprit Hatteras. 
Je ne sache pas qu'elle ait un nom quelconque sur les cartes les plus récentes ! » 

En parlant ainsi, il fixait du regard Altamont, qui ne baissa pas les yeux et 
répondit : 

(. Vous pourriez encore vous tromper, Hatteras. 

— Me tromper ! Quoi! cette terre inconnue, ce soi nouveau... 

— A déjà un nom, » répondit tranquillement l'Américain. 
Hatteras se tut. Ses lèvres frémissaient. 

<-( Et quel est ce nom? demanda le docteur, un peu étonné de l'affirmation de 
l'Américain. 

— Mon cher Clawbonny, répondit Altamont, c'est l'habitude, pour ne pas 
dire le droit, de tout navigateur, de nommer le continent auquel il aborde le 
premier. H me semble donc qu'en cette occasion j'ai pu, j'ai dû user de ce droit 
incontestable... 

— Cependant... dit Johnson, auquel déplaisait le sang-froid cassant d'Alta- 

mont. 

— Il me paraît difficile de prétendre, reprit ce dernier, que le Porpoise n'ait 



LE DESERT DE GLACE 



289 



pas atterri sur cette côte, et même en admettant qu'il y soit venu parterre, ajouta- 
t-il en regardant Hatteras, cela ne peut faire question. 

— C'est une prétention que je ne saurais admettre, répondit gravement Hat- 
t ras en se coiilenanl. Pour nommer, il faut au moins découvrir, et ce n'est pas 
re que vous avez fait, je suppose. Sans nous d'ailleurs, où seriez vous, monsieur, 



*=— r — ' ' I I Ml, I II .,' ' ^ 



' irM'iî," 




vous qui venez nous imposer des conditions? A vingt pieds sous la neige! 

— Et sans moi, monsieur, répliqua vivement l'Américain, sans mon navire, 
que seriez-vous en ce moment? 3Iorts de faim et de froid ! 

— Mes amis, fit le docteur, en intervenant de son mieux, voyons, un peu de 
ca'me, tout peut s'arranger. Ecoutez-moi. 

— Monsieur, continua Altamont en désignant le capitaine, pourra nommer 

37 



290 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



to'xtes les autres terres qu'il découvrira, s'il en découvre; mais ce continent 
m'appartient! je ne pourrais même admettre la prétention qu'il portât deux 
noms, comme la terre Grinnel, nommée également terre du Prince-Albert, parce 
qu'un Anglais et un Américain la reconnurent presque en même temps. Ici, c'est 
autre chose ; mes droits d'antériorité sont incontestables. Aucun navire, avant 
le mien, n'a rasé cette côte de son plat-bord. Pas un être humain, avant moi, 
n'a mis le pied sur ce continent; or, je lui ai donné un nom, et il le gardera. 
--Et quel est ce nom? demanda le docteur. 

— La Nouvelle-Amérique, » répondit Altamont. 

Les poings d'Hatteras se crispèrent sur la table. Mais, faisant un violent effort 
sur lui-même, il se contint, 

(' Pouvez-vous me prouver, reprit Altamont, qu'un Anglais ait jamais foulé ce 
sol avant un Américain? » 

Johnson et Rell se taisaient, bien qu'ils fussent non moins irrités que le capi- 
taine de l'impérieux aplomb de leur contradicteur. Mais il n'y avait rien à 
répondre. 

Le docteur reprit la parole, après quelques instants d'un silence pénible : 

« Mes amis, dit-il, la première loi humaine est la loi de la justice; elle ren- 
ferme toutes les autres. Soyons donc justes, et ne nous laissons pas aller à de 
mauvais sentiments. La priorité d' Altamont me paraît incontestable. 11 n'y a pas 
à la discuter; nous prendrons notre revanche plus tard, et l'Angleterre aura 
bonne part dans nos découvertes futures. Laissons donc à cette terre le nom de 
la Nouvelle-Amérique. Mais Altamont, en la nommant ainsi, n'a pas, j'imagine, 
disposé dos baies, des caps, des pointes, des promontoires qu'elle contient, et 
je ne vois aucun empêchement à ce que nous nommions cette baie la baie Vic- 
toria? 

— Aucun, répondit Altamont, si le cap qui s'étend là-bas dans la mer porte 
le nom de cap Washington. 

— Vous auriez pu, monsieur, s'écria Hatteras hors de lui, choisir un nom 
moins désagréable à une oreille anglaise. 

— Mais non plus cher à une oreille américaine, répondit Altamont avec beau- 
coup de fierté. 

— Voyons ! voyons ! répondit le docteur, qui avait fort à faire pour maintenir 
la paix dans ce petit monde, pas de discussion à cet égard! qu'il soit permis à 
un Américain d'être fier de ses grands honmies ! honorons le génie partout où 
il se rencontre, et puisqu' Altamont a fait son choix, parlons maintenant pour 
nous et les nôtres. Que notre capitaine... 



LE DÉSERT DE GLACE 59î 



— Docteur, répondit ce dernier, cette terre étant une terre américaine, je dé- 
sire que mon nom n'y figure pas. 

— C'est une décision irrévocable? dit le docteur. 

— Absolue, » répondit Hatteras. 
Le docteur n'insista pas. 

« Eh bien, à nous, dit-il en s'adressant au vieux marin et au charpentier ; lais 
sons ici quelque trace de notre passage. Je vous propose d'appeler l'île que 
nous voyons à trois milles au large île Johnson, en l'honneur de notre maître 
d'équipage. 

— Oh ! fit ce dernier, un peu confus, monsieur Clawbonny! 

— Quant à cette montagne que nous avons reconnue dans l'ouest, nous lui 
donnerons le nom de Bell-Mount, si notre charpentier y consent! 

— C'est trop d'honneur pour moi, répondit Bell. 

— C'est justice, répondit le docteur. 

— Rien de mieux, fit Altamont. 

— Il ne nous reste donc plus que notre fort à baptiser, reprit le docteur; là-des- 
sus, nous n'aurons aucune discussion; ce n'est ni à Sa Gracieuse Majesté la reine 
Victoria, ni à Washington, que nous devons d'y être abrités en ce moment, 
mais à Dieu, qui, en nous réunissant, nous a sauvés tous. Que ce fort soit donc 
nommé le Fort-Providence ! 

— C'est justement trouvé, repartit Altamont. 

— Le Fort-Providence, reprit Johnson, cela sonne bien! Ainsi donc, en re- 
venant de nos excursions du nord, nous prendrons par le cap ^yashington, pour 
gagner la baie Victoria, de là le Fort-Providence, où nous trouverons repos et 
nourriture dans Doctor's House! 

— Voilà qui est entendu, répondit le docteur; plus tard, au fur et à mesure 
de nos découvertes, nous aurons d'autres noms à donner, qui n'amèneront 
aucune discussion, je l'espère; car, mes amis, il faut ici se soutenir et s'aimer; 
nous représentons l'humanité tout entière sur ce bout de côte; ne nous aban- 
donnons donc pas à ces détestables passions qui harcèlent les sociétés; réunis- 
sons-nous de façon à rester forts et inébranlables contre l'adversité. Qui sait ce 
que le ciel nous réserve de dangers à courir, de souffrances à supporter avant 
de revoir notre pays! Soyons donc cinq en un seul, et laissons de côté des riva- 
lités qui n'ont jamais raison d'être, ici moins qu'ailleurs. Vous m'entendez, Al- 
tamont? Et vous, Hatteras? » 

Les deux hommes ne répondirent pas, mais le docteur fit comme s'ils eussent 
répondu. 



292 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Puis on parla d'autre chose. Il fut question de chasses à organiser pour re- 
nouveler et varier les provisions de viandes; avec le printemps, les lièvres, les 
perdrix, les renards même, les ours aussi, allaient revenir; on résolut donc de 
ne pas laisser passer un jour favorable sans pousser une reconnaissance sur la 
terre de la Nouvelle-Amérique. 




CHAPITRE VIII. — EXCURSION AU NORD DE LA BAIE VICTORIA. 



Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, Clawbonny gravit les rampes 
assez roides de cette muraille de rochers contre laquelle s'appuyait Doctor's- 
House ; elle se terminait brusquement par une sorte de cône tronqué. Le doc- 
teur parvint, non sans peine, à son sommet, et de là son regard s'étendit sur 



LE DÉSERT DE GLACE 9.03 



une vaste étendue de terrain convulsionné, qui sembhiit être le résultat de quel- 
que commotion volcanique; un immense rideau blanc recouvrait le continent 
et la mer, sans qu'il fût possi!)le de les distinguer l'un de l'autre. 

En reconnaissant que ce point culminant dominait toutes les plaines environ- 
nantes, le docteur eut une idée, et qui le connaît ne s'en étonnera guère. 

Son idée, il la mijrit, il la combina, il la creusa, il en fut tout à fait maître en 
rentrant dans la maison, de neige, et il la communiqua à ses compagnons. 

« Il m'est venu à l'esprit, leur dit-il, d'établir un phare au sommet de ce cône 
oui se dresse au-dessus de nos têtes. 

— Un phare? s'écria-t-on. 

— Oui, un phare! 11 aura un double avantage, celui de nous guider la nuit, 
lorsque nous reviendrons de nos excursions lointaines, et celui d'éclairer le pla- 
teau pendant nos huit mois d'hiver. 

— A coup sûr, répondit Altamont, un semblable appareil serait une chose 
utile; mais comment l'établirez-vous? 

— Avec l'un 'des fanaux du Porpoise. 

— D'accord ; mais avec quoi alimenterez-vous la lampe de votre phare? Est-ce 
avec de l'huile de phoque? 

— Non pas! la lumière produite par cette huile ne jouit pas d'un pouvoir 
assez éclairant; elle pourrait à peine percer le brouillard. 

— Prétendez-vous donc tirer de notre houille l'hydrogène qu'elle contient, et 
nous faire du gaz d'éclairage? 

— Bon! cette lumière serait encore insuffisante, et elle aurait le tort grave de 
consommer une partie de notre combustible. 

— Alors, fit Altamont, je ne vois pas... 

— Pour mon compte, répondit Johnson, depuis la balle de mercure, depuis 
la lentille de glace, depuis la construction du Fort-Providence, je crois M. Claw- 
bonny capable de tout. 

— Eh bien! reprit Altamont, nous direz-vous quel genre de phare vous pré- 
tendez établir? 

— C'est bien simple, répondit le docteur, un phare électrique. 

— Un phare électrique ! 

— Sans doute; n'aviez-vous pas abord du Porpoise une pile de Bunsen en 
parfait état? 

— Oui, répondit l'Américain. 

— Evidemment, en les emportant, vous aviez en vue quelque expérience, car 
rien ne manque, ni les fils conducteurs parfaitement isolés, ni l'acide néces- 



204 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



saire pour mettre les éléments en activité. Il est donc facile de nous procurer 
de la lumière électrique. On y verra mieux, et cela ne coûtera rien, 

— Voilà qui est parfait, répondit le maître d'équipage, et moins nous per- 
drons de temps... 

— Eh bien, les matériaux sont là, répondit le docteur, et en une heure nous 
aurons élevé une colonne de glace de dix pieds de hauteur, ce qui sera très-suf- 
fisant, n 

Le docteur sortit; ses compagnons le suivirent jusqu'au sommet du cône; la 
colonne s'éleva promptement et fut bientôt couronnée par l'un des fanaux du 
Porpoise. 

Alors le docteur y adapta les fils conducteurs qui se rattachaient à la pile: 




cjlle-ci, placée dans le salon de la maison de glace, était préservée de la gelée 
par la chaleur des poêles. De là, les fils montaient jusqu'à la lanterne du phare. 

Tout cela fut installé rapidement, et on attendit le coucher du soleil pour 
jouir de l'effet. A la nuit, les deux pointes de charbon, maintenues dans la lan- 
terne à une distance convenable, furent rapprochées, et des faisceaux d'une lu- 
mière intense, que le vent ne pouvait ni modérer ni éteindre, jaillirent du fanal. 
C'était un merveilleux spectacle que celui de ces rayons frissonnants dont l'éclat, 
rivalisant avec la blancheur des plaines, dessinait vivement l'onlbre de toutes 
les saillies environnantes. Johnson ne put s'empêcher de battre des mains. 

« Voilà 31. Clawbonny^ dit il, qui fait du soleil, à présent! 

— Il faut bien faire un peu de tout, » répondit modestement le docteur. 

Le froid mit fin à l'admiration générale, et chacun alla se blottir sous ses cou- 
vertures. 



LE DÉSERT DE GLACE 295 

La. vie fut alors régulièrement organisée. Pendant les jours suivants, du 15 au 
20 avril, le temps fut très-incertain ; la température sautait subitement d'une 
vingtaine de degrés, et l'atmosphère subissait des changements imprévus, tantôt 
m})régnée de neige et agitée par les tourbillons, tantôt froide et sèche au point 
que Ton ne pouvait mettre le pied au dehors sans précaution. 

Cependant, le samedi, le vent vint à tomber; cette circonstance rendait pos- 
sible une excursion ; on résolut donc de consacrer une journée à la chasse pour 
renouveler les provisions. 

Dès le malin, Altamont, le docteur, Bell, armés chacun d'un fusil à deux coups, 
de munitions suffisantes, d'une hachette, et d'un couteau à neige pour le cas 
où il deviendrait nécessaire de se créer un abri, partirent par un temps couvert. 

Pendant leur absence, Hatteras devait reconnaître la côte et faire quelques 
relevés. Le docteur eut soin de mettre le phare en activité; ses rayons luttèrent 
avantageusement avec les rayons de l'astre radieux; en effet, la lumière élec- 
trique, équivalente à celle de trois mille bougies ou de trois cents becs de gaz, 
est la seule qui puisse soutenir la comparaison avec l'éclat solaire. 

Le froid était vif, sec et tranquille. Les chasseurs se dirigèrent vers le cap 
Washington; la neige durcie favorisait leur marche. En une demi-heure, ils 
franchirent les trois milles qui séparaient le cap du Fort-Providence. Duk gamba- 
dait autour d'eux. 

La côte s'infléchissait vers l'est, et les hauts sommets de la baie Victoria ten- 
daient à s'abaisser du côté du nord. Cela donnait à supposer que la Nouvelle- 
Amérique pourrait bien n'être qu'une île; mais il n'était pas alors question de 
déterminer sa configuration. 

Les chasseurs prirent parle bord de la mer et s'avancèrent rapidement. Nulle 
trace d'habitation, nul reste de hutte ; ils foulaient un sol vierge de tout pas 
humain. 

Ils firent ainsi une quinzaine de milles pendant les trois premières heures, 
mangeant sans s'arrêter; mais leur chasse menaçait d'être infructueuse- En 
effet, c'est à peine s'ils virent des traces de lièvre, de renard ou de loup. Cepen- 
dant, quelques snow-birds ', voltigeant çà et là, annonçaient le retour du prin- 
temps et des animaux arctiques. 

Les trois compagnons avaient dû s'enfoncer dans les terres pour tourner des 
ravins profonds et des rochers à pic qui se reliaient au Bell-Mount; mais, après 
quelques retards, ils parvinrent à regagner le rivage; les glaces n'étaient pas 

'• Oiseaux de neige. 



Ç'.)'î 



A VENT [T. ES 1) L' CAPITAl.NE H ATT E RAS 



encore séparées. Loin de là. La mer restait toujours prise; cependant des traces 
Cil p}ioques annonçaient les premières visites de ces amphibies, qui venaient 
djjà respirer à la surface de l'ice-field. Il était même évident, à de larges em- 
preintes, à de fraîchi'S cassures de glaçons, que plusieurs d'entre eux avaient 
piis terre tout récemment. 




Ces animaux sont très- avides des rayons du soleil, et ils s'étendent volontiers 
sur les rivages pour se laisser pénétrer par sa bienfaisante <îhaleur. 

Le docteur fit observer ces particularités à ses compagnons. 

« Remai'quons cette place avec soin, leur dit-il; il est fort possible que, l'été 
venu, nous rencontrions ici des phoiiues par centaines; ils se laissent facilement 
approcher dans les parages peu fréquentés des hommes, et on s'en empare aisé- 



LE DESERT DE GLACE 297 

ment. Mais il faut bien se garder de les effrayer, car alors ils disparaissent 
comme pap enchantement et ne reviennent plus ; c'est ainsi que des pêcheurs 
maladroits, au lieu de les tuer isolément, les ont souvent attaqués en masse, 
avec bruit et vociférations, et ont perdu ou compromis leur chargement 

— Les chasse-t-on seulement pour avoir leur peau ou leur huile? demanda 
Bell. 

— Les Européens, oui, mais, ma foi, les Esquimaux les mangent; ils en 
vivent, et ces morceaux de phoque, qu'ils mélangent dans le sang et la graisse, 
n'ont rien d'appétissant. Après tout, il y a manière de s'y prendre, et je me 
chargerais d'en tirer de fines côtelettes qui ne seraient point à dédaigner pour 
qui se ferait à leur couleur noirâtre. 




— Nous vous verrons à l'œuvre, répondit BpU : je m'engage, de confiance, à 
manger de la chair de phoque tant que cela vous fera plaisir. Vous m'entendez, 
monsieur Clawbonny ? 

— Mon brave Bell, vous voulez dire tant que cela vous fera plaisir. Mais vous 
aurez beau faire, vous n'égalerez jamais la voracité du Groënlandais, qui con- 
sonniie jusqu'à dix et quinze livres de cette viande par jour. 

— Quinze livres! fit Bell. Quels estomacs! 

— Des estomacs polaires, répondit le docteur, des estomacs prodigieux, qui se 
dilatent à volonté, et, j'ajouterai, qui se contractent de même, aptes à supporter 
Id disette comme l'abondance. Au commencement de son diner, l'Esquimau est 
maigre; à la fin, il est gras, et on ne le reconnaît plus! 11 est vrai que son diner 
dure souvent une journée entière. 

38 



298 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Évidemment, dit Altamont, cette voracité est particulière aux habitants 
des pays froids? 

— Je le crois, répondit le docteur; dans les régions arctiques, il faut manger 
beaucoup; c'est une des conditions non-seulement de la force, mais de l'exis- 
tence. Aussi, la Compagnie jde la baie d'Hudson attribue-t-elle à chaque homme 
ou huit livres de viande, ou douze livres de poisson, ou deux livres depemmican 
par jour. 

— Voilà un régime réconfortant, dit le charpentier. 

— Mais pas tant que vous le supposez, mon ami, et un Indien, gavé de la sorte, 
ne fournit pas une quantité de travail supérieure à celle d'un Anglais nourri de 
sa livre de bœuf et de sa pinte de bière, 

— Alors, monsieur Clawbonny, tout est pour le mieux. 

— Sans doute^ mais cependant un repas d'Esquimaux peut à bon droit nous 
étonner. Aussi, à la terre Boothia, pendant son hivernage, sir John Ross était 
toujours surpris de la voracité de ses guides; il raconte quelque part que deux 
hommes, deux, entendez-vous, dévorèrent pendant une matinée tout un quartier 
de bœuf musqué; ils taillaient la viande en longues aiguillettes, qu'ils introdui- 
saient dans leur gosier; puis chacun, coupant au ras du nez ce que sa bouche 
ne pouvait contenir, le passait à son compagnon; ou bien, ces gloutons^, laissant 
pendre des rubans de chair jusqu'à terre, les avalaient peu à peu, à la façon du 
boa digérant un bœuf, et comme lui étendus tout de leur long sur le sol! 

— Pouah ! fit Bell; les dégoûtantes brutes ! 

— Chacun a sa manière de dîner, répondit philosophiquement l'Américain. 

— Heureusement! répliqua le docteur. 

— Eh bien, reprit Altamont, puisque le besoin de se nourrir est si impérieux 
sous ces latitudes, je ne m'étonne plus que, dans les récits des voyageurs arc- 
tiques, il soit toujours question de repas. 

— Vous avez raison, répondit le docteur, et c'est une remarque que j'ai faite 
également; cela vient de ce que non-seulement il faut une nourriture abondante, 
mais aussi de ce qu'il est souvent fort difficile de se la procurer. Alors, on y 
pense sans cesse, et, par suite, on en parle toujours. 

— Cependant, dit Altamont, si mes souvenirs sont exacts, en Norvège, dans 
les contrées les plus froides, les paysans n'ont pas besoin d'une alimentation 
aussi substantielle : un peu de laitage, des œufs, du pain d'écorce de bouleau, 
quelquefois du saumon, jamais de viande; et cela n'en fait pas moins des gail- 
lards solidement constitués. 

— Affaire d'organisation, répondit le docteur, et que je ne me charge pas d'ex- 



LE DESERT DE GLACE 299 



pliquer. Ce|)endant. je crois qauiie seconde ou une troisième génération de Nor- 
végiens, transplantés au Groenland, finirait par se nourrir à la façon groënlan- 
daise. Et nous-mêmes, mes amis, si nous restions dans ce bienheureux pays, 
nous arriverions à vivre en Esquimaux, pour ne pas dire en gloutons fieffés. 
-- - Monsieur Clawbonny, dit Bell, me donne faim à parler de la sorte. 

— Ma foi non, répondit Altamont, cela me dégoûterait plutôt et me ferait 
prendre la chair de phoque en horreur. Eh! mais, je crois que nous allons pou- 
voir nous mettre à l'épreuve. Je me trompe fort, ou j'aperçois là-bas, étendue 
sur les glaçons, une masse qui me paraît animée. 

— C'est un morse! s'écria le docteur; silence, et en avant : )) 




En effet, uiî amphibie de la plus forte taille s'ébattait à deux cents yards des 
chasseurs ; il s'étendait et se roulait voluptueusement aux pâles rayons du soleil. 

Les trois chasseurs se divisèrent de manière à cerner l'animal pour lui couper 
la retraite, ils arrivèrent ainsi à quelques toises de lui en se dérobant derrière 
les hummocks, et ils firent feu. 

Le morse se renversa sur lui-même, encore plein de vigueur; il écrasait les 
glaçons, il voulait fuir; mais Altamont l'attaqua à coups de hache et parvint à 
lui trancher ses nageoires dorsales. Le morse essaya une défense désespérée; de 
nouveaux coups de feu l'achevèrent, et il demeura étendu sans vie sur l'ice-field 
rougi de son sang. 

C'était un animal de belle taille; il mesurait près de quinze pieds de long de- 
puis son museau jusqu'à l'extrémité de sa queue, et il eût certaitiement fourni 
plusieurs barriques d'huile. 



300 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Le docteur tailla dans la chair les parties les plus savoureuses, et il laissa le 
cadavre à la merci de quelques corbeaux qui, à cette époque de l'année, planaient 
déjà dans les airs. 

La nuit commençait à venir. On songea à regagner le Fort-Providence ; le ciel 
s'était entièrement purifié, et, en attendant les rayons prochains de la lune, il 
s'éclairait de magnifiques lueurs stellaires. 

« Allons, en route, dit le docteur; il se fait tard; en somme, notre chasse n'a 
pas été très-heureuse ; mais, du moment où il rapporte de quoi souper, un 
chasseur n'a pas le droit de se plaindre. Seulement, prenons par le plus court, 
et tâchons de ne pas nous égarer; les étoiles sont là pour nous indiquer la 
route. » 

Cependant, dans ces contrées où la polaire brille droit au-dessus de la tête 
du voyageur, il est malaisé de la prendre pour guide; en effet, quand le nord 
est exactement au sommet de la voûte céleste, les autres points cardinaux sont 
difficiles à déterminer; la lune et les grandes constellations vinrent heureuse- 
mont aider le docteur à fixer sa route. 

Il résolut, pour abréger son chemin, d'éviter les sinuosités du rivage et de cou- 
per au travers des terres; c'était plus direct, mais moins sûr; aussi, après quel- 
ques heures de marche, la petite troupe fut complètement égarée. 

On agita la question de passer la nuit dans une hutte de glace, de s'y reposer, 
et d'attendre le jour pour s'orienter, dût-on revenir au rivage, afin de suivre 
'ice-field; mais le docteur, craignant d'inquiéter Hatteras et Johnson, insista 
pour que la route fût continuée. 

« Duk nous conduit, dit-il, et Duk ne peut se tromper; il est doué d'un ins- 
tmct qui se passe de boussole et d'étoile. Suivons-le donc. » 

Duk marchait en avant, et on s'en fia à son intelligence. On eut raison ; bien- 
tôt une lueur apparut au loin dans l'horizon; on ne pouvait la confondre avec 
une étoile, qui ne fût pas sortie de brumes aussi basses. 

" Voilà notre phare! s'écria le docteur. 

— Vous croyez, monsieur Clawbonny? dit le charpentier. 

— J'en suis certain. Marchons. » 

A mesure que les voyageurs approchaient, la lueur devenait plus intense, el 
bientôt ils furent enveloppés par une traînée de poussière lumineuse; ils mar- 
chaient dans un immense rayon, et derrière eux leurs ombres gigantesques, net- 
tement découpées, s'allongeaient démesurément sur le tapis de neige. 

Ils doublèrent le pas, et, une demi-heure après, ils gravissaient le talus du 
Fort-Providence. 



LE DÉSERT DE GF.ACE 



305 



CHAPITRE IX. — LE FROID ET LE CHAUD. 

Hatteras et Johnson attendaient les trois chasseurs avec une certaine inquié- 
tude. Ceux-ci furent enchantés de retrouver un abri chaud et commode. La tem 




pérature, avec le soir, s'était singulièrement abaissée, et le thermomètre placé à 
l'extérieur marquait soixante-treize degrés au-dessous de zéro ( — 31» centig.}. 
Les arrivants, exténués de fatigue et presque gelés, n'en pouvaient plus ; les 
poêles heureusement marchaient bien ; le fourneau n'attendait j)lus que les pro- 
duits de la chasse; le docteur se transforma en cuisinier et fit griller quelques 



302 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



•côtelettes de morse. A neuf heures du soir, les cinq convives s'attablaient devant 
un souper réconfortant. 

c( Ma foi, dit Bell, au risque de passer pour un Esquimau, j'avouerai que le re- 
pas est la grande chose d'un hivernage; quand on est parvenu à l'attraper, il 
ne faut pas bouder devant ! » 

Chacun des convives, ayant la bouche pleine, ne put répondre immédiatement 
au charpentier; mais le docteur lui fit signe qu'il avait bien raison. 

Les côtelettes de morse furent déclarées excellentes, ou, si on ne le déclara pas, 
on les dévora jusqu'à la dernière, ce qui valait toutes les déclarations du monde. 

Au dessert, le docteur prépara le café, suivant son habitude ; il ne laissait à 
personne le soin de distiller cet excellent breuvage; il le faisait sur la table, 
dans une cafetière à esprit-de-vin, et le servait bouillant. Pour son compte, il 
fallait qu'il lui brûlât la langue, ou il le trouvait indigne de passer par son go- 




sier. Ce soir-là il l'absorba à une température si élevée, que ses compagnons ne 
purent l'imiter. 

(( Mais vous allez vous incendier, docteur, lui dit Altamont. 

— Jamais, répondit-il. 

— Vous avez donc le palais doublé en cuivre? répliqua Johnson. 

— Point, mes amis; je vous engage à prendre exemple sur moi. Il y a des 
personnes, et je suis du nombre, qui boivent le café à la température de cent 
trente et un degrés {-\- 55° cent.). 

— Cent trente et un degrés! s'écria Altamont; mais la main ne supporterait 
pas une paieille chaleur! 

— Évidemment, Altamont, puisque la main ne peut pas endurer plus de cent 
vingt-deux degrés (-{- 50° cent.) dans l'eau; mais le palais et la langue sont 
moins sensibles que la main, et ils résistent là où celles-ci ne pourraient y tenir. 

-- Vous m'étonnez, dit Altamont. 



LE DÉSERT DE GLACE 



30r{ 



— Eh bien, je vais vous convaincre. » 

Et le docteur, ayant pris le thermomètre du salon, en plongea la boule dans 
sa lasse de café bouillant; il attendit que rinstrum"nt ne marquât plus que cent 
trente et un degrés, et il avala sa liqueta^ bienfaisante avec une évidente satisfaction. 

Bell voulut l'imiter bravement et se brûla à jeter les hauts cris. 
( Manque d'habitude, dit le docteur. 

— Clawbonny, reprit Altamont, pourriez-vous nous dire quelles sont les plus 
hautes températures que le corps humain soit capable de supporter? 

— Facilement, répondit le docteur; on l'a expérimenté, et il y a des faits 




curieux à cet égard. Il m'en revient un ou deux à la mémoire, et ils vous prou- 
veront qu'on s'accoutume à tout, même à ne pas cuire où cuirait un beefsteak. 
Ainsi, on raconte que des filles de service au four banal de la ville de La Rochefou- 
cauld, en France, pouvaient rester dix minutes dans ce four, pendant que la tem- 
pérature s'y trouvait à trois cents degrés (-h 132° centigr.), c'est-à-dire supé- 
rieure de quatre-vingt-neuf degrés à l'eau bouillante, et tandis qu'autour d'elles 
des pommes et de la viande grillaient parfaitement. 

— Quelles fdles ! s'écria Altamont. 

— Tenez, voici un autre exemple qu'on ne peut mettre en doute. Neuf de nos 
compatriotes, en i77i. Fordyce, Banks^ Solander, Blagdin, ITome, Nooth^ lord 



304 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Seaforth et le capitaine Philips, supportèrent une température de deux cent 
quatre-vingt-quinze degrés (-f 128° centigr. ) , pendant que des œufs et un 
roastbeef cuisaient auprès d'eux. 

— Et c'étaient des Anglais ! dit Bell avec un certain sentiment de fierté. 

— Oui, Bell, répondit le docteur. 

— Oh! des Américains auraient mieux fait, fit Altanîont. 

— Ils eussent rôti, dit le docteur en riant. 
-" Et pourquoi pas? répondit l'Américain. 

— En tout cas, ils ne l'ont pas essayé; donc je m'en tiens à mes compatriotes. 
J'ajouterai un dernier fait, incroyable, si l'on pouvait douter de la véracité des 
témoins. Le duc de Raguse et le docteur Jung, un Français et un Autrichien, 
virent un Turc se plonger dans un bain qui marquait cent soixante-dix degrés 

( ^ TH" centigr.). 

— -Mais il me semble, dit Johnson, que cela ne 
vaut ni les filles du four banal, ni nos compatriotes ! 

— Pardon, répondit le docteur; il y a une grande 
différence entre se plonger dans l'air chaud ou 
dans l'eau chaude; l'air chaud amène une transpi- 
ration qui garantit les chairs, tandis que dans l'eau 
bouillante on ne transpire pas, et l'on se brûle. 
Aussi la limite extrême de température assignée 

aux bains n'est-elle en général que de cent sept degrés (t- 42° centigr.). Il fallait 
donc que ce Turc fût un homme peu ordinaire pour supporter une chaleur pareille ! 

— Monsieur Clawbonny, demanda Johnson, quelle est donc la température 
habituelle des êtres animés? 

— Elle varie suivant leur nature, répondit le docteur; ainsi les oiseaux sont 
les animaux dont la température est la plus élevée, et, parmi eux, le canard et 
la poule sont les plus remarquables; la chaleur de leur corps dépasse cent dix 
degrés ( -f 43° centigr. ) , tandis que le chat-huant, par exemple, n'en compte 
que cent quatre ( -+- 40° centigr.); puis viennent en second lieu les mammifères, 
les hommes; la température des Anglais est en général de cent un degrés 
( !- .?7° centigr.). 

— Je suis sûr que M. Altamont va réclamer pour les Américains, dit Johnson 
en riant. 

— Ma foi, dit Altamont, il y en a de très-chauds; mais, com.me je ne leur ai 
jamais plongé un thermomètre dans le thorax ou sous la langue, il m'est impos- 
sible d'être fixé à cet égard. 




LE DESERT DE GLACE 30?) 



— Bon! répondit le docteur, la différence n'est pas sensible entre hommes 
de races différentes, quand ils sont placés dans des circonstances identiques et 
quel que soit leur genre de nourriture; je dirai même que la température 
humaine est à peu près semblable à l'équateur comme au pôle. 

— Ainsi, dit Altamont, notre chaleur propre est la même ici qu'en Angleterre? 

— Très-sensiblement, répondit le docteur; quant aux autres mammifères, 
leur température est, en général, un peu supérieure à celle de l'homme. Le 
cheval se rapproche beaucoup de lui, ainsi que le lièvre, l'éléphant, le marsouin, 
le tigre; mais le chat, l'écureuil, le rat, la panthère, le mouton, le bœuf, le chien, 
le singe, le bouc, la chèvre atteignent cent trois degrés, et enfin, le plus favorisé 
de tous, le cochon, dépasse cent quatre degrés (-{--40° centigr.). 

— C'est humiliant pour nous, fit Altamont. 

— Viennent alors les amphibies et les poissons, dont la température varie 
beaucoup suivant celle de l'eau. Le serpent n'a guère que quatre-vingt-six degrés 
-+-30° centigr.), la grenouille soixante-dix (4-23° centigr.) , et le requin autant 
dans un milieu inférieur d'un degré et demi ; enfin les insectes paraissent avoir 
a température de l'eau et de Tair. 

— Tout cela est bien, dit Hatteras, qui n'avait pas encore pris la parole, et je 
remercie le docteur de mettre sa science à notre disposition ; mais nous parlons 
là comme si nous devions avoir des chaleurs torrides à braver. Ne serait-il pas 
plus opportun de causer du froid, de savoir à quoi nous sommes exposés, et 
quelles ont été les plus basses températures observées jusqu'ici? 

— C'est juste, répondit Johnson. 

— Rien n'est plus facile, reprit le docteur, et je peux vous édifier à cet égard. 

— Je le crois bien, fit Johnson, vous savez tout. 

— Mes amis, je ne sais que ce que m'ont appris les autres, et, quand j'aurai 
parlé, vous serez aussi instruits que moi. Voilà donc ce que je puis vous dire 
touchant le froid, et sur les basses températures que l'Europe a subies. On 
compte un grand nombre d'hivers mémorables, et il semble que les plus rigou- 
reux soient soumis à un retour périodique tous les quarante et un ans à peu près, 
retour qui coïncide avec la plus grande apparition des taches du soleil. Je vous 
citerai l'hiver de 1364, oîi le Rhône gela jusqu'à Arles; celui de 1408, où le 
Danube fut glacé dans tout son cours et où les loups traversèrent le Cattégat à 
pied sec; celui de 1309, pendant lequel l'Adriatique et la Méditerranée furent 
solidifiées à Venise, à Cette, à Marseille, et la Baltique prise encore au 10 avril; 
celui de 1608, qui vit périr en Angleterre tout le bétail; celui de 1789, pendant 
lequel la Tamise fut glacée jusqu'à Gravesend, à six lieues au-dessous de Lon- 

39 



306 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

dres; celui de 1813, dont les Français ont conservé de si terribles souvenirs; 
enfin, celui de 1829, le plus précoce et le plus long des hivers du dix-neuvième 
siècle. Voilà pour l'Europe. 

— Mais ici, au delà du cercle polaire, quel degré la température peut-elle 
atteindre ? demanda Altamont. 

— Ma foi, répondit le docteur, je crois que nous avons éprouvé les plus grands 
froids qui aient jamais été observés, puisque le thermomètre à alcool a marqué 
un jour soixante-douze degrés au-dessous de zéro ( — 58° cenligr. ), et, si mes 
souvenirs sont exacts, les plus basses températures reconnues jusqu'ici par les 
voyageurs arctiques ont été seulement de soixante et un degrés à l'ile Melville, 
de soixante - cinq degrés au port Félix, et de soixante -dix degrés au Fort- 
Reliance (—56°, 7 centigr.). 

— Oui, fit Hatteras, nous avons été arrêtés par un rude hiver, et cela mal à 
propos ! 

— Vous avez été arrêtés? dit Altamont en regardant fixement le capitaine. 

— Dans notre voyage à l'ouest, se hâta de dire le docteur. 

— Ainsi , dit Altamont , en reprenant la conversation , les maxima et les 
minima de températures supportées par l'homme ont un écart de deux cents 
degrés environ? 

— Oui, répondit le docteur; un thermomètre exposé à l'air libre et abrité 
contre toute- réverbération ne s'élève jamais à plus de cent trente-cinq degrés 
au-dessus de zéro ( -}- 57° centigr. ) , de même que par les grands froids il ne 
descend jamais au-dessous de soixante-douze degrés( — 58° centigr.}. Ainsi, mes 
amis, vous voyez que nous pouvons prendre nos aises. 

— Mais cependant, dit Johnson, si le soleil venait à s'éteindre subitement, 
est-ce que la terre ne serait pas plongée dans un froid plus considérable? 

— Le soleil ne s'éteindra pas, répondit le docteur; mais, vînt-il à s'éteindre, 
la température ne s'abaisserait pas vraisemblablement au-dessous du froid que 
je vous ai indiqué. 

— Voilà qui est curieux. 

— Oh! je sais qu'autrefois on admettait des milliers de degrés pour les 
espaces situés en dehors de l'atmosphère; mais, après les expériences d'un 
savant français, Fourrier, il a fallu en rabattre; il a prouvé que si la terre se 
trouvait placée dans un milieu dénué de toute chaleur, l'intensité du froid que 
nous observons au pôle serait bien autrement considérable, et qu'entre la nuit 
et le jour il existerait de formidables différences de température; donc, mes 
amis, il ne fait pas plus froid à quelques millions de lieues qu'ici même. 



LE DÉSERT DE GLACE 307 

— Dites-moi, docleur, demanda Altamont, la températm^e de l'Amérique 
n'est-elle pas plus basse que celle des autres pays du monde? 

— Sans doute, mais n'allez pas en tirer vanité, répondit le docteur en riant. 

— Et comment explique-t-on ce phénomène? 

— On a cherché à l'expliquer, mais d'une façon peu satisfaisante; ainsi, il vint 
à l'esprit d'Halley qu'une comète, ayant jadis choqué obliquement la terre, 
changea la position de son axe de rotation, c'est-à-dire de ses pôles ; d'après 
lui, le pôle Nord, situé autrefois à la baie d'Hudson, se trouva repoMé plus à 
l'est, et les contrées de l'ancien pôle, si longtemps gelées, conservèrent un froid 
plus considérable, que de longs siècles de soleil n'ont encore pu réchauffer. 

— Et vous n'admettez pas cette théorie ? 

— Pas un instant, car ce qui est vrai pour la côte orientale de l'Amérique ne 
l'est pas pour la côte occidentale, dont la température est plus élevée. Non ! il 
faut constater qu'il y a des lignes isothermes différentes des parallèles terres- 
tres, et voilà tout. 

— Savez-vous, monsieur Clawbonny, dit Johnson, qu'il est beau de causer du 
froid dans les circonstances où nous sommes. 

— Juste, mon vieux Johnson; nous sommes à même d'appeler la pratiqueau 
secours de la théorie. Ces contrées sont un vaste laboratoire où Ton peut faire 
de curieuses expériences sur les basses températures; seulement, soyez toujours 
attentifs et prudents; si quelque partie de votre corps se gèle, frottez-la immé- 
diatement de neige pour rétablir la circulation du sang, et si vous revenez près 
du feu, prenez garde, car vous pourriez vous brûler les mains ou les pieds sans 
vous en apercevoir; cela nécessiterait des amputations, et il faut tâcher de ne 
rien laisser de nous dans les contrées boréales. Sur ce, mes amis, je crois que 
nous ferons bien de demander au sommeil quelques heures de repos. 

— Volontiers, répondirent les compagnons du docteur. 

— Qui est de garde près du poêle? 

— Moi, répondit Bell. 

— Eh bien , mon ami , veillez à ce que le feu ne tombe pas , car il fait ce 
soir un froid de tous les diables. 

— Soyez tranquille, monsieur Clawbonny, cela pique ferme , et cependant , 
voyez donc ! le ciel est tout en feu. 

— Oui, répondit le docteur en s'approchant de la fenêtre, une aurore bo- 
réale de toute beauté! Quel magnifique spectacle! je ne me lasse vraiment 
pas de le contempler. » 

En effet, le docteur admirait toujours ces phénomènes cosmiques, auxquels 



308 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



ses compagnons ne prêtaient plus grande attention; il avait remarqué, d'ail- 
ieurs, que leur apparition était toujours précédée de perturbations de l'aiguille 




aimantée, et il préparait sur ce sujet des observations destinées au « Wea- 
ther Book ' » . 

Bientôt, pendant que Bell veillait près du poêle, chacun, étendu sur sa cou- 
chette, s'endormit d'un tranquille sommeil. 



CHAPITRE X 



LES PLAISIRS DE L'HIVERNAGE. 



La vie au pôle est d'une triste uniformité. L'homme se trouve entièrement 
soumis aux caprices de l'atmosphère, qui ramène ses tempêtes et ses froids 
intenses avec une désespérante monotonie. La plupart du temps, il y a impossi- 
bilité de mettre le pied dehors, et il faut rester enfermé dans les huttes de 
glace. De longs mois se passent ainsi, faisant aux hiverneurs une véritable 
existence de taupe. 

Le lendemain, le thermomètre s'abaissade quelques degrés, etl'air s'emplit de 
tourbillons de neige, qui absorbèrent toute la clarté du jour. Le docteur se vit 
donc cloué dans la maison et se croisa les bras ; il n'y avait rien à faire, si ce n'est 
à déboucher toutes les heures le couloir d'entrée, qui pouvait se trouver obstrué, 
et à repohr les murailles de glace, que la chaleur de l'intérieur rendait humides; 

' Livre du temps de l'amiral Filz-Roy, où soûl rapportés tous les faits météorologiques. 



LE DÉSERT DE GLACE 



300 



mais la snow-house était construite avec une grande solidité, et les tourbillons 
ajoutaient encore à sa résistance, en accroissant l'épaisseur de ses murs. 

Les magasins se tenaient bien également. Tous les objets retirés du naviro 
avaient été rangés avec le plus grand ordre dans ces « Docks des marchandises » , 
comme les appelait le docteur. Or, bien que ces magasins fussent situés à 
soixante pas à peine de la maison, cependant, par certains jours de drift, il 




était presque impossible de s'y rendre; aussi une certaine quantité do 
provisions devait toujours être conservée dans la cuisine pour les besoins jour- 
naliers. 

La précaution de décharger le /'or/DOî'se avait été opportune. Le navire subis- 
sait une pression lente, insensible, mais irrésistible, qui l'écrasait peu à peu; 




il était évident qu'on ne pourrait rien faire de ses débris. Cependant le doc- 
teur espérait toujours en tirer une chaloupe quelconque pour revenir en Angle- 
terre ; mais le moment n'était pas encore venu de procéder à sa construction. 

Ainsi donc, la plupart du temps, les cinq hiverneurs demeuraient dans une 
profonde oisiveté. Hatteras restait pensif, étendu sur son lit; Altaniont buvait oi: 
dormait, et le docteur se gardait bien de les tirer de leur somnolence, car il 
craignait toujours quelque querelle fâcheuse. Ces deux hommes s'adressaient 
rarement la parole. 



310 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Aussi, pendant les repas, le prudent Clawbonny prenait toujours soin de gui- 
der la conversation et de la diriger de manière à ne pas mettre les amours-propres 
enjeu; mais il avait fort à faire pour détourner les susceptibilités surexcitées. Il 
cherchait, autant que possible, à instruire, à distraire, à intéresser ses compa- 
gnons; quand il ne mettait pas en ordre ses notes de voyage, il traitait à haute 
voix les sujets d'histoire, de géographie ou de météorologie qui sortaient de la 
situation même; il présentait les choses d'une façon plaisante et philosophique, 
tirant un enseignement salutaire des moindres incidents ; son inépuisable mé- 
moire ne le laissait jamais à court; il faisait application de ses doctrines aux 
personnes présentes ; il leur rappelait tel fait qui s'était produit dans telle 
circonstance, et il complétait ses théories par la force des arguments per- 
sonnels. 

On peut dire que ce digne homme était l'âme de ce petit monde, une âme de 
laquelle rayonnaient les sentiments de franchise et de justice. Ses compagnons 
avaient en lui une confiance absolue ; il imposait même au capitaine Hatteras, 
qui l'aimait d'ailleurs; il faisait si bien de ses paroles, de ses manières, de ses 
habitudes, que cette existence de cinq hommes abandonnés à six degrés du pôle 
semblait toute naturelle ; quand le docteur parlait, on croyait l'écouter da.n& son 
cabinet de Liverpool. 

Et cependant, combien cette situation différait de celle des naufragés jetés sur 
les îles de l'océan Pacifique, ces Robinsons dont l'attachante histoire fit presque 
toujours envie aux lecteurs. Là, en eflet, un sol prodigue, une nature opulente, 
offrait mille ressources variées ; il suffisait, dans ces beaux pays, d'unpeu d'ima- 
gination et de travail pour se procurer le bonheur matériel; la nature allait au- 
devant de l'homme; la chasse et la pèche suffisaient à tous ses besoins; les arbres 
poussaient pour lui, les cavernes s'ouvraient pour l'abriter, les ruisseaux cou- 
laient pour le désaltérer ; de magnifiques ombrages le défendaient contre la cha- 
leur du soleil, et jamais le terrible froid ne venait le menacer dans ses hivers 
adoucis; une graine négligemment jetée sur cette terre féconde rendait une 
moisson quelques mois plus tard. C'était le bonheur complet en dehors delà 
société. Et puis, ces îles enchantées, ces terres charitables se trouvaient sur la 
route desnavires; le naufragé pouvait toujours espérer d'être recueilli, et il atten- 
dait patiemment qu'on vînt l'arracher à son heureuse existence. 

Mais ici, sur cette côte de la Nouvelle-Amérique, quelle différence ! Cette com- 
paraison, le docteur la faisait quelquefois, mais il la gardait pour lui, et surtout 
il pestait contre son oisiveté forcée. 

11 désirait avec ardeur le retour du dégel pour reprendre ses excursions, et 



LE DÉSERT DE GLACE nil 

cependant il ne voyait pas ce moment arriver sans crainte, car il prévoyait des 
scènes graves entre Hatteras et Altamont. Si jamais on poussait jusqu'au pôle, 
qu'arriverait-il de la rivalité de ces deux hommes ? 

Il fallait donc parera tout événement, amener peu à peu ces rivaux à une en- 
tente sincère, à une franche communion d'idées; mais réconcilier un Américain 
et un Anglais, deux hommes que leur origine c )mmune rendait plus ennemis 
encore, l'un pénétré de toute la morgue insulaire, l'autre doué de l'esprit spé- 
culatif, audacieux et brutal de sa nation, quelle tâche remplie de difficultés ! 

Quand le docteur réfléchissait à cette implacable concurrence des hommes, à 
cette rivalité des nationalités, il ne pouvait se retenir^ non de hausser les 
épaules, ce qui ne lui arrivait jamais, mais de s'attrister sur les faiblesses 
humaines. 

Il causait souvent de ce sujet avec Johnson ; le vieux marin et lui s'entendaient 
tous les deux à cet égard; ils se demandaient quel parti prendre, par quelles 
atténuations arrivera leur but, et ils entrevoyaient bien des complications dans 
l'avenir. 

Cependant, le mauvais temps continuait; on ne pouvait songer àquitter, mf'me 
une heure, le Fort-Providence. Il fallait demeurer jour^t nuit dans la maison de 
neige. On s'ennuyait, sauf le docteur, qui trouvait toujours moyen de s'occuper. 

c( Il n'y a donc aucune possibilité de se distraire ? dit un soir Altamont. Ce 
n'est vraiment pas vivre, que vivre de la sorte, comme des reptiles enfouis pour 
tout un hiver. 

— En eff'et, répondit le docteur; malheureusement, nous ne sommes pas 
assez nombreux pour organiser un système quelconque de distractions ! 

— Ainsi, reprit l'Américain, vous croyez que nous aurions moins à faire pour 
combattre l'oisiveté, si nous étions en plus grand nombre? 

— Sans doute, et lorsque des équipages complets ont passé l'hiver dans les 
régions boréales, ils trouvaient bien le moyen de ne pas s'ennuyer. 

— Vraiment, dit Altamont, je serais curieux de savoir comment ils s'y pre- 
naient ; il fallait des esprits véritablement ingénieux pour extraire quelque gaieté 
d'une situation pareille. Ils ne se proposaient pas des charades à deviner, je 
suppose 1 

— Non, mais il ne s'en fallait guère, répondit le docteur; et ils avaient intro- 
duit dans ces pays hyperboréens deux grandes causes de distraction : la presse et 
le théâtre. 

— Quoi! ils avaient un journal? repartit l'Américain. 

— Ils jouaient la comédie? s'écria Bell. 



312 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Sans doute, et ils y trouvaient un véritable plaisir. Aussi, pendant son 
hivernage à Tile Melville, le commandant Parry proposa-t-il ces deux genres de 
plaisir à ses équipages, et la proposition eut un succès immense. 

— Eh bien, franchement, répondit Johnson, j'aurais voulu être là; ce devait 
être curieux. 




— Curieux et amusant, mon brave Johnson ; le lieutenant Beechey devint 
directeur du théâtre^ et le capitaine Sabine rédacteur en chef de la Chronique 
d'hiver ou Gazette delà Géorgie du Nord. 

— Bons titres, fitAltamont, 

— Ce journal parut chaque lundi, depuis le 1^' novembre 1819 jusqu'au 
20 mars 1820. 11 rapportait tous les incidents de l'hivernage, les chasses, les faits 



LE DÉSERT DE CT,\CE 



:mz 



divers, les accidents de météorologie, la température; il renfermait des cluo- 
niques plus ou moins plaisantes; certes, il ne fallait pas chercher là l'esprit de 
Sterne ou les articles charmants du Daily-Telegraph; mais enfin, on s'en lirait, 
on se distrayait ; les lecteurs n'étaient ni difficiles ni blasés, et jamais, je crois, 
métier de journaliste ne fut plus agréable à exercer. 

— Ma foi, dit Altamont, je serais curieux de connaître des extraits de cette 
gazette, mon cher docteur; ses articles devaient être gelés depuis le premier 
mot jusqu'au dernier. 

— Mais non, mais non, répondit le docteur; en tout cas, ce qui eût paru un 
peu naïf à la Société philosophique de Liverpool, ou à l'Institution littéraire 




de Londres, suffisait à des équipages enfouis sous les neiges. Voulez-vous en 
juger? 

— Comment ! votre mémoire vous fournirait au besoin?... 

— Non, mais vous aviez à bord du Porpoise les voyages de Parry, et je n'ai 
qu'à vous lire son propre récit. 

— Volontiers ! s'écrièrent les compagnons du docteur. 

— Rien n'est plus facile. » 

Le docteur alla chercher dans l'armoire du salon l'ouvrage demandé, et il n'eut 
ancune peine à y trouver le passage en question. 

a Tenez, dit-il, voici quelques extraits &e\diGazette de laGéorgi'e du Nord. C'est 
une lettre adressée au rédacteur en chef: 

« C'est avec une vraie satisfaction que l'on a accueilli parmi nous vos propo- 
a sitions pour l'établissement d'un journal. J'ai la conviction que sous votre 
i direction il nous procurera beaucoup d'amusements et allégera de beaucoup 
(.1 le poids de nos cent jours de ténèbres. 

40 



311 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

a L'intérêt que j'y prends, pour ma part, m'a fait examiner l'effet de votre 
« annonce sur l'ensemble de notre société, et je puis vous assurer, pour me 
'( servir des expressions consacrées dans la presse de Londres, que la chose a 
c produit une sensation profonde dans le public. 

« Le lendemain de l'apparition de votre prospectus, il y a eu à bord une 

c demande d'encre tout à fait inusitée et sans précédent. Le tapis vert de nos 

tables s'est vu subitement couvert d'un déluge de rognures de plumes, au grand 

'( détriment d'un de nos servants, qui, en voulant les secouer, s'en est enfoncé 

« une sous l'ongle. 

c( Enfin, je sais de bonne part que le sergent Martin n'a pas eu moins de neuf 
« canifs à aiguiser. 

« On peut voir toutes nos tables gémissant sous le poids inaccoutumé de pupi- 
« très à écrire, qui depuis deux mois n'avaient pas vu le jour, et l'on dit même 
« que les profondeurs de la cale ont été ouvertes à plusieurs reprises, pour don- 
« ner issue à maintes rames de papier qui ne s'attendaient pas à sortir sitôt de 
<( leur repos. 

(c Je n'oublierai pas de vous dire que j'ai quelques soupçons qu'on tentera de 
« glisser dans votre boîte quelques articles qui, manquant du caractère de l'ori- 
« ginalité complète, n'étantpas tout à fait inédits, ne sauraient convenir à votre 
'( plan. Je puis affirmer que pas plus tard qu'hier soir on a vu un auteur; penché 
i sur son pupitre, tenant d'une main un volume ouvert du Spectateur, tandis 
■ que de l'autre il faisait dégeler son encre à la flannne d'une lampe ! Inutile de 
'( vous recommander de vous tenir en garde contre de pareilles ruses; il ne faut 
'( pas que nous voyions reparaître dans la Chronique d'hiver ce que nos aïeux 
• lisaient en déjeunant, il y a plus d'un siècle. » 

— Bien, bien, dit Altamont, quand le docteur eut achevé sa lecture; il y a 
vraiment de la bonne humeur là-dedans, et l'auteur de la lettre devait être un 
garçon dégourdi. 

— Dégourdi est le mot, répondit le docteur. Tenez, voici maintenant un avis 
qui ne manque pas de gaieté : 

« On désire trouver une femme d'âge moyen et de bonne renommée, pour 
( assister dans leur toilette les dames de la troupe du « Théâtre- Royal de la 
< Géorgie septentrionale » . On lui donnera un salaire convenable, et elle aura 
•-( du thé et de la bière à discrétion. S'adresser au comité du théâtre. — 
<' N. B. Une veuve aura la préférence. » 

— Ma foi, ils n'étaient pas dégoûtés, nos compatriotes, dit Johnson. 

— Et la veuve s'est-elle rencontrée? demanda Beil. 



LE DÉSERT DE GLACE 315 

— On serait tenté de le croire, répondit le docteur, car voici une réponse 
adressée au Comité du théâtre : 

•ï Messieurs, je suis veuve; j'ai vingt-six ans, et je puis produire des témoi- 
'< gnages irrécusables en faveur de mes mœurs et de mes talents. Mais, avant de 
« me charger de la toilette des actrices de votre théâtre, je désire savoir si elles 
« ont l'intention de garder leurs culottes, et si l'on me fournira l'assistance de 
« quelques vigoureux matelots pour lacer et serrer convenablement leurs corsets. 
« Cela étant, messieurs, vous pouvez compter sur votre servante. 

<c A. B. .) 

a P. S. Ne pourriez-vous substituer l'eau-de-vie à la petite bière': » 

— Ah! bravo! s'écria Altamont. Je vois d'ici ces femmes de chambre qui vous 
lacent au cabestan. Eh bien, ils étaient gais, les compagnons du capitaine Parry. 

— Comme tous ceux qui ont atteint leur but, » répondit Hatteras. 

. Hatteras avait jeté cette remarque au milieu de la conversation, puis il était 
retombé dans son silence habituel. Le docteur, ne voulant pas s'appesantir sur 
ce sujet, se hâta de reprendre sa lecture. 

«Voici maintenant, dit-il, un tableau des tribulations arctiques; on pourrait le 
variera l'infini; mais quelques-unes de ces observations sont assez justes; 
jugez-en : 

u Sortir le matin pour prendre l'air, et, en mettant le pied hors du vaisseau, 
« prendre un bain froid dans le trou du cuisinier. 

« Partir pour une partie de chasse, approcher d'un renne superbe, le mettre 
« en joue, essayer de faire feu et éprouver l'affreux mécompte d'un raté, pour 
« cause d'humidité de l'amorce. 

(( Se mettre en marche avec un morceau de pain tendre dans la poche, et, 
a quand l'appétit se fait sentir, le trouver tellement durci par la gelée qu'il peut 
« bien briser les dents, mais non être brisé par elles. 

« Quitter précipitamment la table en apprenant qu'un loup passe en vue du 
« navire, et trouver au retour le dîner mangé par le chat. 

« Revenir de la promenade en se livrant à de profondes et utiles méditations, 
« et en être subitement tiré par les embrassements d'un ours. » 

— Vous le voyez, mes amis, ajouta le docteur, nous ne serions pas embarrassés 
d'imaginer quelques autres désagréments polaires ; mais, du moment qu'il fal- 
lait subir ces misères, cela devenait un plaisir de les constater. 

— Ma foi, répondit Altamont, c'est un amusant journal que cette Chronique 
d' hiver j et il est fâcheux que nous ne puissions nous y abonner! 



310 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Si nous essayions d'en fonder un, dit Johnson. 

— A nous cinq! dit Clawbonny ; nous ferions tout au plus des rédacteurs, et 
il ne resterait pas de lecteurs en nombre suffisant. 

— Pas plus que de spectateurs, si nous nous mettions en tête de jouer la 
comédie, répondit Altamont. 

— Au fait, monsieur Clawbonny, dit Johnson, parlez-nous donc un peu du 
théâtre du capitaine Parry ; y jouait-on des pièces nouvelles ? 

— Sans doute ; dans le principe, deux volumes embarqués à bord de VHécla 
furent mis à contribution, et les représentations avaient lieu tous les quinze 
jours ; mais bientôt le répertoire fut usé jusqu'à la corde; alors des auteurs im- 
provisés se mirent à l'œuvre, et Parry composa lui-même pour les fêtes de Noël 
une comédie tout à fait en situation ; elle eut un iumiense succès, et était inti- 
tulée le Passage du Nord-Ouest ou la Fin du voyage. 

— Un fameux titre, répondit Altamont ; mais j'avoue que si j'avais à traiter un 
pareil sujet, je serais fort embarrassé du dénoîiment. 

— Vous avez raison, dit Bell, qui sait comment cela finira ? 

— Bon ! s'écria le docteur, pourquoi songer au dernier acte, puisque les pre- 
miers marchent bien? Laissons faire la Providence, mes amis ; jouons de notre 
mieux notre rôle, et, puisque le dénoûment appartient à l'auteur de toutes choses, 
ayons confiance dans son talent; il saura bien nous tirer d'affaire. 

— Allons donc rêver à tout cela, répondit Johnson; il est tard, et puisque 
l'heure de dormir est venue, dormons. 

— Vous êtes bien pressé, mon vieil ami, dit le docteur. 

— Que voulez-vous, monsieur Clawbonny, je me trouve si bien dans ma cou- 
chette ! et puis, j'ai l'habitude de faire de bons rêves; je rêve de pays chauds ! 
de sorte qu'à vrai dire la moitié de ma vie se passe sous l'équateur, et la seconde 
moitié au pôle. 

— Diable, fit Altamont, vous possédez là une heureuse organisation. 

— - Comme vous dites, répondit le maître d'équipage. 

— Eh bien, reprit le docteur, ce serait une cruauté de faire languir plus 
longtemps le brave Johnson. Son soleil des Tropiques l'attend. Allons nous 
coucher. » 

CHAPITRE XI. — TRACES INQUIÉTANTES. 

Pendant la nuit du 26 au 27 avril, le temps vint à changer; le thermomètre 
baissa sensiblement, et les habitants de Doctor's-House s'en aperçurent au froid 



LE DESERT DE GLACE 



317 



qui se glissait sous leurs couvertures ; Altamont, de garde auprès du poêle, eut 
soin de ne pas laisser tomber le feu, et il dut l'alimenter abondamment pour 
maintenir la température intérieure à cinquante degrés au - dessus de zéro 
(-h 10° centig,). 

Ce refroidissement annonçait la fm de la tempête, et le docteur s'en réjouis- 
sait ; les occupations habituelles allaient être reprises, la chasse, les excursions, 
la reconnaissance des terres; cela mettrait un terme à cette solitude désœuvrée , 
pendant laquelle les meilleurs caractères finissent pas s'aigrir. 

Le lendemain matin, le docteur quitta son lit de bonne heure et se fraya un 
chemin à travers les glaces amoncelées jusqu'au cône du phare 




Lèvent avait sauté dans le nord ; l'atmosphère était pure ; de longues nappes 
blanches offraient au pied leur tapis ferme et résistant. 

Bientôt les cinq compagnons d'hivernage eurent quitté Doctor's-House; leur 
premier soin fut de dégager la maison des masses glacées qui Tencombraient ; 
on ne s'y reconnaissait plus sur le plateau ; il eût été impossible d'y découvrir 
les vestiges d'une habitation ; la tempête, comblant les inégalités du terrain, 
avait tout nivelé ; le sol s'était exhaussé de quinze pieds, au moins. 

Il fallut procéder d'abord au déblayement des neiges, puis redonner à l'édifice 
un.e forme plus architecturale, raviver ses lignes engorgées et rétablir son 



318 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



aplomb. Rien ne fut plus facile d'ailleurs, et, après l'enlèvement des glaces, 
quelques coups du couteau à neige ramenèrent les murailles à leur épaisseur 
normale. 

Au bout de deux heures d'un travail soutenu, le fond de granit apparut; l'ac- 
cès des magasins de vivres et de la poudrière redevint praticable. 

Mais comme, par ces climats incertains, un tel état de choses pouvait se re- 
produire d'un jour à l'autre, on refit une nouvelle provision de comestibles qui 
fut transportée dans la cuisine. Le besoin de viande fraîche se faisait sentira ces 
estomacs surexcités par les salaisons ; les chasseurs furent donc chargés de 
modifier le système échauffant d'alimentation, et ils se préparèrent à partir. 

Cependant, la fin d'avril n'amenait pas le printemps polaire ; l'heure du renou- 




vellement n'avait pas sonné ; il s'en fallait de six semaines au moins ; les rayons 
du soleil, trop faibles encore, ne pouvaient fouiller ces plaines de neige et faire 
jaillir du sol les maigres produits de la flore boréale. On devait craindre que les 
animaux ne fussent rares, oiseaux ou quadrupèdes. Cependant un lièvre, quel- 
ques couples de ptarmigans, un jeune renard même, eussent figuré avec hon- 
neur sur la table de Doctor's-House, et les chasseurs résolurent de chasser avec 
acharnement tout ce qui passerait à portée de leur fusil. 

Le docteur, Altamont et Bell se chargèrent d'explorer le pays. Altamont, à en 
juger par ses habitudes, devait être un chasseur adroit et déterminé, un merveil- 
leux tireur, bien qu'un peu vantard. 11 fut donc de la partie, tout comme Duk, 
qui le valait dans son genre, en ayant l'avantage d'être moins hâbleur. 

Les trois compagnons d'aventure remontèrent par le cône de l'est et s'enfon- 
cèrent au travers des immenses plaines blanches; mais ils n'eurent pas besoin 



LE DÉSERT DE GLACE :^t9 

d'aller loin, car des traces nombreuses se montrèrent à moins de deux milles du 
fort ; de là, elles descendaient jusqu'au rivage de la baie Victoria, et paraissaient 
enlacer le Fort-Providence de leurs cercles concentriques. 

Après avoir suivi ces piétinements avec curiosité, les chasseurs se regar- 
dèrent. 

a Eh bien ! dit le docteur, cela me semble clair. 

— Trop clair, répondit Bell; ce sont des traces d'ours. 

— Un excellent gibier, répondit Altamont, mais qui me parait pécher aujour- 
d'hui par une qualité. 

— Laquelle? demanda le docteur. 

— L^abondance, répondit l'Américain. 

— Que voulez-vous dire? reprit Bell. 

— Je veux dire qu'il y a là les traces de cinq ours parfaitement distinctes, et 
cinq ours, c'est beaucoup pour cinq hommes ! 

— Étes-vous certain de ce que vous avancez ? dit le docteur. 

— Voyez et jugez par vous-même : voici une empreinte qui ne ressemble pas 
à cette autre ; les griffes de celles-ci sont plus écartées que les griffes de celles-là. 
Voici les pas d'un ours plus petit. Comparez bien, et vous trouverez dans un 
cercle restreint les traces de cinq animaux. 

— C'est évident, dit Bell, après avoir examiné attentivement. 

— Alors, fit le docteur, il ne faut pas faire delà bravoure inutile, mais au con- 
traire se tenir sur ses gardes ; ces animaux sont très-affamés à la fin d'un hiver 
rigoureux; ils peuvent être extrêmement dangereux; et puisqu'il n'est plus 
possible de douter de leur nombre... 

— Ni même de leurs intentions, répliqua l'Américain. 

— Vous croyez, dit Bell, qu'ils ont découvert notre présence sur cette côte ? 

— Sans doute, à moins que nous ne soyons tombés dans une passée d'ours ; 
mais alors pourquoi ces empreintes s'étendent-elles circulairement, au lieu de 
s'éloigner à perte de vue? Tenez! ces animaux-là sont venus du sud-est, ils se 
sont arrêtés à cette place, et ils ont commencé ici la reconnaissance du 
terrain. 

— Vous avez raison, dit le docteur ; il est même certain qu'ils sont venus celte 
nuit. 

— Et sans doute les autres nuits, répondit Altamont; seulement, la neige a 
recouvert leurs traces. 

— Non, répondit le docteur, il est plus probable que ces ours ont attendu la 
fin de la tempête; poussés par le besoin, ils ont gagné du côté de lu baie, dans 



320 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



l'intention de surprendre quelques phoques, et alors ils nous auront éventés. 

tl'est cela même, répondit Altamont; d'ailleurs, il est facile de savoir s'ils 

reviendront la nuit prochaine. 

— Comment cela? dit Bell. 

— En effaçant ces traces sur une partie de leur parcours ; et si demain nous 
retrouvons des empreintes nouvelles, il sera bien évident que le Fort-Providence 
est le but auquel tendent ces animaux. 

— Bien, répondit le docteur, nous saurons au moins à quoi nous en tenir. « 
Les trois chasseurs se mirent à l'œuvre, et, en grattant la neige, ils eurent 




bientôt fait disparaître les piétinements sur un espace de cent toises à 
pou près. 

« Il est pourtant singulier, dit Bell, que ces bètes-là aient pu nous sentir 
à une pareille distance; nous n'avons brûlé aucune substance graisseuse de 
nature à les attirer, 

— Oh! répondit le docteur, les ours sont doués d'une vue perçante et d'un 
odorat très-subtile ; ils sont, en outre, très-intelligents, pour ne pas dire les 
plus intelligents de tous les animaux, et ils ont llairé par ici quelque chose 
d'inaccoutumé. 

— D'ailleurs, reprit Bell, qui nous dit que, pendant la tempête, ils ne se sont 
pas avancés jusqu'au plateau ? 

— Alors, répondit l'Américain, pourquoi se seraient -ils arrêtés cette nuit à 
cette limite ? 

— Oui, il n'y a pas de réponse à cela, répliqua le docteur, et nous devons croire 



LE DÉSERT DE GLACE 321 



que peu à peu ils rétréciront le cercle de leurs recherches autour du Fort-Provi- 
dence. 

-- Nous verrons bien, répondit Altamont. 

— .Maintenant, continuons notre marche, dit le docteur, mais ayons l'œil au 
guet. » 

Les chasseurs veillèrent avec attention ; ils pouvaient craindre que quelque 
ours ne fût embusqué derrière les monticules de glace; souvent même ils pri- 
rent les blocs gigantesques pour des animaux, dont ces blocs avaient la taille et 
la blancheur. Mais, en fin de compte, et à leur grande satisfaction, ils en furent 
pour leurs illusions. 

Ils revinrent enfin à mi-côte du cône, et de là leur regard se promena inuti- 
lement depuis le cap Washington jusqu'à l'île Johnson. 

Ils ne virent rien; tout était immobile et blanc; pas un bruit, pas un cra- 
quement. 

Ils rentrèrent dans la maison de neige. 

Hatteras et Johnson furent mis au courant de la situation, et l'on résolut de 
veiller avec la plus scrupuleuse attention. La nuit vint ; rien ne troubla son calme 
splendide, rien ne se fit entendre qui pût signaler l'approche d'un danger. 

Le lendemain, dès l'aube, Hatteras et ses compagnons, bien armés, allèrent 
reconnaître l'état de la neige; ils retrouvèrent des traces identiques à celles de 
la veille, mais plus rapprochées. Evidemment, les ennemis prenaient leurs dis- 
positions pour le siège du Fort-Providence. 

« Ils ont ouvert leur seconde parallèle, dit le docteur. 

— Ils ont même fait une pointe en avant, répondit Altamont; voyez ces pas 
qui s'avancent vers le plateau ; ils appartiennent à un puissant animal. 

— Oui, ces ours nous gagnent peu à peu, dit Johnson; ils est évident qu'ils 
ont l'intention de nous attaquer. 

— Cela n'est pas douteux, répondit le docteur; évitons de nous montrer. 
Nous ne sommes pas de force à combattre avec succès. 

— Mais où peuvent être ces damnés ours? s'écria Bell. 

— Derrière quelques glaçons de l'est, d'où ils nous guettent ; n'allons pas nous 
aventurer imprudenmient. 

— Et la chasse? fit Altamont. 

— Remettons-la à quelques jours, répondit le docteur; etfaçons de nouveau 
les traces les plus rapprochées, et nous verrons demain matin si elles se sont 
renouvelées. De cette façon, nous serons au courant des manœuvres de nos 
ennemis. » 

41 



322 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Le conseil du docteur fut suivi, et l'on revint se caserner dans le fort; la pré- 
sence de ces terribles bêtes empêchait toute excursion. On surveilla attenti- 
vement les environs de la baie Victoria. Le phare fut abattu; il n'avait aucune 
utilité actuelle et pouvait attirer l'attention des animaux; le fanal et les tils 
électriques furent serrés dans la maison ; puis, à tour de rôle, chacun se mit en 
observation sur le plateau supérieur. 

C'étaient de nouveaux ennuis de solitude à subir; mais le moyen d'agir autre- 
ment? On ne pouvait pas se compromettre dans une lutte si inégale, et la vie 
de chacun était trop précieuse pour la risquer imprudemment. Les ours, ne 
voyant plus rien, seraient peut-être dépistés, et, s'ils se présentaient isolément 
pendant les excursions, on pourrait les attaquer avec chance de succès. 

Cependant cette inaction était relevée par un intérêt nouveau : il y avait à 
surveiller, et chacun ne regrettait pas d'être un peu sur le qui-vive. 

La journée du 28 avril se passa sans que les ennemis eussent donné signe 
d'existence. Le lendemain, on alla reconnaître les traces avec un vif sentiment 
de curiosité, qui fut suivi d'exclamations d'étonnement. 

Il n'y avait plus un seul vestige^ et la neige déroulait au loin son tapis intact. 

« Bon ! s'écria Altamonl, les ours sont dépistés ! ils n'ont pas eu de persévé- 
rance ! ils se sont fatigués d'attendre ! ils sont partis ! Bon voyage ! et mainte- 
nant, en chasse ! 

— Eh! eh! répliqua le docteur, qui sait? Pour plus de sûreté, mes amis, je 
vous demande encore un jour de surveillance. Il est certain que l'ennemi n'est 
pas revenu cette nuit, du moins de ce côté... 

— Faisons le tour du plateau, dit Altamont, et nous saurons à quoi nous en tenir. 

— Volontiers, » dit le docteur. 

Mais on eut beau relever avec soin tout l'espace dans un rayon de deux milles, 
il fut impossible de retrouver la moindre trace. 

" E!i bien, chassons-nous ? demanda l'impatient Américain. 

— Attendons à demain, répondit le docteur. 

— A demain donc, » répondit Altamont, qui avait de la peine à se résigner. 
On rentra dans le fort. Cependant, comme la veille, chacun dut, pendant 

une heure, aller reprendre son poste d'observation. 

Quand le tour d'Altamont arriva, il alla relever Bell au sommet du cône. 

Dès qu'il fut parti, flatteras appela ses compagnons autour de lui. Le docteur 
quitta son cahier de notes, et Johnson ses fourneaux. 

On pouvait croire qu'Hatteras allait causer des dangers de la situation ; il n'y 
pensait même pas. 



LE DESERT DE GLACE 



353 



« Mes amis, dit- il, profitons de l'absence de cet Américain pour parler de nos 
affaires ; il y a des choses qui ne peuvent le regarder et dont je ne veux pas 
qu'il se mêle. » 

Les interlocuteurs du capitaine se regardèrent, ne sachant pas où il voulait 
en venir. 

« Je désire, dit-il, m'entendre avec vous sur nos projets futurs. 

— Bien, bien, répondit le docteur; causons, puisque nous sommes seuls. 

— Dans un mois, reprit Hatteras, dans six semaines au plus tard, le moment 




des grandes excursions va revenir. Avez-vous pensé à ce qu'il conviendrait 
d'entreprendre pendant l'été? 

— Et vous, capitaine? demanda Johnson. 

— Moi, je puis dire que pas une heure de ma vie ne s'écoule, qui ne me 
trouve en présence de mon idée. J'estime que pas un de vous n"a l'intention de 
revenir sur ses pas ?. .. » 

Cette insinuation fut laissée sans réponse immédiate. 

« Pour mon compte, reprit Hatteras, dussé-je aller seul, j'irai jusqu'au pôle 
nord; nous en sommes à trois cent soixante milles au plus. Jamais hommes ne 
s'approchèrent autant de ce but désiré, et je ne perdrai pas une pareille occasion 
sans avoir tout tenté, même l'impossible. Quels sont vos projets à cet égard? 



324 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Les vôtres, répondit vivement le docteur. 

— Et les vôtres, Johnson? 

— Ceux du docteur, répondit le maître d'équipage. 

— A vous de parler, Bell, dit flatteras. 

— Capitaine, répondit le charpentier, nous n'avons pas de famille qui nous 
attende en Angleterre, c'est vrai, mais enfin le pays, c'est le pays! ne pensez- 
vous donc pas au retour ? 

— Le retour, reprit le capitaine, se fera aussi bien après la découverte du 
pôle. Mieux même Les difficultés ne seront pas accrues, car, en remontant, 
nous nous éloignons des points les plus froids du globe. Nous avons pour long- 
temps encore du combustible et des provisions. Rien ne peut donc nous arrêter, 
et nous serions coupables de ne pas être allés jusqu'au bout. 

— Eh bien, répondit Bell, nous sommes tous de votre opinion, capitaine. 

— Bien, répondit flatteras. Je n'ai jamais douté de vous. Nous réussirons, 
mes amis, et l'Angleterre aura toute la gloire de notre succès. 

— Mais il y a un Américain parmi nous, » dit Johnson, 
flatteras ne put retenir un geste de colère à cette observation. 
<( Je le sais, dit-il d'une voix grave. 

— Nous ne pouvons l'abandonner ici, reprit le docteur. 

— Non ! nous ne le pouvons pas! répondit machinalement flatteras. 

— Et il viendra certainement I 

^- Oui ! il viendra ! mais qui commandera ? 

— Vous, capitaine. 

— Et si vDus m'obéissez, vous autres, ce Yankee refusera-t-il d'obéir? 

— Je ne le pense pas, répondit Johnson; mais enfin s'il ne voulait pas se 
soumettre à vos ordres ?. . . 

— Ce serait alors une affaire entre lui et moi. » 

Les trois Anglais se turent en regardant flatteras. Le docteur reprit la parole. 
( Comment voyagerons-nous? dit-il. * 

— En suivant la côte autant que possible, répondit flatteras. 

— Mais si nous trouvons la mer libre, comme cela est probable? 

— Eh bien, nous la franchirons 

— De quelle manière ? nous n'avons pas d'embarcation. » 
flatteras ne répondit pas; il était visiblement embarrassé. 

« On pourrait peut-être, dit Bell, construire une chaloupe avec les débris du 
Porpoise. 

— Jamais ! s'écria violemment flatteras. * 



LE DÉSERT DE GLACE ^5." 



— Jamais ! » fit Johnson. 

Le docteur secouait la tête; il comprenait la répugnance du capitaine. 
« Jamais, reprit ce dernier. Une chaloupe faite avec le bois d'une navire amé- 
ricain serait américaine. 

— Mais, capitaine. .. » reprit Johnson. 

Le docteur fit signe au vieux maître de ne pas insister en ce moment. Il 
fallait réserver cette question pour un moment plus opportun; le docteur, tout 
en comprenant les répugnances d'Hatteras, ne les partageait pas, et il se promit 
bien de faire revenir son ami sur une décision aussi absolue. 

Il parla donc d'autre chose, de la possibilité de remonter la côte directement 
jusqu'au nord, et de ce point inconnu du globe qu'on appelle le pôle boréal. 

Bref, il détourna les côtés dangereux de la conversation, jusqu'au moment 
où elle se termina brusquement, c'est-à-dire à l'entrée d'Altamont. 

Celui-ci n'avait rien à signaler. 

La journée finit ainsi, et la nuit se passa tranquillement. Les ours avaient 
évidemment disparu. 



CHAPITRE XII, -- LA PRISON DE GLACE. 



Le lendemam, il fut question d'organiser une chasse, h laciuelle devaient 
prendre part Hatteras, Altamont et le charpentier; les traces inquiétantes un 
s'étaient pas renouvelées, et les ours avaient décidément renoncé à leur projet 
d'attaque, soit par frayeur de ces ennemis incoimus, soit que rien de nouveau 
ne leur eût révélé la présence d'êtres animés sous ce massif de neige. 

Pendant l'absence des trois chasseurs, le docteur devait pousser jusqu'à file 
Johnson, pour reconnaître l'état des glaces et faire quelques relevés hydrogra- 
phiques. Le froid se montrait très-vif, mais les hiverneuis le supportaient bien; 
leur épidémie était fait à ces températures exagérées. 

Le maître d'équipage devait rester à Doctor's-House, en un mot garder la 
maison. 

Les trois chasseurs firent leurs préparatifs de départ; ils s'armèrent chacun 
d'un fusil à deux coups, à canon rayé et à balles coniques; ils prirent une petite 
provision de pemmican, pour le cas où la nuit les surprendrait avant la fin de 
leur excursion ; ils portaient en outre l'inséparable couteau à neige, le plus 



326 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

indispensable outil de ces régions, et une hachette s'enfonçait dans la ceinture 
de leur jaquette en peau de daim. 

Ainsi équipés, vêtus, armé^, ils pouvaient aller loin, et, adroits et audacieux 
ils devaient compter sur le bon résultat de leur chasse. 

Ils furent prêts à huit heures du matin, et partirent. Duk les précédait en 
gambadant; ils remontèrent la colline de l'est, tournèrent le cône du phare et 
s'enfoncèrent dans les plaines du sud bornées par le Bell-Mount. 

De son côté, le docteur, après être convenu avec Johnson d'un signal d'alarme 
en cas de danger, descendit vers le rivage, de manière à gagner les glaces mul- 
tiformes qui hérissaient la baie Victoria. 

Le maître d'équipage demeura seul au Fort-Providence, mais non oisif. Il 
commença par donner la liberté aux chiens groënlandais qui s'agitaient dans le 




y I o 



Dog-Palace; ceux-ci, enchantés, allèrent se rouler sur la neige. Johnson ensuite 
s'occupa des détails compliqués du ménage. Il avait à renouveler le combustible 
et les provisions, à mettre les magasins en ordre, à raccommoder maint usten- 
sile brisé, à repriser les couvertures en mauvais état, à refaire des chaussures 
pour les longues excursions de l'été. L'ouvrage ne manquait pas, et le maître 
d'équipage travaillait avec cette habileté du marin auquel rien n'est étranger 
des métiers de toutes sortes. 

En s'occupant, il réfléchissait à la conversation de la veille; il pensait au 
capitaine et surtout à son entêtement, très-héroïque et très-honorable après 
tout, de ne pas vouloir qu'un Américain, même une chaloupe américaine attei- 
gnît avant lui ou avec lui le pôle du monde. 

« Il me semble difficile pourtant, se disait-il, de passer l'océan sans bateau, 
et, si nous avons la pleine mer devant nous, il faudra bien se rendre à la néces- 
sité de naviguer. On ne peut pas faire trois cents milles à la nage, fùt-on le 
meilleur Anglais de la terre. Le patriotisme a des limites. Entni, on verra. 



LE DESERT DE GLACE 3-27 



Nous avons encore du temps devant nous; M, Clawbonny n'a pas dit son 
dernier mot dans la question; il est adroit; et -c'est un homme à faire revenir 
le capitaine sur son idée. Je gage même qu'en allant du côté de l'île, il jettera un 
coup d'œil sur les débris du Porpoise et saura au juste ce qu'ion en peut faire. » 

Johnson en était là de ses réflexions, et les chasseurs avaient quitté le fort 
depuis une heure, quand une détonation forte et claire retentit à deux ou trois 
milles sous le vent. 

« Bon! se dit le vieux marin, ils ont trouvé quelque chose, et sans aller trop 
loin, puisqu'on les entend distinctement. Après cela, l'atmosphère est si pure! » 

Une seconde détonation, puis une troisième se répétèrent coup sur coup. 

i( Allons, reprit Johnson, ils sont arrivés au bon endroit. » 

Trois autres coups de feu plus rapprochés éclatèrent encore. 

« Six coups ! fit Johnson ; leurs armes sont déchargées maintenant. L'affaire a 
été chaude! Est-ce que par hasard?... » 

A l'idée qui lui vint, Johnson pâlit ; il quitta rapidement la maison de neige 
et gravit en quelques instants le coteau jusqu'au sommet du cône. 

Ce qu'il ville fit frémir. 

« Les ours! » s'écria-t-il. 

Les trois chasseurs, suivis de Duk, revenaient à toutes jambes, poursuivis par 
cinq animaux gigantesques; leurs six balles n'avaient pu les abattre; les ours 
gagnaient sur eux; Hatleras, resté en arrière, ne parvenait à maintenir sa 
distance entre les animaux et lui qu'en lançant peu à peu son bonnet, sa hachette, 
son fusil même. Les ours s'arrêtaient, suivant leur habitude, pour flairer l'objet 
jeté h leur curiosité, et perdaient un peu de ce terrain sur lequel ils eussent dé- 
passé le cheval le plus rapide. 

Ce fut ainsi qu'Hatteras, Altamont, Bell, époumonés par leur course, arri- 
vèrent près de Johnson, et, du haut du talus, ils se laissèrent glisser avec lui 
jusqu'à la maison de neige. 

Les cinq ours les touchaient presque, et de son couteau le capitaine avait dû 
parer un coup de patte qui lui fut violemment porté. 

En un clin d'œil, Hatteras et ses compagnons furent renfermés dans la maison. 
Les animaux s'étaient arrêtés sur le plateau supérieur formé par la troncature 
du cône. 

« Enfin, s'écria Hatteras, nous pourrons nous défendre plus avantageusement, 
cinq contre cinq ! 

— Quatre contre cinq! s'écria Johnson d'une voix terrifiée. 

— Comment? fit Hatteras. 



3-28 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



-- Le docteur! répondit Johnson, en montrant le salon vide. 

— Eh bien! 

— Il est du côté de l'île! 

— Le malheureux! s'écria Bell. 

— Nous ne pouvons l'abandonner ainsi, dit Altamont. 




_ Courons ! » fit H altéras. 

Il ouvrit rapidement la porte, mais il eut à peine le temps de la refermer ; 
ours avait failli lui briser le crcàne d'un coup de grifïe. 
«lis sont là! s'écria-t-il. 

— Tous ? demanda Bell. 

— Tous ! » répondit Hatteras. 



un 



LE DÉSERT DE GLACE 



320 



-Aiiamont se précipita vers les fenêtres, dont il combla les baies avec des 
morceaux de glace enlevés aux murailles de la maison. Ses compagnons 
rimitèrent sans parler; le silence ne fut interrompu que par les jappements 
sourds de Duk. 

Mais, il faut le dire, ces hommes n'avaient qu'une seule pensée; ils oubliaient 
leur propre danger et ne songeaient qu'au docteur. A lui, non à eux. Pauvre 
Clawbonny! si bon, si dévoué, l'âme de cette petite colonie! pour la première 
fois, il n'était pas là; des périls extrêmes, une mort épouvantable peut-être 
l'attendaient, car, son excursion terminée, il reviendrait tranquillement au 
Fort-Providence et se trouverait en présence de ces féroces animaux. 

Et nul moyen pour le prévenir ! 

« Cependant, dit Johnson, ou je me trompe fort, ou il doit être sur ses gardes; 
vos coups de feu répétés ont dû l'avertir, et il ne peut manquer de croire à quel- 
que événement extraordinaire. 

— Mais s'il était loin alors, répondit Altamont, et s'il n'a pas compris? Enfin, 




sur dix chances, il y en a huit pour qu'il revienne sans se douter du danger' 
Les ours sont abrités par l'escarpe du fort, et il ne peut les apercevoir! 

— 11 faut donc se débarrasser de ces dangereuses bêtes avant son retour, 
répondit Hatteras. 

— Mais comment? » fit Bell, 

La réponse à cette question ^tait difficile. Tenter une sortie paraissait imprati- 
cable. On avait eu soin de barricader le couloir, mais les ours pouvaient avoir 
facilement raison de ces obstacles, si l'idée leur en prenait ; ils savaient à quoi 
s'en tenir sur le nombre et la force de leurs adversaires, et il leur serait aisé 
d'arriver jusqu'à eux. 

Les prisonniers s'étaient postés dans chacune des chambres de Doctor's- 
House afin de surveiller toute tentative d'invasion; en prêtant l'oreille, ils en- 

42 



330 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



tendaient les ours aller, venir, grogner sourdement, et gratter de leurs énormes 
pattes les murailles de neige. 

Cependant il fallait agir; le temps pressait. Altamont résolut de pratiquer 
une meutrière, afin délirer sur les assaillants ; en quelques minutes, il eut creusé 
une sorte de trou dans le mur de glace; il y introduisit son fusil ; mais, à peine 
l'arme passa-t-elle au dehors, qu'elle lui fut arrachée des mains avec une puis- 
sance irrésistible, sans qu'il pût faire feu. 

« Diable ! s'écria-t-il, nous ne sommes pas de force. » 

Et il se hâta de reboucher la meutrière. 

Cette situation durait déjà depuis une heure, et rien n'en faisait prévoir le 




terme. Les chances d'une sortie furent encore discutées; elles étaient faibles, 
puisque les ours ne pouvaient être combattus séparément. Néanmoins, Hatteras 
et ses compagnons, pressés d'en finir, et, il faut le dire, très-confus d'être ainsi 
tenus en prison par des bêtes, allaient tenter une attaque directe, quand le capi- 
taine imagina un nouveau moyen de défense. 

Il prit le poker' qui servait à Johnson à dégager ses fourneaux et le plongea 
dans le brasier du poêle ; puis il pratiqua une «ouverture dans la muraille de 
neige, mais sans la prolonger jusqu'au dehors, et de manière à conserver exté- 
rieurement une légère couche de glace. 

Ses compagnons le regardaient faire. Quand le poker fut rouge à blanc, Hat- 
teras prit la parole et dit ; 



Longue tigu de fer (jo^liDL■e à attiser le feu des fuiirncaux. 



LE DESERT DE GLACE 



331 



<-( Cette barre incandescente va me servir à repousser les ours, qui ne pour- 
ront la saisir, et à travers la meutrière il sera facile de faire un feu nourri contre 
eux, sans qu'ils puissent nous arracher nos armes. 

— Bien imaginé! » s'écria Bell, en se postant près d'Altaniont. 

Alors Hatteras, retirant le poker du brasier, l'enfonça rapidement dans la 
muraille. La neige, se vaporisant à son contact, siffla avec un bruit assourdis- 
sant. Deux ours accoururent, saisirent la barre rougie et poussèrent un hurle- 
ment terrible, au moment où quatre détonations retentissaient coup sur coup. 

'i Touchés! s'écria l'Américain. 

^ Touchés! riposta Bell. 




— Recommençons,» dit Hatteras, en rebouchant momentanément l'ouverture. 
Le poker fut plongé dans le fourneau ; au bout de quelques minutes, il était rouge. 
Altamont et Bell revinrent prendre leur place, après avoir rechargé les armes; 

Hatteras rétablit la meutrière et y introduisit de nouveau le poker incan- 
descent. 

Mais cette fois une surface impénétrable l'arrêta. 

« Malédiction! s'écria l'Américain. 

— Qu'y a-t-il? demanda Johnson. 

— Ce qu'il y a! il y a que ces maudits animaux entassent blocs sur blocs, 
qu'ils nous murent dans notre maison, qu'ils nous enterrent vivants 1 

— C'est impossible ! 

— Voyez, le poker ne peut traverser! cela finit par être ridicule, à la tinl o 
Plus que ridicule, cela devenait inquiétant. La situation empirait. Les ours 



332 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



en bêtes très-intelligentes, employaient ce moyen pour étoufîer leur proie. Ils 
entassaient les glaçons de manière à rendre toute fuite impossible. 

« C'est dur! dit le vieux Johnson d'un air très-mortifié. Que des hommes vous 
traitent ainsi, passe encore, mais des ours! » 

Après cette réflexion, deux heures s'écoulèrent sans amener de changement 





dans la situation des prisonniers ; le projet de sortie était devenu impraticable ; 
les murailles épaissies arrêtaient tout bruit extérieur. Altamont se promenait avec 
l'agitation d'un homme audacieuse qui s'exaspère de trouver un danger supérieur 
à son courage. Hatteras songeait avec effroi au docteur, et au péril très-sérieux 
qui le menaçait à son retour. 

« Ah! s'écria Johnson, si M. Clawbonny était icil 

— Eh bienl que ferait-il? répondit Altamont. 



i 



LE DESERT DE GLACE 333 



— Oh! il saurait bien nous tirer d'affaire! 

— Et comment? demanda l'Américain avec humeur. 

— Si je le savaiSj répondit Johnson, je n'aurais pas besoin de lui. Cependant, 
je devine bien quel conseil il nous donnerait en ce moment ! 

— Lequel? 

— Celui de prendre quelque nourriture ! cela ne peut pas nous faire de mal . 
Au contraire. Qu'en pensez-vous, monsieur Altamont? 

— Mangeons si cela vous fait plaisir, répondit ce dernier, quoique la situation 
soit bien sotte, pour ne pas dire humiliante. 

— Je gage, dit Johnson, qu'après dîner, nous trouverons un moyen quel- 
conque de sortir de là. » 

On ne répondit pas aumaitre d'équipage, mais on se mit à table. 




Johnson, élevé à l'école du docteur, essaya d'être philosophe dans le danger, 
mais il n'y réussit guère; ses plaisanteries lui restaient dans la gorge. D'ailleurs, 
les prisonniers commençaient à se sentir mal à leur aise ; l'air s'épaississait dans 
cette demeure hermétiquement fermée; l'atmosphère ne pouvait se refaire à 
travers le tuyau des fourneaux qui tiraient mal, et il était facile de prévoir que, 
dans un temps fort Umité, le feu viendrait à s'éteindre ; Toxygène, absorbé par 
les poumons et le foyer, ferait bientôt place à l'acide carbonique, dont on connaît 
l'influence mortelle. 

Hatteras s'aperçut le premier de ce nouveau danger; il ne voulut point le 
cacher à ses compagnons. 

c( Alors, il faut sortir à tout prix! répondit. Altamont. 

— Oui! reprit Hatteras; mais attendons la nuit; nous ferons un trou à la 



334. AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

voûte, cela renouvellera notre provision d'air; puis, l'un de nous prendra place 
à ce poste, et de là il fera feu sur les ours. 

— C'est le seul parti à prendre, » répliqua l'Américain. 




Ceci convenu, on attendit le moment de tenter l'aventure, et, pendant les 
heures qui suivirent, Altamont n'épargna pas ses imprécations contre un état 
de choses dans lequel, disait-il, « des ours et des hommes étant donnés, ces 
derniers ne jouaient pas le plus beau rôle. » 



CHAPITRE XIII. LA MINE. 

La nuit arriva, et la lampe du salon commençait déjà à pâlir dans cette atmo- 
sphère pauvre d'oxygène. 

A huit heures, on fit les derniers préparatifs. Les fusils furent chargés avec 
soin, et l'on pratiqua une ouverture dans la voûte de la snow-house. 

Le travail durait déjà depuis quelques minutes, et Bell s'en tirait adroitement, 
quand Johnson, quittant la chambre à coucher, dans laquelle il se tenait en ob- 
servation, revint rapidement vers ses compagnons. 

Il semblait inquiet. 

« Qu'avez-vous?lui demanda le capitaine. 

— Ce que j'ai? rien! répondit le vieux marin en hésitant, et pourtant. 

— Mais qu'y a-t-il? dit Altamont. 

— Silence ! n'entendez-vous pas un bruit singulier? 

— De quel côté? 

— Là! il se passe quelque chose dans la muraille de la chambre! :> 



I 



LE DÉSERT DE GLACE 333 



liell suspendit son travail; chacun écoula. 

Un bruit éloigné se laissait percevoir, qui semblait produit dans le mur latéral ; 
on faisait évidemment une trouée dans la glace. 
« On gratte! fit Johnson. 
— ■ Ce n'est pas douteux, répondit Altamont. 

— Les ours? dit Bell. 

— Oui! les ours, dit Altamont. 

— Ils ont changé de tactique, reprit le vieux marin ; ils ont renoncé à noua 
étouffer ! 

— Ou ils nous croient étouffés! reprit l'Américain, que la colère gagnait très- 
sérieusement. 

— Nous allons être attaqués, fit Bell. 

— Eh bien! répondit Hatteras, nous lutterons corps à corps. 

— Mille diables! s'écria Altamont, j'aime mieux cela! j'en ai assez pour mon 
compte, de ces ennemis invisibles ! on se verra et on se battra! 

— Oui, répondit Johnson, mais pas à coups de fusil; c'est impossible dans 
un espace aussi étroit. 

— Soit ! à la hache ! au couteau ! » 

Le bruit augmentait; on entendait distinctement l'éraillure des griffes; les 
ours avaient attaqué la muraille à l'angle même où elle rejoignait le talus de 
neige adossé au rocher. 

« L'animal qui creuse, dit Johnson, n'est pas maintenant à six pieds de nous. 

— Vous avez raison, Johnson, répondit l'Américain; mais nous avons le temps 
de nous préparer à le recevoir ! » 

L'Américain prit sa hache d'une main, son couteau de l'autre; arc-bouté sur 
son pied droit, le corps rejeté en arrière, il se tint en posture d'attaque. Hatte- 
ras et Bell l'iinitèrent, Johnson prépara son fusil pour le cas oîi l'usage d'une 
arme à feu serait nécessaire. 

Le bruit devenait de plus en plus fort ; la glace arrachée craquait sous la vio- 
lente incision de griffes d'acier. 

Enfin une croûte mince sépara seulement l'assaillant de ses adversaires; sou ■ 
dain, cette croûte se fendit comme le cerceau tendu de papier sous l'effort 
du clown, et un corps noir, énorme, apparut dans la demi-obscurité de i;i 
chambre. 

Altamont ramena rapidement sa main armée pour frapper. 

(( Arrêtez! par le ciel! dit une voix bien connue. 

— Le docteur! le docteur! » s'écria Johnson. 



336 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



C'était le docteur, en effet, qui, emporté par sa masse, vint rouler au milieu 
(le la chambre. 

« Bonjour, mes braves amis, » dit-il en se relevant lestement. 

Ses compagnons demem-èrent stupéfaits ; mais à la stupéfaction succéda la 
juie; chacun voulut serrer le digne honmie dans ses bras; Hatteras, très-ému, 




I 



h' retint longtemps sur sa poitrine. Le docteur lui répondit par une chaleu- 
reuse poignée de main. 

« Comment, vous^monsieur Clawbonny! dit le maître d'équipage. 

— Moi, mon vieux Johnson, et j'étais plus inquiet de votre sort que vous 
n'avez pu l'être du mien. 

— Mais comment avez-vous su que nous étions assaillis par une bande d'ours? 



LE DESERT DE GLACE 3:^7 



demanda Altamont ; notre plus vive crainte était de vous voir revenir tranquille- 
ment au Fort-Providence, sans vous douter du danger. 

— Oh! j'avais tout vu, répondit le docteur; vos coups de fusil m'ont donné 
l'éveil; je me trouvais en ce moment près des débris du Porpoise; j'ai gravi un 
hummock; j'ai aperçu les cinq ours qui vous poursuivaient de près; ah! quelle 
peur j'ai ressentie pour vous ! Mais enfin votre dégringolade du haut de la colline 
et l'hésitation des animaux m'ont rassuré momentanément; j'ai compris que 
vous aviez eu le temps de vous barricader dans la maison. Alors, peu à peu, je 
me suis approché, tantôt rampant, tantôt me'ghssant entre les glaçons; je suis 
arrivé près du fort, et j'ai vu ces énormes bêtes au travail, comme de gros cas- 
tors; ils battaient la neige, ils amoncelaient les blocs, en un mot ils vous mu- 
raient tout vivants. Il est heureux que l'idée ne leur soit pas venue de précipiter 
des blocs de glace du sommet du cône, car vous auriez été écrasés sans merci. 

— Mais, dit Bell, vous n'étiez pas en sûreté, monsieur Clawbonny; ne pou- 
vaient-ils abandonner la place et revenir vers vous? 

— Ils n'y pensaient guère; les chiens groënlandais, lâchés par Johnson, sont 
venus plusieurs fois rôder à petite distance, et ils n'ont pas songé à leur donner 
la chasse ; non, ils se croyaient sûrs d'un gibier plus savoureux. 

— Grand merci du compliment, dit Altamont en riant. 

— Oh ! il n'y a pas de quoi être fier. Quand j'ai compris la tactique des ours, 
j'ai résolu de vous rejoindre. Il fallait attendre la nuit, par prudence; aussi, dès 
les premières ombres du crépuscule, je me suis glissé sans bruit vers le talus, 
du côté de la poudrière. J'avais mon idée en choisissant ce point; je voulais per- 
cer une galerie. Je me suis donc mis au travail ; j'ai attaqué la glace avec mon 
couteau à neige, un fameux outil, ma foi! Pendant trois heures j'ai pioché, j'ai 
creusé, j'ai travaillé, et me voilà affamé, éreinté, mais arrivé... 

— Pour partager notre sort? dit Altamont. 

— Pour nous sauver tous; mais donnez-moi un morceau de biscuit et de 
viande ; je tombe d'inanition. » 

Bientôt le docteur mordait de ses dents blanches un respectable morceau de 
bœuf salé. Tout en mangeant, il se montra disposé à répondre aux questions 
dont on le pressait. 

« Nous sauver! avait repris Bell. 

— Sans doute, répondit le docteur, en faisant place à sa réponse par un vi- 
goureux etfort des muscles staphylins. 

— Au fait, dit Bell, puisque M. Clawbonny est venu, nous pouvons nous en 

aller par le même chemin. 

43 



n3«^ 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Oui-dà, répondit le docteur, et laisser le champ libre à cette engeance 
malf lisante, qui finira par découvrir nos magasins et les piller! 

— Il faut demeurer ici^ dit Hatteras. 

— Sans doute, répondit le docteur, et nous débarrasser néanmoins de ces 
animaux. 

— Il y a donc un moyen? demanda Bell. 

— Un moyen sûr, répondit le docteur. 

— Je le disais bien, s'écria Johnson en se frottant les mains ; avec M. Claw- 
bonny, jamais rien n'est désespéré; il a toujours quelque invention dans son 
sac de savant. 

— Oh! oli! mon pauvre sac est bien maigre, mais en fouillant bien... 




— Docteur, dit Altamont, les ours ne peuvent-ils pénétrer par cette galerie 
lue vous avez creusée? 

— Non, j'ai eu soin de reboucher solidement l'ouverture; et maintenant nous 
pouvons aller d'ici à la poudrière sans qu'ils s'en doutent. 

— Bon! nous direz-vous maintenant quel moyen vous comptez employer pour 
nous débarrasser de ces ridicules visiteurs? 

— Un moyen bien simple, et pour lequel une partie du travail est déjà fait. 

— Comment cela? 

— Vous le verrez. Mais j'oublie que je ne suis pas venu seul ici. 

— Que voulez-vous dire? demanda Johnson. 

— J'ai là un compagnon à vous présenter. » 

Et, en parlant de la sorte, le docteur tira de la galerie le coips d'un renard 
fraîchement tué. 

« Un renard! s'écria Bell. 



LE DÉSERT DE GLACE 



339 



— Ma chasse de ce matin, répondit modestement le docteur, et vous verrez 
que jamais renard n'aura été tué plus à propos. 

— Mais enfin, quel est votre dessein? demanda Altamont. 

— J'ai la prétention, répondit le docteur, de faire sauter les ours tous ensem- 
ble avec cent livres de poudre. » 

On regarda le docteur avec surprise. 
Mais la poudre? lui demanda-t-on. 

— Elle est au magasin. 

— Et le magasin? 

— Ce boyau y conduit. Ce n'est pas sans motif que j'ai creusé une galerie d( 






^ Jiîi^"i*r 




dix toises de longueur; j'aurais pu attaquer le parapet plus près de la maison, 
mais j'avais mon idée. 

— Enfin, cette mine, où prétendez-vous l'établir? demanda l'Américain. 

— A la face même de notre talus, c'est-à-dire au point le plus éloigné de la 
maison, de la poudrière et des magasins. 

— Mais comment y attirer les ours tous à la fois? 

— Je m'en charge, répondit le docteur; assez parlé, agissons. Nous avons 
cent pieds de galerie à creuser pendant la nuit; c'est un travail fatigant; mais 
à cinq, nous nous en tirerons en nous relayant. Bell va commencer, et pen- 
dant ce temps nous prendrons quelque repos. 

— Parbleu! s'écria Johnson, plus j'y pense, plus je trouve le moyen de 
M. Clawbonny excellent. 

— Il est sûr, répondit le docteur. 



nio AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Oh! du moment que vous le dites, ce sont des ours morts, et je me sens 
déjà leur fourrure sur les épaules. 

— A l'ouvrage donc 1 » 

Le docteur s'enfonça dans la galerie sombre, et Bell le suivit; où passait le 
docteur, ses compagnons étaient assurés de se trouver à l'aise. Les deux mineurs 
arrivèrent à la poudrière et débouchèrent au milieu des barils rangés en bon ordre. 
Le docteur donna à Bell les indications nécessaires ; le charpentier attaqua le mur 
opposé, sur lequel s'épaulait le talus, et son compagnon revint dans la maison. 

Bell travailla pendant une heure et creusa un boyau long de dix pieds à peu 
près, "dans lequel on pouvait s'avancer en rampant. Au bout de ce temps, Alta- 
mont vint le remplacer, et dans le même temps il fit à peu près le même travail; 
la neige, retirée de la galerie, était transportée dans la cuisine, où le docteur la 
faisait fondre au feu, afin qu'elle tînt moins de place. 

A l'Américain succéda le capitaine, puis Johnson. En dix heures, c'est-à-dire 
vers les huit heures du matin, la galerie était entièrement ouverte. 

Aux premières lueurs de l'aurore, le docteur vint considérer les ours par une 
meurtrière qu'il pratiqua dans le mur du magasin à poudre. 

Ces patients animaux n'avaient pas quitté la place. Ils étaient là, allant, venant, 
grognant, mais, en somme, faisant leur faction avec une persévérance exem- 
plaire; ils rôdaient autour de la maison, qui disparaissait sous les blocs amon- 
celés. Mais un moment vint pourtant où ils semblèrent avoir épuisé leur patience, 
car le docteur les vit tout à coup repousser les glaçons qu'ils avaient entassés. 

« Bon! dit-il au capitaine, qui se trouvait près de lui, 

— • Que font-ils? demanda celui-ci. 

— Ils m'ont tout Tair de vouloir démolir leur ouvrage et d'arriver jusqu'à nous ! 
31ais un instant 1 ils seront démolis auparavant. En tout cas, pas de temps à perdre. » 

Le docteur se glissa jusqu'au point où la mine devait être pratiquée; là, il fit 
élargir la chambre de toute la largeur et de toute la hauteur du talus; il ne resta 
bientôt plus à la partie supérieure qu'une écorce de glace épaisse d'un pied au 
plus; il fallut même la soutenir pour qu'elle ne s'effondrât pas. 

Un pieu solidement appuyé sur le sol de granit fit l'office de poteau ; le cada- 
vre du renard fut attaché à son sommet, et une longue corde, nouée à sa partie 
inférieure, se déroula à travers la galerie jusqu'à la poudrière. 

Les compagnons du docteur suivaient ses instructions sans trop les comprendre. 

« Voici l'appât, » dit-il, en leur montrant le renard. 

Au pied du poteau, il fit rouler un tonnelet pouvant contenir cent livres de 
poudre. 



LE DESERT DE GLACE 



3îl 



i< Et voici la mine, ajouta-t-i'. 

— • Mais, demanda Halteras, ne nous ferons-nous pas sauter en même temps 
que les ours? 

— Non! nous sommes suftisamment éloignés du théâtre de l'explosion ; d'ail- 
leurs, noire maison est solide; si elle se disjoint un peu, nous en serons quittes 
pour la refaire. 

— Bien, répondit Altamont; mais maintenant comment prétendez-vous opérer? 

— Voici, en halant cette corde, nous abattrons le pieu qui soutient la croûte 
de la glace au-dessus de lamine; le cadavre du renard apparaîtra subitement 




hors du talus, et vous admettrez sans peine que des animaux affamés par un 
long jeûne n'hésiteront pas à se précipiter sur cette proie inattendue. 

— D'accord. 

— Eh bien, à ce moment, je mets le feu à la mine, et je fais sauter d'un seul 
coup les convives et le repas. 

— Bien! bien! » s'écria Johnson, qui suivait l'entretien avec un vif intérêt, 
ilatteras, ayant confiance absolue dans son ami, ne demandait aucune ex[)li- 

cation. Il attendait. Mais Altamont voulait savoir jusqu'au bout. 

a Docteur, dit-il, comment calculerez-vous la durée de votre mèche avec une 
précision telle que l'explosion se fasse au moment opportun? 

— C'est bien simple, répondit le docteur, je ne calculerai rien. 

— Vous avez donc une mèche de cent pieds de longueur? 
~ Non. 

— Vous ferez donc simplement une traînée de poudre? 



3i2 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— Peint! cela pourrait rater. 

— Il faudra donc que quelqu'un se dévoue et aille mettre le feu à la mine ? 

— S'il faut un homme de bonne volonté, dit Johnson avec empressement, je 
m'offre volontiers. 

— Inutile, mon 'digne ami, répondit le docteur, en tendant la main au vieux 
maître d'équipage, nos cinq existences sont précieuses, et elles seront épargnées, 
Dieu merci. 

— Alors, fit l'Américain, je renonce à deviner. 

— Voyons, répondit le docteur en souriant, si l'on ne se tirait pas d'affaire 
dans cette circonstance, à quoi servirait d'avoir appris la physique? 




— Ah! fit Johnson rayonnant, la physique ! 

— Oui! n'avons-nous pas ici une pile électrique et des fils d'une longueur suf- 
fisante, ceux-là mêmes qui servaient à notre phare? 

— Eh bien? 

— Eh bien, nous mettrons le feu à la mine quand cela nous plaira, instanta- 
nément et sans danger. 

— Hurrah ! s'écria Johnson. 

— Hurrah ! » répétèrent ses compagnons, sans se soucier (Kétre ou non enten- 
dus de leurs ennemis. 

Aussitôt, les fils électriques furent déroulés dans la galerie depuis la maison 
jusqu'à la chambre de la mine. Une de leurs extrémités demeura enroulée à la 
pile, et l'autre plongea au centre du tonnelet, les deux bouts restant placés à une 
petite distaace l'un de l'autre. 



LE DÉSERT DE GLACE 



3-i;3 



A neuf heures du malin, tout l'ut terminé, il était temps; les ours se livraient 
avec furie à leur rage de démolition. 

Le docteur jugea le moment arrivé. Johnson fut placé dans- le magasin à 
poudre, et chargé de tirer sur la corde rattachée au poteau. Il prit place à son poste . 

« Maintenant, dit le docteur à ses compaimons. préparez vos armes, pour le 




U ..; 







cas où les assiégeants ne seraient pas tués du premier coup, et rangez-vous 
auprès de Johnson; aussitôt après l'explosion, faites irruption au dehors. 

— Convenu, répondit l'Américain. 

— Et maintenant, nous avons fait tout ce que des hommes peuvent faire ! nous 
nous sommes aidés ! que le ciel nous aide ! :> 

Ilatteras, Altamont et Bell se rendirent à la poudrière. Le docteur resta seul 
près de la pile. 



3M AVENTURES DV CAPITAINE HATTERAS 



Bientôt, il entendit la voix éloignée de Johnson qui criait : 

(( Attention! 

— Tout va bien, » répondit-il. 

Johnson tira vigoureusement la corde; elle vint à lui, entraînanllepieu; puis, 
il se précipita à la meurtrière et regarda. 

La surface du talus s'était affaissée. Le corps du renard apparaissait au-des- 
sus des débris de glace. Les ours, surpris d'abord, ne tardèrent pas à se préci- 
piter en groupe serré sur cette proie nouvelle. 

«Feu! » cria Johnson. 

Le docteur établit aussitôt le courant électrique entre ses fils; une explosion 
formidable eut lieu; la maison oscilla comme dans un tremblement de terre; les 
murs se fendirent. Hatteras, Altamont et Bell se précipitèrent hors au magasin 
à poudre, prêts à faire feu. 

Mais leurs armes furent inutiles ; quatre ours sur cinq, englobés dans l'explo- 
sion, retombèrent çà et là en morceaux, méconnaissables, mutilés, carbonisés^ 
tandis que le dernier, à demi rôti, s'enfuyait h toutes jambes. 

« Hurrah! hurrah ! hurrah! » s'écrièrent les compagnons de Clawbonny, pen- 
dant que celui-ci se précipitait en souriant dans leurs bras. 



CHAPITRE XIV. — LE PRlNTExMPS POLAIRE. 



Les prisonniers étaient délivrés; leur joie se manifesta par de chaudes dé- 
monstrations et de vifs remerchiients au docteur. Le vieux Johnson regretta 
bien un peu les peaux d'ours, brûlées et hors de service; mais ce regret n'influa 
pas sensiblement sur sa belle humeur. 

La journée se passa à restaurer la maison de neige, qui s'était fort ressentie de 
l'explosion. On la débarrassa des blocs entassés par les animaux, et ses murailles 
furent rejointoyées. Le travail se fil rapidement, à la voix du maître d'équipage, 
dont les bonnes chansons faisaient plaisir à entendre. 

Le lendemain, la température s'améliora singulièrement, et, par une brusque 
saute de vont, le thermomètre remonta à quinze degrés au-dessus de zéro 
(— 9o centig.). Une différence si considérable fut vivement ressentie par les 
hommes et les choses. La brise du sud ramenait avec elle les premiers indices 
du printemps polaire. 

Cette chaleur relative persista pendant plusieurs jours; le thermomètre, à 



I.E DESERT DE GLACE 345 



l'abri du vent, marqua même trente et un degrés au-dessus de zeroi — locentig.); 
des symptômes de dégel vinrent à se manifester. 

La glace commençait à se crevasser; quelques jaillissements d'eau salée se 
produisaient çà et là, comme les jets liquides d'un parc anglais ; quelques jours 
plus tard, la pluio tombait en grande abondance. 

Une vapeur intense s'élevait des neiges; c'était de bon augure, et la fonte de 
ces masses immenses paraissait prochaine. Le disque pâle du soleil tendait à se 
colorer davantage et traçait des spirales plus allongées au-dessus de l'horizon ; 
la nuit durait trois heures à peine. 

Autre symptôme non moins significatif, quelques ptarmigans,les oies boréales, 
les pluviers, les gelinottes, revenaient par bandes; l'air s'emplissait peu à peu de 






^^^^3%,^ ' " *C?S 




ces cris assourdissants dont les navigateurs du printemps dernier se souvenaient 
encore. Des lièvres, que l'on chassa avec succès, firent leur apparition sur les 
rivages de la baie, ainsi que la souris arctique, dont les petits terriers formaient 
un système d'alvéoles régulières. 

Le docteur fit remarquer à ses compagnons que presque tous ces animaux 
commençaient à perdre le poil ou la plume blanche de l'hiver pour revêtir leur 
parure d'été ; ils se «printanisaient» àvued'œil, tandis que !a nature laissait poin- 
dre leur nourriture sous forme de mousses, de pavots, de saxifrages et de gazon 
nain. On sentait toute une nouvelle existence percer sous les neiges décom- 
posées. 

Mais avec les animaux inoffensifs revinrent leurs ennemis affamés; les renards 
et les loups arrivèrent en quête de leur proie; des hurlements lugubres reten- 
tirent pendant la courte obscurité des nuits. 

44 



346 AVEiNTURES DL CAPITAINE HATTERAS 



Le loup de ces contrées est très-proche parent du chien; connne lui, il aboie, 
et souvent de façon à tromper les oreilles les plus exercées, celles de la race 
canine, par exemple ; on dit même que ces animaux emploient cette ruse pour 
attirer les chiens et les dévorer. Ce fait fut observé sur les terres de la baie 
d'Hudson, et le docteur put le constater à la Nouvelle-Amérique; Johnson eut 
soin de ne pas laisser courir ses chiens d'attelage, qui auraient pu se laisser 
prendre à ce piège. 

Quant à Duk,il en avait vu bien d'autres, et il était trop fin pour aller se jeter 
dans la gueule du loup. 

On chassa beaucoup pendant une quinzaine de jours; les provisions de viandes 
fraîches furent abondantes; on tua des perdrix, des ptarmigans et des ortolans de 




neige, qui offraient une alimentation délicieuse. Les chasseurs ne s'éloignaient pas 
du Fort-Providence. On peut dire que le menu gibier venait de lui-même au-devant 
du coup de fusil; il animait singulièrement par sa présence ces plages silen- 
cieuses, et la baie Victoria prenait un aspect inaccoutumé qui réjouissait les yeux. 

Les quinze jours qui suivirent la grande affaire des ours furent remplis par 
ces diverses occupations. Le dégel fit des progrès visibles; le thermomètre re- 
monta à trente-deux degrés au-dessus de zéro (0 centig.); les torrents conlmen- 
cèrent à mugir dans les ravines, et des milliers de cataractes s'improvisèrent sur 
le penchant des coteaux. 

Le docteur, après avoir déblayé une aoi'e de terrain, y sema des graines de 
cresson, d'oseille et decochléaria, dont l'influence antiscorbutique est excellente; 
il voyait déjà sortir de terre de petites feuilles verdoyantes, quand tout dun coup, 
et avec une inconcevable rapidité, le froid reparut en maître dans son empire. 



LE DÉSERT DE GLACE 



••^47 



En une seule nuit, et par une violente brise du nord, le thermomètre reperdit 
près de quarante degrés ; il retomba à huit degrés au-dessous de zéro (— 22ocen- 
tig.). Tout fut gelé: oiseaux, quadrupèdes, amphibies, disparurent comme par 
enchantement; les trous à phoques se referm.èrent, les crevasses disparurent, la 
glace reprit sa dureté de granit, et les cascades, saisies dans leur chute, se figè- 
rent en longs pendicules de cristal. 

Ce fut un véritable changement à vue ; il se produisit dans la nuit du 1 1 au 
12 mai. Et quand Bell, le matin, mit le nez au dehors par cette gelée foudroyante, 
il faillit l'y laisser. 

« Oh ! nature boréale, sécria le docteur un peu désappointé, voilà bi(!n de tes 
coups! xVllons ! j'en serai quitte pour recommencer mes semis. » 






-^--f^fe^tc- saii^. 



-^^ 



Hatteras prenait la chose moins philosophiquement, tant il avait hâte de 
reprendre ses recherches. Mais il fallait se résigner. 

'1 En avons-nous pour longtemps de cette température? demanda Johnson. 

— Non, mon ami, non, répondit Clawbonny ; c'est le dernier coup de patte 
du froid ! vous comprenez bien qu'il est ici chez lui, et on ne peut guère le chas- 
ser sans qu'il résiste. 

— Il se défend bien, répliqua Bell en se frottant le visage. 

— Oui ! mais j'aurais dû m'y attendre, répliqua le docteur, et ne pas sacrifier 
mes graines comme un ignorant, d'autant plus que je pouvais, à la rigueur, les 
faire pousser près des fourneaux à la cuisine. 

— Gomment, dit Altamont, vous deviez prévoir ce changement de tempéra- 
ture? 

— Sans doute, et sans être sorcier ! Il fallait mettre mes semis sous la protec- 



34S AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



tion immédiate de saint Mamert, de saint Pancrace et de saint Servais, dont la 
fête tombe les M, 12 et 13 de ce mois. 

— Par exemple, docteur, s'écria Altamont, vous allez me dire quelle influence 
les trois saints en question peuvent avoir sur la température ? 

— Une très-grande, si l'on en croit les horticulteurs, qui les appellent « les 
trois saints de glace ». 

—, Et pourquoi cela, je vous prie? 

— Parce que généralement il se produit un froid périodique dans le mois de 
mai, et que ce plus grand abaissement de température a lieu du 1 1 au 13 de ce 
mois. C'est un fait, voilà tout. 

— II est curieux, mais l'explique-t-on ? demanda l'Américain. 

— Oui, de deux manières : ou par l'interposition d'une plus grande quantité 
d'astéroïdes • à cette époque de l'année entre la terre et le soleil, ou simplement 
par la dissolution des neiges qui, en fondant, absorbent nécessairement une 
très-grande quantité de chaleur. Ces deux causes sont plausibles ; faut-il les 
admettre absolument? Je l'ignore; mais, si je ne suis pas certain de la valeur de 
l'explication, j'aurais dû l'être de l'authenticité du fait, ne point l'oublier, et ne 
pas compromettre mes plantations, » 

Le docteur disait vrai. Soit par une raison, soit par une autre, le froid fut 
très-intense pendant le reste du mois de mai; les chasses durent être interrom- 
pues, non pas tant par la rigueur de la température que par l'absence complète 
du gibier ; heureusement, la réserve de viande fraîche n'était pas encore épuisée, 
à beaucoup près. 

Les hiverneurs se retrouvèrent donc condamnés à une nouvelle inactivité; 
pendant quinze jours, du il au 25 mai, leur existence monotone ne fut marquée 
que par un seul incident, une maladie grave, une angine couenneuse, qui vint 
frapper le charpentier inopinément ; à ses amygdales fortement tuméfiées et à 
la fausse membrane qui les tapissait, le docteur ne put se méprendre sur la 
nature de ce terrible mal ; mais il se trouvait là dans son élément, et la maladie, 
qui n'avait pas compté sur lui sans doute, fut rapidement détournée. Le traite- 
ment suivi par Bell fut très-simple, et la pharmacie n'était pas loin ; le docteur 
se contenta de mettre quelques petits morceaux de glace dans la bouche du ma- 
lade; en quelques heures, la tuméfaction commença à diminuer, et la fausse 
membrane disparut. Vingt-quatre heures plus tard, Bell était sur pied. 

Comme on s'émerveillait de la médication du docteur : 

' Étoiles filantes, probablement les débris d'une grande planèle. 



LE DÉSERT DE GLACE .^49 

« C'est ici le pays des angines, répondit-il; il faut bien que le remède soit au- 
près du mal. 

— Le remède et surtout le médecin, » ajouta Johnson, dans l'esprit duquel 
le docteur prenait des proportions pyramidales. 

Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci résolut d'avoir avec le capitaine une 
conversation importante : il s'agissait de faire revenir Hatteras sur cette idée de 
reprendre la route du nord sans emporter une chaloupe, un canot quelconque, 
un morceau de bois, enfin de quoi franchir les bras de mer ou les détroits. Le 
capitaine, si absolu dans ses idées, s'était formellement prononcé contre l'em- 
ploi d'une embarcation faite des débris du navire américain. 

Le docteur ne savait trop comment entrer en matière, et cependant il importait 
que ce point fût promptement décidé, car le mois de juin amènerait bientôt 
répoque des grandes excursions. Enfin, après avoir longtemps réfléchi, il prit 
un jour Hatteras à part, et, avec son air de douce bonté, il lui dit : 

'( Hatteras, me croyez-vous votre ami ? 

— Certes, répondit le capitaine avec vivacité^ le meilleur, et même le seul. 

— Si je vous donne un conseil, reprit le docteur, un conseil que vous ne me 
demandez pas, le regarderez-vous comme désintéressé ? 

— Oui, car je sais que l'intérêt personnel ne vous a jamais guidé; mais où 
voulez-vous en venir? 

— Attendez, Hatteras. j'ai encore une demande à vous faire. Me croyez-vous 
un bon Anglais, comme vous, et ambitieux de gloire pour mon pays? » 

Hatteras fixa le docteur d'un œil surpris. 

« Oui, répondit-il, en l'interrogeant du regard sur le but de sa demande. 

— Vous voulez arriver au pôle nord, reprit le docteur; je conçois votre 
ambition, je la partage; mais, pour parvenir à ce but, il faut faire le néces- 
saire. 

— Eh bien, jusqu'ici, n'ai-je pas tout sacrifié pour réussir? 

— Non, Hatteras, vous n'avez pas sacrifié vos répulsions personnelles, et en 
ce moment je vous vois prêt à refuser les moyens indispensables pour atteindre 
le pôle. 

— Ah! répondit Hatteras, vous voulez parler de cette chaloupe, de cet 
homme... 

— "Voyons, Hatteras, raisonnons sans passion, froidement, et examinons cette 
question sous toutes ses faces. La côte sur laquelle nous venons d'hiverner peut 
être interrompue; rien ne nous prouve qu'elle se prolonge pendant six degrés au 
nord ; si les renseignements qui vous ont amené jusqu'ici se justifient, nous 



350 AVENTURES DU CÂPÎTAINE IIATTEUAS 



devons, pendant le mois d'été, trouver une vaste étendue de mer libre. Or, en 
présence de l'océan Arctique, dégagé de glace et propice à une navigation 
faciU\ comment ferons-nous, si les moyens de le traverser nous manquent? » 

Ilalteras ne répondit pas. 

« Voulez -vous donc vous trouver à quelques milles du pôle Nord sans pou- 
voir y parvenir? > 

Hatteras avait laissé retomber sa tète dans ses mains. 

« Et maintenant, reprit le docteur, examinons la question à son point de vue 
moral. Je conçois qu'un Anglais sacrifie sa fortune et son existence pour donner 
à l'Angleterre une gloire de plus ! Mais parce qu'un canot fait de quelques plan- 
ciies arrachées à un navire américain, à un bâtiment naufragé et sans valeur, 
aura touché la cùte nouvelle ou parcouru l'océan inconnu, cela pourra-t-il réduire 
riionneur de la découverte? Est-ce que si vous aviez rencontré vous-même, sur 
cette plage, la coque d'un navire abandonné, vous auriez hésité à vous en servir? 
N'est-ce pas au chef seul de l'expédition qu'appartient le bénéfice delà réussite? 
Et je vous demande si cette chaloupe, construite par quatre Anglais, ne sera pas 
anglaise depuis la quille jusqu'au plat-bord? » 

Hatteras se taisait encore. 

« Non, fit Clawbonny, parlons franchement, ce n'est pas la chaloupe qui vous 
tient au cœur, c'est l'homme. 

— Oui, docteur, oui, répondit le capitaine, cet Américain, je le hais de 
toute une haine anglaise, cet homme que la fatalité a jeté sur mon che- 
min 

— Pour vous sauver ! 

— Fourme perdre ! Il me semble qu'il me nargue, qu'il parle en maître ici, 
qu'il s'imagine tenir ma destinée entre ses mains et qu'il a deviné mes projets. 
Ne s'est-il pas dévoilé tout entier quand il s'est agi de nommer ces terres nou- 
velles? A-t-il jamais avoué ce qu'il était venu faire sous ces latitudes ? Vous ne 
m'ôterez pas de l'esprit une idée qui me tue : c'est que cet homme est 
le chef d'une expédition de découverte envoyée par le gouvernement de l'Union. 

— Et quand cela serait, Hatteras, qui prouve que cette expédition cherchait 
à gagner le pôle ? L'Amérique ne peut-elle pas tenter, comme l'Angleterre, le 
passage du nord-ouest? En tout cas, Altamont ignore absolument vos projets, car 
ni Johnson, ni Bell, ni vous, ni moi, nous n'en avons dit un seul mot devant lui. 

— Eh bien, qu'il les ignore toujours ! 

— 11 finira nécessairement par les connaître, car nous ne pouvons pas le lais- 
ser seul ici? 



LE DÉSERT DE GLACE 3nl 

— Et pourquoi ? demanda le capitaine avec une certaine violence ; ne peut-il 
demeurer au Fort- Providence? 

— Il n'y consentirait pas, Hatteras ; et puis abandonner cet homme que nous 
ne serions pas certains de retrouver au retour, ce serait plus qu'imprudent, ce 
serait inhumain; Altamont viendra, il faut qu'il vienne ! mais, comme il est inu- 
tile de lui donner maintenant des idées qu'il n'a pas, ne lui disons rien, et con- 
struisons une chaloupe destinée en apparence à la reconnaissance de ces nou- 
veaux rivages. » 

Hatteras ne pouvait se décider à se rendre aux idées de son ami; celui-ci 
attendait une réponse qui ne se faisait pas. 

K Et si cet homme refusait de consentir au dépeçage de son navire? dit enfin 
le capitaine. 

— Dans ce cas, vous auriez le bon droit pour vous; vous construiriez cette 
chaloupe malgré lui, et il n'aurait plus rien à prétendre. 

— Fasse donc le ciel qu'il refuse! s'écria Hatteras. 

— Avant un refus, répondit le docteur, il faut une demande; je me charge de 
la faire. » 

En effet, le soir même, au souper, Clawbonny amena la conversation sur cer- 
tains projets d'excursions pendant les mois d'été_, destinées à faire le relevé 
hydrographique des côtes. 

« Je pense, Altamont, dit-il, que vous serez des nôtres? 

— Certes, répondit l'Américain, il faut bien savoir jusqu'où s'étend cette 
terre de la Nouvelle-Amérique. » 

Hatteras regardait son rival fixement pendant qu'il répondait ainsi. 
« Et pour cela, reprit Altamont, il faut faire le meilleur emploi possible des dé- 
bris du Porpoise ; construisons donc une chaloupe solide et qui nous porte loin. 

— Vous entendez, Bell, dit vivement le docteur, dès demain nous nous met- 
trons à l'ouvrage. » 



CHAPITRE XV. — LE PASSAGE DU NORD-OUEST. 

Le lendemain, Bell, Altamont et le docteur se rendirent au Porpoise; le bcis 
ne manquait pas; l'ancienne chaloupe du trois-mâts, défoncée par le choc des 
glaçons, pouvait encore fournir les parties principales de la nouvelle. Le char- 
pentier se mit donc immédiatement à l'œuvre; il fallait une embarcation capa- 



352 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



bie de tenir la mer, el cependant assez légère pour pouvoir être transportée sur 
le traîneau. 

Pendant les derniers jours de mai, la température s'éleva; le thermomètre 
remonta au degré de congélation ; le printemps revint pour tout de bon, cette 
fois, et les hiverneurs durent quitter leurs vêtements d'hiver. 




Les pluies étaient IVéquentes; la neige commença bientôt à profiter des moin- 
dres déclivités du terrain pour s'en aller en chutes et en cascades. 

Hatteras ne put contenir sa satisfaction en voyant les champs de glace 
donner les premiers signes de dégel. La mer libre, c'était pour lui la 
liberté. 

Si ses devanciers se trompèrent ou non sur cette grande question du bassin 



LE DÉSERT DE GLACE 



3.s:i 



polaire, c'est ce qu il espérait savoir avant peu. De là dépendait tout le succès de 
son entreprise. 

Un soir, après une assez chaude journée, pendant laquelle les symptômes de 
décomposition des glaces s'accusèrent plus manifestement, il mit la conversation 
sur ce sujet si intéressant de la mer libre. 

Il reprit la série des arguments qui lui étaient familiers, et trouva comme tou- 
jours dans le docteur un chaud partisan de sa doctrine. D'ailleurs ses conclusions 
ne manquaient pas de justesse. 

« Il est évident, dit-il, que si l'Océan se débarrasse de ses glaces devant la 
baie Victoria, sa partie méridionale sera également libre jusqu'au Nouveau-Cor- 




nouailles eî jusqu'au canal de la Reine. Penny et Belcher l'ont vu tel, et ils ont 
certainement bien vu. 

— Je le crois comme vous, Hatteras, répondit le docteur, et rien n'autorisait 
à mettre en doute la bonne foi de ces illustres marins; on tentait vainement 
d'expliquer leur découverte par un effet du mirage ; mais ils se montraient trop 
affirmatifs pour ne pas être certains du fait. 

— J'ai toujours pensé de cette façon, dit Altamont, qui prit alors la 
parole; le bassin polaire s'étend non-seulement dans l'ouest, mais aussi dans 
l'est. 

— On peut le supposer, en etfet, répondit Hatteras. 

— On doit le supposer, reprit l'Américain, car cette mer libre, que les capi- 
taines Penny et Belcher ont vue près des côtes de la terre Grinnel, Morton, le 
lieutenant de Kane, l'a également aperçue dans le détroit qui porte le nom de ce 

hardi savant ! 

45 



354 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Nous ne sommes pas dans la mer de Kane, répondit sèchement Hatteras, 
et par conséquent nous ne pouvons vérifier le fait . 

— Il est supposable, du moins, dit Altamont. * 

Certainement, répliqua le docteur, qui voulait éviter une discussion inutile. 

Ce que pense Altamont doit être la vérité; à moins de dispositions particulières 
des terrains environnants, les mêmes effets se produisent sous les mêmes lati- 
tudes. Aussi, je crois à la mer libre dans l'est aussi bien que dans l'puest. 

— En tout cas, peu nous importe ! dit Hatteras. 

— Je ne dis pas comme vous, Hatteras, reprit l'Américain, que l'indifférence 
affectée du capitaine commençait à échauffer, cela pourra avoir pour nous une 
certaine importance! 

— Et quand, je vous prie? 

— Quand nous songerons au retour. 

— Au retour! s'écria Hatteras. Et qui y^ense? 

— Personne, répondit Altamont, mais enfin nous nous arrêterons quelque 
part, je suppose. 

— Où cela ? » fit Hatteras. 

Pour la première fois, cette question était directement posée à l'Américain 
Le docteur eût donné un de ses bras pour arrêter net la discussion. 
Altamont ne répondant pas, le capitaine renouvela sa demande, 
u Où cela? fit-il en insistant. 

— Où nous allons! répondit tranquillement l'Américain. 
— ■ Et qui le sait? dit le conciliant docteur. 

— Je prétends donc, reprit Altamont, que si nous voulons profiter du bassin 
polaire pour revenir, nous pourrons tenter de gagner la mer de Kane; elle nous 
mènera plus directement à la mer de Baffin. 

— Vous croyez? fit ironiquement le capitaine. 

— Je le crois^ comme je crois que si jamais ces mers boréales devenaient pra- 
ticables^ on s'y rendrait par ce chemin, qui est plus direct. Oh! c'est une grande 
découverte que celle du docteur Kane ! 

— Vraiment! fit Hatteras en se mordant les lèvres jusqu'au sang. 

— Oui, dit le docteur, on ne peut le nier, et il faut laisser à chacun son mérite. 

— Sans compter qu'avant ce célèbre marin, reprit l'Américain obstiné, per- 
sonne ne s'était avancé aussi profondément dans le nord. 

— J'aime à croire, reprit Hatteras, que maintenant les Anglais ont le pas 
sur lui! 

— Et les Américains! fit Altamont. 



LE DÉSERT DE GLACE 3o5 

— Les Américains! répondit Hatteras. 

— Que suis-je donc? dit fièrement Altamont. 

— Vous êtes, répondit Hatteras d'une voix à peine contenue, vous êtes un 
homme qui prétend accorder au hasard et à la science une même part de gloire 1 
Votre capitaine américain s'est avancé loin dans le nord, mais le hasard seul. . . 

— Le hasard! s'écria Altamont; vous osez dire que Kane n'est pas redevable 
à son énergie et à son savoir de cette grande découverte? 

— Je dis, répliqua Hatteras, que ce nom de Kane n'est pas un nom à pronon- 
cer dans un pays illustré par les Parry, les Franklin, les Ross, les Belcher^ les 
l'enny, dans ces mers qui ont livré le passage du nord-ouest à l'Anglais Mac 
dure .. 

— Mac Clure! riposta vivement l'Américain, vous.citez cet homme, et vous 
vous élevez contre les bénéfices du hasard? N'est-ce pas le hasard seul qui l'a 
favorisé ? 

— Non, répondit Hatteras en s'animant, non! C'est son courage, son obstina- 
tion à passer quatre hivers au milieu des glaces... 

— Je le crois bien, répondit TAméricain ; il était pris, il ne pouvait revenir, 
et il a fini par abandonner son navire VInvesugator pour regagner l'Angleterre! 

— Mes amis, dit le docteur... 

' — D'ailleurs, reprit Altamont en l'interrompant, laissons l'homme, et voyons 
le résultat. Vous parlez du passage du nord-ouest : eh bien, ce passage est en- 
core à trouver ! ?> 

Hatteras bondit à cette phrase; jamais question plus irritante n'avait surgi 
entre deux nationalités rivales ! 

Le docteur essaya encore d'intervenir. 

(( Vous avez tort, Altamont, dit-il. 

— Non pas ! je soutiens mon opinion, reprit l'entêté ; le passage du nord- 
ouest est encore à trouver, à franchir, si vous l'aimez mieux! Mac Clure ne l'a 
pas remonté, et jamais, jusqu'à ce jour, un navire parti du détroit de Behring 
n'est arrivé à la mer de Baffin ! » 

Le fait était vrai, absolument parlant. Que pouvait-on répondre à l'Américain? 
Cependant Hatteras se leva et dit : 

a Je ne souffrirai pas qu'en ma présence la gloire d'un capitaine anglais soit 
plus longtemps attaquée! 

— Vous ne souffrirez pas! répondit l'Américain en se levant également, mais 
les faits sont là, et votre puissance ne va pas jusqu'à les détruire. 

— Monsieur! fit Hatteras, pâle de colère. 



3^6 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Mes amis, reprit le docteur^ un peu de calme! nous discutons un point 
scientifique ! » 

Le bon Clawbonny ne voulait voir qu'une discussion de science là où la haine 
d'un Américain et d'un Anglais était en jeu. 

« Les faits, je vais vous les dire, reprit avec menace Hatteras, qui n'écoutait 
plus rien. 

— Et moi, je parlerai! » riposta l'Américain, 
Johnson et Bell ne savaient quelle contenance tenir. 

« 3Iessieurs, dit le docteur avec force, vous me permettrez de prendre la pa- 
role ! je le veux, dit-il ; les faits me sont connus comme à vous, mieux qu'à vous, 
et vous m'accorderez que j'en puis parler sans partialité. 

— Oui ! oui ! firent Bell et Johnson, qui s'inquiétèrent de la tournure de la dis- 
cussion, et créèrent une majorité favorable au docteur. 

— Allez, monsieur Clawbonny, dit Johnson, ces messieurs vous écouteront, 
et cela nous instruira tous. 

— Parlez donc! » fit l'Américain. 

Hatteras reprit sa place en faisant un signe d'acquiescement, et se croisa les bras. 
« Je vais vous raconter les faits dans toute leur vérité, dit le docteur, et vous 
pourrez me reprendre, mes amis, si j'omets ou si j'altère un détail. 

— Nous vous connaissons, monsieur Clawbonny, répondit Bell, et vous pou- 
vez conter sans rien craindre. 

— Voici la carte des mers polaires, reprit le docteur, qui s'était levé pour aller 
chercher les pièces du procès ; il sera facile d'y suivre la navigation de Mac Clure, 
et vous pourrez juger en connaissance de cause. » 

Le docteur étala sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées par ordre 
de l'Amirauté, et qui contenait les découvertes les plus modernes faites dans les 
régions arctiques ; puis il reprit en ces termes : 

(( En 1848, vous le savez, deux navires, V Herald, capitaine Kellet, et le Plover, 
commandant Moore, furent envoyés au détroit de Behring pour tenter d'y re- 
trouver les traces de Franklin; leurs recherches demeurèrent infructueuses; 
en 1850, ils furent rejoints par Mac Clure, qui commandait ÏInvestigator, navire 
sur lequel il venait de faire la campagne de 1849 sous les ordres de James Ross. 
Il était suivi du capitaine Collinson, son chef, qui montait l'Entreprise; mais il 
le devança, et, arrivé au détroit de Behring, il déclara qu'il n'attendrait pas plus 
longtemps, qu'il partirait seul sous sa propre responsabilité, et, entendez-moi 
bien, Altamont, qu'il découvrirait Franklin ou le passage. » 

Altamont ne manifesta ni approbation ni improbation. 



LE PKSERT DE GLACE 



357 



ce Le 5 août 1850, reprit le docteur, après avoir communiqué une dernière 
fois avec le Plover, Mac Clure s'enfonça dans les mers de l'est par une route à 
peu près inconnue; voyez, c'est à peine si quelques terres sont indiquées sur 
cette carte. Le 30 août, le jeune officier relevait le cap Bathurst; le 6 septembre, 
il découvrait la terre Baring qu'il reconnut depuis faire partie de la terre de 



t1^ 




Banks, puis la terre du Prince-Albert ; alors il prit résolument par ce détroit al- 
longé qui sépare ces deux grandes îles, et qu'il nomma le détroit du Prince-de- 
Galles. Entrez-y par la pensée avec le courageux navigateur ! Il espérait débou- 
cher dans le bassin de MelviUe que nous avons traversé, et il avait ra.son de 
l'espérer; mais les glaces, à l'extrémité du détroit, lui opposèrent -- m ranclns.- 
sable barrière. Alors, arrêté dans samarche, Mac Clure hiverne ae 18o0 a l8ol , 



358 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

et pendant ce temps il va au travers de la banquise s'assurer de la communica- 
tion du détroit avec le bassin de Melville. 

— Oui, fit Altamont, mais il ne le traversa pas. 

— Attendez, fit le docteur. Pendant cet hivernage, les officiers de Mac Clure 
parcourent les côtes avoisinantes, Creswell, la terre de Baring, Haswelt, la terre 
du Prince-Albert au sud, et Wynniat le cap Walker au nord. En juillet, aux pre- 
miers dégels, Mac Clure tente une seconde fois d'entraîner VInvestigator dans le 
bassin de Melville; il s'en approche à vingt milles, vingt milles seulement! mais 
les vents l'entraînent irrésistiblement au sud, sans qu'il puisse forcer l'obstacle 
Alors, il se décide à redescendre le détroit du Prince-de-Galles et à contourner 
la terre de Banks pour tenter par l'ouest ce qu'il n'a pu faire par l'est ; il vire de 
bord; le 18, il relève le cap Kellet, et le 19, le cap du Prince- Alfred, deux degrés 
plus haut; puis, après une lutte effroyable avec les ice-bergs, il demeure soudé 
dans le passage de Banks, à l'entrée de cette suite de détroits qui ramènent à la 
mer de Baffin. 

— Mais il n'a pu les franchir, répondit Altamont. 

— Attendez encore, et ayez la patience de Mac Clure. Le 26 septembre, il 
prit ses positions d'hiver dans la baie de la Mercy, au nord de la terre de Banks, 
et y demeura jusqu'en 1852 ; avril arrive ; Mac Clure n'avait plus d'approvisionne- 
ments que pour dix-liuit mois. Cependant, il ne veut pas revenir; il part, traverse 
en traîneau le détroit de Banks et arrive à l'île Melville. Suivons-le. Il espérait 
trouver sur ces côtes les navires du commandant Austin envoyés à sa rencontre 
par la mer de Baffin et le détroit de Lancastre ; il touche le 28 avril à Winter- 
Harbour, au point même où Parry hiverna trente-trois ans auparavant ; mais de 
navires, aucun; seulement, il découvre dans un cairn un document par lequel il 
apprend que Mac Clintock, le lieutenant d'Austin, avait passé là l'année précé- 
dente, et était reparti. Oii un autre eût désespéré, Mac Clure ne désespère pas. 
Il place à tout hasard dans le cairn un nouveau document, oîi il annonce son in- 
tention de revenir en Angleterre par le passage du nord-ouest qu'il a trouvé, 
en gagnant le détroit de Lancastre et la mer de Baffin. Si Ton n'entend plus 
parler de lui, c'est qu'il aura été entraîné au nord ou à l'ouest de l'île Melville ; 
puis il revient, non découragé, à la baie de la Mercy refaire un troisième hi- 
vernage, de 1852 à 1853. 

— Je n'ai jamais mis son courage en doute, répondit Altamont, mais son succès. 

— Suivons-le encore, répondit le docteur. Au mois de mars, réduit à deux 
tiers de ration, à la suite d'un hiver très-rigoureux où le gibier manqua, Mac 
Clure se décida à renvoyer en Angleterre la moitié de son équipage, soit par la 



LE DÉSERT DE GLACE 



339 



iner de Baffin, soit par la rivière Mackensie et la baie d'Hudson; l'autre moitié 
devait ramener VInvestigator en Europe. Il choisit les hommes les moins valides, 
auxquels un quatrième hivernage eût été funeste; tout était prêt pour leur dé- 
part, fixé au 15 avril, quand le 6, se promenant avec son lieutenant Creswell sur 
les glaces, Mac Clure aperçut, accourant du nord et gesticulant, un homme, et 





cet homme, c'était le lieutenant Pim, du Herald, le lieutenant de ce même capi- 
taine Kellet, qu'il avait laissé deux ans auparavant au détroit de Behring, comme 
je vous l'ai dit en commençant. Kellet, parvenu à Winter-Harbour, avait trouvé 
le document laissé à tout hasard par Mac Clure ; ayant appris de la sorte sa si- 
tuation dans la baie de la Mercy, il envoya son lieutenant Pim au-devant du 
hardi capitaine. Le lieutenant était suivi dun détachement de marins du Herald, 



360 AVENTURES DU CAPITAINE HÂTTERÂS 

parmi lesquels se trouvait un enseigne de vaisseau français, M. de Bray, qui ser- 
vait comme volontaire dans l'état-major du capitaine Kellet. Vous ne mettez pas 
en doute cette rencontre de nos compatriotes ! 

— Aucunement, répondit Altamont. 

— Eh bien, voyons ce qui va arriver désormais, et si ce passage du nord-ouest 
aura été réellement franchi . Remarquez que si l'on reliait les découvertes de 
Parryà celles de Mac Clure, on trouverait que les côtes septentrionales de l'Amé- 
rique ont été contournées. 

— Pas par un seul navire, répondit Altamont. 

— Non, mais par un seul homme. Continuons. Mac Clure alla visiter le capi- 
taine Kellet à l'île Melville ; il fit en douze jours les cent soixante-dix milles qui 
séparaient la baie de la Mercy de Winter-Harbour ; il convint avec le comman- 
dant du Herald de lui envoyer ses malades, et revint à son bord ; d'autres croi- 
raient avoir assez fait à la place de Mac Clure, mais l'intrépide jeune homme 
voulut encore tenter la fortune. Alors, et c'est ici que j'appelle votre attention, 
alors son lieutenant Creswell, accompagnant les malades et les infirmes de 
Xlnvekigator, quitta la baie de la Mercy, gagna Winter-Harbour, puis de là, 
après un voyage de quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, il atteignit, le 
2 juin, l'île de Beechey, et quelques jours après, avec douze de ses hommes, il 
prit passage à bord du Phénix. 

— Où je servais alors, dit Johnson, avec le capitaine Inglefield, et nous revîn- 
mes en Angleterre. 

— Et, le 7 octobre 1853, reprit le docteur, Creswell arrivait à Londres, après 
avoir franchi tout l'espace compris entre le détroit de Behring et le cap Farewell. 

— Eh bien, fît Hatteras, être arrivé d'un côté, être sorti par l'autre, cela 
s'appelle-t-il « avoir passé » ? 

— Oui, répondit Altamont, mais en franchissant quatre cent soixante-dix 
milles sur les glaces. 

— Eh! qu'importe? 

— Tout est Icà, répondit l'Américain. Le navire de Mac Clure a-t-il fait la tra- 
versée, lui ? 

— Non, répondit le docteur, car, après un quatrième hivernage, Mac Clure 
dut l'abandonner au milieu des glaces. 

— Eh bien, dans un voyage maritime, c'est au vaisseau et non à l'homme de 
passer. Si jamais la traversée du nord-ouest doit devenir praticable, c'est à des 
navires et non à des traîneaux» Il faut donc que le navire accomplisse le voyage, 
ou, à défaut du navire, la chaloupe. 



LE DÉSERT DE GLACE 



361 



— La chaloupe ! s'écria Hatteras, qui vit une inteiitiou évidente dans ces pa- 
roles de l'Américain. 

— Altamont, se hâta de dire le docteur, vous faites une distinction puérile, et, 
à cet égard, nous vous donnons tous tort. 

— Gela ne vous est pas difficile, messieurs, répondit l'Américain, vous êtes 




l^',y.^''x/^ 



quatre contre un. iMais cela ne m'empêchera pas de garder mon avis. 

— Gardez-le donc, s'écria Hatteras, et si bien, qu'on ne l'entende plus. 

— Et de quel droit me parlez-vous ainsi ? reprit l'Américain en fureur. 

— De mon droit de capitaine ! répondit Hatteras avec colère. 

— Suis-je donc sous vos ordres ! riposta Altamont. 

— Sans aucun doute ! et malheur à vous, si... » 

46 



3fi9 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Le aocteur, Johnson, Bell intervinrent. 11 était temps ; les deux ennemis se 
mesuraient du regard. Le docteur se sentait le cœur bien gi'os. 

Cependant, après quelques paroles de conciliation, Altaniont alla se coucher 
en sifflant l'air national du « Yankee Doodle », et, dormant ou non, il ne dit 
plus un seul mot. 

Hatteras sortit de la tente et se promena à grands pas au dehors ; il ne rentra 
qu'une heure après, et se coucha sans avoir prononcé une parole. 



CHAPITRE XVI 



L ARCADIE BOREALE. 



Le 29 mai, pour la première fois, le soleil ne se coucha pas; son disque vint 
raser le bord de l'horizon, l'effleura à peine et se releva aussitôt ; on entrait dans 
la période des jours de vingt-quatre heures. Le lendemain, l'astre radieux parut 
entouré d'un halo magnifique, cercle lumineux brillant de toutes les couleurs 
du prisme ; l'apparition très-fréquente de ces phénomènes attirait toujours 



m. 




l'attention du docteur; il n'oubliait jamais d'en noter la date, les dimensions et 
l'apparence; celui qu'il observa ce jour-là présentait, par sa forme elliptique, des 
dispositions encore peu connues. 

Bientôt toute la gent criarde des oiseaux reparut; des bandes d'outardes, des 
troupes d'oies du Canada, venant des contrées lointaines de la Floride ou de 
TArkansas, filaient ^^rs le nord avec une étonnante rapidité et ramenaient le 



LE DÉSERT DE GLACE 363 

printemps sous leurs ailes. Le docteur put en abattre quelques-unes, ainsi que 
trois ou quatre grues précoces et même une cigogne solitaire. 

Cependant les neiges fondaient de toutes parts, sous l'action du soleil ; l'eau 
salée, répandue sur l'ice-field par les crevasses et les trous de phoque, en hâtait 
la décomposition ; mélangée à l'eau de mer, la glace formait une sorte de pâte 
sale à laquelle les navigateurs arctiques donnent le nom de « slush ». De larges 
mares s'établissaient sur les terres qui avoisinaient la baie, et le sol débarrassé 
semblait pousser comme une production du printemps boréal. 

Le docteur reprit alors ses plantations ; les graines ne lui manquaient pas; 
d'ailleurs il fut surpris de voir une sorte d'oseille poindre naturellement entre 
les pierres desséchées, et il admirait cette force créatrice de la nature qui de- 
mande si peu pour se manifester. Il sema du cresson, dont les jeunes pousses, 
trois semaines plus tard, avaient déjà près de dix lignes de longueur. 

Les bruyères aussi commencèrent à montrer timidement leurs petites fleurs 
d'un rose incertain et presque décoloré, d'un rose dans lequel une main inhabile 
eût mis trop d'eau. Ensonmie, la flore dîla Nouvelle- Amérique laissait à dési- 
rer; cependant cette rare et craintive végétation faisait plaisir avoir; c'était 
tout ce que pouvaient donner les rayons alïaiblis du soleil, dernier souvenir de 
la Providence, qui n'avait pas complètement oublié ces contrées lointaines. 

Enfin, il se mit à faire véritablement chaud ; le 15 juin, le docteur constata que 
le thermomètre marquait cinquante-sept degrés au-dessus de zéro (-+- 14° cen- 
tig.) ; il ne voulait pas en croire ses yeux, mais il lui fallut se rendre à l'évi- 
dence ; le pays se transformait ; des cascades innombrables et bruyantes tom- 
baient de tous les sommets caressés du soleil ; la glace se disloquait, et la grande 
question de la mer libre allait enfin se décider. L'air était rempli du bruit des 
avalanches qui se précipitaient du haut des collines dans le fond des ravins, et 
les craquements de l'ice-field produisaient un fracas assourdissant. 

On fit une excursion jusqu'à l'île Johnson ; ce n'était réellement qu'un îlot 
sans importance, aride et désert ; mais le vieux maître d'équipage ne fut pas 
moins enchanté d'avoir donné son nom à ces quelques rochers perdus en mer. 
Il voulut même le graver sur un roc élevé, et pensa se rompre le cou. 

Hatteras, pendant ses promenades, avait soigneusement reconnu les terres 
jusqu'au delà du cap Washington ; la fonte des neiges modifiait sensiblement la 
contrée ; des ravins et des coteaux apparaissaient là où le vaste tapis blanc de 
l'hiver semblait recouvrir des plaines uniformes. 

La maison et les magasins menaçaient de se dissoudre, et il fallait souvent les 
remettre en bon état ; heureusement, les températures de cinquante-sept degrés 



364 



AVENTURES DV CAPITAINE HATTERAS 



sont rares sous ces latitudes, et leur moyenne est à peine supérieure au point 
de congélation. 

Vers le 15 du mois de juin, la chaloupe était déjà fort avancée et prenait bonne 
tournure. Tandis que Bell et Johnson travaillaient à sa construction, quelques 
grandes chasses furent tentées qui réussirent bien. On parvint à tuer des rennes; 
ces animaux sont très-difticiles à approcher ; cependant Altamont mit à profit la 
méthode des Indiens de son pays; il rampa sur le sol en disposant son fusil et 
ses bras de manière à figurer les cornes de l'un de ces timides quadrupèdes, et 
de cette façon, arrivé à bonne portée, il put les frapper à coup sûr. 

Mais le gibier par excellence, le bœuf musqué, dont Parry trouva de nombreux 




troupeaux à l'île Melville, ne paraissait pas hanter les rivages delà baie Victoria. 
Une excursion lointaine fut donc résolue, autant pour chasser ce précieux animal 
que pour reconnaître les terres orientales. Hatteras ne se proposait pas de re- 
monter au pôle par cette partie du continent, mais le docteur n'était pas fâché 
de prendre une idée générale du pays. On se décida donc à faire une pointe dans 
l'est du Fort-Providence. Altamont comptait chasser. Duk fut naturellement de 
la partie. 

Donc, le lundi 17 juin, par un joli temps, le thermomètre marquant quarante 
et un degrés (+ 5° centigr.) dans une atmosphère tranquille et pure, les trois 
chasseurs, armés chacun d'un fusil à deux coups, de la hachette, du couteau à 
neige, et suivis de Duk, quittèrent Doctor's-House à six heures du matin; ils 
étaient équipés pour une excursion qui pouvait durer deux ou trois jours ; ils 
emportaient des provisions en conséquence. 



LE DÉSERT DE GLACE 



365 



A huit heures du matin, Hatteras et ses deux compagnons avaient franchi une 
distance de sept milles environ. Pas un être vivant n'était encore venu solliciter 
un coup de fusil de leur part, et leur chasse menaçait de tourner à l'excursion. 

Ce pays nouveau offrait de vastes plaines qui se perdaient au delà des Hmites 
du regard; des ruisseaux nés d'hier les sillonnaient en grand nombre, et de 
vastes mares, immobiles comme des étangs, miroitaient sous l'oblique éclat du 
soleil. Les couches de glace dissoute livraient au pied un sol appartenant à la 
grande division des terrains sédimentaires dus à l'action des eaux, et si large- 
ment étendus à la surface du globe. 




On voyait cependant quelques blocs erratiques d'une nature fort étrangère 
au sol qu'ils recouvraient, et dont la présence s'expliquait difficilement; mais 
les schistes ardoisés, les divers produits des terrains calcaires, se rencontraient 
en abondance, et surtout des espèces de cristaux curieux, transparents, inco- 
lores et doués de la réfraction particulière au spath d'Islande. 

Mais, bien qu'il ne chassât pas, le docteur n'avait pas le temps de faire le 
géologue ; il ne pouvait être savant qu'au pas de course, car ses compagnons 
marchaient rapidement. Cependant il étudiait le terrain, et il causait le plus 
possible, car, sans lui, un silence absolu eut régné dans la petite troupe. Alta- 
mont n'avait aucune envie de parler au capitaine, qui ne désirait pas lui ré- 
pondre. 



3fifi 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Vers les dix heures du matin, les chasseurs s'étalent avancés d'une douzaine 
de milles dans l'est; la mer se cachait au-dessous de l'horizon; le docteur pro- 
posa une halte pour déjeuner. Ce repas fut pris rapidement; au bout d'une 
demi-heure, la marche recommença. 




Le sol s'abaissait alors par des rampes douces; certaines plaques de neige 
conservées, soit par l'exposition, soit par la déclivité des rocs, lui donnaient une 





apparence moutonneuse ; on eût dit des vagues déferlant eh pleine mer par une 
forte brise. 

La contrée présentait toujours des plaines sans végétation que pas un être 
animé ne paraissait avoir jamais fréquentées. 

■i Décidément, dit Altamont au docteur, nous ne sommes pas heureux dans 



LE DESERT DE GLACE 367 

nos chasses; je conviens que le pays offre peu de ressources aux animaux ; mais 
le gibier des terres boréales n'a pas le droit d'être difficile, et il aurait pu se 
montrer plus complaisant. 

— Ne nous désespérons pas, répondit le docteur; la saison d'été commence 
à peine, et si Parry a rencontré tant d'animaux divers à l'île 3Ielville, il n'y a 
aucune raison pour n'en pas trouver ici. 

— Cependant nous sommes plus au nord, répondit Hatteras. 

— Sans doute ; mais le nord n'est qu'un mot dans cette question ; c'est le 
pôle du froid qu'il faut considérer, c'est-à-dire cette immensité glaciale au 
milieu de laquelle nous avons hiverné avec le Forward; or, à mesure que nous 
montons, nous nous éloignons de la partie la plus froide du globe; nous devons 
donc retrouver au delà ce que Parry, Ross et d'autres navigateurs rencontrèrent 
en deçà. 

— Enfin, fit Altamont avec un soupir de regret, jusqu'ici nous faisons plutôt 
métier de voyageurs que de chasseurs! 

— Patience, répondit le docteur, le pays tend à changer peu à peu, et je serai 
bien étonné si le gibier nous manque dans les ravins où la végétation aura 
trouvé moyen de se glisser-. 

— Il faut avouer, répliqua l'Américain, que nous traversons une contrée bien 
inhabitée et bien inhabitable! 

— Oh! bien inhabitable, c'est un gros mot, repartit le docteur; je ne crois 
pas aux contrées inhabitables; l'homme, à force de sacrifices, en usant généra- 
tion sur génération, et avec toutes les ressources de la science agricole, finirait 
par fertiliser un pareil pays ! 

— Vous pensez? fit Altamont. 

— Sans doute ! si vous alliez aux contrées célèbres des premiers jours du 
monde, aux lieux où fut Thèbes. où fut Ninive, où fut Rabylone, dans ces 
vallées fertiles de nos pères, il vous semblerait impossible que l'homme y eût 
jamais pu vivre, et l'atmosphère même s'y est viciée depuis la disparition des 
êtres humains. C'est la loi générale de la nature qui rend insalubres et s' ^rilcs 
les contrées où nous ne vivons pas comme celles où nous ne vivons plus. 
Sachez-le bien, c'est l'homme qui fait lui-même son pays, par sa présence, par 
ses habitudes, par son industrie, je dirai plus, par son haleine; il modifie peu 
à peu les exhalaisons du sol et les conditions atmosphériques, et il assainit par 
cela même qu'il respire! Donc, qu'il existe des lieux inhabités, d'accord, mais 
inhabitables, jamais. » 

En causant ainsi, les chasseurs, devenus naturalistes, marchaient toujours. 



368 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



et ils arrivèrent à une sorte de vallon, largement découvert, au fond duquel 
serpentait une rivière à peu près dégelée; son exposition au midi avait déterminé 
sur ses bords et à mi-côte une certaine végétation. Le sol y montrait une véritable 
envie de se fertiliser; avec quelques pouces de terre végétale, il n'eût pas de- 
mandé mieux que de produire. Le docteur fit observer ces tendances manifestes. 
« Voyez, dit-il, quelques colons entreprenants ne pourraient-ils, à la rigueur, 
s'établir dans cette ravine? Avec de l'industrie et de la persévérance, ils en 
feraient tout autre chose, non pas les campagnes des zones tempérées, je ne dis 
pas cela, mais enfin un pays présentable. Eh! si je ne me trompe, voilà même 
quelques habitants à quatre pattes! Les gaillards connaissent les bons endroits. 




— Ma foi, ce sont des lièvres polaires, s'écria Altamont, en armant son fusil. 

— Attendez, s'écria le docteur, attendez, chasseur enragé ! Ces pauvres ani- 
maux ne songent guère à fuir! Voyons, laissez-les faire; ils viennent à nous! » 

En effet, trois ou quatre jeunes lièvres, gambadant parmi les petites bruyères 
et les mousses nouvelles, s'avançaient vers ces trois hommes, dont ils ne parais- 
saient pas redouter la présence; ils accouraient avec de jolis airs naïfs, qui ne 
parvenaient guère à désarmer Altamont. 

Bientôt, ils furent entre les jambes du docteur, et celui-ci les caressa de la 
main en disant : 

<ï Pourquoi des coups de fusil à qui vient chercher des caresses? La mort de 
ces petites bêtes nous est bien inutile. 

— Vous avez raison, docteur, répondit Hatteras; il faut leur laisser la vie. 

— Et à ces ptarmigans qui volent vers nous! s'écria Altamont, à ces cheva- 
liers qui s'avancent gravement sur leurs longues échasses ! » 



LE DÉSERT DE GLACE 



369 



Toute une gent emplumée venait au-devant des chasseurs, ne soupçonnant 
pas ce péril que la présence du docteur venait de conjurer. Duk lui-même se 
contenant, demeurait en admiration. 

C'était un spectacle curieux et touchant que celui de ces jolis animaux qui cou- 
raient, bondissaient et voltigeaient sans défiance; ils se posaient sur les épaules 





du bon Clawbonny; ils se couchaient à ses pieds; ils s'ofïraient d'eux-mêmes ii 
ces caresses inaccoutumées; ils semblaient faire de leur mieux pour recevoir 
chez eux ces hôtes inconnus; les oiseaux nombreux, poussant de joyeux cris, 
s'appelaient l'un l'autre, et il en venait des divers points de la ravine; le doctei r 
ressemblait à un charmeur véritable. Les chasseurs continuèrent leur chemin 
en remontant les berges immides du ruisseau, suivis par cette bande familière, 

47 



370 



AVENTURES DU CAPITAINE IIATTERAS 



et, à un tournant du vallon, ils aperçurent un troupeau de huit ou dix rennes 
qui broutaient quelques lichens à demi enterrés sous la neige, animaux char- 
mants à voir, gracieux et tranquilles, avec ces andouillers dentelés que la 
femelle portait aussi fièrement que le mâle; leur pelage, d'apparence laineuse, 
abandonnait déjà la blancheur hivernale pour la couleur brune et grisâtre do 
l'été ; ils ne paraissaient ni plus effrayés ni moins apprivoisés que les lièvres ou 
les oiseaux de celte contrée paisible. Telles durent être les relations du premier 
homme avec les premiers animaux, au jeune âge du monde. 

Les chasseurs arrivèrent au milieu du troupeau sans que celui-ci eût fait un 
pas pour fuir; cette fois, le docteur eut beaucoup de peine à contenir les in- 







^ 






^:incts d'Altamont; l'Américain ne pouvait voir tranquillement ce magnifique 
yibicr sans qu'une ivresse de sang lui montât au cerveau. Halteras regardait 
d'un air ému ces douces bêtes, qui venaient frotter leurs naseaux sur les vête- 
ments du docteur, l'ami de tous les êtres animés. 

« Mais enfin, disait Altamont, est-ce que nous ne sommes pas \enus pour 
cliasser? 

— Pour chasser le bœuf musqué, répondait Clawbonny, et pas autre chose! 
Xous ne saurions que faire de ce gibier; nos provisions sont suffisantes; laissez- 
nous donc jouir de ce spectacle touchant de l'homme se mêlant aux ébats de 
ces paisibles animaux et ne leur inspirant aucune crainte. 

- Cela prouve qu'ils ne l'ont jamais vu, dit Halteras. 

— Évidemment, répondit le docteur, et de cette observation on peut tirer la 
remarque suivante : c'est que ces animaux ne sont pas d'origine américaine. 



LE DKSERT DE GLACE 371 



— Et pourquoi cola? dit Altamont. 

— S'ils étaient nés sur les terres de l'Amérique septentrionale, ils sauraient 
ce qu'on doit penser de ce mammifère bipède et bimane qu'on appelle l'homme, 
et, à notre vue, ils n'auraient pas manqué de s'enfuir! Non, il est probable 
qu'ils sont venus du nord, qu'ils sont originaires de ces contrées inconnues de 
l'Asie dont nos semblables ne se sont jamais approchés, et qu'ils ont traversé 
les continejits voisins du pôle. Ainsi, Altamont, vous n'avez point le droit de 
les réclamer comme des compatriotes. 

— Oh! répondit Altamont, un chasseur n'y regarde pas de si près, et le gibier 
est toujours du pays de celui qui le tue ! 

— Allons, calmez-vous, mon brave Nemrod! pour mon compte, je renoncerais 
à tirer un coup de fusil de ma vie, plutôt que de jeter l'effroi parmi cette char- 
mante population. Voyez ! Duk lui-même fraternise avec ces jolies bêtes. Croyez- 
moi, restons bons, quand cela se peut ! La bonté est une force! 

— Bien, bien, répondit Altamont, qui comprenait peu cette sensibilité, mais 
je voudrais vous voir avec votre bonté pour toute arme au milieu d'une bande 
d'ours ou de loups! 

— Oh ! je ne prétends point charmer les bêtes féroces, répondit le docteur ; je 
crois peu aux enchantements d'Orphée; d'ailleurs, les ours et les loups ne vien- 
draient pas à nous comme ces lièvres, ces perdrix et ces rennes. 

— Pourquoi pas, répondit Altamont, s'ils n'avaient jamais vu d'hommes? 

— Parce que ces animaux-là sont naturellement féroces, et que la férocité, 
comme la méchanceté, engendre le soupçon ; c'est une remarque que les observa- 
teurs ont pu faire sur l'homme aussi bien que sur les animaux. Qui dit méchant 
dit méfiant, et la crainte est facile à ceux-là qui peuvent l'inspirer. » 

Cette petite leçon de philosophie naturelle termina l'entretien. 

Toute la journée se passa dans cette ravine, que le docteur voulut appeler 
l'Arcadie- Boréale, à quoi ses compagnons ne s'opposèrent nullement, et, le soir 
venu, après un repas qui n'avait coûté la vie à aucun des habitants de cette con- 
trée, les trois chasseurs s'endormirent dans le creux d'un roclier disposé touî 
exprès pour leur offrir un confortable abri. 



CHAPITRE XVII. — LA REVANCHE d'aLTAMOXT. 

Le lendemain, le docteur et ses deux compagnons se réveillèrent après la nuit 
passée dans la plus parfaite tranquillité. Le froid, sans être vif, les avait un peu 



372 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

piqués aux approches du matin; mais, bien couverts, ils avaient dormi profon- 
dément, sous la garde des animaux paisibles. 

Le temps se maintenant au beau, ils résolurent de consacrer encore cette 
journée à la reconnaissance du pays et à la recherche des bœufs musqués. Il fal- 
lait bien donner à Altamont la possibilité de chasser un peu, et il fut décidé que, 
quand ces bœufs seraient les animaux les plus naïfs du monde, il aurait le droit 
de les tirer. D'ailleurs, leur chair, quoique fortement imprégnée de musc, fait un 
aliment savoureux, et les chasseurs se réjouissaient de rapporter au Fort-Provi- 
d nce quelques morceaux de cette viande fraîche et réconfortante. 

Le voyage n'offrit aucune particularité pendant les premières heures de la 




matinée; le pays, dans le nord-est, commençait à changer de physionomie : 
quelques ressauts de terrain, premières ondulations d'une contrée montueuse, 
faisaient présager un sol nouveau. Cette terre de la Nouvelle- Amérique, si elle 
ne formait pas un continent^ devait être au moins une île importante ; d'ailleurs, 
il n'était pas question de vérifier ce point géographique. 

Duk courait au loin, et il tomba bientôt en arrêt sur des traces qui apparte- 
naient à un troupeau de bœufs musqués ; il prit alors les devants avec une ex- 
trême rapidité et ne tarda pas à disparaître aux yeux des chasseurs. 

Ceux-ci se guidèrent sur ses aboiements clairs et distincts, dont la précipitation 
leur apprit que le fidèle chien avait enfin découvert l'objet de leur convoitise. 

Ils s'élancèrent en avant, et, après une heure et demie de marche, ils se trou- 
vèrent en présence de deux animaux d'assez forte taille et d'un aspect véritable- 
ment redoutable; ces singuliers quadrupèdes paraissaient étonnés des attaques 



LE DÉSERT DE GLACE 373 

de Duk, sans s'en effrayer d'ailleurs; ils broutaient une sorte de mousse rose 
qui veloutait le sol dépourvu de neige. Le docteur les reconnut facilement à leur 
taille moyenne, à leurs cornes très-élari:ies et soudées à la base, à cette curieuse 
absence de mufle, à leur chanfrein busqué comme celui du mouton et à leur 
queue très-courte : l'ensemble de cette structure leur a fait donner, par les natu- 
ralistes, le nom d' « ovibos », mot composé qui rappelle les deux natures d'ani- 
maux dont ils tiennent. Une bourre de poils épaisse et longue, et une sorte de 
soie brune et fine formaient leur pelage. 

A la vue des chasseurs, les deux animaux ne tardèrent pas à prendre la fuite, 
et ceux-ci les poursuivirent à toutes jambes. 








Mais les atteindre était difficile à des gens qu'une course soutenue d'une 
demi-heure essouffla complètement . Hatteras et ses compagnons s'arrêtèrent. 
•< Diable ! fit Allamont. 

— Diable est le mot, répondit le docteur, dès qu'il put reprendre haleine. Je 
vous donne ces ruminants-là pour des Américains, et ils ne paraissent pas avoir 
de vos compatriotes une idée très-avantageuse. 

— Cela prouve qu-:' nous sommes de bons chasseurs, » répondit Altamont. 
Cependant les bœufs musqués, ne se voyant plus poursuivis, s'arrêtèrent dans 

une posture d'étonnement. Il devenait évident qu'on ne les forcerait pas à la 
course; il fallait donc chercher à les cerner; le plateau qu'ils occupaient alors se 
prêtait à cette manœuvre. Les chasseurs, laissant Duk harceler ces animaux, des- 
cendirent par les ravines avoisinantes, de manière à tourner le plateau. Altamont 
et le docteur se cachèrent à 1 une de ses extrémités derrière des saillies de roc, 



371 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

tandis qu'Hatteras, en remontant à l'iniproviste par l'extrémité opposée, devait 
les rabattre sur eux. 

Au bout d'une demi-heure, chacun avait gagné son poste. 

« Vous ne vous opposez pas cette fois à ce qu'on reçoive ces quadrupèdes à 
coups de fusil? dit Altamont. 

— Non! c'est de bonne guerre, » répondit le docteur, qui, malgré sa douceur 
naturelle, était chasseur au fond de l'âme. 

Ils causaient ainsi, quand ils virent les bœufs musqués s'ébranler, Duk à leurs 
talons; plus loin, Hatteras, poussant de grands cris, les chassait du côté d;i 
docteur et de l'Américain, qui s'élancèrent bientôt au-devant de cette magni- 
fique proie. 

Aussitôt, les bœufs s'arrêtèrent, et, moins effrayés de la vue d'un seul ennemi, 
ils revinrent sur Hatteras; celui-ci les attendit de pied ferme, coucha enjoué le 
plus rapproché des deux quadrupèdes, fit feu, sans que sa balle, frappant l'ani- 
mal en plein front, parvînt à enrayer sa marche. Le second coup de fusil d'Hat- 
teras ne produisit d'autre effet que de rendre ces bêtes furieuses; elles se jetèrent 
sur le chasseur désarmé et le renversèrent en un instant. 

« Il est perdu ! » s'écria le docteur. 

Au moment où Clawbonny prononça ces paroles avec l'accent du désespoir. 
Altamont fit un pas en avant pour voler au secours d'Hatteras; puis il s'arrêta, 
luttant contre lui-même et contre ses préjugés. 

« Non! s'écria-t-il, ce serait une lâcheté! » 

Il s'élança vers le théâtre du combat avec Clawbonny. 

Son hésitation n'avait pas duré une demi-seconde. 

Mais si le docteur vit ce qui se passait dans l'âme de l'Américain, Hatteras lo 
comprit, lui qui se fût laissé tuer plutôt que d'implorer l'intervention de son 
rival. Toutefois, il eut à peine le temps de s'en rendre compte, car Altamont 
apparut près de lui. 

Hatteras, renversé à terre, essayait de parer les coups de cornes et les coups de 
pieds des deux animaux ; mais il ne pouvait prolonger longtemps une pareille 
lutte. 

11 allait inévitablement être mis en pièces, quand deux coups de feu retentirent ; 
Hatteras sentit les balles lui raser la tête. 

<c Hardi! » s'écria Altamont, qui, rejetant loin de lui son fusil déchargé, se 
précipita sur les animaux irrités. 

L'un des bœufs, frappé au cœur, tomba foudroyé ; l'autre, au comble de la 
fureur, allait éventrer le malheureux capitaine lorsque Altamont, se présentant 



LE DÉSERT DE GLACE 



O lO 



face à lui, plongea entre ses mâchoires ouvertes sa muin armée du couteau à 
neige; de l'autre, il lui fendit la tête d'un terrible coup de hache. 

Cela fut fait avec une rapidité merveilleuse, et un éclair eût illumine toute 
Ito scène. 

Le second bœuf se courba sur ses jarrets et tomba mort. 



■^ 







-- ^"^^'f^^jy; 



« Hurrah ! hurrah ! » s'écria Clawbonny. 
H ilteras était sauvé. 

Il devait donc la vie à l'homme qu'il détestait le plus au monde! Que se passa- 
t-il dans son âme en cet instant? Quel mouvement humain s'y produisit qu'il ne 
put maîtriser? 

C'est là l'un de ces secrets du cœur oui échappent à toute analyse. 



370 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Quoi qu'il en soit, Hatteras, sans hésiter, s'avança vers son rival et lui dit 
d'une voix grave : 

« Vous m'avez sauvé la vie, Altamont. 

— Vous aviez sauvé la mienne, « répondit l'Américain. 
11 y eut un moment de silence; puis Altamont ajouta : 
<( Nous sommes quittes, Hatteras. 

— Non, Altamont, répondit le capitaine ; lorsque le docteur vous a retiré de 
votre tombeau de glace, j'ignorais qui vous étiez, et vous m'avez sauvé au péril 
de vos jours, sachant qui je suis. 

— Eh! vous êtes mon semblable, répondit Altamont, et, quoi qu'il en ait, un 
Américain n"est point un lâche! 

— Non, certes, s'écria le docteur, c'est un homme ! un homme comme vous, 
Hatteras ! 

— Et, comme moi, il partagera la gloire qui nous est réservée? 

— La gloire d'aller au pôle Nord! dit Altamont. 

— Oui I lit le capitaine avec un accent superbe. 

— Je l'avais donc deviné! s'écria l'Américain. Vous avez donc osé concevoir im 
pareil dessein ! Vous avez osé tenter d'atteindre ce point inaccessible ! Ah ! c'est 
beau, cela ! Je vous le dis, moi, c'est sublime ! 

— Mais vous, demanda Hatteras d'une voix rapide, vous ne vous élanciez donc 
pas. comme nous, sur la route du pôle? » 

Altamont semblait hésiter à répondre. 
« Eh bien? fit le docteur. 

— Eh bien, non! s'écria l'Américain. Non! la vérité avant l'amour-propre ! 
Non! je n'ai pas eu cette grande pensée qui vous a entraînés jusqu'ici. Je cher- 
chais à franchir, avec mon navire, le passage du nord-ouest, et voilà tout. 

— Altamont, dit Hatteras en tendant la main à l'Américain, soyez donc notre 
compagnon de gloire, et venez avec nous découvrir le pôle Nord! » 

Ces deux hommes serrèrent alors, dans une chaleureuse étreinte, leur main 
franche et loyale. 

Quand ils se retournèrent vers le docteur, celui-ci pleurait. 

« Ah ! mes amis, murmura-t-il en s'essuyant les yeux, comment mon cœur 
peut-il contenir la joie dont vous le remplissez ! Ah ! mes chers compagnons, 
vous avez sacrifié, pour vous réunir dans un succès commun , cette misérable 
question de nationalité ! Vous vous êtes dit que l'Angleterre et l'Amérique ne 
faisaient rien dans tout cela, et qu'une étroite sympathie devait nous lier contre 
les dangers de notre expédition! Si le pôle Nord est atteint, qu'importe qui 



LE DÉSERT DE GLACE 



^11 



l'aura découvert! Pourquoi se rabaisser ainsi et se targuer d'être Américains ou 
Anglais, quand on peut se vanter d'être hommes ! » 

Le bon docteur pressait dans ses bras les ennemis réconciliés : il ne pouvait 
calmer sa joie ; les deux nouveaux amis se sentaient plus rapprochés encore par 
l'amitié que le digne homme leur portait à tous deux. Clawbonny parlait, sans 




pouvoir se contenir, de la vanité des compétitions, de la folie des rivalités, et 
de l'accord si nécessaire entre des hommes abandonnés loin de leur pays. 
Ses paroles, ses larmes, ses caresses, tout venait du plus profond de son 

cœur. 
Cependant il se calma, après avoir embrassé une vingtième fois Hatleras et 

Altamont. 

48 



378 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



« Et maintenant, dit-il, à l'ouvrage, à l'ouvrage! Puisque je n'ai été bon arien 
comme chasseur, utilisons mes autres talents. » 

Et il se mit en train de dépecer le bœuf, qu'il appelait « le bœuf de la réconci- 
liation », mais si adroitement, qu'il ressemblait à un chirurgien pratiquant une 
autopsie délicate. 

Ses deux compagnons le regardaient en souriant. Au bout de quelques minutes, 
l'adroit praticien eut retiré du corps de l'animal une centaine de livres de chair 
appétissante; il en fit trois parts, dont chacun se chargea, et l'on reprit la route 
du Fort-Providence. 

A dix heures du soir, les chasseurs, marchant dans les rayons obliques du 
soleil, atteignirent Doctor's-House, où Johnson et Bell leur avaient préparé un 
bon repas. 

Mais, avant de se mettre à table, le docteur s'était écrié d'une voix triom- 
phante, en montrant ses deux compagnons de chasse : 

« Mon vieux Johnson, j'avais emmené avec moi un Anglais et un Américain, 
n'est-il pas vrai? 

— Oui, monsieur Clawbonny, répondit le maître d'équipage. 

— Eh bien, je ramène deux frères. » 

Les marins tendirent joyeusement la main à Altamont ; le docteur leur raconta 
ce qu'avait fait le <;apitaine américain pour le capitaine anglais, et, cette nuit-là, 
la maison de neige abrita cinq hommes parfaitement heureux. 



CHAPITRE XVIII. — LES DERNIERS PREPARATIFS. 



Le lendemain, le temps changea; il y eut un retour au froid; la neige, la 
pluie et les tourbillons se succédèrent pendant plusieurs jours. 

Bell avait terminé sa chaloupe ; elle répondait parfaitement au but qu'elle 
devait remplir; pontée en partie, haute de bord, elle pouvait tenir la mer par un 
gros temps, avec sa misaine et son foc; sa légèreté lui permettait d'être hàlée 
sur le traîneau sans peser trop à l'attelage de chiens. 

Enfin, un changement d'une haute importance pour les hiverneurs se pré- 
parait dans l'état du bassin polaire. Les glaces commençaient à s'ébranler au 
milieu de la baie; les plus hautes, incessamment minées par les chocs, ne 
demandaient qu'une tempête assez forte pour s'arracher du rivage et former des 



LE DÉSERT DE GLACE 



3Tf> 



ice-berj,^s mobiles. Cependant Hatteras ne voulut pas attendre la dislocation du 
champ de glace pour commencer son excursion. Puisque le voyage devait se 
faire par terre, peu lui importait que la mer fût libre ou non; il fixa donc le 
départ au 25 juin; d'ici là, tous les préparatifs pouvaient être entièrement ter- 




FRimiuf-i =c^i^ 



minés. Johnson et Bell s'occupèrent de remettre le traîneau en parfait état; les 
châssis furent renforcés et les patins refaits à neuf. Les voyageurs comptaient 
profiter pour leur excursion de ces quelques semaines de beau temps que la 




nature accorde aux contrées hyperboréennes. Les souffrances seraient donc 
moins cruelles à affronter, les obstacles plus faciles à vaincre. 

Quelques jours avant le départ, le 20 juin, les glaces laissèrent entre elles 
quelques passes libres dont on profita pour essayer la chaloupe dans une pro- 
menade jusqu'au cap Washington. La mer n'était pas absolument dégagée, il 



380 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



s'en fallait; mais enfin elle ne présentait plus une surface solide, et il eût ete 
impossible de tenter à pied une excursion à travers les ice-fields rompus. 

Cette demi-journée de navigation permit d'apprécier les bonnes qualités nau- 
tiques de la chaloupe. 

Pendant leur retour, les navigateurs furent témoins d'un incident curieux. Ce 




fut la chasse d'un phoque faite par un ours gigantesque ; celui-ci était heureuse- 
ment trop occupé pour apercevoir la chaloupe, car il n'eût pas manqué de se 
mettre à sa poursuite ; il se tenait à l'affût auprès d'une crevasse de l'ice-field 
par laquelle le phoque avait évidemment plongé. L'ours épiait donc sa réappari- 
tion avec la patience d'un chasseur ou plutôt d'un pécheur, car il péchait vérita- 
blement. Il guettait en silence ; il ne remuait pas ; il ne donnait aucun signe de vie 



LE DESERT DE GLACE 



381 



Mais, tout d'un coup, la surface du trou vint à s'agiter; l'amphibie remontait 
pour respirer ; Fours se coucha tout de son long sur le champ glacé et arrondit 
ses deux pattes autour de la crevasse. 

Un instant après, le phoque apparut, la tête hors de l'eau; mais il n'eut pas 
le temps de l'y replonger ; les pattes de l'ours, comme détendues par un. ressort, 
se rejoignirent, étreignirent l'animal avec une irrésistible vigueur, et l'enlevè- 
rent hors de son élément de prédilection. 

Ce fut une lutte rapide; le phoque se débattit pendant quelques secondes et 
fut étouffé sur la poitrine de son gigantesque adversaire ; celui-ci, l'emportant 
sans peine, bien qu'il fût d'une grande taille, et sautant légèrement d'un glaçon 
à l'autre jusqu'à la terre ferme, disparut avec sa proie. 

«Bon voyage ! lui cria Johnson ; cet ours-là a un peu trop de pattes à sa dispo- 
sition. » 




La chaloupe regagna bientôt la petite anse que Bell lui avait ménagée entre 
les glaces. 

Quatre jours séparaient encore Hatteras et ses compagnons du moment fixé 
pour leur départ. 

Hatteras pressait les derniers préparatifs ; il avait hâte de quitter cette Nou- 
velle-Amérique, cette terre qui n'était pas sienne et qu'il n'avait pas nommée; 
il ne se sentait pas chez lui. 

Le 22 juin, on commença à transporter sur le traîneau les effets de campe- 
ment, la tente et les provisions. Les voyageurs emportaient deux cents livres de 
viande salée, trois caisses de légumes et de viandes conservées, cinquante livres 



382 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

de saumure et de lime-juice, cinq quarters * de farine, des paquets de cresson et 
do cochléaria, fournis par les plantations du docteur ; en y ajoutant deux cents 
livres de poudre, les instruments, les armes et les menus bagages, en y compre- 
nant la chaloupe, l'halket-boat et le poids du traîneau, c'était une charge de 
près de quinze cents livres à traîner, et fort pesante pour quatre chiens ; d'autant 
plus que, contrairement à l'habitude des Esquimaux, qui ne les font pas travailler 
plus de quatre jours de suite, ceux-ci, n'ayant pas de rem.plaçants, devaient 
tirer tous les jours ; mais les voyageurs se promettaient de les aider au besoin, 
et ils ne comptaient marcher qu'à petites journées ; la distance de la baie Victo- 
ria au pôle était de trois cent cinquante-cinq milles au plus', et, à douze milles ' 
par jour, il fallait un mois pour la franchir ; d'ailleurs, lorsque la terre viendrait 
à manquer, la chaloupe permettrait d'achever le voyage sans fatigues, ni pour 
les chiens, ni pour les hommes. 

Ceux-ci se portaient bien ; la santé générale était excellente ; l'hiver, quoique 
rude, se terminait dans de suffisantes conditions de bien-être ; chacun, après 
avoir écouté les avis du docteur, échappa aux maladies inhérentes à ces durs 
climats. En somme, on avait un peu maigri, ce qui ne laissait pas d'enchanter le 
digne Clavvbonny ; mais on s'était fait le corps et l'âme à cette âpre existence, 
et maintenant ces hommes acclimatés pouvaient affronter les plus brutales 
épreuves de la fatigue et du froid sans y succomber. 

Et puis enfin, ils allaient marcher au but du voyage, à ce pôle inaccessible, 
après quoi il ne serait plus question que du retour. La sympathie qui réunissait 
maintenant les cinq membres de l'expédition devait les aider à réussir dans leur 
audacieux voyage, et pas un d'eux ne doutait du succès de l'entreprise. 

En prévision d'une expédition lointaine, le docteur avait engagé ses compa- 
gnons à s'y préparer longtemps d'avance et à a s'entraîner » avec le plus grand 
soin. 

« 3Ies amis, leur disait-il, je ne vous demande pas d'imiter les coureurs an- 
glais, qui diminuent de dix-huit livres après deux jours d'entraînement, et de 
vingt-cinq après cinq jours ; mais enfin il faut faire quelque chose afin de se 
placer dans les meilleures conditions possibles pour accomplir un long voyage. 
Or, le premier principe de l'entraînement est de supprimer la graisse chez le 
coureur comme chez le jockey, et cela, au moyen de purgatifs, de transpirations 
et d'exercices violents; ces gentlemen savent qu'ils perdront tant par médecine, 
et ils arrivent à des résultats d'une justesse incroyable ; aussi, tel qui avant l'en- 

1 380 livres. — ' 150 lieues. — ' 5 lieues. 



LE DESERT DE GLACE 



,?83 



trainonient ne pouvait courir l'espace d'un mille sans perdre haleine, en fait faci- 
lement vingt-cinq après ! On a cité un certain Townsend qui faisait cent milles en 
douze heures sans s'arrêter. 

— Beau résultat, répondit Johnson, et bien que nous ne soyons pas très-gras, 
s'il faut encore maigrir... 

— Inutile, Johnson; mais; sans exagérer, on ne peut nier que l'entraînement 
n'ait de bons effets ; il donne aux os plus de résistance, plus d'élasticité aux 
muscles, de la finesse à l'ouïe, et de la netteté à la vue; ainsi, ne l'oublions 
pas. » 

Enfin, entraînés ou non, les voyageurs furent prêts le 23 juin; c'était un di- 
manche, et ce jour fut consacré à un repos absolu. 




L'instant du départ approchait, et les habitants du Fort-Providence ne le 
voyaient pas arriver sans une certaine émotion. Cela leur faisait quelque peine 
au cœur de laisser cette hutte de neige, qui avait si bien rempli son rôle de 
maison, cette baie Victoria, celte plage hospitalière où s'étaient passés les der- 
niers mois de l'hivernage. Retrouverait-on ces constructions au retour? Les 
rayons du soleil n'allaient-iis pas achever de fondre leurs fragiles murailles ? 

En somme, de bonnes heures s'y étaient écoulées! Le docteur, au repas du 
soir, rappela à ses compagnons ces émouvants souvenirs, et il n'oublia pas de 
remercier le ciel de sa visible protection. 

Enfin l'heure du sonuneil arriva Chacun se coucha tôt pour se lever de grand 
matin. Ainsi s'écoula la dernière nuit passée au Fort-Providence. 



38 i 



AVENTURES D(J CAPITAINE HATTERAS 



CHAPITRE XIX. — iMARCHE AU NORD. 



Le lendemain, dès l'aube, Hatteras donna le signal du départ. Les chiens 
furent attelés au traîneau; bien nourris, bien reposés, après un hiver passé 
dans des conditions très -confortables, ils n'avaient aucune raison pour ne pas 
rendre de grands services pendant l'été. Ils ne se firent donc pas prier pour re- 
vêtir leur harnachement de voyage. 

Ronnes bêtes, après tout, que ces chiens groënlandais ; leur sauvage nature 
s'était formée peu à peu; ils perdaient de leur ressemblance avec le loup, pour 




se rapprocher de Duk, ce modèle achevé de la race canine : en un mot, ils se 
civilisaient. 

Duk pouvait certainement demander une part dans leur éducation ; il leur 
avait donné des leçons de bonne compagnie et prêchait d'exemple ; en sa qualité 
d'Anglais, très-pointilleux sur la question du « cant». il fut longtemps à se 
familiariser avec des chiens « qui ne lui avaient pas été présentés », et, dans le 
principe, il ne leur parlait pas; mais, à force de partager les mêmes dangers, 
les mêmes privations, la même fortune, ces animaux de race différente frayèrent 
peu à peu ensemble. Duk, qui avait bon cœur, fit les premiers pas, et toute la 
gent à quatre pattes devint bientôt une troupe d'amis. 

Le docteur caressait les groënlandais, et Duk voyait sans jalousie ces caresse 
distribuées à ses congénères. 



LE DÉSERT DE GLACE 383 



Les hommes n'étaient pas en moins bon état que les animaux ; si ceux-ci 
devaient bien tirer, les autres se proposaient de bien marcher. 

On partit à six heures du matin, par un beau temps ; après avoir suivi les con- 
tours de la baie, et dépassé le cap Washington, la route fut donnée droit au 
nord par Hatteras ; h. sept heures, les voyageurs perdaient dans le sud le cône 
du phare et le Fort- Providence. 

Le voyage s'annonçait bien, et mieux surtout que cette expédition entreprise 
en plein hiver à la recherche du charbon! Hatteras laissait alors derrière lui, à 
bord de son navire, la révolte et le désespoir, sans être certain du but vers le- 
quel il se dirigeait ; il abandonnait un équipage à demi mort de froid ; il partait 
avec des compagnons affaiblis par les misères d'un hiver arctique ; lui, l'homme 
du nord, il revenait vers le sud ! Maintenant, au contraire, entouré d'amis vigou- 
reux et bien portants, soutenu, encouragé, poussé, il marchait au pôle, à ce but 
de toute sa vie ! Jamais homme n'avait été plus près d'acquérir cette gloire 
immense pour son pays et pour lui-même ! 

Songeait-il à toutes ces choses si naturellement inspirées par la situation 
présente ? Le docteur aimait à le supposer, et n'en pouvait guère douter à le voir 
si ardent. Le bon Clawbonny se réjouissait de ce qui devait réjouir son ami, et, 
depuis la réconciliation des deux capitaines, de ses deux amis, il se trouvait le 
plus heureux des hommes, lui auquel ces idées de haine, d'envie, de compéti- 
tion, étaient étrangères, lui la meilleure des créatures! Qu'arriverait-il, que 
résulterait-il de ce voyage ? Il l'ignorait ; mais enfin il commençait bien. C'était 
beaucoup. 

La côte occidentale de la Nouvelle-Amérique se prolongeait dans l'ouest par 
une suite de baies au delà du cap Washington ; les voyageurs, pour éviter cette 
immense courbure, après avoir franchi les premières rampes de Bell-Mount, se 
dirigèrent vers le nord, en prenant par les plateaux supérieurs. C'était une 
notable économie de route ; Hatteras voulait, à moins que des obstacles im- 
prévus de détroit et de montagne ne s y opposassent, tirer une ligne droite de 
trois cent cinquante milles depuis le Fort-Providence jusqu'au pôle. 

Le voyage se faisait aisément ; les plaines élevées offraient de vastes tapis 
blancs, sur lesquels le traîneau, garni de ses châssis soufrés, glissait sans peine, 
et les hommes, chaussés de leurs snow-shoes, y trouvaient une marche sûre et 
rapide. 

Le thermomètre indiquait trente-sept degrés (-f 3° centig.). Le temps n'était 
ras absolument fixé, tantôt clair, tantôt embrumé; mais ni le froid ni les tour- 
illons n'eussent arrêté des voyageurs si décidés à se porter en avant. 

49 



386 



AVENTURES DU CAPiTAINE HATTERAS 



La roule se relevait facilement au compas; l'aiguille devenait moins pares- 
seuse ens'éloignant du pôle magnétique ; elle n'hésitait plus; il est vrai que, le 
point magnétique dépassé, elle se retournait vers lui, et marquait pour ainsi dire 
le sud à des gens qui marchaient au nord ; mais cette indication inverse ne don- 
nait lieu à aucun calcul embarrassant. 




D'ailleurs, le docteur imagina un moyen de jalonnement bien simple, qui 
évitait de recourir -constamment à la boussole; une fois la position établie, les 
voyageurs relevaient, par les temps clairs, un objet exactement placé au nord et 
situé deux ou trois milles en avant ; ils marchaient alors vers lui jusquà ce qu'il 
fat atteint; puis ils choisissaient un autre point de repère dans la même direc- 
tion, et ainsi de suite. De cette façon, on s'écartait très-peu du droit chemin. 



r.E DÉSERT DE GLACE 387 



Pendant les deux premiers jours du voyage, on marcha à raison de vingt milles 
par douze heures ; le reste du temps était consacré aux repas et au repos ; la 
tente suffisait à préserver du froid pendant les instants du sommeil. 

La température tendait à s'élever; la neige fondait entièrement par endroits, 
suivant les caprices du sol, tandis que d'autres places conservaient leur blan- 
cheur immaculée; de grandes flaques d'eau se formaient çà et là, souvent de 
vrais étangs, qu'un peu d'imagination eût fait prendre pour des lacs ; les voya- 
geurs s'y enfonçaient parfois jusqu'à mi-jambes; ils en riaient, d'ailleurs; le doc- 
teur était heureux de ces bains inattendus. 

« L'eau n'a pourtant pas la permission de nous mouiller dans ce pays, disait-il; 




cet élément n'a droit ici qu'à l'état solide et à l'état gazeux; quant à l'état li- 
quide, c'est un abus ! Glace ou vapeur, très-bien; mais eau, jamais 1 » 

La chasse n'était pas oubliée pendant la marche, car elle devait procurer une 
alimentation fraîche; aussi Altamont et Bell, sans trop s'écarter, battaient les 
ravines voisines; ils tiraient des ptarmigans, des guillcmots, des oies, quelques 
hèvres gris; ces animaux passaient peu à peu de la confiance à la crainte ; ils de- 
venaient très-fuyards et fort difficiles à approcher. Sans Duk, les chasseurs en 
eussent été souvent pour leur poudre. 

Hatteras leur recommandait de ne pas s'éloigner de plus d'un iiiillc, car il 
n'avait ni un jour ni une heure à perdre, et ne pouvait compter que sur trois 
mois de beau temps. 

Il fallait, d'ailleurs, que chacun fiât à son poste près du traîneau, quand un 
endroit difficile, quelque gorge étroite, des plateaux inclinés, se présentaient à 



38S AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

franchir; chacun alors s'attelait ou s'accotait au véhicule, le tirant, le poussant, 
ou le soutenant; plus d'une fois, on dut le décharger entièrement, et cela ne suf- 
fisait pas à prévenir des chocs, et par conséquent des avaries, que Bell réparait 
de son mieux. 

Le troisième jour, le mercredi, 26 juin, les voyageurs rencontrèrent un lac de 
plusieurs acres d'étendue, et encore entièrement glacé par suite de son orienta- 
tion à l'abri du soleil ; la glace était même assez forte pour supporter le poids 
des voyageurs et du traîneau. Cette glace paraissait dater d'un hiver éloigné, car 
ce lac ne devait jamais dégeler, par suite de sa position; c'était un miroir com- 
pacte sur lequel les étés arctiques n'avaient aucune prise ; ce qui semblait con- 



I 



firmer cette observation, c'est que ses bords étaient entourés d'une neige sèche, 
dont les couches inférieures appartenaient certainement aux années précé- 
dentes. 

A partir de ce moment, le pays s'abaissa sensiblement, d'où le docteur conclut 
(jLi'il ne pouvait avoir une grande étendue vers le nord; d'ailleurs, il était très- 
vraisemblable que la Nouvelle-Amérique n'était qu'une ile et ne se développait 
pas jusqu'au pôle. Le sol s'aplanissait peu à peu ; à peine dans l'ouest quelques 
collines nivelées parl'éloignement et baignées dans une brume bleuâtre. 

Jusque-là, l'expédition se faisait sans fatigue ; les voyageurs ne souffraient que 
de la réverbération des rayons solaires sur les neiges ; cette réflexion intense 
pouvait leur donner des snow-blindness' impossibles à éviter. En tout autre temps, 

' Maladie des paupières occasionnée par la réverbération des neiges. 



LE DÉSERT DE GLACE 



389 



ils eussent voyagé la nuit, pour éviter cet inconvénient; mais alors la nuit man- 
quait. La neige tendait heureusement à se dissoudre et perdait beaucoup de son 
éclat, lorsqu'elle était sur le point de se résoudre en eau. 





La température s'éleva, le 28 juin, à quarante-cinq degrés au-dessus de zéro 
1-^ 7" centig.); cette hausse du thermomètre fut accompagnée d'une pluie abon- 
dante, que les voyageurs reçurent stoïquement, avec plaisir même; elle venait 





accélérer la décomposition des neiges; il fallut reprendre les mocassins de peau 
de daim, et changer le mode de glissage du traîneau. La marche fut retardée 
sans doute; mais, en l'absence d'obstacles sérieux, on avançait toujours. 

Quelquefois le docteur ramassait sur son chemin des pierres arrondies ou 
plates, à la façon des galets usés par le remous des vagues, et alors il se croya.; 



ri90 

près du b>i • 
vue. 

Elle n'cff 
quimaux; ' 
nouvelle ; ! 



VENTURES nu CAPITAINE HATTEIL-. 



■ re; cependant la plaine se déroulait sans cesse à perte de 

"! vestige d'habitation, ni huttes, ni cairns, ni caches d'Es- 

- -naient évidemment les premiers à fouler cette contré.' 

is. dont les tribus hantent les terres arctiques, ne pous- 





, . L>'pendant, en ce pays, la chasse eût été fructueuse 
s, touiours affamés; on voyait parfois des ours qui suivaient 
upe, sans manifester l'intention de l'attaquer ; dans le 
iiisqués et des rennes apparaissaient par bandes nom- 
breuses; ledoct M- aurait bien voulu s'emparer de ces derniers pour renforce 
son attelage; mais ils étaient très-fuyards et impossibles à prendre vivants. 



saient jamais 
pour ces malli 
sous le vent la 
lointain, des 1 



(!• )l 



LF, DÉSERT DE GLx\CE 



391 



Le 29, Bell tua un renard, et Altamont fut assez heureux pour ;. atre un bœuf 
musqué de moyenne taille, après avoir donné à ses compagnons une haute idée 
de son sang-froid et de son adresse; c'était vraiment un merveilleux chasseur, et 
le docteur, qui s'y connaissait, l'admirait fort. Le bœuf fut dcpicé et fournit 
une nourriture fraîche et abondante. 

Ces hasards de bons et succulents repas étaient toujours bien reçus; les moins 
gourmands ne pouvaient s'empêcher de jeter des regards de satislaction sur les 
tranches de chair vive. Le docteur riait lui-même, quand il se surprenait en extase 
devant ces opulents morceaux. 

« Ne faisons pas les petites bouches, disait-il; le repas est une chose impor- 
tante dans les expéditions polaires. 




— Surtout, répondit Johnson, quand il dépend d'un coup de fusil plus ou 
moins adroit ! 

— Vous avez raison, mon vieux Johnson, répliquait le docteur, et l'on songe 
moins à manger lorsqu'on sait le pot-au-feu en train de bouillir régulièrement sur 
les fourneaux de la cuisine. » 

Le 30, le pays, contrairement aux prévisions, devint très-accidenté, comme 
s'il eût été soulevé par une commotion volcanique ; les cônes", les pics aigus se 
multiplièrent à l'infini et atteignirent de grandes hauteurs. 

Une brise du sud-est se prit à souffler avec violence et dégénéra bientôt en un 
véritable ouragan; elle s'engouffrait à tra\ers les rochers couronnés de neige et 
parmi des montagnes de glace, qui, en pleine terre, ati'ectaient cependant des 
formes d'hummocks et d'ice-bergs; leur présence sur ces plateaux élevés demeura 
inexplicable, même au docteur, qui cependant expliquait tout. 



892 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



A la tempête succéda un temps chaud ei humide ; ce fut un véritable dégel; 
de tous côtés retentissait le craquement des glaçons, qui se mêlait au bruit plus 
imposant des avalanches. 

Les voyageurs évitaient avec soin de longer la base des collines, et même de 
parler haut, car le bruit de la voix pouvait, en agitant l'air, déterminer des catas- 




trophes; ils étaient témoins de chutes fréquentes et terribles qu'ils n'auraient 
pRS eu le temps de prévoir ; en effet, le caractère principal des avalanches po- 
laires est une effrayante instantanéité ; elles diffèrent en cela de celles de la 
Suisse ou de la Norvège; là, en efîet, se forme une boule, peu considérable 
d'abord, qui, se grossissant des neiges et des rocs de sa route, tombe avec une 
rapidité croissante, dévaste les forets, renverse les villages, mais enfin emploie 



LE DÉSERT DE GLACE 



393 



uiit>'iiips appréciable à se précipiter; or, il n'en est pas ainsi dans les contrées 
frappées par le froid arctique; le déplacement du bloc de glace y est inattendu, 
foudroyant; sa chute n'est que l'instant de son départ, et qui le verrait osciller 
dans sa ligne de projection serait inévitablement écrasé par lui; le boulet de 
canon n'est pas plus rapide, ni la foudre plus prompte; se détacher, tomber, 







écraser ne fait qu'un pour l'avalanche des teri*es boréales, et cela avec le roule- 
ment formidable du tonnerre, et des répercussions étranges d'échos plus plain- 
tifs que bruyants. 

Aussi, aux yeux des spectateurs stupéfaits, se produisait-il parfois de vérita- 
bles changements à vue ; le pays se métamorphosait ; la montagne devenait 
plaine sous Taltraction d'un brusque dégel ; lorsque l'eau du ciel, infiltrée dans 

50 



394 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



les tissures des grands bloes, se solidifiait au froid d'uno seule nuit, elle brisait 
alors tout obstacle par son irrésistible expansion, plus puissante encore en se 
faisant glace qu'en devenant vapeur, et le phénomène s'accomplissait avec une 
épouvantable instantanéité. 

Aucune catastrophe ne vint heureusement menacer le traîneau et ses conduc- 
teurs ; les précautions prises, tout danger fut évité. D'ailleurs, ce pays hérissé de 
crêtes^ de contre-forts, de croupes, d'ice-bergs, n'avait pas une grande étendue, 
et trois jours après^ le 3 juillet, les voyageurs se retrouvèrent dans les plaines 
plus faciles. 

31ais leurs regards furent alors surpris par un nouveau phénomène, qui pen- 
dant longtemps excita les patientes recherches des savants des deux mondes; la 
petite troupe suivait une chaîne de collines hautes de cinquante pieds au plus, 
qui paraissait se prolonger sur plusieurs milles de longueur ; or, son versant 
oriental était couvert de neige, mais d'une neige entièrement rouge. 

On conçoit la surprise de chacun, et ses exclamations^ et même le premier 
effet un peu terrifiant de ce long rideau cramoisi. Le docteur se hâta sinon de 
rassurer, au moins d'instruire ses compagnons ; il connaissait cette particularité 
des neiges rouges, et les travaux d'analyse chimique faits à leur sujet par Wol- 
laston, de Candolle et Baiier; il raconta donc que cette neige se rencontre non- 
seulement dans les contrées arctiques, mais en Suisse, au milieu des Alpes; de 
Saussure en recueillit une notable quantité sur leBreven en 1760, et, depuis, les 
capitaines Ross, Sabine, et d'autres navigateurs en rapportèrent de leurs expé- 
ditions boréales. 

Altamont interrogea le docteur sur la nature de cette substance extraordi- 
naire, et celui-ci lui apprit que cette coloration provenait uniquement de la pré- 
sence de corpuscules organiques; longtemps les chimistes se demandèrent si ces 
corpuscules étaient d'une nature animale ou végétale ; mais ils reconnurent enfin 
qu'ils appartenaient à la famille des champignons microscopiques du genre 
« Uredo », que Baiier proposa d'appeler « Uredo nivalis ». 

Alors le docteur, fouillant cette neige de son bâton ferré, fit voir à ses com- 
pagnons que la couche écarlate mesurait neuf pieds de profondeur, et il leur 
donna à calculer ce qu'il pouvait y avoir, sur un espace de plusieurs milles, de 
ces champignons dont les savants comptèrent jusqu'à quarante-trois mille dans 
un centimètre carré. 

Cette coloration, d'après la disposition du versant, devait remonter à un temps 
très-reculé, car ces champignons ne se décomposent ni par l'évaporation ni par 
la fusion des neiges, et leur couleur ne s'altère pas. 



LE DÉSERT DE GLACE 



HO? 



Le phénomène, quoique expliqué, n'en était pas moins eliange; la couleur 
rouge est peu répandue par larges étendues dans la nature; la réverbération des 
rayons du soleil sur ce tapis de pourpre produisait des effets bizarres; elle don- 
nait aux objets environnants, aux rochers, aux hommes, aux animaux, une 
teinte enflammée, comme s'ils eussent été éclairés par un brasier intérieur, et 




lorsque cette neige se fondait, il semblait que des ruisseaux de sang vinssent à 
couler jusque sous les pieds des voyageurs. 

Le docteur, qui n'avait pu examiner cette substance, lorsqu'il l'aperçut sur 
les Crimson-cliffs de la mer de Baffm, en prit ici à son aise, et il en recueillit 
précieusement j)lusieurs bouteilles. 

Ce sol rouge, ce « Champ de Sang », comme il l'appela, ne fut dépassé qu'après 
trois heures de marche, et le pays reprit son aspect habituel. 



CHAPITRE XX. 



EMPREINTES SUR LA NEIGE. 



La journée du 4 juillet s'écoula au milieu d'un brouillard très-épais. La route 
au nord ne put être maintenue qu'avec la plus grande difficulté ; à chaque ins- 
tant, il fallait la rectifier au compas. Aucun accident n'arriva heureusement pen- 
dant l'obscurité ; Bell seulement perdit ses snow-shoes, qui se brisèrent contre 
une saillie de roc. 

a Ma foi, dit Johnson, je croyais qu'après avoir fréquenté la Mersey et la Ta- 



3% AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



mise on avait le droit de se montrer difficile en fait de brouillards, mais je vois 
que je me suis trompé! 

— Eh bien, répondit Bell, nous devrions allumer des torches comme à Lon- 
dres ou à Liverpool ! 

— Pourquoi pas? répliqua le docteur; c'est une idée, cela; on éclairerait peu 




la route, mais au moins on verrait le guide, et nous nous dirigerions plus direc- 
tement. 

— Mais, dit Bell, comment se procurer des torches? 

— Avec de l'étoupe imbibée d'esprit-de-vin et fixée au bout de nos bâ- 
tons. 

— Bien trouvé, répondit Johnson, et ce ne sera pas long à établir. » 



LE DÉSERT DE GLACE 



307 



Un quart d'heure après, la petite troupe reprenait sa marche aux tlamheaux 
au milieu de l'humide obscurité. 

Mais si l'on alla plus droit, on n'alla pas plus vite, et ces ténébreuses vapeurs 
ne se dissipèrent pas avant le 6 juillet; la terre s'étant alors refroidie, un coup 
de vent du nord vint emporter tout ce brouillard comme les lambeaux d'une 
étoffe déchirée. 

Aussitôt, le docteur releva la position et constata que les voyageurs n'avaieiU 
pas fait dans cette brume une moyenne de huit milles par jour. 

Le G, on se hâta donc de regagner le temps perdu, et l'on partit de bon ma- 
tin. Altamont et Bell reprirent leur poste de marche à l'avant, sondant le terrain 
et éventant le gibier; Duk les accompagnait; le temps, avec son étonnante mo- 




bilité, était redevenu très-clair et très-sec, et, bien que les guides fussent à deux 
milles du traîneau, le docteur ne perdait pas de vue un seul de leurs mouve- 
ments. 

Il fut donc fort étonné de les voir s'arrêter tout d'un coup et demeurer dans 
une posture de stupéfaction; ils semblaient regarder vivement au loin, conuîic 
des gens qui interrogent l'horizon. 

Puis, se courbant vers le sol, ils l'examinaient avec attention et se relevaient 
surpris. Bell parut même vouloir se porter en avant; mais Altamont le retint de 
la main. 

'■' Ah çà! que font-ils donc? dit le docteur à Johnson. 

— Je les examine comme vous, monsieur Clawbonny, répondit le vieux ma- 
rin, et je ne comprends rien à leurs gestes. 



398 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTFRAS 



— Ils ont trouvé des traces d'animaux, répondit Hatteras. 

— Cela ne peut être, dit le docteur. 

— Pourquoi? 

— Parce que Duk aboierait. 

— Ce sont pourtant bien des empreintes qu'ils observent, 

— Marchons, fit Hatteras ; nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. » 
Johnson excita les chiens d'attelage, qui prirent une allure plus rapide. 

Au bout de vingt minutes, les cinq voyageurs étaient réunis, et Hatteras, le 
docteur, Johnson, partageaient la surprise de Bell et d'Altamont. 

En effet, des traces d'hommes, visibles, incontestables et fraîches comme si 
elles eussent été faites la veille, se montraient éparses sur la neige. 




?_T?\>r\ 



(( Ce sont des Esquimaux, dit Hatteras. 

— En effet, répondit le docteur, voilà les empreintes de leurs raquettes. 

— Vous croyez? dit Altamont. 

— Cela est certain ! 

— Eh bien, et ce pas? reprit Altamont en montrant une autre trace plusieurs 
fois répétée. 

. — Ce pas? 

— Prétendez-vous qu'il appartienne à un Esquimau?» 

Le docteur regarda attentivement et fut stupéfait; la marque d'un soulier 
européen, avec ses clous, sa semelle et son talon, était profondément creusée 
dans la neige; il n'y avait pas à en douter, un homme, un étranger, avait 
passé là 



LE DÉSERT DE GLACE 399 



« Des Européens ici! s'écria Halteras. 

— Évidemment, fit Johnson. 

— Et cependant, dit le docteur, c'est tellement improbable qu'il faut y regar- 
der à deux fois avant de se prononcer. » 

Le docteur examina donc l'empreinte deux fois, trois fois, et il fui bien obligé 
de reconnaître son origine extraordinaire. 

Le héros de Daniel de Foë ne fut pas plus stupéfait en rencontrant la marque 
d'un pied creusée sur le sable de son île ; mais si ce qu'il éprouva fut de la 
crainte, ici ce fut du dépit pour Hatteras. Un Européen si près du pôle ! 

On marcha en avant pour reconnaître ces traces ; elles se répétaient pendant 
un quart de mille, mêlées à d'autres vestiges de raquettes et de mocassins; puis 
elles s'infléchissaient vers l'ouest. 

Arrivés à ce point, les voyageurs se demandèrent s'il fallait les suivre plus 
longtemps. 

tt Non, répondit Hatteras. Allons... » 

Il fut interrompu par une exclamation du docteur, qui venait de ramasser sur 
la neige un objet plus convaincant encore et sur l'origine duquel il n'y avait 
pas à se méprendre. C'était l'objectif d'une lunette de poche. 

« Cette fois, dit-il, on ne peut plus mettre en doute la présence d'un étran- 
ger sur cette terre!... 

— En avant! » s'écria Hatteras. 

Et il prononça si énergiquement cette parole, que chacun le suivit; le traîneau 
reprit sa marche un moment interrompue. 

Chacun surveillait l'horizon avec soin, sauf Hatteras, qu'une sourde colère 
animait et qui ne voulait rien voir. Cependant, comme on risquait de tomber 
dans un détachement de voyageurs, il fallait prendre ses précautions ; c'étéat 
véritablement jouer de malheur que de se voir précédé sur cette route inconnue ! 
Le docteur, sans éprouver la colère d'Hatteras, ne pouvait se défendre d'un 
certain dépit, malgré sa philosophie naturelle. Altamont paraissait également 
vexé; Johnson et Bell grommelaient entre leurs dents des paroles menaçantes. 

« Allons, dit enfin le docteur, faisons contre fortune bon cœur. 

— Il faut avouer, dit Johnson, sans être entendu d'Altamont, que si nous 
trouvions la place prise, ce serait à dégoûter de faire un voyage au pôle! 

— Et cependant, répondit Bell, il n'y a pas moyen de douter... 

— Non, répliqua le docteur; j'ai beau retourner ruvontuic dans mon e.'^prit. 
me dire que c'est improbable, impossible, il faut bien se rendre; ce soulier ne 
s'est pas empreint dans la neige sans avoir été au bout d'une jambe et sans que 



400 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



cette jambe ait été attachée à un corps humain. Des Esquimaux, je le pardon- 
nerais encore, mais un Européen! 

— Le fait est, répondit Johnson, que si nous allions trouver les lits retenus 
dans l'auberge du bout du monde, ce serait vexant. 

— Particulièrement vexant, répondit Altamont. 





— Enfin, on verra, » fit le docteur. 

Et l'on se remit en marche. 

Cette journée s'accomplit sans qu'un fait nouveau vînt confirmer la présence 
d'étrangers sur cette partie de la Nouvelle-Amérique, et l'on prit enfin place au 
campement du soir. 

Un vent assez violent ayant sauté dans le nord, il avait fallu chercher pour la 



LE DESERT DE GLACE 

tente un abri sur au fond d'un ravin; le ciel était menaçant ; des nuages allongés 
sillonnaient l'air avec une grande rapidité; ils rasaient le sol d'assez près, et 
l'œil avait de la peine à les suivre dans leur course échevelée; parfois, quelques 
lambeaux de ces vapeurs traînaient jusqu'à terre, et la tente ne se maintenait 
contre l'ouragan qu'avec la plus grande difficulté. 

<( Une vilaine nuit qui se prépare, dit Johnson après le souper. 

— Elle ne sera pas froide, mais bruyante, répondit le docteur; prenons nos 
précautions, et assurons la tente avec de grosses pien'es. 

— Vous avez raison, monsieur ClaAvbonny; si l'ouragan entraînait notre abri 
de toile. Dieu sait où nous pourrions le rattraper. » 

Les précautions les plus minutieuses furent donc prises pour parer à ce dan- 
ger, et les voyageurs fatigués essayèrent de dormir. 

Mais cela leur fut impossible ; la tempête s'était déchaînée et se précipitait du 
sud au nord avec une incomparable violence ; les nuages s'éparpillaient dans 
l'espace comme la vapeur hors d'une chaudière qui vient de faire explosion; les 
dernières avalanches, sous les coups de l'ouragan, tombaient dans les ravines, et 
les échos renvoyaient en échange leurs sourdes répercussions ; l'atmosphère 
semblait être le théâtre d'un combat à outrance entre l'air et l'eau, deux éléments 
formidables dans leurs colères, et le feu seul manquait à la bataille. 

L'oreille surexcitée percevait dans le grondement général des bruits parti- 
culiers, non pas le brouhaha qui accompagne la chute des corps pesants, mais 
bien le craquement clair des corps qui se brisent ; on entendait distinctement 
des fracas nets et francs, connue ceux de l'acier qui se rompt, au milieu des 
roulements allongés de la tempête. 

Ces derniers s'expliquaient naturellement par les avalanches tordues dans les 
tourbillons, mais le docteur ne savait à quoi attribuer les autres. 

Profitant de ces instants de silence anxieux, pendant lesquels l'ouragan sem- 
blait reprendre sa respiration pour soufller avec plus de violence, les voyageurs 
échangeaient leurs suppositions. 

« Il se produit la, disait le docteur, des chocs, connue si des ice-bergs et des 
ice-fields se heurtaient. 

— Oui, répondait Altamont, on dirait que l'écorce terrestre se disloque tout 
entière. Tenez, entendez-vous? 

— Si nous étions près de la mer, reprenait le docteur, je croirais véritablement 
a une rupture des glaces. 

■ — En etiet, répondit Johnson, ce bruit ne peut s'expliquer autrement. 

— Nous serions donc arrivés à la côte? dit Hatteras. 

ôl 



402 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— Cela ne serait pas impossible, répondit le docteur; tenez, ajouta-t-il après 
un craquement d'une violence extrême, ne dirait-on pas un écrasement de gla- 
çons? Nous pourrions bien être fort rapprochés de l'Océan. 

— S'il en est ainsi, reprit Hatteras, je n'hésiterai pas à me lancer au travers 
des champs de glace. 

— Oh! fit le docteur, ils ne peuvent manquer d'être brisés après une tempête 
pareille. Nous verrons demain; quoi qu'il en soit, s'il y a quelque troupe d'hom- 
mes à voyager par une nuit pareille, je la plains de tout mon cœur. » 

L'ouragan dura pendant dix heures sans interruption , et aucun des hôtes de 
la tente ne put prendre un instant de sommeil ; la nuit se passa dans une pro- 
fonde inquiétude. 

En effet, en pareilles circonstances, tout incident nouveau, une tempête, une 
avalanche, pouvait amener des retards graves. Le docteur aurait bien voulu 
aller au dehors reconnaître l'état des choses ; mais comment s'aventurer dans 
ces vents déchaînés? 

Heureusement, l'ouragan s'apaisa dès les premières heures du jour; on put 
enfin quitter cette tente qui avait vaillamment résisté; le docteur, Hatteras et 
Johnson se dirigèrent vers une colline haute de trois cents pieds environ ; ils la 
gravirent assez facilement. 

Leurs regards s'étendirent alors sur un pays métamorphosé, fait de roches 
vives, d'arêtes aiguës, et entièrement dépourvu de glace. C'était l'été succédant 
brusquement à l'hiver chassé par la tempête ; la neige, rasée par l'ouragan 
comme par une lame affilée, n'avait pas eu le temps de se résoudre en eau, et le 
sol apparaissait dans toute son âpreté primitive. 

Mais où les regards d'Hatteras se portèrent rapidement, ce fut vers le nord. 
L'horizon y paraissait baigné dans des vapeurs noirâtres. 

« Voilà qui pourrait bien être l'effet produit par l'Océan, dit le docteur. 

— Vous avez raison, fit Hatteras, la mer doit être là. 

— Cette couleur est ce que nous appelons le « blink » de l'eau libre, dit 
Johnson. 

— Précisément, reprit le docteur. 

— Eh bien, au traîneau! s'écria Hatteras, et marchons à cet Océan nouveau ! 

— Voilà qui vous réjouit le cœur, dit Clawbonny au capitaine. 

— Oui, certes, répondit celui-ci avec enthousiasme ; avant peu, nous aurons 
atteint le pôle ! Et vous, mon bon docteur, est-ce que cette perspective ne vous 
rend pas heureux? 

— Moi! je suis toujours heureux, et surtout du bonheur des autres! ;> 



LE DÉSERT DE GLACE 



403 



Les trois Anglais revinrent à la ravine, et, le traîneau préparé, on leva le 
campement. La route fut reprise; chacun craignait de retrouver encore les 
Iraces de la veille; mais, pendant le reste du chemin, pas un vestige de pas 
étrangers ou indigènes ne se montra sur le sol. Trois heures après, on arrivait 
à la côte. 




« La mer! la mer ! dit-on d'une seule voix. 

— Et la mer libre! » s'écria le capitaine. 

Il était dix heures du matin. 

En effet, l'ouragan avait fait place nette dans le bassin polaire ; les glaces, 
brisées et disloquées , s'en allaient dans toutes les directions ; les plus grosses, 
formant des ice-bergs, venaient de « lever l'ancre », suivant l'expression des 



40i 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



marins, et voguaient en pleine mer. Le champ avait subi un rude assaut de la 
part du vent ; une grêle de lames minces, de bavures et de poussière de glace 
était répandue sur les rochers environnants. Le peu qui restait de l'ice-field à 
l'arasement du rivage paraissait pourri; sur les rocs, où déferlait le flot, s'allon- 
geaient de larges algues marines et des touttV'S d'un varech décoloré. 





L'Océan s'étendait au delà de la portée du regard, sans qu'aucune ilc, aucune 
terre nouvelle, vînt en limiter l'horizon. 

La côte formait dans l'est et dans l'ouest deux caps qui allaient se perdre en 
pente douce au milieu des vagues; la mer brisait à leur extrémité, et une légère 
écume s'envolait par nappes blanches sur les ailes du vent , le sol de la Nouvelle- 
Amérique venait ainsi mourir à l'Océan polaire, sans convulsions, tranquille et 



LE DÉSERT DE GLACE 



AOn 



légèrement incliné ; il s'arrondissait en baie très-ouverte et formait une rade 
foraine délimitée par les deux promontoires. Au centre, un saillant du roc faisait 
un petit port naturel abrité sur trois points du compas; il pénétrait dans les 
terres par le large lit d'un ruisseau, chemin ordinaire des neiges fondues après 
l'hiver, et torrentueux en ce moment. 




natteras, après s'être rendu compte de la configuration de la côte, résolut 
de faire ce jour même les préparatifs du départ, de lancer la chaloupe 
à la mer, de démonter le traîneau et de l'embarquer pour les excursions à 
venir. 

Cela pouvait demander la fin de la journée. La tente fut donc dressée, et 
apièsun repas réconfortant, les travaux commencèrent; pendant ce temps, le 



406 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

docteur prit ses instruments pour aller faire son point et déterminer le relevé 
hydrographique d'une partie de la baie. 

Hatteras pressait le travail ; il avait hâte de partir ; il voulait avoir quitté la 
terre ferme et pris les devants, au cas où quelque détachement arriverait à la mer. 

A cinq heures du soir, Johnson et Rell n'avaient plus qu'à se croiser les bras. 
La chaloupe se balançait gracieusement dans le petit havre, son mât dressé, 
son foc halé bas et sa misaine sur les cargues; les provisions et les parties démon- 
tées du traîneau y avaient été transportées ; il ne restait plus que la tente et 
quelques objets de campement à embarquer le lendemain. 

Le docteur, à son retour, trouva ces apprêts terminés. En voyant la chaloupe 
tranquillement abritée des vents, il lui vint à l'idée de donner un nom à ce petit 
port, et proposa celui d'Altamont. 

Cela ne fit aucune difficulté, et chacun trouva la proposition parfaitement 
juste. 

En conséquence, le port fut appelé Altamont-Harbour. 

Suivant les calculs du docteur, il se trouvait situé par 87° 05^ de latitude et 
118° 35'' de longitude à l'orient de Greenwich, c'est-à-dire à moins de 3° du p(Me. 

Les voyageurs avaient franchi une distance de deux cents milles depuis la baie 
Victoria jusqu'au port Altamont. 



CHAPITRE XXI. — LA MER LIBRE. 

Le lendemain malin, Johnson et Bell procédèrent à l'embarquement des 
effets de campement. A huit heures, les préparatifs de départ étaient terminés. 
Au moment de quitter cette côte, le docteur se prit à songer aux voyageurs 
dont on avait rencontré les traces, incident qui ne laissait pas de le préoccuper. 

Ces hommes voulaient-ils gagner le nord ? avaient-ils à leur disposition quel- 
que moyen de franchir l'océan polaire? Allait-on encore les rencontrer sur cette 
route nouvelle? 

Aucun vestige n'avait, depuis trois jours, décelé la présence de ces voyageurs, 
et certainement, quels qu'ils fussent, ils ne devaient point avoir atteint Altamont- 
Harbour. C'était un lieu encore vierge de tout pas humain. 

Cependant, le docteur, poursuivi par ses pensées, voulut jeter un dernier 
coup d'oeil sur le pays, et il gravit une éminence haute d'une centaine de pieds 
au plus; de là, son regard pouvait parcourir tout l'horizon du sud. 



LE DÉSERT DE GLACE 



-407 



Arrivé au sommet, il porta sa lunette à ses yeux. Quelle fut sa surprise de ne 
rien apercevoir, non pas au loin dans les plaines, mais à quelques pas de lui! 
Cela lui parut fort singulier; il examina de nouveau, et enfin il regarda sa 
lunette... L'objectif manquait. 

(( L'objectif ! » s'écria-t-il. 

On comprend la révélation subite qui se faisait dans son esprit ; il poussa un 
cri assez fort pour que ses compagnons l'entendissent, et leur anxiété fut grande 
en le voyant descendre la colline à toutes jambes. 

« Bon ! qu'y a-t-il encore ? » demanda Johnson. 




Le docteur, essouflé, ne pouvait prononcer une parole; enfin, il fit entendre 
ces mots : 

« Les traces... les pas... le détachement !... 

— Eh bien, quoi? fit Hatteras... des étrangers ici? 

— Non!... non!... reprenait le docteur... l'objectif... mon objectif... à 
moi... » 

Et il montrait son instrument incomplet. 

<i Ah! s'écria l'Américain.. . vous avez perdu?. . 

— Oui! 

— Mais alors, ces traces... 

— Les nôtres, mes amis, les nôtres ! s'écria le docteur. Nous nous sommes 
égarés dans le brouillard! Nous avons tourné en cercle, et nous sommes retom- 
bés sur nos pas ! 

— Mais cette empreinte d^ souliers? dit Hatteras. 



408 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Les souliers de Rell, de Bell lui-même, qui, après avoir cassé sessnow-shoes, 
a marché toute une journée dans la neige. 

— C'est parfaitement vrai, » dit Bell. 

Et l'erreur fut si évidente que chacun partit d'un éclat de rire, sauf Hatteras, 
qui n'était cependant pas le moins heureux de cette découverte. 

« Avons-nous été assez ridicules! reprit le docteur, quand l'hilarité fut 
calmée. Les bonnes suppositions que nous avons faites ! Des étrangers sur cette 
côte! allons donc! Décidément, il faut réfléchir ici avant de parler. Enfin, puis- 
que nous voilà tirés d'inquiétude à cet égard, il ne nous reste plus qu'à 
partir. 

— En route ! » dit Hatteras. 

Un quart d'heure après, chacun avait pris place à bord de la chaloupe, 
qui, sa misaine déployée et son foc hissé, déborda rapidement d'Altamont-Har- 
bour. 

Cette traversée maritime commençait le mercredi 10 juillet; les navigateurs 
se trouvaient à une distance très-rapprochée du pôle, exactement cent soixante- 
quinze milles' ; pour peu qu'une terre fût située à ce point du globe, la naviga- 
tion par mer devait être très-courte. 

Le vent était faible, mais favorable. Le thermomètre marquait cinquante 
degrés au-dessus de zéro {-\- ïO° centig ) ; il faisait réellement chaud. 

La chaloupe n'avait pas souffert du voyage sur le traîneau ; elle était en par- 
fait état, et se manoeuvrait facilement. Johnson tenait la barre ; le docteur, Bell 
et l'Américain s'étaient accotés de leur mieux parmi les effets de voyage, dispo- 
s.}3 partie sur le pont, partie au-dessous. 

Hatteras, placé à l'avant, fixait du regard ce point mystérieux vers lequel il 
se sentait attiré avec une insurmontable puissance, comme l'aiguille aimantée au 
pôle magnétique. Si quelque rivage se présentait, il voulait être le premier à le 
reconnaître. Cet honneur lui appartenait réellement. 

Il remarquait d'ailleurs que la surface de l'Océan polaire était faite de lames 
courtes, telles que les mers encaissées en produisent, 11 voyait là l'indice d'une 
terre prochaine, et le docteur partageait son opinion à cet égard. 

Il est facile de comprendre pourquoi Hatteras désirait si vivement rencontrer 
un continent au pôle nord. Quel désappointement il eût éprouvé à voir la mer 
incertaine, insaisissable, s'étendre là où une portion de ttM-re, si petite qu'elle 
fût, était nécessaire à ses projets ! En etïet, comment nommer d'un nom spécial 

' 70 lieues 1/3. 



I.E DESERT DE GLACE 



409 



un espace d'océan indéterminé? Comment planter en pleins flots le pavillon de 
son pays? Comment prendre possession au nom de Sa Gracieuse Majesté d'une 
partie de Télément liquide? 

Aussi, l'œil fixe, Hatteras, sa boussole à la main, dévorait le nord de ses 
regards. 







n 



^i^ 




Rien, d'ailleurs, ne limitait l'étendue du bassin polaire jusqu'à la ligne de 
l'horizon; il s'en allait au loin se confondre avec le ciel pur de ces zones. Quel- 
ques montagnes de glace, fuyant au large, semblaient laisser passage à ces hardis 
navigateurs. 

L'aspect de cette région offrait de singuliers caractères d'étrangeté. Cette im- 
pression tenait-elle à la disposition d'esprit de voyageurs Irès-émus et supra- 
nerveux? 11 est difficile de se prononcer. Cependant le docteur, dans ses notes 

52 



410 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTER AS 



quotidiennes, a dépeint cette physionomie bizarre de TOcéan ; il en parle comme 
en parlait Penny, suivant lequel ces contrées présentent un aspect « offrant le 
« contraste le plus frappant d'une mer animée par des millions de créatures 
« vivantes. » 

La plaine liquide, colorée des nuances les plus va^rues de l'outre-mer, se mon- 
trait étrangement transparente etdouée d'un incroyable pouvoirdispersif, comme 
si elle eût été faite de carbure de soufre. Cette diaphanéité permettait de la 
fouiller du regard jusqu'à des profondeurs incommensurables; il semblait que le 
bassin polaire fiit éclairé par-dessous à la façon d'un immense aquarium; quel- 
que phénomène électrique^ produit au fond des mers, en illuminait sans doute 




les couches les plus reculées. Aussi la chaloupe semblait suspendue sur un 
abîme sans fond. 

A la surface de ces eaux étonnantes, les oiseaux volaient en bandes innom- 
brables, pareilles à des nuages épais et gros de tempêtes. Oiseaux de passr.ge, 
oiseaux de rivage, oiseaux rameurs, ils offraient dans leur ensemble tous les spé- 
cimens de la grande famille aquatique, depuis l'albatros, si commun aux contrées 
australes, jusqu'au pingouin des mers arctiques, mais avec des proportions 
gigantesques. Leurs cris produisaient un assourdissement continuel. A les con- 
sidérer, le docteur perdait sa science de naturaliste ; les noms de ces espèces 
prodigieuses lui échappaient, et il se surprenait à courber la tête, quand leurs 
;;iles battaientl'air avec une indescriptible puissance. 

Quelques-uns de ces monstres aériens déployaient jusqu'à vingt pieds d'enver 
gure; ils couvraient entièrement la chaloupe sous leur vol, et il y avait là par 



LE DÉSERT DE GLACE A\l 



légions de ces oiseaux dont la nomenclature ne parut jamais dans 1' « Index Orni- 
thologus » de Londres. 

Le docteur était abasourdi, et, en somme, stupéfait de trouver sa science en 
défaut. 

Puis, lorsque son regard, quittant les merveilles du ciel, glissait à la surface 
de cet océan paisible, il rencontrait des productions non moins étonnantes du 
règne animal, et, entre autres, des méduses dont la largeur atteignait jusqu'à 
trente pieds; elles servaient à la nourriture générale de la gent aérienne, et flot- 
taient comme de véritables îlots au milieu d'algues et de varecbs gigantesques. 
Quel sujet d'étonnement! Quelle différence avec ces autres méduses microsco- 
piques observées par Scoresby dans les mers du Groenland, et dont ce naviga- 
teur évalua le nombre à vingt-trois trilliards huit cent quatre-vingt-huit billiards 
de milliards dans un espace de deux milles carrés ' ! 

Enfin, lorsqu'au delà de la superficie liquide le regard plongeait dans les eaux 
transparentes, le spectacle n'était pas moins surnaturel de cet élément sillonné 
par des milliers de poissons de toutes les espèces; tantôt ces animaux s'enfon- 
çaient rapidement au plus profond de la masse liquide, et l'œil les voyait dimi- 
nuer peu à peu, décroître, s'effacer à la façon des spectres fantasmagoriques; 
tantôt, quittant les profondeurs de l'Océan, ils remontaient en grandissant à la 
surface des flots. Les monstres marins ne paraissaient aucunement effrayés de 
la présence de la chaloupe; ils la caressaient au passage de leurs nageoires 
énormes; là où des baleiniers de profession se fussent à bon droit épouvantés, 
les navigateurs n'avaient pas même la conscience d'un danger couru, et cepen- 
dant quelques-uns de ces habitants de la mer atteignaient à de formidables pro- 
portions. 

Les jeunes veaux marins se jouaient entre eux; le narwal, fantastique comme 
la licorne, armé de sa défense longue, étroite et conique, outil merveilleux 
qui lui sert à scier les champs de glace, poursuivait les cétacés plus craintifs ; 
des baleines innombrables, chassant par leurs évents des colonnes d'eau et de 
mucilage, remplissaient l'air d'un sifflement particulier^ le nord-caper à la 
queue déliée, aux larges nageoires caudales, fendait la vague avec une incom- 
mensurable vitesse, se nourrissant dans sa course d'animaux rapides comme 
lui, de gades ou de scombres, tandis que la baleine blanche, plus paresseuse, 
engloutissait paisiblement des mollusques tranquilles et indolents comme elle. 

' Ce nombre échappant à toute appréciation de l'esprit, le baleinier anglais, afin de le rendre plus coni- 
piéhensible, disait tii.'à le compter quatre-vingt mille individus auraient été occupés jour el nuit depuis la, 
c:éation du mon Je. 



-il -2 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Plus au fond, les baleinoptères au museau pointu, les anarnacks groënlandais 
allongés et noirâtres, les cachalots géants, espèce répandue au sein de toutes les 
mers, nageaient au milieu des bancs d'ambre gris, ou se livraient des batailles 
homériques qui rougissaient l'Océan sur une surface de plusieurs milles; les phy- 
sales cylindriques, le gros tegusik du Labrador, les dauphins à dorsale en lame 




de sabre, toute la famille des phoques et des morses, les chiens, les chevaux, les 
ours marins, les lions, les éléphants de mer semblaient paître les humides pâ- 
turages de l'Océan, et le docteur admirait ces animaux innombrables aussi facile- 
ment qu'il eût fait des crustacés et des poissons à travers les bassins de cristal 
du Zoological-Garden. 
Quelle beauté, quelle variété, quelle puissance dans la nature! Comme 



LE DÉSERT DE GLACE 413 



tout paraissait étrange et prodigieux au sein de ces régions circumpolaires! 

L'atmosphère acquérait une surnaturelle pureté; on l'eût dite surchargée 
d'oxygène; les navigateurs aspiraient avec délices cet air qui leur versait une 
vie plus ardente ; sans se rendre compte de ce résultat, ils étaient en proie à une 
véritable combustion, dont on ne peut donner une idée, même affaiblie; leurs 
fonctions passionnelles, digestives, respiratoires, s'accomplissaient avec une 
énergie surhumaine; les idées, surexcitées dans leur cerveau,, se développaient 
jusqu'au grandiose : en une heure, ils vivaient la vie d'un jour entier. 

Au milieu de ces étonnements et de ces merveilles, la chaloupe voguait pai- 
siblement au souffle d'un vent modéré que les grands albatros activaient parfois 
de leurs vastes ailes. 

Vers le soir, Hatteras et ses compagnons perdirent de vue la côte de la Nou- 
velle-Amérique. Les heures de la nuit sonnaient pour les z.ones tempérées 
comme pour les zones équinoxiales; mais ici, le soleil, élargissant ses spirales, 
traçait un cercle rigoureusement parallèle à celui de l'Océan. La chaloupe, bai- 
gnée dans ses rayons obliques, ne pouvait quitter ce centre lumineux qui se dé- 
plaçait avec elle. 

Les êtres animés des régions hyperboréennes sentirent pourtant venir le soir, 
comme si l'astre radieux se fût dérobé derrière l'horizon. Les oiseaux, les pois- 
sons, les cétacés disparurent. Où? Au plus profond du ciel? Au plus profond dt? 
la mer? Qui l'eût pu dire? Mais, à leurs cris, à leurs sifflements, au frémisse- 
ment des vagues agitées par la respiration des monstres marins, succéda bientôt 
la silencieuse immobihté; les flots s'endormirent dans une insensible ondulation, 
et la nuit reprit sa paisible influence sous les regards étincelants du soleil. 

Depuis le départ d'Altamont-Harbour, la chaloupe avait gagné un degré dans 
le nord; le lendemain, rien ne paraissait encore à l'horizon, ni ces hauts pics qui 
signalent de loin les terres, ni ces signes particuUers auxquels un marin pressent 
l'approche des îles ou des continents. 

Le vent tenait bon sans être fort; la mer était peu houleuse; le cortège des 
oiseaux et des poissons revint aussi nombreux que la veille ; le docteur, penché 
sur les flots, put voir les cétacés quitter leur profonde retraite et monter peu à 
peu à la surface de la mer; quelques ice-bergs, et çà et là des glaçons épars, 
rompaient seuls l'immense monotonie de l'Océan. 

Mais, en somme, les glaces étaient rares, et elles n'auraient pu gêner la 
marche d'un navire. Il faut remarquer que la chaloupe se trouvait alors à dix 
degrés au-dessus du pôle du froid, et, au point de vue des parallèles de tempé- 
rature, c'est comme si elle eût été à dix degrés au-dessous. Rien d'étonnant, dès 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



lors, que la mer fût libre à cette époque, comme elle le devait être par le travers 
de la baie de Disko, dans la mer de Baffm. Ainsi donc, un bâtiment aurait eu 
là ses coudées franches pendant les mois d'été. 

Cette observation a une grande importance pratique; en effet, si jamais les 
baleiniers peuvent s'élever dans le bassin polaire, soit par les mers du nord de 
l'Amérique, soit par les mers du nord de l'Asie, ils sont assurés d'y faire rapide- 
ment leur cargaison, car cette partie de l'Océan paraît être le vivier universel, le 
réservoir général des baleines, des phoques et de tous les animaux marins. 

A midi, la ligne d'eau se confondait encore avec la ligne du ciel; le docteur 
commençait à douter de l'existence d'un continent sous ces latitudes élevées. 




Cependant, en réfléchissant, il était forcément conduit à croire à l'existence 
d'un continent boréal; en effet, aux premiers jours du monde, après le refroi- 
dissement de la croûte terrestre, les eaux, formées par la condensation des va- 
peurs atmosphériques, durent obéir à la force centrifuge, s'élancer vers les 
zones équatoriales et abandonner les extrémités immobiles du globe. De là 
l'émersion nécessaire des contrées voisines du pôle. Le docteur trouvait ce 
raisonnement fort juste. 

Et il semblait tel à Hatteras. 

Aussi les regards du capitaine essayaient de percer les brumes de l'horizon. 
Sa lunette ne quittait pas ses yeux. Il cherchait dans la couleur des eaux, dans 
la forme des vagues, dans le souffle du vent, les indices d'une terre prochaine. 
Son front se penchait en avant, et qui n'eût pas connu ses pensées l'eût admiré, 
cependant, tant il y avait dans son attitude d'énergiques désirs et d'anxieuses 
interrogations. 



LE DÉSERT DE GLACE ilo 



CHAPITRE XXII. — LES APPROCHES DU POLE. 



Le temps s'écoulait au milieu de cette incertitude. Rien ne se montrait à cette 
circonférence si nettement arrêtée. Pas un point qui ne fût ciel ou mer. Pas 
même à la surface des flots, un brin de ces herbes terrestres qui firent tressaillir 
le cœur de Christophe Colomb marchant à la découverte de l'Amérique. 

Halteras regardait toujours. 

Enfin, vers six heures du soir, une vapeur de forme indécise, mais sensible- 
ment élevée, apparut au-dessus du niveau de la mer; on eût dit un panache de 
fumée; le ciel était parfaitement pur : donc cette vapeur ne pouvait s'expliquer 
par un nuage ; elle disparaissait par instants, et reparaissait, comme agitée. 

Hatteras fut le premier à observer ce phénomène; ce point indécis, cette va- 
peur inexplicable, il l'encadra dans le champ de sa lunette, et pendant une 
heure encore il l'examina sans relâche. 

Tout à coup, quelque indice, certain apparemment, lui vint au regard, car il 
étendit le bras vers l'horizon, et d'une voix éclatante il s'écria : 

(( Terre ! terre ! » 

A ces mots, chacun se leva comme mû par une commotion électrique. 

L'ne sorte de fumée s'élevait sensiblement au-dessus de la mer. 

" Je vois! je vois! s'écria le docteur. 

— Oui! certes... oui, fit Johnson. 

— C'est un nuage, dit Altamont. 

— Terre! terre! » répondit Hatteras avec une inébranlable conviction. 
Les cinq navigateurs examinèrent encore avec la plus grande attention. 
Mais, comme il arrive souvent aux objets que leur éloignement rend indécis, 

le point observé semblait avoir disparu. Enfin les regards le saisirent de nouveau, 
et le docteur crut même surprendre une lueur rapide à vingt ou vingt-cinq milles 
dans le nord. 

'V C'est un volcan! s'écria-t-il. 

— Va volcan? fit Altamont. 

— Sans doute. 

— Sous une latitude si élevée! 

— Et pourquoi pas? reprit le docteur; l'Islande n'est-elle pas une terre volca- 
nique et pour ainsi dire faite de volcans? 



m AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



— Oui ! l'Islande, reprit l'Américain; mais si près du pôle ! 

— Eh bien, notre illustre compatriote, le commodore James Ross, n'a-t-il 
[(as constaté, sur le continent austral, l'existence de VE rébus et du Terror, deux 
monts ignivomes en pleine activité par cent soixante-dix degrés de longitude et 
soixante-dix-huit degrés de latitude? pourquoi donc des volcans n'existeraient-ils 
pas au pôle Nord? 

— Cela est possible, en effet, répondit Altamont. 

— Ah ! s'écria le docteur, je le vois distinctement : c'est un volcan ! 

— Eh bien, fit Hatteras, courons droit dessus. 

— Le vent commence à venir de bout, dit Johnson. 

— Rordez la misaine, et au plus près. » 

Mais cette manœuvre eut pour résultat d'éloigner la chaloupe du point ob- 
servé, et les plus attentifs regards ne purent le reprendre. 

Cependant on ne pouvait plus douter de la proximité de la côte. C'était donc 
là le but du voyage entrevu, sinon atteint, et vingt-quatre heures ne se passe- 
raient pas, sans doute, sans que ce nouveau sol fût foulé par un pied humain. 
La Providence, après leur avoir permis de s'en approcher de si près, ne voudrait 
pas empêcher ces audacieux marins d'y atterrir. 

Cependant, dans les circonstances actuelles, personne ne manifesta la joie 
qu'une semblable découverte devait produire; chacun se renfermait en lui-même 
et se demandait ce que pouvait être cette terre du pôle. Les animaux semblaient 
la fuir; à l'heure du soir, les oiseaux, au lieu d'y chercher un refuge, s'envo- 
laient dans le sud à tire-d'ailes! Etait-elle donc si inhospitalière qu'une mouette 
ou un ptarmigan n'y pussent trouver asile? Les poissons eux-mêmes, les grands 
cétacés, fuyaient rapidement cette côte à travers les eaux transparentes. D'où 
venait ce sentiment de répulsion, sinon de terreur, commun à tous les êtres ani- 
més qui hantaient cette partie du globe? 

Les navigateurs avaient subi l'impression générale; ils se laissaient aller aux 
sentiments de leur situation, et, peu à peu, chacun d'eux sentit le sommeil alour- 
dir ses paupières. 

Le quart revenait à Hatteras! 11 prit la barre; le docteur, Altamont, Johnson 
et Rell, étendus sur les bancs, s'endormirent l'un après l'autre, et bientôt ils 
furent plongés dans le monde des rêves. 

Hatteras essaya de résister au sommeil; il ne voulait rien perdre de ce temps 
précieux; mais le mouvement lent de la chaloupe le berçait insensiblement, et il 
tomba malgré lui dans une irrésistible sonmolence. 

Cependant l'embarcation marchait à peine; le vent ne parvenait pas à gonfler 



LE DÉSERT DE GLACE 417 



sa voile détendue. Au loin, quelques glaçons immobiles dans l'ouest réflécliis- 
saient les rayons lumineux et formaient des plaques incandescentes en plein 
Océan. 

Hatteras se prit à rêver. Sa pensée rapide erra sur toute son existence ; il re- 
monta le cours de sa vie avec cette vitesse particulière aux songes, qu'aucun 
savant n'a encore pu calculer ; il fit un retour sur ses jours écoulés; il revit son 
hivernage, la baie Victoria, le Fort-Providence, la Maison-du-Docteur, la ren- 
contre de l'Américain sous les glaces. 

Alors il retourna plus loin dans le passé ; il rêva de son navire, du Forward 
incendié, de ses compagnons, des traîtres qui l'avaient abandonné. Qu'étaient - 




^^;^^^.=^^^ 



ils devenus ? Il pensa à Shandon, à \Yall, au brutal Pen. Où étaient-ils ? Avaient - 
ils pu gagner la mer de Baffin à travers les glaces ? 

Puis, son imagination de rêveur plana plus haut encore, et il se retrouva à 
son départ d'Angleterre, à ses voyages précédents, à ses tentatives avortées, à 
ses malheurs. Alors il oublia sa situation présente, -sa réussite prochaine, ses 
espérances à demi réalisées. De la joie son rêve le rejeta dans les angoisses. 

Pendant deux heures ce fut ainsi ; puis, sa pensée reprit un nouveau cours ; 
elle le ramena vers le pôle; il se vit posant enfin le pied sur ce continent anglais, 
et déployant le pavillon du Royaume-Uni. 

Tandis qu'il sommeillait ainsi, un nuage énorme, de couleur olivâtre, montait 
sur l'horizon et assombrissait l'Océan. 

On ne peut se figurer avec quelle foudroyante rapidité les ouragans envahis- 
sent les mers arctiques. Les vapeurs engendrées dans les contrées équatoriales 

■'3 



418 AVExNTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

viennent se condenser au-dessus des immenses glaciers du nord, et appellent 
avec une irrésistible violence des masses d'air pour les remplacer. C'est ce qui 
peut expliquer l'énergie des tempêtes boréales. 

Au premier choc du vent, le capitaine et ses compagnons s'étaient arrachés à 
leur sommeil, prêts à manœuvrer. 



La mer se soulevait en lames hautes, à base peu développée; la chaloupe, bal- 
lottée par une violente houle, plongeait dans des gouffres profonds, ou oscillait 
sur la pointe d'une vague aiguë, en s'inclinant sous des angles de plus de qua- 
rante-cinq degrés. 

Hatteras avait repris d'une main ferme la barre, qui jouait avec bruit dans la 
tête du gouvernail; quelquefois, cette barre, violemment prise dans une em- 



LE DÉSERT DE GLACE 410 

bardée, le repoussait elle courbait malgré lui. Johnson et Bell s'occupaient sans 
relâche à vider l'eau embarquée dans les plongeons de la chaloupe. 

« Voilà une tempête sur laquelle nous ne comptions guère, dit Altamont en se 
cramponnant à son banc. 

— Il faut s'attendre à tout ici, » répondit le docteur. 

Ces paroles s'échangeaient au milieu des sifflements de l'air et du fracas des 
flots, que la violence du vent réduisait à une impalpable poussière liquide ; il 
devenait presque impossible de s'entendre. 

Le nord était difficile à tenir; les embruns épais ne laissaient pas entrevoir la 
mer au delà de quelques toises ; tout point de repère avait disparu. 

Cette tempête subite^ au moment où le but allait être atteint, semblait renfer- 
mer de sévères avertissements; elle apparaissait à des esprits surexcités comme 
une défense d'aller plus loin. La nature voulait-elle donc interdire l'accès du 
pôle? Ce point du globe était-il entouré d'une fortification d'ouragans et d'orages 
qui ne permettait pas d'en approcher ? 

Cependant, à voir la figure énergique de ces hommes, on eût compris qu'ils 
ne céderaient ni au vent ni aux flots, et qu'ils iraient jusqu'au bout. 

ils luttèrent ainsi pendant toute la journée, bravant la mort à chaque instant, 
ne gagnant rien dans le nord, mais ne perdant pas, trempés sous une pluie 
tiède, et mouillés par les paquets de mer que la tempête leur jetait au visage; aux 
sifflements de l'air se mêlaient parfois de sinistres cris d'oiseaux. 

Mais au milieu même d'une recrudescence du courroux des flots, vers six 
heures du soir, il se fit une accalmie subite. Le vent se tut miraculeusement. La 
mer se montra calme et unie, comme si la houle ne l'eût pas soulevée pendant 
douze heures. L'ouragan semblait avoir respecté cette partie de l'Océan 
polaire. 

Que se passait-il donc ? Un phénomène extraordinaire, inexplicable, et 
dont le capitaine Sabine fut témoin pendant ses voyages aux mers groënlan- 
daises. 

Le brouillard, sans se lever, s'était fait étrang&ment lumineux. 

La chaloupe naviguait dans une zone de lumière électrique, un immense feu 
Saint-Elme resplendissant, mais sans chaleur. Le mât, la voile, les agrès se dessi- 
naient en noir sur le fond phosphorescent du ciel avec une incomparable netteté; 
les navigateurs demeuraient plongés dans un bain de rayons transparents, et 
leurs figures se coloraient de reflets enflammés. 

L'accalmie soudaine de celte portion de l'Océan provenait sans doute du mou- 
vement ascendant des colonnes d'air, tandis que la tempête, appartenant au 



420 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



genre des cyclones ', tournait avec rapidité autour de ce centre paisible. 
Mais cette atmosphère en feu fit venir une pensée à l'esprit d'Hatteras. 
« Le volcan! s'écria-t-il. 
— Est-ce possible? fit Bell. 




— Non ! non! répondit le docteur; nous serions étouffés si ses fiammes 
s'étendaient jusqu'à nous. 

— C'est peut-être son reflet dans le brouillard, fit Altamont. 

— Pas davantage. Il faudrait admettre que nous fussions près de terre, et. 
dans ce cas, nous entendrions les fracas de l'éruption. 



Teiniiêles lournanic-. 



LE DESERT DE GLACE A^.\ 



- Mais alors?... demanda le capitaine. 

— C'est un phénomène cosmique, répondit le docteur, phénomène peu 
observé jusqu'ici !... Si nous continuons notre route, nous ne tarderons pas à 
sortir de cette sphère lumineuse pour retrouver l'obscurité et la tempête. 

— Quoi qu'il en soit, en avant ! répondit Hatteras. 

— En avant! » s'écrièrent ses compagnons, qui ne songèrent même pas à 
reprendre haleine dans ce bassin tranquille. 

La voile, avec ses phs de feu, pendait le long du mât étincelant ; les avirons 
plongèrent dans les vagues ardentes et parurent soulever des flots d'étincelles 
faites de gouttes d'eau vivement éclairées. 

Hatteras, la boussole à la main, reprit la route du nord; peu à peu le brouil- 
lard perdit de sa lumière, puis de sa transparence; le ventfit entendre ses rugisse- 
ments à quelques toises, et bientôt la chaloupe, se couchant sous une violente 
rafale, rentra dans la zone des tempêtes. 

Mais l'ouragan avait heureusement tourné d'un point vers le sud, et l'embar- 
cation put courir vent arrière, allant droit au pôle, risquant de sombrer, mais se 
précipitant avec une vitesse insensée; l'écueil, rocher ou glaçon, pouvait surgir 
à chaque instant des flots, et elle s'y fût infailliblement mise en pièces. 

Cependant, pas un de ces hommes n'élevait une objection ; pas un ne faisait 
entendre la voix de la prudence. Ils étaient pris de la folie du danger. La soif de 
l'inconnu les envahissait. Ils allaient ainsi non pas aveugles, mais aveuglés, 
trouvant l'effroyable rapidité de cette course trop faible au gré de leur impa- 
tience. Hatteras maintenait sa barre dans son imperturbable direction, au milieu 
des vagues écumant sous le fouet de la tempête. 

Cependant l'approche de la côte se faisait sentir; il y avait dans l'air des 
symptômes étranges. 

Tout à coup le brouillard se fendit comme un rideau déchiré par le vent, et, 
pendant un laps de temps rapide comme l'éclair, on put voir à l'horizon un 
immense panache de flammes se dresser vers le ciel. 

« Le volcan ! le volcan ! . . . » 

Ce fut le mot qui s'échappa de toutes les bouches ; mais la fantastique vision 
avait disparu; le vent, sautant dans le sud-est, prit l'embarcation par le travers 
et l'obligea de fuir encore cette terre inabordable. 

« Malédiction ! fit Hatteras en bordant sa misaine ; nous n'étions pas à trois 
milles de la côte ! » 

Hatteras ne pouvait résister à la violence de la tempête ; mais, sans lui céder, 
il biaisa dans le vent, qui se déchaînait avec un emportement indescriptible. 



45"» 



a/extures du capitaine hatteras 



Par instants, la chaloupe se renversait sur le coté, à faire craindre que sa quille 
n'émergeât tout entière; cependant elle finissait par se relever sous l'action du 
gouvernail, comme un coursier dont les jarrets fléchissent et que son cavalier 

relève de la bride et de l'éperon. 
Hatteras, échevelé, la main soudée à sa barre, semblait être l'âme de cette 





barque et ne faire qu'un avec elle, ainsi que l'homme et le cheval au temps des 
centaures . 

Soudain, un spectacle épouvantable s'offrit à ses regards. 

A moins de dix toises, un glaçon se balançait sur la cime houleuse des vagues; 
il descendait et montait comme la chaloupe ; il la menaçait de sa chute, et Yaiit 
écrasée à la toucher seulement. 



LE DÉSERT DE GLACE 



423 



3Iais, avec ce danger d'être précipité dans l'abîme, s'en présentait un autre 
non moins terrible; car ce glaçon, courant à l'aventure, était chargé d'o'Ts 
blancs, serrés les uns contre les autres, et fous de terreur. 

(( Des ours ! des ours ! » s'écria Bell d'une voix étranglée. 

Et chacun, terrifié, vit ce qu'il voyait. 




Le glaçon faisait d'elïrayantes embardées; quelquefois il s'inclinait sous des 
angks si aigus, que les animaux roulaient pèle-mèle les uns sur les autres. Alors 
ils poussaient des grognements qui luttaient avec les fracas de la tempête, et 
un formidable concert s'échappait de cette ménagerie flottante 

Que ce radeau de glace vînt à culbuter, et les ours, se précipitant vers l'em- 
barcation, en eussent tenté l'abordage. 



424 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Pendant un quart d'heure, long comme un siècle, la chaloupe et le glaçon na- 
viguèrent de conserve, tantôt écartés de vingt toises, tantôt prêts à se heurter ; 
parfois l'un dominait l'autre, et les monstres n'avaient qu'à se laisser choir. I^s 
chiens groënlandais tremblaient d'épouvante. Duk restait immobile. 

Hatteras et ses compagnons étaient muets; il ne leur venait pas même à l'idée 




de mettre la barre dessous pour s'écarter de ce redoutable voisinage, et ils se 
maintenaient dans leur route avec une inflexible rigueur. Un sentiment vague, 
qui tenait plus de l'étonnement que de la terreur, s'emparait de leur cerveau; ils 
admiraient, et ce terrifiant spectacle complétait la lutte des éléments. 

Enfin, le glaçon s'éloigna peu à peu, poussé par le vent auquel résistait la 
chaloupe avec sa misaine bordée à plat, et il disparut au milieu du brouillard, 



LE DESERT DE GLACE 425 



signalant de temps en temps sa présence par les grognements éloignés de son 
monstrueux équipage. 

En ce moment, il y eut redoublement de la tempête , ce fut un déchaînement 
sans nom des ondes atmosphériques ; l'embarcation, soulevée hors des flots, se 
prit à tournoyer avec une vitesse vertigineuse ; sa misaine arrachée s'enfuit dans 
l'ombre comme un grand oiseau blanc ; un trou circulaire, un nouveau Maëls- 
trœm, se forma dans le remous des vagues .les navigateurs, enlacés dans ce tour 
billon, coururent avec une rapidité telle que ses lignes d'eau leur semblaient 
immobiles, malgré leur incalculable rapidité. Ils s'enfonçaient peu à peu. Au 
fond du gouff're, une aspiration puissante, une succion irrésistible se faisait, qui 
les attirait et les engloutissait vivants. 

Ils s'étaient levés tous les cinq. Ils regardaient d'un regard effaré. Le vertige 
les prenait. Ils avaient en eux ce sentiment indéfinissable de l'abîme ! 

Mais, tout d'un coup, la chaloupe se releva perpendiculairement. Son avant 
domina les lignes du tourbillon ; la vitesse dont elle était douée la projeta hors 
du centre d'attraction, et,s'échappant par la tangente de cette circonférence qui 
faisait plus de mille tours à la seconde, elle fut lancée au dehors avec la vitesse 
d'un boulet de canon. 

Altamont, le docteur, Johnson, Bell, furent renversés sur leurs bancs. 

Quand ils se relevèrent, Hatteras avait disparu. 

Il était deux heures du matin. 



CHAPITRE XXIII. LE PAVILLON D ANGLETERRE. 



Un cri, parti de quatre poitrines, succéda au premier instant de stupeur. 
« Hatteras ! dit le docteur. 

— Disparu ! firent Johnson et Bell. 

— Perdu ! » 

Ils regardèrent autour d'eux. Rien n'apparaissait sur cette mer houleuse. Duk 
aboyait avec un accent désespéré ; il voulait se précipiter au milieu des Ilots . et 
Bell parvenait à peine à le retenir. 

« Prenez place au gouvernail, Altamont, dit le docteur, et tentons tout au 
monde pour retrouver notre iulortuné capitaine! » 

Johnson et Bell reprirent leurs bancs. Altamont saisit la barre, et la chaloupe 
errante revint au vent. 

54 



A16 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Johnson et Bell se mirent a nager vigoureusement; pendant une heure, on ne 
quitta pas le lieu de la catastrophe. On chercha, mais en vain ! Le malheureux 
Hatteras, emporté par l'ouragan, était perdu. 

Perdu! si près du pôle! si près de ce but qu'il n'avait fait qu'entrevoir! 

Le docteur appela, cria, fit feu de ses armes ; Duk joignit ses lamentables 
aboiements à sa voix; mais rien ne répondit aux deux amis du capitaine. Alors 
une profonde douleur s'empara de Clawbonny ; sa tête retomba sur ses mains, et 
ses compagnons l'entendirent pleurer. 

En effet, à celte distance de la terre, sans un aviron, sans un morceau de bois 
pour se soutenir, Hatteras ne pouvait avoir gagné vivant la côte, et si quelque 




chose de lui touchait enfin cette terre si désirée, ce serait son cadavre tuméfié et 
meurtri. 

Après une heure de recherche, il fallut reprendre la route au nord et lutter 
contre les dernières fureurs de la tempête. 

A cinq heures du matin, le 11 juillet, le vent s'apaisa; la houle tomba peu à 
peu; le ciel reprit sa clarté polaire, et, à moins de trois milles, la terre s'offrit 
dans toute sa splendeur. 

Ce continent nouveau n'était qu'une île, ou plutôt un volcan dressé comme un 
phare au pôle boréal du monde. 

La montagne, en pleine éruption, vomissait une masse de pierres brûlantes 
et de quartiers de rocs incandescents; elle semblait s'agiter sous des secousses 
réitérées comme une respiration de géant; les masses projetées montaient dans 
les airs à une grande hauteur, au milieu des jets d'une flamme intense, et des 



LE DÉSERT DE GLACE 



427 

coulées de lave se déroulaient sur ses lianes en torrents n.^p^^ii^i^^^^eT^- 
pents embrasés se faufilaient entre les roches fumantes ; là, des cascades ardentes 
retombaient au milieu dune vapeur pourpre, et plus bas, un fleuve de ïeu 
forme de mille rivières ignées, se jetait a la mer par une embouchure bouil- 
lonnante. 





=-r^22£li 



Le volcan paraissait n'avoir qu'un cratère unique d'où s'échappait la colonne 
de feu, zébrée d'éclairs transversaux; on eût dit que l'électricité jouait un rôle 
dans ce magnifique phénomène. 

Au-dessus des flammes haletantes ondoyait un immense panache de fumée, 
rouge à sa base, noir à son sommet. Il s'élevait avec une incomparable majesté 
et se déroulait largement en épaisses volutes. 



428 AVENTURES DU CxVPITAINE HATTERAS 



Le ciel , à une grande hauteur , revêtait une couleur cendrée ; l'obscurité 
éprouvée pendant la tempête, et dont le docteur n'avait pu se rendre compte, 
venait évidemment des colonnes de cendre déployées devant le soleil comme 
un impénétrable rideau. Il se souvint alors d'un fait semblable survenu en 
1812, à l'île de la Rarbade, qui, en plein midi, fut plongée dans les ténèbres 
profondes, par la masse des cendres rejetées du cratère de l'île Saint-Vincent. 

Cet énorme rocher ignivome, poussé en plein Océan, mesurait mille toises de 
hauteur, à peu près l'altitude de l'Hécla. 

La ligne menée de son sommet à sa base formait avec l'horizon un angle de 
onze degrés environ. 

Il semblait sortir peu à peu du sein des flots, à mesure que la chaloupe s'en 
approchait. Il ne présentait aucune trace de végétation. Le rivage même lui fai- 
sait défaut, et ses flancs tombaient à pic dans la mer. 

(( Pourrons-nous atterrir? dit le docteur, 

— Le vent nous porte, répondit Altamont. 

— Mais je ne vois pas un bout de plage sur lequel nous puissions prendre pied ! 

— Cela paraît ainsi de loin, répondit Johnson ; mais nous trouverons bien de 
quoi loger notre embarcation ; c'est tout ce qu'il nous faut. 

— Allons donc ! » répondit tristement Clawbonny. 

Le docteur n'avait plus de regards pour cet étrange continent qui se dressait 
devant lui. La terre du pôle était bien là, mais non l'homme qui l'avait décou- 
verte ! 

A cinq cents pas des rocs, la mer bouillonnait sous l'action des feux souter- 
rains. L'île qu'elle entourait pouvait avoir huit à dix milles de circonférence, pas 
davantage, et, d'après l'estime, elle se trouvait très-près du pôle, si même l'axe 
du monde n'y passait pas exactement. 

Aux approches de l'île, les navigateurs remarquèrent un petit fiord en minia- 
ture suffisant pour abriter leur embarcation; ils s'y dirigèrent aussitôt, avec la 
crainte de trouver le corps du capitaine rejeté à la côte par la tempête ! 

Cependant, il semblait difficile qu'un cadavre y reposât ; il n'y avait pas de 
plage, et la mer déferlait sur des rocs abrupts ; une cendre épaisse et vierge 
de toute trace humaine recouvrait leur surface au delà de la portée des 
vagues. 

Enfin la chaloupe se glissa par une ouverture étroite entre deux brisants à 
fleur d'eau, et là elle se trouva parfaitement abritée contre le ressac. 

Alors les hurlements lamentables de Duk redoublèrent; le pauvre animal 
appelait le capitaine dans son langage ému ; il le redemandait à cette mer sans 



LE DÉSERT DE GLACE 



429 



pitié, à ces rochers sans écho. Il aboyait en vain, et le docteur le caressait de la 
main sans pouvoir le calmer, quand le fidèle chien, comme s'il eût voulu rem- 
placer son maître, fit un bon prodigieux et s'élança le premier sur les rocs, au 
milieu d'une poussière de cendre qui vola en nuage autour de lui. 
« Duk ! ici, Duk ! » fit le docteur. 




Mais Duk ne l'entendit pas et disparut. On procéda alors au débarquement ; 
Clavvbonny et ses trois compagnons prirent terre, et la chaloupe fut solidement 
amarrée. 

Altamont se disposait à gravir un énorme amas de pierres, quand les aboie- 
ments de Duk retentirent à quelque distance avec une énergie inaccoutumée ; ik 
exprimaient non la colère, mais la douleur. 



4-30 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



« Écoutez ! fit le docteur. 

— Quelque animal dépisté? dit le maître d'équipage. 

— Nonl non! répondit le docteur en tressaillant, c'est de la plainte! ce sont 
des pleurs ! le corps d'Hatteras est là. » 

A ces paroles, les quatre hommes s'élancèrent sur les traces de Duk, au milieu 
des cendres qui les aveuglaient ; ils arrivèrent au fond d'un fiord , à un espace de 
dix pieds sur lequel les vagues venaient mourir insensiblement. 

Là, Duk aboyait auprès d'un cadavre enveloppé dans le pavillon d'Angleterre. 

« Hatteras ! Hatteras ! » s'écria le docteur en se précipitant sur le corps de son 
ami. 

Mais aussitôt il poussa une exclamation impossible à rendre. 

Ce corps ensanglanté, inanimé en apparence, venait de palpiter sous sa main. 

(( Vivant! vivant! s'écria-t-il. 

— Oui, dit une voix faible, vivant sur la terre du pôle où m'a jeté la tempête, 
vivant sur l'île de la Heine! 

— Hurrah pour l'Angleterre! s'écrièrent les cinq hommes d'un commun 
accord. 

— Et pour l'Amérique! » reprit le docteur en tendant une main à Hatteras et 
l'autre à l'Américain. 

Duk, lui aussi, criait hurrah à sa manière, qui en valait bien une autre. 

Pendant les premiers instants, ces braves gens furent tout entiers au bon- 
heur de revoir leur capitaine; ils sentaient leurs yeux inondés de larmes. 

Le docteur s'assura de l'état d'Hatteras. Celui-ci n'était pas grièvement 
blessé. Le vent l'avait porté jusqu'à la côte, où l'abordage fut fort périlleux; 
le hardi marin, plusieurs fois rejeté au large, parvint enfin, à force d'énergie, 
à se cramponner à un morceau de roc, et il réussit à se hisser au-dessus des 
flots. 

Là, il perdit connaissance, après s'être roulé dans son pavillon, et il ne revint 
au sentiment que sous les caresses de Duk et au bruit de ses aboiements. 

Après les premiers soins, Hatteras put se lever et reprendre, au bras du doc- 
teur, le chemin de la chaloupe. 

« Le pôle! le pôle Nord! répétait-il en marchant. 

— Vous êtes heureux ! lui disait le docteur. 

— Oui, heureux! Et vous, mon ami, ne setitez-vous pas ce bonheur, cette 
joie de se trouver ici? Cette terre que nous foulons, c'est la t^rre du pôle ! Cette 
mer que nous avons traversée, c'est la mer du pôle ! Cet air que nous respirons, 
c'est l'air du pôle ! Oh ! le pôle Nord! le pôle Nord ! * 



LE DÉSERT DE GLACE 43t 

En parlant ainsi, Hatteras était en proie à une exaltation violente, à une sorte 
de fièvre, et le docteur essayait en vain de le calmer. Ses yeux brillaient d'un 
éclat extraordinaire, et ses pensées bouillonnaient dans son cerveau. Clawbonny 
attribua cet état de surexcitation aux épouvantables périls que le capitaine 
venait de traverser. 

Hatteras avait évidemment besoin de repos, et l'on s'occupa de chercher un 
lieu de campement. 

Altamont trouva bientôt une grotte faite de rochers que leur chute avait 
arrangés en forme de caverne; Johnson et Bell y apportèrent les provisions et 
lâchèrent les chiens groënlandais. 

Vers onze heures, tout fut préparé pour un repas ; la toile de la tente servait 
de nappe; le déjeuner, composé de pemmican, de viande salée, de thé et de 
café, s'étalait à terre et ne demandait qu'à se laisser dévorer. 

Mais auparavant, Hatteras exigea que le relevé de l'île fut fait; il voulait 
savoir exactement à quoi s'en tenir sur sa position. 

Le docteur et Altamont prirent alors leurs instruments, et, après observation, 
ils obtinrent, pour la position précise de la grotte, 89° 59' 15" de latitude. La 
longitude, à cette hauteur, n'avait plus aucune importance, car tous les méri- 
diens se confondaient à quelques centaines de pieds plus haut. 

Donc, en réalité, l'île se trouvait située au pôle Nord, et le quatre-vingt- 
dixième degré de latitude n'était qu'à quarante-cinq secondes de là, exactement 
à trois quarts de mille ^, c'est-à-dire vers le sommet du volcan. 

Quand Hatteras connut ce résultat, il demanda qu'il fût consigné dans un 
procès-verbal fait en double, qui devait être déposé dans un cairn sur la côt«. 

Donc, séance tenante, le docteur prit la plume et rééfgea le document sui- 
vant, dont l'un des exemplaires figure maintenant aux archives de la Société 
royale géographique de Londres. 

« Ce 11 juillet 1861, par 89" 59' 15" de latitude septentrionale, a été décou- 
« verte « l'île de la Reine », au pôle Nord, par le capitaine Hatteras, comman- 
« dant le brick le Forward, de Liverpool, qui a signé, ainsi que ses compagnons. 

« Quiconque trouvera ce document est prié de le faire parvenir à l'Amirauté. 

« Signé : John Hatteras , commandant du Forivard ; docteur Clawbonny ; 
« Altamont, commandant du Porpoùe ; Johnson, maître d'équipage: Bell, 
« charpentier. » 

« Et maintenant, mes amis, à table ! » dit gaiement le de>cteur. 

' 1 .-237 mèlr«!S. 



432 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



CHAPITRE XXIV. COURS DE COSMOGRAPHIE POLAIRE. 



II va sans dire que, pour se mettre à table, on s'asseyait à terre. 

a Mais, disait Cla"\vbonny, qui ne donnerait toutes les tables et toutes les 
salles à manger du monde pour diner par quatre-vingt-neuf degrés cinquante- 
neuf minutes et quarante-cinq secondes de latitude boréale! » 

Les pensées de chacun se rapportaient en effet à la situation présente ; les 
esprits étaient en proie à cette prédominante idée du pôle Nord. Dangers bravés 
pour l'atteindre, périls à vaincre pour en revenir, s'oubliaient dans ce succès 
sans précédent. Ce que ni les anciens, ni les modernes, ce que ni les Euro- 
péens, ni les Américains, ni les Asiatiques n'avaient pu faire jusqu'ici, venait 
d'être accompli. 

Aussi le docteur fut-il bien écouté de ses compagnons quand il raconta tout 
ce que sa science et son inépuisable mémoire purent lui fournir à propos de la 
situation actuelle. 

Ce fut avec un véritable enthousiasme qu'il proposa de porter tout d'abord un 
toast au capitaine. 

« A John Hatteras ! dit-il. 

— A John Hatteras! firent ses compagnons d'une seule voix. 

— Au pôle Nord! » répondit le capitaine, avec un accent étrange, chez cet 
être jusque-là si froid, si contenu, et maintenant en proie à une impérieuse 
surexcitation. 

Les tasses se choquèrent, et les toasts furent suivis de chaleureuses poignées 
de main. 

a Voilà donc, dit le docteur, le fait géographique le plus important de notre 
époque! Qui eût dit que cette découverte précéderait celles du centre de l'Afrique 
ou de l'Australie! Vraiment, Hatteras, vous êtes au-dessus des Sturt et des 
Livingstone, des Rurton et des Rarth ! Honneur à vous î 

— Vous avez raison, docteur, répondit Altamont; il semble que, par les 
difficultés de l'entreprise, le pôle Nord devait être le dernier point de la terre 
à découvrir. Le jour oîi un gouvernement eût absolument voulu connaître le 
centre de l'Afrique, il y eût réussi inévitablement à prix d'hommes et d'argent; 
mais ici, rien de moins certain que le succès, et il pouvait se présenter des 
obstacles absolument infranchissables. 



LE DESERT DE GLACE 



AX^ 



— Infranchissables! s'écria Hatteras avec véhémence, il n'y a pas d'obstacles 
infranchissables, il y a des volontés plus ou moins énergiques^, voilà tout ! 

— Enfin, dit Johnson, nous y sommes, c'est bien. 3Iais enfin, monsieur Claw- 
bonny, me direz-vous une bonne fois ce que ce pôle a de particulier? 

— Ce qu'il a, mon brave Johnson, il a qu'il est le seul point du globe immo- 




bile pendant que tous les autres points tournent avec une extrême rapidité. 

— Mais je ne m'aperçois guère, répondit Johnson, que nous soyons plus 
immobiles ici qu'à Liverpool! 

— Pas plus qu'à Liverpool vous ne vous apercevez de votre mouvement ; cela 
tient à ce que, dans ces deux cas, vous participez vous-même à ce mouvement 
ou à ce repos! Mais le fait n'en est pas moins certain. La terre est douée J'un 

55 



iSi AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



mouvement de rotation qui s'accomplit en vingt-quatre heures, et ce mouve- 
ment est supposé s'opérer sur un axe dont les extrémités passent au pôle Nord 
et au pôle Sud. Eh bien ! nous sommes à l'une des extrémités de cet axe néces- 
sairement immobile. 

— • Ainsi, dit Bell, quand nos compatriotes tournent rapidement, nous res- 
tons en repos? 

— A peu près, car nous ne sommes pas absolument au pôle ! 

— Vous avez raison, docteur! dit Hatteras d'un ton grave et en secouant la 
tête, il s'en faut encore de quarante-cinq secondes que nous ne soyons arrivés 
au point précis ! 

— C'est peu de chose, répondit Altamont, et nous pouvons nous considérer 
comme immobiles. 

— Oui, reprit le docteur, tandis que les habitants de chaque point del'équ.i- 
teur font trois cent quatre-vingt-seize lieues par heure ! 

— Et cela sans en être plus fatigués I fit Bell. 

— Justement! répondit le docteur. 

— Mais, reprit Johnson, indépendamment de ce mouvement de rotation , la 
terre n'est-elle pas douée d'un autre mouvement autour du soleil? 

— Oui, un mouvement de translation qu'elle accomplit en un an. 

— Est-il plus rapide que l'autre ? demanda Bell. 

— Infiniment plus, et je dois dire que, quoique nous soyons au pôle, il nous 
entraîne comme tous les habitants de la terre. Ainsi donc, notre prétendue 
immobilité n'est qu'une chimère : immobiles par rapport aux autres points du 
globe, oui; mais par rapport au soleil, non. 

— Bon ! dit Bell avec un accent de regret comique, moi qui me croyais si 
tranquille ! il faut renoncer à cette illusion ! On ne peut décidément pas avoir 
un instant de repos en ce monde. 

— Comme tu dis, Bell, répliqua Johnson; et nous apprendrez-vous, mon- 
sieur Clawbonny, quelle est la vitesse de ce mouvement de translation? 

— Elle est considérable, répondit le docteur; la terre marche autour du soleil 
soixante-seize fois plus vite qu'un boulet de vingt-quatre, qui fait cependant 
cent quatre-vingt-quinze toises par seconde. Sa vitesse de translation est donc 
de sept lieues six dixièmes par seconde; vous le voyez, c'est bien autre chose 
que le déplacement des points de l'équateur. 

— Diable ! fit Bell, c'est à ne pas vous croire, monsieur Clawbonny ! Plus de 
sept lieues par seconde, et cela quand il eût été si facile de rester immobiles, 
si Dieu l'avait voulu ! 



LE DÉSERT DE GLACE 435 

— Bon! fit Altamont, y pensez-vous, Bell! Alors, plus de jour, plus de nuit, 
plus de printemps, plus d'automne, plus d'été, plus d'hiver ! 

— Sans compter un résultat tout simplement épouvantable! reprit le docteur. 

— Et lequel donc ? fit Johnson. 

— C'est que nous serions tombés sur le soleil 1 

— Tombés sur le soleil ! répliqua Bell avec surprise. 

— Sans doute. Si ce mouvement de translation venait à s'arrêter, la terre 
serait précipitée- sur le soleil en soixante-quatre jours et demi. 

— Une chute de soixante-quatre jours! répliqua Johnson. 

— Ni plus ni moins, répondit le docteur; car il y a une distance de trente- 
huit millions de lieues à parcourir. 

— Quel est donc le poids du globe terrestre? demanda Altamont. 

— Il est de cinq.mille huit cent quatre-vingt-un quatrillions de tonneaux. 

— Bon! fit Johnson, voilà des nombres qui ne disent rien à l'oreille! on ne 
les comprend plus ! 

— Aussi, mon digne Johnson, je vais vous donner deux termes de compa- 
raison qui vous resteront dans l'esprit : rappelez-vous qu'il faut soixante-quinze 
lunes pour faire le poids de la terre et trois cent cinquante mille terres pour 
faire le poids du soleil. 

— Tout cela est écrasant ! fit Altamont. 

— Ecrasant, c'est le mot, répondit le docteur; mais je reviens au pôle, puis- 
que jamais leçon de cosmographie sur cette partie de la terre n'aura été plus 
opportune, si toutefois cela ne vous ennuie pas. 

— Allez, docteur, allez ! fit Altamont. 

— Je vous ai dit, reprit le docteur, qui avait autant de plaisir à enseigner que 
ses compagnons en éprouvaient à s'instruire, je vous ai dit que le pôle était un 
point immobile par rapport aux autres points de la terre. Eh bien, ce n'est pas 
tout à fait vrai. 

— Comment! dit Bell, il faut encore en rabattre? 

— Oui, Bell , le pôle n'occupe pas toujours la même place exactement ; 
autrefois, l'étoile polaire était plus éloignée du pôle céleste qu'elle ne lest 
maintenant. Notre pôle est donc doué d'un certain mouvement; il décrit un 
cercle en vingt-six mille ans environ. Cela vient de la précession des équinoxes, 
dont je vous parlerai tout à l'heure. 

— Mais, dit Altamont, ne pourrait-il se faire que le pôle se déplaçât un jour 
d'une plus grande quantité? 

— Eh! mon cher Altamont, répondit le docteur, vous touchez à une grande 



436 AVENTURES DU CAPITAINE HATTErtAS 

question que les savants débattirent longtemps à la suite d'une singulière 
découverte. 

— Laquelle donc ? 

— Voici. En 1771, on découvrit le cadavre d'un rhinocéros sur les bords de 
la mer Glaciale, et, en 1799, celui d'un éléphant sur les côtes de la Sibérie. 
Comment ces quadrupèdes des pays chauds se rencontraient -ils sous une 
pareille latitude? De là, étrange rumeur parmi les géologues, qui n'étaient pas 
aussi savants que le fut depuis un Français, M. Elie de Beaumont, lequel 
démontra que ces animaux vivaient sous des latitudes déjà élevées, et que les 
torrents et les fleuves avaient tout bonnement amené leurs cadavres là où on 
les avait trouvés. Mais, comme cette explication n'était pas encore émise, devi- 
nez ce qu'inventa l'imagination des savants? 

— Les savants sont capables de tout, dit Altamont en riant. 

— Oui, de tout pour expliquer un fait; eh bien, ils supposèrent que le pôle 
de la terre avait été autrefois à l'équateur, et l'équateur au pôle. 

— Bah ! 

— Comme je vous le dis, et sérieusement; or, s'il en eût été ainsi, comme la 
terre est aplatie au pôle de plus de cinq lieues, les mers, transportées au nouvel 
équateur par la force centrifuge, auraient recouvert des montagnes deux fois 
hautes comme l'Himalaya; tous les pays qui avoisinent le cercle polaire , la 
Suède, la Norvège, la Russie, la Sibérie, le Groenland, la Nouvelle-Bretagne, 
eussent été ensevelis sous cinq lieues d'eau, tandis que les régions équatoriales, 
rejetées au pôle, auraient formé des plateaux élevés de cinq lieues. 

— Quel changement! fit Johnson. 

— Oh ! cela n'eff'rayait guère les savants. 

— Et comment expliquaient- ils ce bouleversement? demanda Altamont. 

— Par le choc d'une comète. La comète est le a Deus ex machina » ; toutes 
les fois qu'on est embarrassé en cosmographie, on appelle une comète à son 
secours. C'est l'astre le plus complaisant que je connaisse, et, au moindre signe 
d'un savant, il se dérange pour tout arranger ! 

— Alors, dit Johnson, selon vous, monsieur Clawbonny, ce bouleversement 
est impossible ? 

— Impossible ! 

— Et s'il arrivait ? 

— S'il arrivait, l'équateur serait gelé en vingt-quatre heures! 

— Bon! s'il se produisait maintenant, dit Bell, on serait capable de dire que 
nous ne sommes pas allés au pôle ! 



LE DÉSERT DE GLACE " 437 

— Rassurez-vous, Rell. Pour en revenir à l'immobilité de l'axe terrestre, il en 
résulte donc ceci : c'est que si nous étions pendant l'hiver à cette place, nous 
verrions les étoiles décrire un cercle parfait autour de nous. Quant au soleil, le 
jour de Téquinoxe du printemps, le 23 mars, il nous paraîtrait (je ne tiens pas 
compte de la réfraction), il nous paraîtrait exactement coupé en deux par l'ho- 
rizon, et monterait peu à peu en formant des courbes très-allongées; mais ici, il 
y a cela de remarquable que, dès qu'il a paru, il ne se couche plus; il reste vi- 
sible pendant six mois; puis son disque vient raser de nouveau l'horizon h 
l'équinoxe d'automne, au 22 septembre, et, dès qu'il s'est couché, on ne le re- 
voit plus de tout l'hiver. 

— Vous parliez tout à l'heure de l'aplatissement de la terre aux pôles, dit 
Johnson; veuillez donc m'expliquer cela, monsieur Clawbonny. 

— Voici, Johnson. La terre étant fluide aux premiers jours du monde, vous 
comprenez qu'alors son mouvement de rotation dut repousser une partie de sa 
masse mobile à l'équateur, où la force centrifuge se faisait plus vivement sentir. 
Si la terre eût été immobile, elle fût restée une sphère parfaite; mais, par suite 
du phénomène que je viens de vous décrire, elle présente une forme ellipsoï- 
dale, et les points du pôle sont plus rapprochés du centre que les points de 
l'équateur de cinq lieues un tiers environ. 

— Ainsi, dit Johnson, si notre capitaine voulait nous emmener au centre de 
la terre, nous aurions cinq lieues de moins à faire pour y arriver? 

— Comme vous le dites, mon ami. 

— Eh bien, capitaine, c'est autant de chemin de fait ! Voilà une occasion dont 
il faut profiter... » 

Hatteras ne répondit pas. Évidemment, il n'était pas à la conversation, ou 
bien il l'écoutait sans l'entendre. 

(( Ma foi ! 'répondit le docteur, au dire de certains savants, ce serait peut-être 
le cas de tenter cette expédition. 

— Ah! vraiment! fit Johnson. 

— Mais laissez-moi finir, reprit le docteur; je vous raconterai cela plus tard; 
je veux vous apprendre d'abord comment l'aplatissement des pôles est la cause 
de la précession des équinoxes, c'est-à-dire pourquoi, chaque année, l'équinoxe 
du printemps arrive un jour plus tôt qu'il ne le ferait, si la terre était parfaite- 
ment ronde. Cela vient tout simplement de ce que l'attraction du soleil s'opère 
d'une façon différente sur la partie renflée du globe située à l'équateur, qui 
éprouve alors un mouvement rétrograde. Subséquemment, c'est ce qui déplace 
un peu ce pôle, comme je vous l'ai dit plus haut. .Mais, indépendamment de cet 



438 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



effet, l'aplatissement devrait en avoir un plus curieux et plus personnel, dont 
nous nous apercevrions si nous étions doués d'une sensibilité mathématique. 

— Que voulez -vous dire? demanda Bell. 

— C'est que nous sommes plus lourds ici qu'à liiverpool. 

— Plus lourds? 




— Oui ! nous, nos chiens, nos fusils, nos instruments! 

— Est-il possible? 

— Certes, et par deux raisons : la première, c'est que nous sommes plus rap- 
prochés du centre du globe, qui, par conséquent, nous attire davantage : or, 
cette force attractive n'est autre chose que la pesanteur. La seconde, c'est que 
la force de rotation, nulle au pôle, étant très-marquée à l'équateur, les objets 



LE DÉSERT DE GLACE 439 

ont là une tendance à s'écarter de la terre; ils y sont donc moins pesants. 

— Comment ! dit Johnson, sérieusement, nous n'avons donc pas le même 
poids en tous lieux? 

— Non, Johnson; suivant la loi de Newton, les corps s'attirent en raison di- 
recte des masses, et en raison inverse du carré des distances. Ici, je pèse plus 
parce que je suis plus près du centre d'attraction, et, sur une autre planète, je 
pèserais plus ou moins, suivant la masse de la planète. 

— Quoi! fit Bell, dans la lune?... 

— Dans la lune, mon poids, qui est de deux cents livres à Liverpool, ne serait 
plus que de trente-deux. 

— Et dans le soleil? 

— Oh! dans le soleil, je pèserais plus de cinq mille livres! 

— Grand Dieu! fit Bell, il faudrait un cric alors pour soulever vos jambes? 

— Probablement! répondit le docteur, en riant de l'ébahissement de Bell; 
mais ici la différence n'est pas sensible, et, en déployant un effort égal des mus- 
cles du jarret, Bell sautera aussi haut que sur les quais de la Mersey. 

— Oui ! mais dans le soleil? répétait Bell, qui n'en revenait pas. 

— Mon ami, lui répondit le docteur, la conséquence de tout ceci est que nous 
sommes bien où nous sommes, et qu'il est inutile de courir ailleurs. 

— Vous disiez tout à l'heure, reprit Altamont, que ce serait peut-être le cas 
de tenter une excursion au centre de la terre ! Est-ce qu'on a jamais pensé à en- 
treprendre un pareil voyage? 

— Oui, et cela termine ce que j'ai à vous dire relativement au pôle. Il n'y a 
pas de point du monde qui ait donné lieu à plus d'hypothèses et de chimères. 
Les anciens, fort ignorants en cosmographie, y plaçaient le jardin des Hespé- 
rides. Au moyen âge, on supposa que la terre était supportée par des tourillons 
placés aux pôles, sur lesquels elle tournait; mais, quand on vit les comètes se 
mouvoir librement dans les régions circumpolaires, il fallut renoncer à ce genre 
de support. Plus tard, il se rencontra un astronome français, Bailly, qui soutint 
que le peuple policé et perdu dont parle Platon, les Atlantides, vivait ici même. 
Enfin, de nos jours, on a prétendu qu'il existait aux pôles une immense ouver- 
ture, d'où se dégageait la lumière des aurores boréales, et par laquelle on pou- 
vait pénétrer dans l'intérieur du globe ; puis, dans la sphère creuse, on imagina 
l'existence de deux planètes, Pluton et Proserpine, et un air lumineux par suite 
de la forte pression qu'il éprouvait. 

— On a dit tout cela? demanda Altamont. 

— Et on l'a écrit, et très-sérieusement. Le capitaine Synness, un de nos com- 



440 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



patriotes, proposa à Humphry Davy, Humboldt et Arago de tenter le voyage ! 
Mais ces savants refusèrent. 

— Et ils firent bien. 

— Je le crois. Quoi qu'il en soit, vous voyez, mes amis, que l'imagination 
s'est donné libre carrière à l'endroit du pôle, et qu'il faut tôt ou tard en revenir 
à la simple réalité. 

— D'ailleurs, nous verrons bien, dit Johnson, qui n'abandonnait pas son idée. 

— Alors, à demain les excursions^ dit le docteur, souriant de voir le vieux 
marin peu convaincu, et, s'il y a une ouverture particulière pour aller au centre 
de la terre, nous irons ensemble ! » 



CHAPITRE XXV. LE MONT HATTERAS. 



Après cette conversation substantielle, chacun, s'arrangeant de son mieux 
dans la grotte, y trouva bientôt le sommeil. 

Chacun, sauf Hatteras. Pourquoi cet homme extraordinaire ne dormit-il pas? 

Le but de sa vie n'était-il pas atteint? N'avait-il pas accompli les hardis projets 
qui lui tenaient au cœur? Pourquoi le calme ne succédait-il pas à l'agitation 
dans cette âme ardente? Ne devait-on pas croire que, ses projets accomplis, 
Hatteras retomberait dans une sorte d'abattement, et que ses nerfs détendus as- 
pireraient au repos? Après le succès, il semblait même naturel qu'il fût pris de 
ce sentiment de tristesse qui suit toujours les désirs satisfaits. 

Mais non. Il se montrait plus surexcité. Ce n'était cependant pas la pensée du 
retour qui l'agitait ainsi. Voulait-il aller plus loin encore? Son ambition de voya- 
geur n'avait-elle donc aucune limite, et trouvait-il le monde trop petit, parce 
qu'il en avait fait le tour? 

Quoi qu'il en soit, il ne put dormir. Et cependant cette première nuit passée 
au pôle du monde fut pure et tranquille. L'île était absolument inhabitée. Pas 
un oiseau dans son atmosphère enflammée, pas un animal sur son sol de cen- 
dres, pas un poisson sous ses eaux bouillonnantes. Seulement au loin, les sourds 
ronflements de la montagne à la tête de laquelle s'échevelaient des panaches de 
fumée incandescente. 

Lorsque Bell, Johnson, Altamont et le docteur se réveillèrent, ils ne trouvè- 
rent plus Hatteras auprès d'eux. Inquiets, ils quittèrent la grotte, et ils aperçu- 
rent le capitaine debout sur un roc. Son regard demeurait invariablement lixé 



LE DÉSERT DE GLACE 



411 



sur le sommet du volcan. Il tenait à la main ses instruments ; il venait évidem 
ment de faire le relevé exact de la montagne. 

Le docteur alla vers lui et lui adressa plusieurs fois la parole avant de le tirer 
de sa contemplation. Enfin, le capitaine parut le comprendre. 

« En route ! lui dit le docteur, qui l'examinait d'un œil attentif, en route; al- 




lons faire le lourde notre ile; nous voilà prêts pour notre dernière excursion. 

— La dernière, fit Hatteras avec cette intonation de la voix des gens qui rèven: 
tout haut; oui, la dernière, en effet. xMais aussi, reprit-il avec une grande anima- 
tion, la plus merveilleuse ! » 

Il parlait ainsi, en passant ses deux mains sur son front pour en calmor les 
boulionnements intérieures. 

56 



445 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

En ce moment, Altamont, Johnson et Bell le rejoignirent; Hatteras parut alors 
sortir de son état d'hallucination. 

a Mes amis, dit-il d'une voix émue, merci pour votre courage, merci pour 
votre persévérance merci pour vos efforts surhumains qui nous ont permis de 
mettre le pied sur cette terre! 




— Capitaine, dit Johnson, nous n'avons fait qu'obéir, et c'est à vous seul 
qu'en revient l'honneur. 

— Non! non! reprit Hatteras avec une violente effusion, à vous tous comme à 
moi ! à Altamont comme à nous tous ! comme au docteur lui-même! Oh ! laissez 
uion cœur faire explosion entre vos mains ! Il ne peut plus contenir sa joie et sa 
i^econnaissance 1 » 



LE DESERT DE GLACE 443 



Hatteras serrait dans ses mains celles des braves compagnons qui lenlou- 
raient. Il allait, il venait, il n'était plus maître de lui. 

« Nous n'avons fait que notre devoir d'Anglais, disait Bell. 

— Notre devoir d'amis, répondit le docteur. 

— Oui, reprit Hatteras, mais ce devoir, tous n'ont pas su le remplir. Quel- 
ques-uns ont succombé ! Pourtant, il faut leur pardonner, à ceux qui ont trahi 
comme à ceux qui se sont laissé entraîner à la trahison ! Pauvres gens! je leur 
pardonne. Vous m'entendez, docteur! 

— Oui, répondit le docteur, que l'exaltation d'Hatteras inquiétait sérieuse- 
ment. 

— Aussi, reprit le capitaine, je ne veux pas que cette petite fortune qu'ils 
étaient venus chercher si loin, ils la perdent. Non! rien ne sera changé à mes 
dispositions, et ils seront riches... s'ils revoient jamais l'Angleterre! » 

Il eût été difficile de ne pas être ému de l'accent avec lequel Hatteras prononça 
ces paroles. 

« Mais, capitaine, dit Johnson en essayant de plaisanter, on dirait que vous 
faites votre testament. 

— Peut-être, répondit gravement Hatteras. 

— Cependant, vous avez devant vous une belle et longue existence de gloire, 
reprit le vieux marin. 

— Qui sait? » fit Hatteras. 

Ces mots furent suivis d'un assez long silence. Le docteur n'osait interpréter 
le sens de ces dernières paroles. 

Mais Hatteras se fit bientôt comprendre, car d'une voix précipitée, qu'il conte- 
nait à peine, il reprit : 

« Mes amis, écoutez-moi. Nous avons fait beaucoup jusqu'ici, et cependant il 
reste beaucoup à faire. » 

Les compagnons du capitaine se regardèrent avec un profond étonnement, 

« Oui, nous sommes à la terre du pôle, mais nous ne sommes pas au pôle 
même ! 

— Comment cela? fit Altamont. 

— Par exemple! s'écria le docteur, qui craignait de deviner. 

— Oui! reprit Hatteras avec force, j'ai dit qu'un Anglais mettrait le pied sui 
le pôle du monde ; je l'ai dit, et un Anglais le fera. 

— Quoi?... répondit le docteur, 

— Nous sommes encore à quarante-cinq secondes du point inconnu, reprit 
Hatteras avec une animation croissante, et là où il est, j'irai! 



Ui AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

— Mais c'est le sommet de ce volcan ! dit le docteur. 

— J'irai. 

— C'est un cône inaccessible! 

— J'irai. 

— C'est un cratère béant, enflammé! 

— J'irai. » 

L'énergique conviction avec laquelle Hatteras prononça ces derniers mots ne 
peut se rendre. Ses amis étaient stupéfaits ; ils regardaient avec terreur la mon- 
tagne qui balançait dans l'air son panache de flammes. 

Le docteur reprit alors la parole ; il insista ; il pressa Hatteras de renoncer à 
son projet; il dit tottt ce que son cœur put imaginer, depuis l'humble prière 
jusqu'aux menaces amicales; mais il n'obtint rien sur l'âme nerveuse du capi- 
taine, pris d'une sorte de folie qu'on pourrait nommer « la folie polaire ». 

Il n'y avait plus qu« les moyens violents pour arrêter cet insensé^ qui courait 
à sa perte. Mais, prévoyant qu'ils amèneraient des désordres graves, le docteur 
ne voulut les employer qu'à la dernière extrémité. 

Il espérait d'ailleun que des impossibilités physiques, des obstacles infran- 
chissables, arrêteraieat Hatteras dans l'exécution de son projet. 

« Puisqu'il en est ainsi, dit-il, nous vous suivrons. 

— Oui, répondit 1* capitaine, jusqu'à mi-côte de la montagne ! Pas plus loin! 
Ne faut-il pas que vous rapportiez en Angleterre le double du procès-verbal qui 
atteste notre découverte, si ... ? 

— Pourtant!... 

— C'est décidé, répondit Hatteras d'un ton inébranlable, et, puisque les prières 
de l'ami ne suffisent pas, le capitaine commande. » 

Le docteur ne voulut pas insister plus longtemps, et quelques instants aprè«, 
la petite troupe, équipée pour une ascension difficile, et précédée de Duk, se 
mit en marche. 

Le ciel resplendissait. Le thermomètre marquait cinquante-deux degrés 
(-■h 11° centig.). L'atmosphère s'imprégnait largement de la clarté particulière 
à ce haut degré de latitude. Il était huit heures du matin. 

Hatteras prit les devants avec son brave chien; Bell et Altamont, le docteur 
et Johnson le suivirent de près. 

« J'ai peur, dit Johnson. 

— Non, non. il n'y a rien à craindre, répondit le docteur, nous som- 
mes là. » 

Quel singulier îlot, et comment rendre sa physionomie particulière, qui était 



LE DÉSERT DE GLACE 445 



l'imprévu, la nouveauté, la jeunesse! Ce volcan ne paraissait pas vieux, et des 
géologues auraient pu indiquer une date récente à sa formation. 

Les rochers, cramponnés les uns aux autres, ne se maintenaient que par un 
miracle d'équilibre. La montagne n'était, à vrai dire, qu'un amoncellement de 
pierres tombées de haut. Pas de terre, pas la moindre mousse, pas le plus mai- 
gre lichen, pas de trace de végétation. L'acide carbonique, vomi par le cratère, 
n'avait encore eu le temps de s'unir ni à l'hydrogène de l'eau, ni à l'ammoniaque 
des nuages, pour former, sous l'action de la lumière, les matières organi- 
sées. 

Cette île, perdue en mer, n'était due qu'à l'agrégation successive des déjec- 
tions volcaniques; c'est ainsi que plusieurs montagnes du globe se sont formées; 
ce qu'elles ont rejeté de leur sein a suffi à les construire. Tel l'Etna, qui a déjà 
vomi un volume de lave plus considérable que sa masse elle-même; tel encore 
le Monte-Nuovo, près de Naples, engendré par des scories dans le court espace 
de quarante-huit heuros. 

Cet amas de roches dont se composait l'île de la Reine était évidemment sorti 
des entrailles de la terre; il avait au plus haut degré le caractère plutonien. A sa 
place s'étendait autrefois la mer immense, formée, dès les premiers jours, par 
la condensation des vapeurs d'eau sur le globe refroidi; mais, à mesure que les 
volcans de l'ancien et du nouveau monde s'éteignirent ou, pour mieux dire, «e 
bouchèrent, ils durent être remplacés par de nouveaux cratères ignivomes. 

En effet, on peut assimiler la terre à une vaste chaudière sphéroïdale, |.-à, 
sous l'influence du feu central, s'engendrent des quantités immenses de vapeurs 
emmagasinées à une tension de milliers d'atmosphères, et qui feraient sauter le 
globe sans les soupapes de sûreté ménagées à l'extérieur. 

Ces soupapes sont les volcans; quand l'une se ferme, l'autre s'ouvre, et, à 
l'endroit des pôles, où, sans doute par suite de l'aplatissement, l'écorce teri'es- 
tre est moins épaisse, il n'est pas étonnant qu'un volcan se soit inopinément 
formé par le soulèvement du massif au-dessus des flots. 

Le docteur, tout en suivant Hatteras, remarquait ces étranges particularités; 
son pied foulait un tuf volcanique et des dépôts ponceux faits de scories, de 
cendres, de roches éruptives, semblables aux syénites et aux granits de ITslande. 

Mais, s'il attribuait à l'îlot une origine presque moderne, c'est que le terrain 
sédimentaire n'avait pas encore eu le temps de s'y former. 

L'eau manquait aussi. Si l'île de la Reine eût compté plusieurs siècles d'exis- 
tence, des sources themiales auraient jailli de son sein, comme aux environs 
des volcans. Or, non-seulement on n'y trouvait pas une molécule liquide,-nî&is 



446 ■ AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

les vapeurs qui s'élevaient des ruisseaux de laves semblaient être absolument 
anhydres. 

Ainsi, cette île était de formation récente, et telle elle apparut un jour, 
telle elle pouvait disparaître un autre, et s'immerger de nouveau au fond de 
rOcéan. 

A mesure que l'on s'élevait, l'ascension devenait de plus en plus difficile; les 
flancs de la montagne se rapprochaient de la perpendiculaire, et il fallait pren- 
dre de grandes précautions pour éviter les éboulements. Souvent des colonnes 
de cendres se tordaient autour des voyageurs et menaçaient de les asphyxier, ou 
des torrents de lave leur barraient le passage. Sur quelques surfaces horizon- 
tales, les ruisseaux, refroidis et solidifiés à la partie supérieure, laissaient sous 
leur croûte durcie la lave s'écouler en bouillonnant. Chacun devait donc sonder 
pour éviter d'être plongé tout à coup dans ces matières en fusion. 

De temps en temps, le cratère vomissait des quartiers de roches rougies au 
sein des gaz enflammés ; quelques-unes de ces masses éclataient dans l'air comme 
des bombes, et leurs débris se dispersaient dans toutes les directions à d'énor- 
mes distances. 

On conçoit de quels dangers innombrables cette ascension de la montagne 
était entourée, et combien il fallait être fou pour la tenter. >v;- 

Cependant Hatteras montait avec une agilité surprenante, et, dédaignant le 
secours de son bâton ferré, il gravissait sans hésiter les pentes les plus raides. 

Il arriva bientôt à un rocher circulaire, sorte de plateau de dix pieds de lar- 
geur environ; un fleuve incandescent l'entourait, après s'être bifurqué à l'arête 
d'un roc supérieur, et ne laissait qu'un passage étroit par lequel Hatteras se 
glissa audacieusement. . ■■ 

Là, il s'arrêta, et ses compagnons purent le rejoindre. Alors il sembla me- 
surer du regard l'intervalle qui lui restait à franchir; horizontalement, il ne 
se trouvait pas à plus de cent toises du cratère, c'est-à-dire du point mathé- 
matique du pôle; mais, verticalement, c'était encore plus de quinze cents pieds à 
gravir. 

L'ascension durait déjà depuis trois heures; Hatteras ne semblait pas fatigué; 
ses compagnons se trouvaient au bout de leurs forces. 

Le sommet du volcan paraissait être inaccessible. Le docteur résolut d'empê- 
cher à tout prix Hatteras de s'élever plus haut. Il essaya d'abord de le prendre 
par la douceur, mais l'exaltation du capitaine allait jusqu'au délire; pendant la 
route, il avait donné tous les signes d'une folie croissante, et qui Ta connu, qui 
l'a suivi dans les phases diverses de son existence, ne peut en être surpris. A 



LE DÉSERT DE GLACE 447 

mesure qu'Hatteras s'élevait au-dessus de l'Océan, sa surexcitation s'accroissait; 
il ne vivait plus dans la région des hommes; il croyait grandir avec la montagne 
elle-même. 

« Hatteras, lui dit le docteur, assez! nous n'en pouvons plus. 

— Demeurez donc, répondit le capitaine d'une voix étrange ; j'irai plus 
haut ! 

— Non! ce que vous faites est inutile ! vous êtes ici au pôle du monde î 

— Non ! non ! plus haut ! 

— Mon ami ! c'est moi qui vous parle, le docteur Clawbonny. Ne me recon- 
naissez-vous pas? 

— Plus haut! plus haut! répétait l'insensé. 

— Eh bien, non! nous ne souffrirons pas... » 

Le docteur n'avait pas achevé ces mots qu'Hatteras, par un effort surhumain, 
franchit le fleuve de lave et se trouva hors de la portée de ses compagnons. 

Ceux-ci poussèrent un cri ; ils croyaient Hatteras abîmé dans le torrent de feu ; 
mais le capitaine était retombé de l'autre côté, suivi par son chien Duk, qui ne 
voulait pas le quitter. 

11 disparut derrière un rideau de fumée, et l'on entendit sa voix qui décrois- 
sait dans l'éloignement. 

« Au nord ! au nord ! criait-il. Au sommet du mont Hatteras ! Souvenez-vous 
du mont Hatteras ! » 

On ne pouvait songer à rejoindre le capitaine ; il y avait vingt chances pour 
rester là où il avait passé avec ce bonheur et cette adresse particulière aux fous; 
il était impossible de franchir ce torrent de feu, impossible également de le 
tourner. Altamont tenta vainement de passer; il faillit périr en voulant traverser 
le fleuve de lave; ses compagnons durent le retenir malgré lui. 

« Hatteras I Hatteras ! » s'écriait le docteur. 

Mais le capitaine ne répondit pas, et les aboiements à peine distincts de Duk 
retentirent seuls dans la montagne. 

Cependant Hatteras se laissait voir par intervalles à travers les colonnes de 
fumée et sous les pluies de cendre. Tantôt son bras, tantôt sa tête sortaient du 
tourbillon. Puis il disparaissait et se montrait plus haut accroché aux rocs. Sa 
taille diminuait avec cette rapidité fantastique des objets qui s'élèvent dans l'air. 
Une demi-heure après, il semblait déjà rapetissé de moitié. 

L'atmosphère s'emplissait des bruits sourds du volcan; la montagne résonnait 
et ronflait comme une chaudière bouillante; on sentait ses flancs frissonner. Hat- 
teras montait toujours. Duk le suivait. 



448 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



De temps en temps, un éboulement se produisait derrière eux, et quelque roc 
énorme, pris d'une vitesse croissante et rebondissant sur les crêtes, allait s'en- 
gouffrer jusqu'au fond du bassin polaire. 

Hatteras ne se retournait même pas. Il s'était servi de son bâton comme d'une 
hampe pour y attacher le pavillon anglais. Ses compagnons épouvantés ne per- 




daient pas un de ses mouvements. Ses dimensions devenaient peu à peu micros-^ 
copiquesj et Duk paraissait réduit à la taille d'un gros rat. 

Il y eut un moment où le vent rabattit sur eux un vaste rideau de flamme. Le 
docteur poussa un cri d'angoisse; mais Hatteras réapparut, debout, agitant son 
drapeau. 

Le spectacle de cette effrayante ascension duia plus d'une heure. Une heure 



LE DESERT DE GLACE 



449 



de lutte avec les rocs vacillants, avec les fondrières de cendre dans lesquelles ce 
héros de l'impossible disparaissait jusqu'à mi-corps. Tantôt il se hissait, en 
s'arc-boulant des genoux et des reins contre les anfractuosités de la montagne, 
et tantôt, suspendu par les mains à quelque arête vive, il oscillait au vent comme 
une touffe desséchée. 

Enfin il arriva au sommet du volcan, à lorifice même du cratère. Le docteur 
eut alors l'espoir que le malheureux, parvenu à son but, en reviendrait peut-être, 
et n'aurait plus que les dangers du retour à subir. 11 poussa un dernier cri: 

« Hatteras ! Hatteras ! » 

L'appel du docteur fut tel qu'il remua l'Américain jusqu'au fond de Tàme. 

« Je le sauverai ! » s'écria Altamont. 




Puis, d'un bond, franchissant le torrent de feu au risque d'y tomber, il dis- 
parut au milieu des roches. 

Clawbonny n'avait pas eu le temps de l'arrêter. 

Cependant Hatteras, parvenu à la cime de la montagne, s'avançait au-dessus 
(lu gouffre sur un roc qui surplombait. Les pierres pleuvaient autour de lui. Duk 
le suivait toujours. Le pauvre animal semblait déjà saisi par l'attraction verti- 
gineuse de l'abîme. Hatteras agitait son pavillon, qui s'éclairait de reflets incan- 
descents, et le fond rouge de l'étamine se développait en longs plis au souflle du 
cratère. 

Hatteras le balançait d'une main. De l'autre, il montrait au zénith le pôle de la 
sphère céleste. Cependant, il semblait hésiter. Il cherchait encorde point «latlic- 
matique où se réunissent tous les méridiens du globe et sur lequel, dans son 
entêtement sublime, il voulait poser le pied. 

57 



450 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Tout d'un coup le rocher manqua sous lui. Il disparut. Un cri terrible de ses 
compagnons monta jusqu'au sommet de la montagne. Une seconde, un siècle ! 
s'écoula. Clawbonny crut son ami perdu et enseveli à jamais dans les profon- 
deurs du volcan. Mais Altamont était là, Duk aussi. L'homme et le chien avaient 
saisi le malheureux au moment où il disparaissait dans l'abîme. Hatteras était 
sauvé, sauvé malgré lui, et, une demi-heure plus tard, le capitaine du Forward, 
privé de tout sentiment, reposait entre les bras de ses compagnons désespérés. 

Quand il revint à lui, le docteur interrogea son regard dans une muette an- 
goisse. Mais ce regard inconscient, comme celui de l'aveugle qui regarde sans 
voir, ne lui répondit pas. 

" Grand Dieu ! dit Johnson, ri est aveugle ! 

— Non! répondit Clawbonny, non! Mes pauvres amis, nous n'avons sauvé que 
le corps d'Hatteras ! Son âme est restée au sommet de ce volcan ! Sa raison est 
morte ! 

— Fou ! s'écrièrent Johnson et Altamont consternés. 

— Fou ! » répondit le docteur. 

Et de grosses larmes coulèrent de ses yeux. 



CHAPITRE XXVI. — RETOUR AU SUD. 

Trois heures après ce triste dénoûment des aventures du capitaine Hatteras, 
Clawbonny, Altamont et les deux matelots se trouvaient réunis dans la grotte au 
pied du volcan. 

Là, Clawbonny fut prié de donner son opinion sur ce qu'il convenait de 
faire. 

« Mes amis, dit-il, nous ne pouvons prolonger notre séjour à l'ile de la Reine ; 
la mer est libre devant nous; nos provisions sont en quantité suffisante; il faut 
repartir et regagner en toute hâte le Fort-Providence, où nous hivernerons jus- 
qu'à Tété prochain. 

— C'est aussi mon avis, répondit Altamont; le vent est bon, et dès demain nous 
reprendrons la mer. » 

La journée se passa dans un profond abattement. La folie du capitaine était 
d'un présage funeste, et, quand Johnson, Bell, Altamont reportaient leurs idées 
vers le retour, ils s'effrayaient de leur abandon, ils s'épouvantaient de leur éloi- 
gnement. L'âme intrépide d'Hatteras leur faisait défaut. 



LE DÉSERT DE GLACE 



451 



Cepentîanl, en hommes énergiques, ils s'apprêtèrent à lutter de nouveau 
contre les éléments, et contre eux-mêmes, si jamais ils se sentaient faiblir. 

Le lendemain samedi, 13 juillet, les etfets de campement furent embarqués, 
et bientôt tout fut prêt pour le départ. 

Mais avant de quitter ce rocher pour ne jamais le revoir, le docteur, suivant 




les intentions d'Hatteras, fit élever un cairn au point même où le capitaine avait 
abordé l'ile ; ce cairn fut fait de gros blocs superposés, de façon à former un amer 
parfaitement visible, si toutefois les hasards de l'éruption le respectaient. 
Sur une des pierres latérales, Bell grava au ciseau cette simple inscription 



JOHN HATTERAS 

1861 



452 AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 

Le double du document fut déposé à l'intérieur du cairn dans un cylindre de 
fer-blanc parfaitement clos, et le témoignage de la grande découverte demeura 
ainsi abandonné sur ces rochers déserts. 

Alors les quatre hommes et le capitaine, — un pauvre corps sans âme, — et 
son fidèle Duk, triste et plaintif, s'embarquèrent pour le voyage du retour. Il 
était dix heures du matin. Une nouvelle voile fut établie avec les toiles de la tente. 
La chaloupe, filant vent arrière, quitta l'île de la Reine, et le soir, le docteur, 
debout sur son banc, lança un dernier adieu au mont Hatteras, qui flamboyait à 
l'horizon. 

La traversée fut très-rapide ; la mer, constamment libre, off'rit une naviga- 
tion facile, et il semblait vraiment qu'il fût plus aisé de fuir le pôle que d'en ap- 
procher. 

Mais Hatteras n'était pas en état de comprendre ce qui se passait autour de 
lui; il demeurait étendu dans la chaloupe, la bouche muette, le regard éteint, les 
bras croisés sur la poitrine, Duk couché à ses pieds. Vainement le docteur lui 
adressait la parole. Hatteras ne l'entendait pas. 

Pendant quarante-huit heures, la brise fut favorable et la mer peu houleuse. 
Clawbonny et ses compagnons laissaient faire le vent du nord. 

Le Jo juillet, ils eurent connaissance d'Altamont-Harbour dans le sud; mais, 
comme l'Océan polaire était dégagé sur toute la côte, au lieu de traverser en 
traîneau la terre de la Nouvelle- Amérique, ils résolurent de la contourner et de 
gagner par mer la baie Victoria. 

Le trajet était plus rapide et plus facile. En effet, cet espace que les voyageurs 
avaient mis quinze jours à passer avec leur traîneau, ils en mirent huit à peine 
à le franchir en naviguant, et, après avoir suivi les sinuosités d'une côte frangée 
de fiords nombreux dont ils déterminèrent la configuration, ils arrivèrent le 
lundi soir, 23 juillet, à la baie Victoria. 

La chaloupe fut solidement ancrée au rivage, et chacun s'élança vers le Fort- 
Providence. Mais quelle dévastation ! La Maison-du-Docteur, les magasins, la 
poudrière, les fortifications, tout s'en était allé en eau sous l'action des rayons 
solaires, et les provisions avaient été saccagées par les animaux carnassiers. 

Triste et décevant spectacle ! 

Les navigateurs touchaient presque à la fin de leurs provisions, et ils comp- 
taient les refaire au Fort-Providence. L'impossibilité d'y passer l'hiver devint 
évidente. En gens habitués à prendre rapidement leur parti, ils se décidèrent 
donc à gagner la mer de Raffin par le plus court. 

« Nous n'avons pas d'autre parti à suivre, dit le docteur ; la mer de Raffin 



LE DESERT DE GLACE ISri 

n'est pas à six cents milles ; nous pouvons naviguer tant que l'eau ne manquera pas 
à notre chaloupe, gagner le détroit de Jones, et de là des établissements danois. 

— Oui, répondit Altamont, réunissons ce qui nous reste de provisions, et 
partons. » 

En cherchant bien, on trouva quelques caisses de pemmican éparses çà et là, 
et deux barils de viande conservée, qui avaient échappé à la destruction. Eu 
somme, un approvisionnement pour six semaines et de la poudre en suffisante 
quantité. Tout cela fut promptement rassemblé ; on profita de la journée pour 
calfater la chaloupe, la remettre en état, et le lendemain, "24 juillet, la mer fui 
reprise. 

Le continent, vers le quatre-vingt-troisième degré de latitude, s'infléchissait 
dans l'est. Il était possible qu'il rejoignit ces terres connues sous le nom de 
terres Grinnel, EUesmere et le Lincoln-Septentrional, qui forment la ligne côtière 
de la mer de Baffm. On pouvait donc tenir pour certain que le détroit de Jones 
s'ouvrait sur les mers intérieures, à limitation du détroit de Lancastre. 

La chaloupe navigua dès lors sans grandes difficultés ; elle évitait facilement 
les glaces flottantes. Le docteur, en prévision de retards possibles, réduisit ses 
compagnons à demi-ration de vivres; mais, en somme, ceux-ci ne se fatiguaient 
pas beaucoup, et leur santé se maintint en bon état. 

D'ailleurs, ils n'étaient pas sans tirer quelques coups de fusil; ils tuèrent de,-^ 
canards, des oies, des guillemots, qui leur fournirent une alimentation fraîche 
et saine. Quant à leur réserve liquide, ils la refaisaient facilement aux glaçons 
d'eau douce qu'ils rencontraient sur la route, car ils avaient toujours soin de ne 
pas s'écarter des côtes, la chaloupe ne leur permettant pas d'affronter la pleine mer. 

A cette époque de l'année, le thermomètre se tenait déjà constamment au- 
dessous du point de congélation ; le temps, après avoir été souvent pluvieux, se 
mit à la neige et devint sombre ; le soleil commençait à raser de près l'horizon, 
et son disque s'y laissait échancrer chaque jour davantage. Le 30 juillet, les 
voyageurs le perdirent de vue pour la première fois, c'est-à-dire qu'ils eurent une 
nuit de quelques minutes. 

Cependant la chaloupe filait bien, et fournissait quelquefois des courses d • 
soixante à soixante-cinq milles par vingt-quatre heures; on ne s'arrêtait pas un 
instant; on savait quelles fatigues à supporter, quels obstacles à franchir la 
route de terre présenterait, s'il fallait la prendre, et ces mers resserrées ne pou- 
vaient tarder à se rejoindre; il y avait déjà des jeunes glaces reformées çà et là. 
L'hiver succède inopinément à l'été sous les hautes latitudes ; il n'y a ni prin- 
temps ni automne ; les saisons intermédiaires manquent. !1 fallait donc se hâter. 



45i AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Le 31 juillet, le ciel étant pur au coucher du soleil, on aperçut les premières 
étoiles dans les constellations du zénith. A partir de ce jour, un brouillard régna 
sans cesse, qui gêna considérablement la navigation. 

Le docteur, en voyant se multiplier les symptômes de l'hiver, devint très- 
inquiet; il savait quelles difficuUés sir John Ross éprouva pour gagner la merde 
Baffm, après l'abandon de son navire ; et même, le passage des glaces tenté une 
première fois, cet audacieux marin fut forcé de revenir à son navire et d'hiver- 
ner une quatrième année ; mais au moins il avait un abri pour la mauvaise 
saison, des provisions et du combustible. 

Si pareil malheur arrivait aux survivants du Fonvard, s'il leur fallait s'arrêter 




ou revenir sur leurs pas, ils étaient perdus; le docteur ne dit rien de ses inquié- 
tudes à ses compagnons, mais il les pressa de gagner le plus possible dans l'est. 

Enfin, le 15 août, après trente jours d'une navigation assez rapide, après avoir 
lutté depuis quarante-huit heures contre les glaces qui s'accumulaient dans les 
passes, après avoir risqué cent fois leur frêle chaloupe, les navigateurs se virent 
absolument arrêtés, sans pouvoir aller plus loin; la mer était prise de toutes 
parts, et le thermomètre ne marquait plus en moyenne que quinze degrés au- 
dessus de zéro ( — 9° centig.). 

D'ailleurs, dans tout le nord et l'est, il fut facile de reconnaître la proximité 
d'une côte à ces petites pierres plates et arrondies, que les Ilots usent sur le 
rivage; la glace d'eau douce se rencontrait aussi plus fréquemment. 

Aitamont fit ses relevés avec une scrupuleuse exactitude, et il obtint 77» 15' de 
latitude et 85° 02' de longitude. 



LE DESERT DE GLACE 435 



« Ainsi donc, dit le docteur, voici notre position exacte; nous avons atteint 
le Lincoln-Septentrional, précisément au cap Eden ; nous entrons dans le détroit 
de Jones; avec un pou plus de bonheur, nous l'aurions trouvé libre jusqu'à la 
merde Baffin. Mais il ne faut pas nous plaindre. Si mon pauvre Hatteras eût ren- 
contré d'abord une mer si facile, il fût arinvé rapidement au pôle. Ses compa- 
gnons ne l'eussent pas abandonné, et sa tête ne se serait pas perdue sous l'excès 
des plus terribles angoisses ! 

— Alors, dit Altamont, nous n'avons plus qu'un parti à prendre : abandonner 
la chaloupe et rejoindre en traîneau la côte orientale du Lincoln. 

— Abandonner la chaloupe et rejoindre le traîneau, bien, répondit le docteur ; 
mais, au lieu de traverser le Lincoln, je propose de franchir le détroit de Jones 
sur les glaces et de gagner le Devon-Septentrional. 

— Et pourquoi ? demanda Altamont. 

— Parce que plus nous nous approcherons du détroit deLancastre, plus nous 
aurons de chances d'y rencontrer des baleiniers. 

— Vous avez raison, docteur; mais je crains bien que les glaces ne soient pas 
encore assez unies pour nous offrir un passage praticable. 

— Nous essayerons, » répondit Clawbonny. 

La chaloupe fut déchargée ; Bell et Johnson reconstruisirent le traîneau ; 
toutes ses pièces étaient en bon état ; le lendemain, les chiens y furent attelés, 
et l'on prit le long de la côte pour gagner Fice-field. 

Alors recommença ce voyage tant de fois décrit, fatigant et peu rapide; 
Altamont avait eu raison de se défier de l'état de la glace ; on ne put traverser lo 
détroit de Jones, et il fallut suivre la côte du Lincoln. 

Le 21 août, les voyageurs, en coupant de biais, arrivèrent à l'entrée du détroit 
du Glacier; là, ils s'aventurèrent sur l'ice-field, et le lendemain ils atteignirent 
File Cobourg, qu'ils traversèrent en moins de deux jours au milieu des bour- 
rasques de neige. 

Ils purent alors reprendre la route plus facile des champs de glace, et enfm^ 
le 24 août, ils mirent le pied sur le Devon-Septentrional. 

u Maintenant, dit le docteur, il ne nous reste plus qu'à traverser cette terre et 
à gagner le cap Warender à Tentréedu détroit de Lancastre. » 

Mais le temps devint affreux et très-froid ; les rafales de neige, les tourbillons 
reprirent leur violence hivernale ; les voyageurs se sentaient à bout de forces. 
Les provisions s'épuisaient, et chacun dut se réduire au tiers de ration, afin de 
conserver aux chiens une nourriture proportionnée à leur travail. 

La nature du sol ajoutait beaucoup aux fatigues du voyage ; cette terre du Do 



-4K6 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



von-Septentrional était extrêmement accidentée ; il fallut franchir les monts 
Trauter par des gorges impraticables, en luttant contre tous les éléments 
déchaînés. Le traîneau, les hommes et les chiens faillirent y rester, et, plus d'une 
fois, le désespoir s'empara de cette petite troupe, si aguerrie cependant et si 
faite aux fatigues d'une expédition polaire. Mais, sans qu'ils s'en rendissent 
compte, ces pauvres gens étaient usés moralement et physiquement; on ne sup- 
porte pas impunément dix-huit mois d'incessantes fatigues et une succession 
énervante d'espérances et de désespoirs. D'ailleurs, il faut le remarquer, l'aller 
se fait avec un entraînement, une conviction, une foi qui manquent au retour. 
Aussi, les malheureux se traînaient avec peine; on peut dire qu'ils marchaient 




par habitude, par un reste d'énergie animale presque indépendante de leur 
volonté. 

Ce ne fut que le 30 août qu'ils sortirent enfin de ce chaos de montagnes, dont 
l'orographie des zones basses ne peut donner aucune idée, mais ils en sortirent 
meurtris et à demi gelés. Le docteur ne suffisait plus à soutenir ses compagnons, 
( t il se sentait défaillir lui-même. 

Les monts Trauter venaient aboutir à une plaine convulsionnée par le soulève- 
ment primitif de la montagne. 

Là, il fallut absolument prendre quelques jours de repos ; les voyageurs ne 
pouvaient plus mettre un pied devant l'autre ; deux des chiens d'attelage étaient 
morts d'épuisement. 

On s'abrita donc derrière un glaçon, par un froid de deux degrés au-dessous 
de zéro (— 19" centig.) ; personne n'eut le courage de dresser la tente. 



LE DÉSERT DE GLACE 457 



Les provisions étaient fort réduites, et, malgré l'extrême parcimonie mise 
dans les rations, celles-ci ne pouvaient durer plus de huit jours ; le gibier deve- 
nait rare et regagnait pour l'hiver de moins rudes climats. La mort par la faim 
se dressait donc menaçante devant ses victimes épuisées. 

Altamont^ qui montrait un grand dévouement et une véritable abnégation, 
profita d'un reste de force et résolut de procurer par la chasse quelque nourriture 
à ses compagnons. 

Il prit son fusil, appela Duk et s'engagea dans les plaines du nord ; le docteur, 
Johnson et Bell le virent s'éloigner presque indifféremment. Pendant une heure, 
ils n'entendirent pas une seule fois la détonation de son fusil, et ils le virent 
revenir sans qu'un seul coup eût été tiré ; mais l'Américain accourait comme 
un homme épouvanté. 

(i Qu"y a-t-il ? lui demanda le docteur. 

— Là-bas ! sous la neige ! répondit Altamont avec un accent d'effroi en mon- 
trant un point de l'horizon. 

— Quoi ? 

— • Toute une troupe d'hommes !... 

— Vivants? 

— Morts... gelés... et même... » 

L'Américain n'osa achever sa pensée, mais sa physionomie exprimait la plus 
indicible horreur. 

Le docteur, Johnson, Bell, ranimés par cet incident, trouvèrentlc moyen dose 
relever et se traînèrent sur les traces d'Altamoiit, vers cette partie de la plaine 
qu'il indiquait du geste. 

Ils arrivèrent bientôt à un espace resserré, au fond d'une ravine profonde, et 
là, quel spectacle s'offrit à leur vue ! 

Des cadavres déjà raidis, à demi enterrés sous ce linceul blanc, sortaient çà et 
là de la couche de neige; ici un bras, là une jambe, plus loin des mains cris- 
pées, des têtes conservant encore leur physionomie menaçante et désespérée ! 

Le docteur s'approcha, puis il recula, pâle, les traits décomposés, pendant que 
Duk aboyait avec une sinistre épouvante. 

« Horreur ! horreur ! fit-il. 

— Eh bien ? demanda le maître d'équipage. 

- Vous ne les avez pas reconnus ? fit le docteur d'une voix altérée. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Regardez !» 

Cette ravine avait été naguère, le théâtre d'une dei'nièro lutte des honmies 

58 



458 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



contre le climat, contre le désespoir, contre la faim même, car, à certains restes 
horribles, on comprit que les malhem-eux s'étaient repus de cadavres humains, 
peut-être d'une chair encore palpitante, et, parmi eux, le docteur avait reconnu 
Shandon, Pen, le misérable équipage duFonvard; les forces firent défaut, les 
vivres manquèrent à ces infortunés; leur chaloupe fut brisée probablement par 




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les avalanches ou précipitée dans un gouffre, et ils ne purent profiter de la mer 
hbre;onpeut supposer aussi qu'ils s'égarèrent au milieu de ces continents 
inconnus. D'ailleurs, des gens partis sous l'excitation de la révolte ne pouvaient 
être longtemps unis entre eux de cette union qui permet d'accomplir les grandes 
choses. Un chef de révoltés n'a jamais qu'une puissance douteuse entre les mains. 
Et, sans doute, Shandon fut promptement débordé. 



LE DÉSERT DE GLACE 459 



Quoi qu'il en soit, cet équipage passa évidemment par mille toriuies, mille 
désespoirs, pour en arriver à cette épouvantable catastrophe; mais le secret de 
leurs misères est enseveli avec eux pour toujours dans les neiges du pôle. 

« Fuyons ! fuyons ! » s'écria le docteur. 

Et il entraîna ses compagnons loin du lieu de ce désastre. L'horreur leur rendit 
une énergie momentanée. Ils se remirent en marche. 



CHAPITRE X X \' I I . CONCLUSION. 

A quoi bon s'appesantir sur les maux qui frappèrent sans relâche les survi- 
vants de l'expédition? Eux-mêmes, ils ne purent jamais retrouver dans leur 
mémoire le souvenir détaillé des huit jours qui s'écoulèrent après l'horrible 
découverte des restes deTéquipage. 

Cependant, le 9 septembre, par un miracle d'énergie, ils se trouvèrent au cap 
Horsburg, à l'extrémité du Devon-Septentrional. 



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Ils mouraient de faim ; ils n'avaient pas mangé depuis quarante-huit heures, 
et leur dernier repas fut fait de la chair de leur dernier chien esquimau. Bell ne 
pouvait aller plus loin, et le vieux Johnson se sentait mourir. 

Ils étaient sur le rivage de la mer de Baffin, prise en partie, c'est-à-dire sur le 
chemin de l'Europe. A trois milles de la cote, les flots libres déferlaient avec 
bruit sur les vives arêtes du champ de glace. 



460 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



il fallait attendre le passage problématique d'un baleinier, et combien de 
jours encore?... 

Mais le ciel prit ces malheureux en pitié, car, le lendemain, Altamont aperçut 
distinctement une voile à l'horizon. 

On sait quelles angoisses accompagnent ces apparitions de navire, quelles 




craintes d'une espérance déçue ! Le bâtiment semble s'approcher et s'éloigner 
tour à tour. Ce sont des alternatives horribles d'espoir et de desespoir, et trop 
souvent, au moment où les naufragés se croient sauvés, la voile entrevue s'éloi- 
gne et s'efface à l'horizon. 

Le docteur et ses compagnons passèrent par toutes ces épreuves ; ils étaient 
arrivés à la limite occidentale du champ de glace, se portant, se poussant les 



LE DÉSERT DE GLACE mi 

uns les autres, et ils voyaient disparaître peu à peu ce navire, sans qu'il eût 
remarqué leur présence. Ils l'appelaient, mais en vain ! 

Ce fut alors que le docteur eut une dernière inspiration de cet industrieux 
génie qui l'avait si bien servi jusqu'alors. 

Un glaçon, pris par le courant, vint se heurter contre l'ice-field. 

« Ce glaçon ! » fit-il, en le montrant de la main. 

On ne le comprit pas. 

« Embarquons ! embarquons! » s'écria-t-il. 

Ce fut un éclair dans l'esprit de tous. 

« Ah ! monsieur Clawbonny, monsieur Clawbonny ! » répétait Johnson en 
embrassant les mains du docteur. 

Bell, aidé d'Altamont, courut au traîneau; il en rapporta l'un des montants, 
le planta dans le glaçon comme un mât et le soutint avec des cordes; la tente 
fut déchirée pour former tant bien que mal une voile. Le vent était favorable ; les 
malheureux abandonnés se précipitèrent sur le fragile radeau et prirent le 
large. 

Deux heures plus tard, après des efforts inouïs, les derniers hommes du For- 
ward étaient recueillis à bord du Hans Christien, baleinier danois, qui regagnait 
le détroit de Davis. 

Le capitaine reçut en homme de cœur ces spectres qui n'avaient plus d'appa- 
rence humaine; à la vue de leurs souffrances, il comprit leur histoire; il leur 
prodigua les soins les plus attentifs, et il parvint à les conserver à la vie. 

Dix jours après, Clawbonny, Johnson, Bell, Atamont et le capitaine Hatteras 
débarquèrent à Korsœur, dans le Seeland, en Danemark; un bateau à vapeur les 
conduisit à Kiel ; de là, par Alloua et Hambourg, ils gagnèrent Londres, où ils 
arrivèrent le 13 du même mois, à peine remis de leurs longues épreuves. 

Le premier soin du docteur fat de demander à la Société royale géographique 
de Londres la faveur de lui faire une communication ; il fut admis à la séance 
du 15 juillet. 

Que l'on s'imagine l'étonnement de cette savante assemblée, et ses hurrahs 
enthousiastes après la lecture du document d'Hatteras. 

Ce voyage, unique dans son espèce, sans précédent dans les fastes de l'his- 
toire, résumait toutes les découvertes antérieures faites au sein dos régions cir- 
cumpolaires ; il reliait entre elles les expéditions des Parry, des Ross, des 
Franklin, des Mac Clure ; il complétait, entre le centième et le cent quinzième 
méridien, la carte des contrées hyperboréennes, et enfin il aboutissait à ce point 
du globe inaccessible jusqu'alors, au pôle même. 



462 



AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS 



Jamais, non, jamais nouvelle aussi inattendue n'éclata au sein de l'Angleterre 
stupéfaite ! 

Les Anglais sont passionnés pom- ces grands faits géographiques ; ils se senti- 
rent émus et fiers, depuis le lord jusqu'au cokney, depuis le prince-merchant 
jusqu'à l'ouvrier des docks. 






La nouvelle de la grande découverte courut sur tous les fils télégraphiques 
du Royaume-Uni avec la rapidité de la foudre; les journaux inscrivirent le 
nom d'Hatteras en tête de leurs colonnes comme celui d'un martyr, et l'Angle- 



terre tressaillit d'orgueil. 



On fêta le docteur et ses compagnons, qui furent présentés à Sa Gracieuse 
Majesté par le lord Grand-Chancelier en audience solennelle. 



LE DÉSERT DE GLACE 463 



Le gouvernement confirma les noms d'île de la Reine, pour le rocher du pôle 
Nord, de mont Hatteras, décerné au volcan lui-même, et d'Altamont-Harbour, 
donné au port de la Nouvelle- Amérique. 

Altamont ne se sépara plus de ses compagnons de misère et de gloire, deve- 
nus ses amis; il suivit le docteur, Bell et Johnson à Liverpool, qui les acclama à 
leur retour, après les avoir si longtemps crus morts et ensevelis dans les glaces 
éternelles. 

Mais cette gloire, le docteur Glawbonny la rapporta sans cesse à celui qui la 
méritait entre tous. Dans la relation de son voyage, intitulée : « The English at 
the North-Pole, y^ publiée l'année suivante par les soins de la Société royale 
de géographie, il fit de John Hatteras l'égal des plus grands voyageurs, l'émule 
de ces hommes audacieux qui se sacrifient tout entiers aux progrès de la science. 

Cependant, cette triste victime d'une sublime passion vivait paisiblement dans 
la maison de santé de Sten-Cottage, près de Liverpool, où son ami le docteur 
l'avait installé lui-même. Sa folie était douce, mais il ne parlait pas, ii ne com- 
prenait plus, et sa parole semblait s'être en allée avec sa raison. Un seul senti- 
ment le rattachait au monde extérieur, son amitié pour Duk, dont on n'avait pas 
voulu le séparer. 

Cette maladie, cette « folie polaire», suivait donc tranquillement son cours et 
ne présentait aucun symptôme particulier, quand, un jour, le docteurClawbonny, 
qui visitait son pauvre malade, fut frappé de son allure. 

Depuis quelque temps, le capitaine Hatteras, suivi de son fidèle chien qui le 
regardait d'un œil doux et triste, se promenait chaque jour pendant de longues 
heures; mais sa promenade s'accomplissait invariablement suivant un sens 
déterminé et dans la direction d'une certaine allée de Sten-Cottage. Le capi- 
taine, une fois arrivé à l'extrémité de l'allée, revenait à reculons. Quelqu'un 
l'arrètait-il? il montrait du doigt un point fixe dans le ciel. Voulait-on l'obliger 
à se retourner ? il s'irritait, et Duk, partageant sa colère, aboyait avec fureur. 

Le docteur observa attentivement une manie si bizarre, et il comprit bientôt 
le motif de cette obstination singulière; il devina pourquoi cette promenade 
s'accomplissait dans une direction constante, et, pour ainsi dire, sous l'influence 
d'une force magnétique. 

Le capitaine John Hatterrs marchait invariablement vers le nord. 



FIN 



TABLE 



PREMIERE PARTIE 



LES ANGLAIS AU POLE NORD 



Pages. 

CuAPiTRE I. — Le Forward 3 

II. — Une lettre inattendue -. 11 

III. — Le docteur Clawbonny .... 18 

• IV. — Dog-Caplain . 2:» 

V. — La pleine mer 30 

VI. — Le grand courant polaire 38 

VII. — Le détroit de Davis 44 

VIH. — Propos de l'équipage ' 52 

IX. — Une nouvelle 60 

X. — Périlleuse navigation 66 

XI. — Le Pouce-du-Diable '3 

XII. — Le capitaine Ilatteras 83 

XIII. — Les projets d'IIatteras 92 

XIV. — Expédition à la rsùlierche de Franklin 98 

59 



466 TABLE 

Pages. 

Chapitre XV. — Le Fprward rejeté dans le sud 107 

XVI. — Le pôle magnétique 113 

XVII. — La catastrophe de sir John Franklin 121 

XVIII. — La route au nord 126 

XIX. — Une baleine en vue 130 

XX. — L'île Beechey 137 

XXI. — La mort de Bellot 1 ii 

XXII. — Commencement de révolte ... 132 

XXIII. — L'assaut des glaçons ' 158 

XXIV. — Préparatifs d'hivernage. IGG 

XXV. — Un vieux renard de James Ross 172 

XXVI. — Le dernier morceau de charbon 181 

XXVII- — Les grands froids de Noël 188 

XXVIII. — Préparatifs de départ 195 

XXIX. — -V travers les champs de glace. . . 199 

XXX. — Le cairn 210 

XXXI. — La mort de Simpson. 217 

XXXII — Le retour au Forward 223 



SECONDE PARTIE 



LE DESERT DE GLACE 



Chapitre I. — L'inventaire du docteur 231 

II. — Les premières paroles d'Altamont 239 

III. — Dix-sept jours de marche 2 iS 

IV. — La dernière charge de poudre 2jG 

V. — Le phoque et l'ours • 266 

VI. — Le Porpoise :27 i 

VII. — Une discussion cartologique 28i 

VIII. — Excursion au nord de la baie Victoria 292 

IX. — Le froid et le chaud 301 



TABLE 



467 



Pages. 

Chapitre X. — Les plaisirs de l'hivernage 308 

XI. — Traces inquiétantes 31G 

XII. — La prison de glace. ..." 32.^ 

XIII. — La mine 33 î 

XIV. — Le printemps polaire 3ii 

XV. — Le passage du Nord-Ouest 351 

XVI. — L'Arcadie boréale. 362 

XVIt. — La revanche d'AUamont. 371 

XVIII. •— Les derniers préparatifs . . 378 

XIX. — Marche au nord 384 

XX. — Empreintes sur la neige 39o 

XXI — La mer libre 406 

XXII. — Les approches du pôle 41o 

XXTII. — Le pavillon d'Angleterre . . i^o 

XXIV. — Cours de cosmographie polaire 432 

XXV. — Le mont Ha lieras 440 

XXVI. - Retour au sud 430 

XXVH. — Conclusion 439 



FIN Br; LA TABLE 



Paris. - Imprimerie Gaulhitr-Villars, 55, qiiai des Grands-Augustins. 



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